Part 4
C'était la première fois de sa vie. A partir de ce moment, son caractère se modifia; sa famille, peu à peu, lui devint indifférente; elle s'enferma des mois entiers au château de Troène, sans voir personne, sans ouvrir ses lettres, sans écrire, lisant des manuels de dévotion, bientôt tout abandonnée aux mains du curé, homme scrupuleux mais sage et de ceux que les évêques délèguent dans les paroisses où il y a de riches veuves qui pourraient faire de leur fortune un mauvais usage.
En trois ans, l'église fut restaurée, le presbytère reconstruit et enrichi d'une belle prairie ornée de vaches grasses, les armoires et les tiroirs de la sacristie comblés de royales chapes, de chasubles idoines à émerveiller des cathédrales, et on montrait, en un écrin de bois de cèdre, un calice d'or massif où se profilaient en relief douze anges à genoux, offrant à l'agneau, de leurs mains tendues, chacun une des douze pierres liturgiques, une gemme, améthyste ou saphyr, diamant ou sardoine, grosse comme une noisette aveline.
Or, quand la gloire de Dieu fut pourvue, il y eut de grandes fêtes au château de Troène et l'on y vit réunie, au nombre de plus de trente personnes, la famille de la donatrice. Une telle assemblée, c'est presque de la solitude, c'est la liberté de chacun assurée par la liberté même dont chacun a besoin. Des groupes et des intimités se formèrent. Mme de Troène accepta spécialement les soins du jeune Jean de Néville, un grave et bel adolescent qui lui portait son pliant, si on allait se promener dans le parc, qui ne manquait pas de lui glisser un coussin sous les pieds, qui lui servait de dévidoir, enfin, avec une touchante bonne grâce.
Il ne la nommait ni «ma tante», à la mode de Bretagne, ni «ma cousine», à la mode de Normandie, mais «Madame», ce qui est de meilleur ton, et il semblait vraiment son page.
Le petit Jean de Néville s'intéressait aux histoires et aux légendes de sa famille. Mme de Troène lui en conta quelques-unes, qu'en son enfance on lui avait dites et apprises, telles que des fables, mais lorsque Jean parla de la «marguerite rouge», elle ne sut que répondre.
--C'est pourtant, reprit Jean, la grande légende des Diercourt, dont vous descendez directement par les femmes. Et moi aussi, j'en suis, ajouta-t-il fièrement, et la légende, je vais vous la dire.
--Dites, mon page.
--C'était au temps que l'inquisiteur Springer brûlait les sorcières en Allemagne. Catherine de Diercourt, femme du mestre de camp qui servait alors en ce pays, fut emprisonnée, non précisément comme sorcière, mais comme protectrice des sorcières. Ainsi que les autres, on la mit nue et on la tortura. Dès que le brodequin de bois, serré par de puissantes vis, eut mordu sur sa jambe, elle avoua ce qu'on lui demandait. On la condamna au bûcher: alors, elle se déclara enceinte. Springer ordonna de surseoir, mais, destinée au feu, elle fut stigmatisée de la marque des «vouées», qui était une sorte de marguerite à treize pétales que l'on imprimait au fer rouge sous le sein droit. Catherine de Diercourt avait dit vrai. Elle accoucha en prison et fut brûlée, trois semaines plus tard, avec soixante de ses amies.
L'enfant, une fille, fut remise à M. de Diercourt; le stigmate avait passé mystérieusement de la mère à la fille: la seconde Catherine était marquée de l'effroyable marguerite rouge. Et voilà où commence la légende, continua Jean de Néville: on dit que toutes les femmes du sang des Diercourt, descendantes de la protectrice des sorcières, ont au sein cette même marque, indélébile et héréditaire; on dit encore qu'elles ne doivent aimer et être aimées qu'une fois,--et que celui-là qu'elles aiment et qui les aime est voué à une mort prompte. J'ai cherché dans l'histoire des familles issues des Diercourt femmes, eh! bien,--c'est vrai!
--Quel conte! dit en s'efforçant de rire Mme de Troène. On ne m'en a jamais parlé, pas même ma mère,--et je suis bien sûre que moi, cette marque, je ne l'ai pas... Mais je ne ma suis jamais regardée... Fi! se contempler dans les glaces, mettre sa pudeur à nu--devant cette autre femme, image ironique, qui vous fixe et vous sourit vilainement! Fi!
Jean de Néville, les joues un peu rosées, la respiration un peu haletante, ses beaux yeux grands ouverts et un peu vagues, tremblait, les poignets chargés, comme de chaînes, de l'écheveau de soie qu'il embrouillait. Tout d'un coup, et après un silence, un terrible silence pendant lequel des images et des idées avaient effleuré d'invisibles caresses la marquise et le page adolescent, tout d'un coup Mme de Troène pencha la tête vers Jean agenouillé à ses pieds et, les mains sur les épaules de l'enfant, elle lui baisa la bouche.
Quand ils se relevèrent, initiés, la nuit tombait et on apportait les lampes. Mme de Troène frémit délicieusement; elle regarda Jean, qui était tout pâle et comme écrasé. Ils ne trouvèrent rien à se dire: ils étaient submergés sous des océans d'émotions. Enfin, elle murmura, épuisée de délices:
--Va-t'en!
Le lendemain. Mme de Troène apparut si défaite et la figure si bouleversée, que tout le monde s'inquiéta. Elle donna une cause à son malaise, mais dès qu'elle fut seule avec Jean, elle toucha son corsage et dit:
--La marguerite rouge! Je l'ai, la marguerite rouge!
--Tant mieux, dit Jean, avec la simplicité et la noblesse d'un amant héroïque; je vous aime tant que je veux bien mourir de votre amour.
Ensuite, d'obscures et silencieuses nuits de joie leur furent données. Jean cherchait avec sa main, le stigmate, non plus des «vouées», mais le stigmate qui le vouait, lui, à la mort. Un soir, Mme de Troène permit que la veilleuse restât allumée, et Jean vit le signe, et, avec une étrange frénésie, avec une précoce perversité, il baisa, inlassé, jusqu'au matin, la diabolique marguerite rouge.
Cela dura deux mois. Jean partit, retournant à ses études, à sa dernière année de collège. Il avait promis d'écrire: nulle lettre; elle écrivit, discrètement: il ne répondit pas. Elle alla le voir. Elle le vit mourant, sans regard, sans souvenir, mourant de ses deux mois d'amour, mourant d'avoir aimé la marguerite rouge!
Mme de Troène prit le deuil et orgueilleusement, sans daigner répondre aux questions, le conserva jusqu'à sa mort, qui ne tarda guère. Elle cessa d'être dévote, sans cesser d'être religieuse, mais sa religion avait quelque chose de farouche; elle se martyrisait; elle resta une fois agenouillée à l'église pendant huit heures de suite, sans bouger plus que le saint Jean de pierre qu'elle fixait comme en extase; elle se commanda des jeûnes qui eussent effrayé les anachorètes. Son suicide dura trois ans.
Comme, malgré son évidente piété, elle ne se confessait jamais, le curé, un jour, l'interrogea. Elle répondit durement, retrouvant d'un coup l'insolence des Diercourt et leur haine de l'Eglise:
--Monsieur, les secrets d'une marquise de Troène, cela ne regarde que Dieu.
A son agonie, quand le prêtre redoublait ses objurgations, elle demeura muette,--et elle mourut, drapée, comme dans un linceul, dans l'impertinence de son silence absolu; elle mourut le doigt sur son secret, le doigt sur l'heure inoubliée de joie humaine que le Maudit lui avait donnée, le doigt sur la marguerite rouge.
LA SOEUR DE SYLVIE
I
Mme de Maupertuis traversa la cour et, ouvrant une petite porte à claire-voie, entra dans le jardin.
Comme elle courait çà et là par les allées, sa robe étroite de léger et blanc jaconas modelait au vol la finesse de ses formes. Un ruban rose s'éployait derrière elle. La gorge, découverte par l'échancrure du corsage fermé à plat comme une chemise, se montrait ingénument, malgré la jalousie d'une écharpe à la dernière mode, jaune, rouge et bleue. Nu-tête, ses cheveux blonds coiffés à la grecque se relevaient sur la nuque, encadraient le front, bouillonnant un peu entre l'oeil et l'oreille. Toute pâle, au lieu de l'habituelle roseur de son teint, et même ses yeux bleus creusés et ses narines pincées par les dures veilles dans une chambre de malade, elle était encore charmante.
Accoudé au mur qui fermait le jardin, dominant l'abrupte pente au bas de laquelle se courbait en arc la route royale, M. de Maupertuis songeait, les yeux sur un lointain de prés pleins de saules, sur un horizon fermé par un cercle de collines peuplées de hêtres. Le soleil, en face de lui, tombait lentement derrière les arbres; un flot de lumière, roulant sous les voûtes vertes, venait baigner la route blanche; les prés s'endormaient dans une pénombre humide et déjà le brouillard montait, dessinant en inconsistants contours les sinuosités d'un ruisseau, dont le chant s'élevait sur la mort de tous les autres bruits.
De tels paysages et de tels effets de crépuscule, M. de Maupertuis se souvenait d'en avoir vu en Angleterre, où son enfance, pendant l'émigration, s'était traînée si douloureusement, et soudain il revit dans un lointain précis le triste manoir de Watering-Hill, où il avait assisté, par un soir tout pareil, à la tragique mort de lord Romsdale,--et à cette évocation, à ce nom de Romsdale, dont il avait murmuré les syllabes, sa songerie devint plus profonde.
La petite main de sa femme se posa sur son épaule.
--Adelaïde! vous m'avez fait peur.
Il tremblait vraiment, Adelaïde lui mit ses deux bras autour du cou et, douce, le baisa au front; ses yeux s'étaient allumés d'une flamme d'amour; elle regarda un instant son mari, souriante d'un indécis sourire, avant de lui confier:
--Patrice, ma soeur veut te parler, à toi seul. Elle insiste. Elle veut être toute seule un instant avec toi.
--Caprice de mourante, dit Patrice en se laissant emmener; que peut-elle avoir à me dire qu'elle n'ait dit à son confesseur,--ou à toi?
II
M. de Maupertuis entra, pris au coeur par l'odeur de mort qui flottait autour du lit. Une petite main sortait des couvertures, maigre comme une feuille de tremble et aussi diaphane; il la prit dans les siennes, s'agenouilla et, malgré sa répugnance, la porta à ses lèvres.
Dans le grand lit, le mince corps phtisique ne tenait pas plus de place que la dérision d'une poupée. La tête s'enfonçait, visible seulement par sa couleur de cire qui diézait le blanc des batistes. Sur ce faible modelé, les sourcils noirs traçaient deux barres droites convergeant vers la racine du nez, qui était bourbonien; les cils semblaient de petits traits fins détaillés comme dans les icones, et quand elle ouvrait les yeux, c'était de la nuit qu'on y voyait. Les cheveux, bruns, avaient été tordus sous un bonnet de dentelles, mais des mèches dépassaient vers le front, coupant d'une courbe illogique les rides creusées en sillons égaux.
Se mouvant avec effort, la mourante atteignit sous le traversin un assez grand portefeuille de velours rose tout fané et froissé. Une cordelette de fils d'or le fermait; il y avait brodé dessus, en soie jaune, à une place où le velours exprès était rasé en losange, et ainsi écrit sur deux lignes:
SYL = = VIE
M. de Maupertuis regarda le portefeuille, et ses yeux rencontrèrent ceux de Sylvie. Si mornes, l'instant d'avant, ils s'animaient d'une lueur qui lui sembla hypocrite et perverse. Cela le mit en défiance contre ce qui allait suivre, défiance tout involontaire, car il avait le respect de la mort.
--Patrice, ceci vous instruira, mais écoutez. Ne jugez pas Adelaïde sévèrement comme vous jugeriez un homme. Les femmes n'ont pas de l'honneur une juste idée; chez elles, les sentiments passent avant tout. Soyez... donc... indulgent..., Patrice...
La toux l'étreignait. Elle respira, puis reprit:
--Lord Romsdale...
Mais ce fut son dernier mot. Un spasme la dressa, du sang mêlé à de la salive coula par le coin des lèvres, et, retombée lourdement sur l'oreiller, elle expira.
Jusqu'à la survenue d'Adelaïde, Patrice demeura fasciné par les yeux de la morte, par les yeux hypocrites et pervers.
III
M. de Maupertuis connaissait cette histoire,--et quoi de plus banal? Un mariage manqué dont Adelaïde avait eu du regret, du chagrin, peut-être un momentané désespoir. Elle-même, avec une franchise qui paraissait totale, lui avait conté tout cela,--mais les lettres, vraiment, étaient un peu vives, presque inquiétantes. Un soir, sous la lampe, il dit à sa femme, en posant devant elle le portefeuille de velours rose:
--Adelaïde, voici le secret de Sylvie... Ah! votre soeur a été bien diabolique, car ces lettres, je suppose, vous lui aviez ordonné de les brûler, n'en ayant pas le courage vous-même...
--Quelles lettres?
--L'histoire d'une passion.
--Je ne comprends pas.
--Il s'agit d'une famille qui nous fut bienveillante. Le père m'aimait beaucoup; le fils...
--Le jeune lord Romsdale?
--Vous l'aviez donc oublié? Voici de quoi vous rafraîchir la mémoire.
--Ces lettres, en effet, auraient dû être brûlées, dit froidement Adelaïde.
--Il est encore temps, dit Patrice, mais qu'elles le soient de votre main... Tenez, voici la première, lisez et brûlez.
Oh! le premier amour, les jolis cheveux bouclés et les joues sainement roses du jeune Romsdale! Maîtrisant sa délicieuse émotion, Adelaïde prit la lettre du bout des doigts et la lut. Elle avait pâli, ses joues se recolorèrent. Oh! la joie, jadis, d'avoir reçu ce billet passionné!... Elle les relut toutes et les brûla toutes. Patrice les lui passait une à une. Quand tout fut fini:
--Adelaïde, votre soeur était une misérable...
--Non, interrompit Adelaïde, une jalouse, tout simplement. Elle se mit à aimer lord Romsdale, dès qu'elle s'aperçut qu'il m'aimait, et, quand vous m'avez aimée, elle se mit à vous aimer,--et à me haïr. Nul ne s'en aperçut jamais. Si elle n'est pas morte avec son secret, si son dernier acte a dit toute sa passion, amour, haine et jalousie, c'est que la mort exige la vérité... Oui, la mort exige la vérité et Sylvie a bien fait.
--La mort affirme les âmes, loin de les modifier, dit Patrice. Sylvie était une dissimulée et une menteuse. A vous, je n'ai nul reproche à faire. Vous étiez une enfant...
--Oui, Patrice, cria-t-elle en se levant et en se jetant tout en sanglots dans les bras de son mari, j'étais une enfant, une enfant, une enfant!...
IV
Cette soirée aviva leur amour. Leur calme tendresse y trouva un motif de surexcitation et ils s'en allèrent vers les grèves, en leur vieux petit château du bord de la mer, logis tout noir et tout nu où ils goûtèrent la volupté de ne devoir qu'à eux-mêmes la raison suffisante de vivre. Ils eurent un mois d'idéale renaissance, de joies incomparables à celles des premiers épanchements, car ils connaissaient plus profondément leurs êtres et savaient la valeur du plaisir.
Cependant ils s'adorèrent trop et Adelaïde eut des langueurs. Le médecin ordonna: «Pas d'émotions!»
--Excellent docteur, dit Patrice, y a-t-il de la vie sans émotions?
Ils en avaient eu d'exquises. Ce furent les dernières roses: un coup de vent effeuilla tout le parterre. D'une faiblesse que Patrice jugeait une passagère crise, Adelaïde ne se réveilla que pour mourir.
Et, avant de mourir, la soeur, oh! la vraie soeur de Sylvie, attira sous ses lèvres l'oreille de son mari, et une voix, comme venue d'un infernal au-delà, une voix qui tremblait de son mensonge suprême, dit:
--Patrice, je meurs en aimant lord Romsdale!
L'AUTRE
Elle se coucha, obéissante comme un enfant, promettant de dormir, de ne pas rêvasser, d'être bien sage, et, pour la tranquilliser, pour apaiser un peu la fièvre de son cerveau malade, on lui prouvait que cela serait bientôt fini, que le méchant mal allait fuir, intimidé avant d'avoir mordu.
Son mal, c'était une ineffable lassitude, une fuite de toutes ses forces, un effondrement de toutes ses énergies vitales et volontaires. Elle se fondait comme en un bain trop chaud et trop prolongé, énervée jusqu'à l'inquiétude, agacée, avec des besoins de remuer et sans nerfs pour exciter les muscles. L'intelligence aussi somnolait. Elle désirait des mondes et se contentait de riens; elle pleurait sur sa détresse et se consolait à une plaisanterie médiocre imaginée pour l'amuser. Seul, le coeur vivait, et violemment: l'entrée de son mari lui faisait soudain relever la tête; une parole tendre, et ses yeux flambaient; une caresse, et tout son être frémissait, un instant galvanisé par l'amour; un peu de rouge animait ses joues, ses mains reprenaient le pouvoir d'articuler des gestes de grâce; et ses lèvres avaient la force, pour une seconde, de s'unir aux lèvres adorées de son maître.
Elle était toute diaphane, comme une coquille abandonnée, et, mise au soleil, elle aurait permis à la lumière de la pénétrer et de l'iriser ainsi qu'une nacre égarée dans les sables. Ou bien, aux yeux mélancoliques qui la contemplaient, elle semblait un précieux coffret qui n'a plus de glorieux que son bois sculpté, histoires de jadis, la dentelle de ses ferrures, sa serrure guillochée, ses cabochons et ses clous de vermeil: tout le trésor intérieur avait fui.
Elle se coucha donc et d'abord, comme elle l'avait promis, elle dormit sérieusement et profondément. Mais, bientôt, son sommeil s'allongea, remonta vers la surface des choses, vint flotter sur le lac, ainsi qu'un bois lourd qui, enfin soumis à la loi, surnage et vogue. Son âme réveillée voguait, entraînée par un courant secret qui laissait immobile la surface de l'eau. Elle voguait et elle songeait les yeux clos, sans faire un mouvement, sans respirer d'un rythme moins régulier, afin de laisser croire qu'elle dormait toujours, au fond du lac, afin que l'on fût bien content d'elle,--afin de n'être pas grondée.
Elle était si enfant depuis sa maladie, redevenue si petite fille, si docile, si première communiante! Elle, femme naguère impérieuse et obéie, conseillère écoutée et, à l'occasion, tyrannique maîtresse, elle était maintenant douce comme une vierge sans désirs. Sa joie était ainsi: fermer les yeux, obtenir le silence autour d'elle et rêver. Elle rêvait à des choses anciennes: aux premiers baisers qui lui avaient révélé l'extériorité de l'amour et combien pouvait être agréable le contact de cette bête dangereuse, l'homme. Infatigablement, elle repassait l'histoire de son initiation, retrouvant jusqu'aux moindres mots, jusqu'aux moindres gestes de son ami, et même la couleur, et même le parfum des premières fleurs qu'il mettait à ses pieds, et quand elle arrivait à la nuit suprême, à la nuit adorable, souvent elle poussait un cri qui inquiétait la maison,--et on la trouvait hypocritement calme, faisant semblant de dormir, mais la respiration un peu oppressée et une insolite rougeur à ses joues si pâles.
Ce soir-là, elle dormit bien, mais rêva mal.
Les souvenirs ne s'enchaînaient plus logiquement dans son imagination déprimée, et toutes les circonstances qu'elle se remémorait s'évanouissaient en une seconde, pour ne lui laisser que l'obsédante et grotesque vision d'une femme au visage voilé d'un mouchoir dont une main brutale relevait la robe. Toute la nuit, cette ignominie s'agita sous ses paupières et, en même temps qu'un grand dégoût, elle ressentait à ce spectacle une impuissante colère qui l'épuisait, qui terrassait sa fragile vitalité.
Au matin, le rêve s'évanouit et, toute la journée, elle fut accablée par le souvenir de sa mauvaise nuit, irritable et morose. L'obsession cependant ne se manifesta plus: les fantômes obscènes étaient redescendus dans l'abîme. Mais la triste vision sembla avoir activé le secret travail de la mort et diminué encore la faible flamme. Le dépérissement devint effrayant. Le coffret vide de ses trésors n'était plus seulement vide, le bois sculpté et historié paraissait maintenant tout vermoulu, réduit en poussière, mangé par une obscure armée de termites, et la serrure pendait, et le couvercle chavirait sur ses charnières.
Bientôt, l'oeuvre fut accomplie, et attendu le dernier coup qui allait écraser et anéantir la misérable créature. La chambre prit l'aspect affligeant et presque funèbre d'une chambre de malade, avec sur tous les meubles les inutiles fioles, les lamentables tisanes,--et l'horreur des conversations à voix basse!
L'heure définitive sonna. C'était le soir. Se disant inutile, le médecin s'était retiré. Après un bref stage auprès du lit, de vaines questions à la pauvre muette que la mort étouffait déjà, le prêtre ayant formulé une douteuse absolution, s'était assis, attendant, pour de possibles confidences, le répit de l'avant-dernière minute. Une religieuse était debout, les yeux fixés sur la moribonde, guettant un geste, le désir de boire encore une fois, épiant ce regard voilé mais dont le voile pouvait soudain se déchirer pour un suprême sourire.
Le voile se déchira. Ce fut quand la mourante sentit que son amour était là, que la tête penchée sur sa tête d'agonisante c'était la tête adorée de son mari. Le voile se déchira et une douce lueur d'amour illumina les tristes yeux qui allaient se tourner vers l'autre côté de la vie.
Il y eut alors entre ces deux êtres une sinistre conversation muette,--muette, car l'un ne pouvait pas parler et l'autre ne voulait pas parler, craignant peut-être de vomir les turpitudes qui grouillaient dans son coeur. Et pendant que la trépassée se donnait l'illusion de vivre encore un peu, disant avec son regard, avec le très faible mouvement de ses doigts, la véracité absolue de son invincible tendresse,--l'homme qu'elle adorait jusqu'en son agonie ne trouvait pour lui répondre qu'un sourire où la compassion tempérait à peine l'indifférence.
Las de son mutisme, enfin, et de la simagrée que lui imposait la circonstance, il ouvrit la bouche, proférant d'abominables banalités ou des espérances plus blessantes que des injures. Il parla même d'un voyage à la campagne, affirmant l'utilité des déplacements, les bons résultats obtenus par le séjour dans les montagnes de l'Algérie.
--Nous penserons à cela plus tard, ajouta-t-il.
Puis, sans autre transition, il demanda:
--Votre soeur est là, voulez-vous la voir?
Et sans attendre aucun signe d'acquiescement, il sortit et rentra aussitôt, accompagné d'une jeune fille à la beauté toute large épanouie, et dont l'air, passionnément sensuel, niait clairement la virginité.
Les deux soeurs ne s'étaient jamais aimées, et l'aînée, celle qui entrait, radieuse et insolente sous son air condoléant, n'avait jamais pardonné à sa cadette, elle restée fille, son précoce mariage.
Ce qui s'était passé entre cette soeur et son mari, la mourante, douée soudain de divination, le comprit, à un certain air de complices qu'ils avaient là, tous les deux, au genre de regards qu'ils échangèrent, à l'indéfinissable intimité qui semblait invisiblement les joindre.
L'obsédante et obscène vision repassa en éclair devant ses yeux effarés et, paralysée d'épouvante, elle expira dans l'horreur d'avoir vu se dresser devant elle--l'Autre.
CELLE QU'ON NE PEUT PAS PLEURER
Il pleurait celle que l'on ne peut pas pleurer, celle que l'on ne peut pas avouer, la morte dont le nom et dont le souvenir appartiennent à un autre. Lui seul souffrait peut-être et il était forcé de sourire, d'écouter des anecdotes,--et d'en conter lui-même et de ne ménager ni les sous-entendus, ni les insinuations, ni les perfidies, car il voulait garder son secret.
Il pleurait, mais les larmes lui tombaient dans la gorge et non sur les joues et il avalait, comme un damné dantesque, un fleuve de douleur intarissable et empoisonné. Deux ou trois fois, en voulant faire une délicate et discrète grimace de surprise, il sentit que sa face se contractait, que sa gorge se soulevait,--et il lui fallut la surhumaine force de l'amour, pour ne pas éclater en sanglots et troubler une cérémonie décente par le scandale et par le ridicule.
On suivait le corps le long d'un petit chemin bordé de sapins, d'une tristesse convenable, d'une désolation modérée, et à mesure que l'on approchait du cimetière, les conversations s'apaisaient, tombaient, comme les bruits d'une forêt avant l'orage, comme les murmures d'un troupeau à la porte de l'abattoir. L'inquiétude, peu à peu, imposa silence, et la foule entra dans la ville morte avec la peur de n'en pas sortir.