Part 6
Elle était de très claire soie mauve en forme de cône que tronquait la ceinture, et vers le bas, adornée de trois rangs de rubans noirs dont le dernier, rasant le sol, semblait le minuscule piédestal de la jolie et captieuse statuette. La taille était fine, cerclée de noir aussi, et les épaules et les bras se couvraient d'une pèlerine à trois collets, d'un mauve plus sombre, d'où sortait, fleur pâle et blonde, la tête fine.
Costume qui bientôt nous irritera, car bientôt nous l'aurons trop vu, mais dont l'apparition première charme, en effet, les yeux contents de la chute des manteaux et des fourrures, contents de la floraison imprévue de l'arbrisseau féminin.
Ayant rencontré la robe nouvelle, il en devint aussitôt amoureux. Son coeur battit très fort, un étourdissement soudain le fit chanceler: son rêve passait, sa joie se promenait. Oh! si cette robe voulait se laisser aimer! Si elle n'était pas de ces robes insolentes qui bousculent, dédaigneuses, les désirs les plus purs et les plus sincères!
«O robe, ne sois pas farouche!»
La robe ne fut pas farouche. Comme beaucoup de ses pareilles, elle se laissa suivre en musant le long des étalages, puis elle tourna discrètement au coin d'une rue dénuée de promeneurs et, sous une porte, disparut.
C'était une chambre comme d'autres, peu séduisante, trop parfumée et gâtée par un divan trop large et trop précis,--mais la robe était là, sous ses yeux, sous ses mains: il la contemplait, il la baisait, il la respirait avec ivresse.
A genoux devant la chère robe qui se dressait rigide et inquiétante, il semblait prier, maintenant, disant de folles et douces paroles et même des sottises.
«Dès que je t'ai vue, je t'ai aimée... Oh! un désir fou... J'aurais donné je ne sais quoi... Comme tu es bonne!...»
La joie cependant ne le faisait pas délirer au point qu'il ne sût la qualité de sa conquête, et quel genre d'âme animait cette robe si exquise. Il s'arracha à son extase pour interroger sa bourse, et avant d'avoir entendu les odieuses paroles du marchandage, il avait comblé les désirs qui attendaient, muets, et payé la robe, la jolie robe nouvelle, probablement ce qu'elle valait.
Ensuite, il recommença ses adorations et l'autre le laissait faire, habituée à de plus singulières et même à de plus dangereuses fantaisies. Seulement, en dedans, elle s'impatientait un peu, trouvant bien longs ces prolégomènes, et bien ridicules. D'ordinaire, elle menait ses clients plus rondement et, devinant leurs goûts, les rassasiait avec art et avec promptitude; mais celui-ci était bizarre. Elle le toléra encore pendant quelques minutes, se laissant admirer, croyait-elle, flattée aussi de ces manières délicates, et, enfin, n'y tenant plus, rêvant à ce qu'il y avait dans l'air, dans le soleil, dans les rues, d'amour à cueillir et quelle merveilleuse pierre philosophale était sa «robe nouvelle», elle se dégagea et demanda avec un sourire qu'on la laissât au moins ôter sa pèlerine.
«Non, non! La robe tout entière! Je veux la robe tout entière!»
Et il l'entraînait vers le divan, l'étreignant déjà furieusement.
Elle comprit et cria:
«Avec ma robe? Jamais!»
Elle put se redresser et elle dégrafait sa ceinture quand elle sentit deux mains lui serrer le cou sans pitié. La tête renversée, elle tomba inerte sur le divan, et, inconscient de son crime, ignorant la mort de la chair à laquelle il allait joindre sa chair, l'amoureux des robes apaisa son désir.
LE FAUNE
Elle s'était retirée de bonne heure après dîner, se croyant souffrante et n'étant que triste, lassée du rire trop innocent des petits enfants, de la benoîte jovialité des parents pauvres émus d'un peu de fête, du pitoyable gala voulu par les calendriers.
Surtout elle s'affligeait et presque s'indignait de l'hypocrite tendresse qui luisait dans l'oeil terne de son mari, quand il y avait du monde: elle eût préféré, comme d'autres femmes, être battue en public, être aimée en secret.
Remerciant sa femme de chambre, elle tira le verrou et, alors, se sentant bien seule, se sentit libre et moins malheureuse.
Se dévêtir lentement, avec des poses, des regards à la psyché, de feintes langueurs, comme pour tomber adroitement en de chers bras, se dire des douceurs, offrir un compliment subtil à son épaule et même à son genou et s'avouer qu'on a une belle âme et une belle peau,--elle s'amusa à tout cela, sans penser à rien de mal, avec la sécurité d'une femme qui ne craint pas les surprises de l'imagination.
Son impudeur ingénue était limitée par la délicatesse. Elle savait l'étiage où doit s'arrêter la robe retroussée, l'étiage des temps secs et l'étiage des temps de pluie, et volontiers, ainsi qu'Arlette, quand Robert le Diable la favorisa de son intimité, elle eût déchiré sa chemise au lieu de la relever. Il arriva donc qu'elle eut un peu honte, et, enfouie dans une fourrure, elle s'agenouilla fort chastement devant le feu.
Elle tisonna, elle ordonna des architectures incandescentes, elle se brûla la figure, elle s'ennuya.
«N'aurait-elle pas mieux fait de répondre aux hypocrites tendresses de son mari? Avec quelques agaceries, elle était maîtresse de lui et la soirée s'achevait en des exercices plutôt calmants,--tandis que, troublée, énervée, fâchée, elle était capable de se mélancoliser jusqu'aux larmes, jusqu'aux solitaires sanglots que nul n'apaise et qui tordent le coeur et qui le secouent comme une épave!»
Ah! vraiment, la triste et stupide nuit de Noël! Y aurait-il donc des dates, des jours magiques où c'est un crime d'être seul, où des contacts humains sont nécessaires sous peine de souffrance et presque de remords? Une telle idée s'esquissa un instant dans sa faible et mobile cervelle, mais bientôt, de tout ce dessin trop compliqué un seul mot resta visible à ses yeux et sensible à son imagination,--Noël!
La voilà redevenue toute petite fille qui s'en va à la messe blanche--dans son lit, qui s'endort en rêvant aux gâteries de l'Enfant Jésus...
... Non, c'est banal! Tout le monde a de ces visions d'antan, de ces attendrissements annuels! Ames peu distinguées, qui ne savez pas évoquer d'autres songes que ceux qui rôdent partout, à la merci des plus vulgaires désirs,--songes dociles et lamentables!
Révoltée contre la pureté des blancs souvenirs, elle sombra dans l'idéisme sensuel. La chaleur du foyer aux bûches encore flambantes la chatouillait vilainement: elle s'y complut,--elle crut que des baisers singuliers allaient descendre par la cheminée sous la forme de petits anges sans ailes, mais plus brûlants et plus agiles que les feux follets qui jouaient, agréables démons, parmi les charbons.
Elle rêva d'une fornication somptueuse, d'un stupre inattendu dont elle serait la complaisante victime, au coin du feu, sur cette bonne fourrure; oui, avec la complicité de cette bonne bête, de cette chèvre aimable et dévouée...
L'incube épars dans la chambre tiède rassemblait ses atomes et se matérialisait... Une ombre, comme d'un faune éphèbe, obscurcit la glace de la cheminée et un souffle lui troubla les cheveux et lui chauffa la nuque.
Elle avait peur, mais elle désirait avoir encore plus peur; pourtant, elle n'osa ni se retourner, ni lever les yeux vers la glace. Ce qu'elle avait senti était douloureusement doux; ce qu'elle avait vu était inquiétant, étrange, curieusement absurde: une tête blonde et dure, aux yeux dévorants, à la bouche large et presque obscène, à la barbe pointue... Elle frissonna: il devait être beau et grand, très fort, cet être qui allait l'aimer! Comme elle tremblerait dans ses bras! Mais elle tremblait déjà, déjà possédée, déjà la proie du monstre amoureux qui la guettait et la convoitait.
La fourrure lui glissa des épaules et aussitôt un violent baiser stigmatisa sa chair nue,--oui, un baiser si violent et si ardent que la marque lui en resterait, sans aucun doute, comme d'un fer rouge. Elle voulut, geste de femme qu'on déshabille, relever son manteau et s'envelopper d'une dernière pudeur, mais l'Etre s'y opposa et de ses deux mains lui agrippa les deux bras. Cette violence ne déplut pas à la vaincue: elle s'y attendait comme à un hommage; son dos et ses épaules étaient faits pour être vus, et, recevoir obligeamment des baisers, n'était-ce pas leur devoir en même temps que leur volupté?
Cependant l'attaque se précipitait et l'incube haletant soufflait à peu près comme un soufflet de forge, ce qui la fit légèrement rire. «Que de mal il se donne! songeait-elle. Il est bien malhabile... Je vais le regarder, du coin de l'oeil...»
Comme elle tournait la tête, le masque de la bête s'avança et sa bouche large et presque obscène s'écrasa sur ses lèvres.
Elle avait fermé les yeux, mais trop tard; elle avait vu le monstre face à face, et non plus selon les complaisants reflets d'une glace identique à son rêve; elle l'avait vu, non plus façonné par le désir, mais déformé selon la réalité la plus étroite: il était si laid, avec sa face de bouc cruel, si laid et si bestial et ivre d'une volonté si précise et si basse,--qu'elle s'indigna et se redressa.
... Elle se vit nue dans la grande psyché, au fond de la chambre, toute nue et toute seule dans la chambre morne.
DANAETTE
Comme elle s'habillait après déjeuner, toilette spéciale et même mystérieuse, la neige se mit à tomber.
Sous les rideaux d'apparence de vitrail, relevés et épinglés pour un peu de lumière, elle la voyait tomber, la belle neige, tomber, tomber toujours,--et c'était solennel et triste; cela donnait l'idée d'on ne sait quelle puissance occulte et ironique, d'on ne sait quelle âme divine, terrible et froide qui aurait épandu d'en haut la cristallisation légère de son dédain pour la niaiserie humaine qui analyse tout et ne comprend rien.
--Il y a une grande bataille dans le ciel, lui dit sa vieille Bretonne de femme de chambre. Les anges s'arrachent les plumes des ailes,--et voilà pourquoi il neige. Madame le sait bien.
C'était péremptoire. Madame n'émit aucune contradiction. Tous les ans, d'ailleurs, et souvent plusieurs fois par hiver, la Bretonne articulait cette même confidence, terminée par un «Madame le sait bien» irréfutable et presque menaçant. Sur toutes choses, la vieille servante avait ainsi toutes prêtes, brèves et nettes, des explications charmantes et d'une manifeste évidence.
Madame ne répondit donc rien, mais, dès que sa coiffure fut achevée, elle congédia la Bretonne.
Elle voulait être seule--avec la Neige.
Sa toilette n'était qu'à moitié, elle n'y songeait plus, et, assise sur un divan, près du feu, elle regardait, fascinée, le vol incessant et lumineux des plumes neigeuses et angéliques.
Sa toilette! Oh! quel ennui, deux ou trois fois par semaine! L'adultère est agréable certainement, les premiers jours; on va vers l'inconnu, on se tend comme une voile au souffle impérieux et doux qui vous pousse à des baisers nouveaux, on est gonflée de curiosité, on ne pense à rien qu'au plaisir d'une initiation nouvelle et plus complète: le péché apparaît tel qu'un baptême à l'ingénuité relative de la pécheresse. Mais si intense que soit pour les petites détraquées cette sensation du renouveau par le mensonge, elle est brève et traîne après elle un détestable frère jumeau nommé Ennui.
Quel ennui! Il faut penser à tant de choses, et l'expérience est là qui vous pousse du coude et vous suggère mille précautions humiliantes et décourageantes.
«Ainsi, songeait-elle (sans perdre de vue la neige), je dois, malgré le froid, mettre des souliers et non des bottines. Lui-même me l'insinua. La première fois, il me les reboutonna innocemment, pieusement, en serrant ma jambe sur ses genoux; la seconde fois, il tira de sa poche un tire-bouton et me le mit dans la main; la troisième fois, il n'avait même pas pensé à apporter cela, et je fus très malheureuse.
«Pour le corset, la robe, c'est la même chose. Monsieur est impatient; il arrache les agrafes, il emmêle les cordons. J'ai dû faire faire un corsage spécial qui se déboutonne tout d'un trait, et je remplace le corset, ces jours-là, par une sorte de brassière comme on en met aux bébés: cela se déboutonne selon le même système que le corsage. En un clin d'oeil, je suis nue, ou peu s'en faut.
Oui, nue, car il a imaginé de m'imposer des chemises qui ressemblent à des soutanes et qui s'ouvrent comme des rideaux, dès qu'on a fait sauter les minuscules boutons qui les closent,--et ce costume influe sur mes moeurs.
«Allons! Il faut mettre la brassière et enfermer mon corset sous clef, pour que la Bretonne ne me dise pas, d'un air scandalisé, devant mon mari, quand je rentrerai tantôt: «Madame est sortie sans corset. Madame le sait bien.»
«Ah! la belle neige!...»
Elles tombaient toujours, les douces, les fines, les blanches plumes d'anges. La rebelle adultère devint naïve; la fascination de cette subtile et monotone neige, de neige perpétuelle et qui semblait infinie, agissait sur sa sensibilité. La péremptoire sottise de la Bretonne lui revint à l'esprit, et elle eut pitié des anges déplumés!
Cela devait être singulier, un ange aux ailes nues, pareil à ces oies déduvetées qu'on aperçoit en Normandie dans les cours de ferme, ces pauvres oies qui ont donné leur vêture pour faire des oreillers aux frileuses adultères.
Image ridiculement enfantine, mais, enfin, les anges déplumés sont encore des anges,--et les anges sont de fort belles créatures.
La neige tombait toujours, et même plus tassée, si épaisse que l'air semblait maintenant s'être condensé en un polaire océan d'étoiles blanches, ou en un immaculé vol de mouettes, qu'un souffle parfois troublait et jetait, effarées, contre les vitres.
Oubliant son rendez-vous de classique adultère, la petite chérie s'intéressait énormément à ces tourbillons imprévus, mais sa joie était plus amusée encore, quand le nuage constellé s'écroulait lentement, majestueusement, avec le calme absolu de la certitude. Ses yeux pourtant se fermaient, lassés, et elle ne les ouvrait plus qu'à grand'peine, entêtée, résolue à ne pas céder, à regarder tomber la neige, tant que tomberait la neige.
Elle fut vaincue: ses yeux se fermèrent et ne se rouvrirent plus qu'après un long demi-sommeil. Mais, en ses yeux clos, la neige tombait toujours: les vitres maintenant n'arrêtaient plus le vol des candides étoiles. Il neigeait dans sa chambre, sur les meubles, sur les tapis, partout; il neigeait sur le divan où elle s'était couchée, domptée par la fatigue. Une des fraîches étoiles tomba sur sa main; une autre sur sa joue; une autre sur sa gorge un peu découverte: et ce furent, la dernière surtout, d'exquises et inédites caresses.
D'autres étoiles tombèrent: sa robe de pâle vert s'illuminait comme un pré d'une floraison de marguerites ingénues; ses mains et son cou en furent bientôt tout couverts, et ses cheveux et ses seins. Cette irréelle neige ne fondait pas à la chaleur du corps, ni à la chaleur du foyer: elle demeurait purement fleurie, telle qu'une parure.
Délicieusement glacés, les baisers de la neige traversèrent ses vêtements, allèrent, malgré toutes défenses, chercher la peau et se blottir, dans les plis: c'était merveilleusement doux et d'une qualité de volupté assurément inconnue!
En vérité, la Neige la violait et la possédait,--et Danaette se laissait faire, curieuse de cet adultère nouveau, toute livrée au plaisir ineffable--et presque effroyable--d'être l'amoureuse proie d'un divin caprice et l'amante élue par le rêve de quelques anges devenus soudain pervers.
La neige tombait toujours et pénétrait si profondément en son corps pâmé qu'elle n'avait plus aucune autre sensation que celle de mourir ensevelie sous les adorables baisers de la neige, embaumée dans la neige,--et de partir, emportée par un tourbillon dernier, vers la région des éternelles neiges, les infinies et fabuleuses montagnes où les chères petites adultères, toujours aimées, se pâment sans repos aux impérieuses caresses des anges pervers.
CONVERSATION DU SOIR
L'une était jeune fille et l'autre jeune femme, et lui, venait dans la maison faire la cour à la jeune fille, mais il aimait bien aussi la jeune femme.
Ida avait épousé un gentilhomme qui s'occupait à dresser des chevaux pour les courses; il revêtait un habit rouge, sonnait de la trompe mieux qu'un piqueur et goûtait la conversation des palefreniers, parce qu'elle est instructive. Sa femme lui servait peu, si ce n'est de décor et de parfum: parfois, il l'entourait de regards attendris, la flattait ainsi qu'une pouliche et lui donnait à manger dans le creux de sa main un diamant ou un rang de perles; parfois aussi, il la respirait en fermant les yeux, après l'avoir vaporisée de foin nouvellement coupé, qu'il appelait dans sa langue «new mown hay». De tout cela, Ida était fort satisfaite, car il ne lui manquait rien, aucun plaisir essentiel. Les plaisirs essentiels, pour Ida, étaient: se lever à midi, mettre de belles robes, faire de la musique et, le soir, aux lumières, parer son torse pur de plus de joyaux que n'en portait Aline, reine de Golconde. Elle savait qu'il est des êtres nommés «amants» et qui ont pour les femmes le goût que son mari avait pour les chevaux, mais elle n'eut jamais envie d'en attacher un à sa personne: ces grands scarabées, à son avis, n'étaient agréables qu'en troupe, quand ils évoluaient avec discrétion dans un salon bien tenu; et lorsqu'on lui disait que de tels insectes inspirent souvent, à des femmes, des passions folles, elle riait si fort que ses diamants émus faisaient le bruit d'une rivière qui se brise sur des pierres.
Pourtant, le scarabée qui courtisait sa soeur Mora n'était pas trop bête ni trop laid, même seul et vu de près, et il ne déplaisait ni à Mora, ni à Ida. Mora voulait bien l'épouser et Ida voulait bien être aimable et ne pas décourager le plaisir de ces enfants, le plaisir de se marier, de faire comme tout le monde. Il s'appelait Donald et sa voix un peu chantante était douce, de celles qu'on entend le soir dans les gorges pâmées des montagnes. Son geste enveloppant suggérait l'abandon; ne le craignant pas, rassurées par le bleu pâle de ses yeux et le rose doux de ses joues, les femmes allaient à lui comme à une soeur, et s'il disait son adresse à manier la rame, elles s'affligeaient d'un si rude exercice pour une grâce si adolescente.
Assises côte à côte au piano, Ida et Mora déliraient de joie; ceintes d'un multicolore réseau d'harmonie qui les séparait du reste du monde, elles s'enivraient sans honte, troublées mais insatisfaites, cherchant l'extase, n'arrivant qu'à un délicieux énervement, à cause sans doute du discord de leurs désirs: Mora jouait pour le plaisir des bruits agréables, pour l'excès de vibration que la musique importe dans les cellules cérébrales, pour l'intensité et l'activité que le rythme donne aux battements du coeur et à la circulation du sang; Ida jouait pour broder un accompagnement à ses rêves et, pendant que la musique se dessinait en vives arabesques devant ses yeux éblouis, elle perdait quasiment la conscience de son être; allégée et simplifiée, elle sortait d'elle-même, elle montait, mais pour redescendre bientôt, surprise et un peu suffoquée. Cette illusion était plus sûre encore lorsque, au lieu de jouer elle-même, elle écoutait sa soeur qui avait le génie des interprétations rythmiques.
Donald entra. Sans l'avoir vu ni entendu, elles eurent la divination qu'il était là et, charmantes en la spontanéité de leur résignation, elles se levèrent, laissant une phrase inachevée, et s'avancèrent pour l'accueillir.
Donald baisa la main d'Ida et le front de Mora.
Il apportait toujours des fleurs, non pas certes des bouquets, mais de vraies fleurs libres sur leur tige intacte; il en apportait trois seulement, choisies entre les plus parfaites et les plus pures, d'immaculées roses blanches, couleur de neige qui tombe, de fragiles et somptueux magnolias, empreints de sang, d'une seule marque de sang au centre même de leur beauté et qui semblaient des sacrés-coeurs ou, comme disait Mora, de fières et blanches dominicaines qui ont taché d'amour et de pourpre leur sein vierge, en buvant au calice de la Passion. Il savait trouver de simples violettes d'un azur si profond et si délicat que les chimères se réjouiraient d'élever de tels yeux vers l'infini, et des cyclamens d'un rose si charnel et si vivant que leur sourire impressionnait comme un baiser.
Ce jour-là, il avait à la main trois divines pâquerettes, trois astres de rêve, trois symboliques soleils d'or étoilés d'argent lunaire, fleurs de résurrection; Mora et Ida en mirent une, chacune, à leur corsage et, comme toujours, la troisième fut déposée, dans un verre de Venise irisé d'espoir, aux pieds de l'Inconnue, aux pieds de celle qui allait devenir, aux pieds de la Femme que l'Amour était en train de créer et de modeler dans l'ombre.
On causa de choses futiles, exprès, pour ne livrer que peu à peu, avec modération et avec pudeur, le nu de son âme à l'amoureuse curiosité de l'âme inquiète et attentive. Ensuite Ida s'informa si les émeraudes étaient seyantes à son teint, si on pouvait les mêler aux perles et aux diamants, si leur vert, un peu de prairie, n'effarait pas, par son absolu, la blancheur des épaules: on décida qu'une peau très candide et veinée de bleu s'accommodait mal des émeraudes, mais elles pouvaient agréer aux chairs un peu dorées.
«Je suis contente que vous permettiez cela, Donald; je pourrai donc mettre mon collier d'émeraudes, car je suis dorée comme une idole»,--et Ida, relevant sa manche, fit miroiter sur sa peau de brune, les joyaux smaragdins, dernier présent de son mari. Ensuite, Mora s'informa de l'accord imposé par une robe violette: il fallait évidemment des doublures et des retroussis soufre et, comme bijoux, peut-être des opales, peut-être des perles teintées. Mora compara cet accord à «celui-ci, tenez»,--et elle trouvait sur le piano un accord clairement soufre et violet, mais d'un soufre un peu vif et d'un violet un peu sombre. «Il faudrait la harpe», dit-elle, mais elle chercha encore et bientôt ce fut une étrange improvisation en rythme brisé où passaient, éclatantes ou mourantes, apaisées ou exaltées, toutes les nuances du violet, et, brodées en arabesque, toutes les nuances du jaune.
Elle joua longtemps, peut-être une heure, sans s'arrêter, sans prendre garde à la tombante nuit, ni au trouble divin qui s'épandait, par ses doigts, dans l'air.
Ida et Donald étaient assis sur le divan. D'abord, n'écoutant que d'une oreille la fantaisie de Mora, ils avaient continué leur causerie, mais les paroles s'en allèrent. Sans voix, ils songeaient et ils frémissaient comme l'air lui-même empli de captieuses sonorités et de vibrantes ondes. Un espace très étroit les séparait; un sursaut le combla, Donald, excité, s'étant incliné à droite, Ida, oppressée, s'étant inclinée à gauche. Leurs épaules d'abord, puis leurs genoux se touchèrent, puis leurs mains se trouvèrent et un double courant de fluides charnels les pénétrait, les amollissait et, alternativement, activait leur inconsciente vie. Les fleurs, les émeraudes, les épaules, le bras nu montré, le corsage soufre et violet emprisonnant en rêve le beau buste de Mora, tout cela et les conseils de la musique, et la tombante nuit avait dirigé vers le paysage sensuel la promenade de leurs rêves,--si bien que, sans le savoir, se croyant toujours dans le monde du désir, ignorants de leurs tangibles réalités, plongés dans l'incertitude du songe, insoupçonneux de la véracité de leurs actes, ils se baisèrent doucement sur la bouche. Le prélude fut impératif: Ida se renversa, les yeux clos, comme couchée sur un lit de nuages et elle reçut Donald dans ses bras, avec une grâce toute nuptiale.
Quand ils revinrent à eux, ils n'eurent pas à rougir; ils ne savaient pas ce qu'ils avaient fait et ils ne le surent jamais: le souvenir leur resta seulement de minutes exquises, d'un voyage dans le ciel, d'un plaisir à la fois aigu et doux, infiniment pur et infiniment surhumain.