Histoires magiques

Part 3

Chapter 33,911 wordsPublic domain

--«Vous le savez, et si vous ne le savez pas, qui vous le dira ce qu'il y a derrière le voile? O Aventure!--O, malgré vous, Aventure!--qui vous le dira!... Je ne suis qu'un voyageur matinal qui se mire, en passant, dans les eaux violettes du golfe encore endormi. Le train m'emporte et me voilà dans une plaine toute bleue, et me voilà sous une futaie triste de sa verdure blême. Si c'est moi qui reste et si c'est vous qui marchez, qu'importe, puisque l'un de nous certainement s'éloigne de l'autre, d'un pas, à chacune des secondes que marquent les diastoles de nos coeurs. Déjà peut-être, vous songez aux rencontres futures, vous vous demandez quels seront vos lendemains et les jours qui suivront vos lendemains. Une longue perspective de joies (les plus voisines sont encore indécises) s'en va devant vos regards jeunes: je suis la minute présente, et le présent n'existe pas pour une âme inquiète. Telle est la vôtre, et, si vous aviez pénétré davantage en moi, vos paupières se seraient closes sur la vision fastidieuse déjà... J'ai donné à votre actuel ennui le plaisir de la surprise, vous m'en saurez gré, peut-être, jusqu'à l'heure des prochaines distractions...»

L'illusion retomba, vaincue par le sommeil.

La robe de Sarah claquait au vent, pendant qu'elle répliqua:

--«Non, non, je ne m'ennuie pas: j'ai un but précis, c'est de vivre,--et pour ce que vous appelez les rencontres futures, les amours, n'est-ce pas? les joies complémentaires... mais je m'y plongerai, comme en cette mer, quand il me plaira... Il est choisi, celui qui doit, parmi les écueils, nager côte à côte avec moi: il n'attend que l'heure de ma volonté,--et je ne suis pas une Aventure...»

Elle regardait Aubert qui, très simplement, répondit:

--«Adieu donc, puisqu'il est trop tard, puisque l'Illusion a refermé les yeux parmi ses soeurs endormies.

--«A demain», dit Sarah.

Elle siffla. Ted obéit.

--«Regardez-le ramasser ses coquillages. Il s'amuse si naïvement: c'est un passionné. Pauvre Ted! Pauvre savant! Pauvre poète! Pauvre belle âme! Il est tout cela, Ted, et il n'est rien...»

Avec une grande pitié, elle considérait l'homoncule en porcelaine dont les cheveux jaunes pendaient, comme d'un vase de Chine un bouquet de ravenelles flétries.

Les sables, au loin déserts, perpétuaient à l'horizon leurs tièdes solitudes.

* * * * *

La volonté de Sarah, impérieusement insinuée, s'accomplissait, et les mouettes jouaient, lumineuses, sur la fragilité des vagues.

* * * * *

La robe de Sarah claquait au vent.

Un blanc papillon des sables vint se poser sur sa main: elle le prit par les ailes et lentement le déchira en deux. Aubert la fixait avec horreur. Elle, le meurtre accompli, secoua ses cheveux enflammés, dans une joie tranquille, puis, comme exécutant un rite, ouvrit les bras vers une adoration imaginaire et, gracieusement, avec une idéale tendresse, les ramena, souriante, sur sa poitrine.

Alors, mue par une incroyable hardiesse, en une stupéfiante sécurité, elle dit, tremblante de colère attendrie:

--«Pourquoi ne m'aimes-tu pas?»

Aubert tremblait, aussi, mais tel que sous la domination d'un animal fascinateur. Ce frêle serpent aux yeux d'anémone l'attirait sûrement dans l'orbe de ses replis: d'insensibles mouvements l'avaient rapproché de Sarah, au point qu'il sentait la caresse de ses cheveux traîtres et la tiédeur des souffles évaporés de son corsage... Leurs bouches se joignirent: Sarah mordait,--car elle était de ces femmes qui ne sentent la chair que sous la dent,--la nacre de ses dents mordait...

Et parmi les prochains désirs, voici le sexe à la porte d'or...

Maîtresse d'elle-même, Sarah se roidit comme un rêve, illusoire et hautaine:

--«Aubert, je me donne à toi, et n'oublie pas que tu m'appartiens. Je pars, c'est fini pour cette année. Je pars, mais écoute-moi, je reviendrai.»

Les sables, au loin déserts, perpétuaient leurs tièdes solitudes.

* * * * *

Dormir, presque dormir à l'ombre claire des dunes: nulle robe ne claquait au vent. Au milieu des varechs noirs, un rêve gisait, un rêve blanc comme la mort d'une mouette.

* * * * *

Les mouettes jouent et ne jouent plus. Les paquebots voltent, les fumées virevoltent, les briques tremblotent. Les ponts se dressent comme des potences: les mouettes jouent et ne jouent plus, les mouettes mélancoliques du Zuiderzée.

Là-bas, dans les sables déserts, nulle robe ne claque au vent.

Les cygnons prennent d'assaut la galère, leur mère. Les pignons tremblotent, les feuilles virevoltent autour des capes mortes. Les cygnes s'en vont, lents comme des galères assoupies, les cygnes mélancoliques de Bruges.

Là-bas, vers les horizons, vastes, nulle robe ne claque au vent.

Les pierrots gringottent dans les arbres tout nus. Sous le ciel en révolte, les pierres tremblotent, les fanaux virevoltent, plus hésitants que des coeurs dans la brume de l'oubli, les fanaux des bateaux mélancoliques,--sur la Seine.

Oh! les froides solitudes de là-bas, où nulle robe ne claque au vent!

* * * * *

Dormir, presque dormir à l'ombre claire des dunes.

Au milieu des varechs noirs, un rêve jouait, un rêve blanc comme le réveil d'une mouette,--mais nulle robe ne claquait au vent.

* * * * *

Ted s'amusait déjà aux galets et aux coquillages,--les cheveux blonds de Sarah souriaient enflammés dans les plis du manteau blanc.

--«Tu vois, j'ai tenu parole. Et toi aussi, tu es fidèle.

--«Oui, répondit Aubert, mais que s'est-il passé?

--«Rien que de fatal, puisque je t'aimais. Ce qui s'est passé fut écrit dans ce sable et dans ma chair, dans mes mains et dans mes yeux, le jour où tu jouais à cache-cache avec moi, le jour où ton hypocrite sommeil exaspérait ma curiosité...»

La mer jetait à leurs pieds la poussière de ses flots lourds.

--«Enfin, dit Aubert, Ted, sous ta dictée, me l'a écrit, tu es mariée. Quel est ton nom?

--«Mon nom est Veuve.

--«Tu me fais peur.

--«Il ne m'a pas touchée, reprit fièrement Sarah. C'était un mûr jeune homme,--oh! si las, si las!--qui complétait son écurie par un cheval de luxe... Il ne m'a touchée que du bout des doigts... Tu souris?... Il fut dédaigneux, c'est vrai. Sans cela je lui aurais peut-être pardonné.

--«Et tu n'as point pardonné?

--«Non.

--«Tu es impitoyable.

--«La pitié est vaine, répondit Sarah, plus vaine encore que la vie... Mais, je fus, et voilà tout, la jument de l'Apocalypse, celle qui porte la mort,--sans le savoir.

--«Sans le savoir? répéta Aubert.

--«Tiens, écoute, je vais te dire la vérité.

--«Non, je ne veux pas.

--«Il le faut, reprit Sarah. Ce mariage, je devais le subir, quand je te rencontrai. Je n'avais pas protesté avant. Après, je me tus encore:--tout cela, par piété filiale. Maintenant comprends-tu? je t'aimais, je te voulais,--alors, j'ai agi selon mon désir...»

La mer jetait à leurs pieds la poussière de ses flots lourds.

Ils se regardèrent, les yeux chargés d'une énervante inquiétude. Aubert, d'une voix cruellement ironique, demanda:

--«Comment t'y es-tu prise?

--«Je l'ai abreuvé de sarcasmes.

--«Empoisonnés?

--«A la dose nécessaire.

--«Parlons clairement, reprit Aubert. Tu l'as tué.

--«Oui, pour toi. Me veux-tu?»

Sans répondre, il se mit à marcher le long du flot mouvant...

... Lentement marcher, humer la salure émanée des varechs, guetter si quelque pavée n'allait point surgir, atome rapporté par le flux d'entre les illusions couchées au fond des abîmes...

... Sarah le suivait, relevant du bout de son ombrelle les chevelures des algues mortes.

Ils allèrent longtemps, toujours muets. La mer se retirait apaisée,--et la robe de Sarah claquait au vent.

Aubert, tout à coup, s'arrêta, tournant la tête. Elle était tout près de lui et le grand manteau blanc, le manteau de plumes de cygne, flottait comme une voiture autour de ses frissonnantes épaules--... tout en duvet de cygne voyageur, si doux, si doux!... Il l'arracha violemment et le jeta dans la mer, disant:

--«Que la mer l'emporte!... Ah! il est trop tard!... Que ne l'a-t-elle emporté la première fois!»

Sarah croisa les bras sur son coeur effaré, mais Aubert lui prit la main et elle lut dans ses yeux le pardon du crime...--Après tout, n'est-ce pas, pourquoi ne pas en profiter?...

Alors, elle s'attendrit, elle eut froid, elle se sentait l'âme glacée. Un ressac nerveux la coucha sur Aubert: il ne la repoussa pas.

La mer épandait à leurs pieds le râle de son flot mourant.

Cependant, elle se taisait, malade. Son coeur se souleva pour un vomissement, et dans sa bouche amère, où les dents sonnaient tel qu'un chapelet de perles aux mains d'un enfant, sa langue paralysée se durcissait, alourdie par le poison.

Pas à pas, ils suivaient le reflux. Aubert avait les yeux sur l'épave que la mer roulait et déroulait au roulis de ses vagues peureuses.

Ils allaient, et la robe de Sarah claquait au vent.

Ils allaient toujours: déjà les premiers rochers émergeaient, éternels naufragés, au-dessus de l'eau glauque:--le manteau blanc disparut, circonvenu par les cheveux noirs des algues mortes.

--«C'est fini, dit Aubert, retournons.»

Mais il ne faisait aucun mouvement, et tous deux, devant la mer fuyante, en écoutant le râle du flot mourant, songeaient. Maintenant, la joue contre sa joue et son bras sur son cou posé comme un joug, Sarah renaissait. Elle était sûre de lui, sûre de sa résignation, sûre d'un amour singulièrement consolidé par la muette complicité de ces chères lèvres où se pressaient--encore un peu honteuses,--des paroles de désir! Les chères lèvres, elle les atteignit, enfin...

Sa robe claquait au vent.

--«J'en ai pour la vie, cria-t-elle.

--«N'oublie pas, dit Aubert, qu'elle m'appartient, ta vie?

--«Et la tienne est à moi, mon cher coeur.»

Une vague insolite vint mourir à leurs pieds.

--«La mer le refuse, cria Sarah, la mer le refuse, moi, je le veux.»

D'un air de triomphe et secouant au vent sa crinière enflammée, elle se jeta vers l'épave, la tordit ruisselante, la mit sur son bras, disant ingénûment:

--«Ce sera le suaire du survivant.»

La robe de Sarah claquait au vent.

SUR LE SEUIL

Au château de la Fourche, tout était triste et grand: ce nom patibulaire d'abord, souvenir des primitives et dures justices seigneuriales; les quatre avenues sombres dont les lamentations faisaient un bruit d'océan; les douves où des cygnes noirs nageaient parmi les roseaux brisés, les menaçantes ciguës et tant de fleurs jaunes épanouies, mais comme des soleils de mort; le château, avec ses murs couleur de ciel d'orage, son toit creusé de sillons tel qu'un labour, ses étroites fenêtres ogivées et tréflées, sa tour découronnée, proie d'un formidable lierre qui semblait la perpétuité même de la vie.

Le perron gravi et la porte franchie, on entrait en de vastes salles hautes et froides, meublées de chêne, tendues de verdures où se revoyaient les roseaux penchés de la douve, ses fleurs mornes et ses ciguës, abritant sous leur ombre glacée la promenade royale des cygnes désespérés. Nul tapis que des nattes de paille; partout des chiens dormant, le nez entre les pattes, et, spectre étrange (auquel je ne m'habituai jamais), vaguant de salle en salle, faisant claquer son bec dès qu'on ouvrait les portes, un héron familier. Cet être funèbre entrait partout; il nous suivait à l'heure des repas, picorant dans une jatte où on lui jetait sa pâture, faisant, à intervalles réguliers, un bruit pareil à celui d'une tuile branlante que le vent secoue sur un vieux mur. On l'appelait le Missionnaire, parce qu'il ressemblait, avec son regard oblique et paterne, à un révérend père capucin qui avait prêché une mission à la Fourche,--et dont la mort, survenue peu de jours après, avait coïncidé avec l'apparition de l'oiseau, blessé d'un coup de fusil et trouvé sur la douve par un garde-chasse.

Cette histoire, un peu ridicule, m'avait amusé, le premier soir passé à la Fourche, quand mon hôte me la conta sur un ton qui, cependant, excluait toute jovialité; mais, dès le lendemain, le Missionnaire m'épouvanta, moins par sa laideur que par son assurance, par la certitude où semblait cette bête d'être chez elle, d'être maîtresse et, vraiment, d'y accomplir une mission surnaturelle. Jamais on ne la rabrouait, jamais on ne l'enfermait; dès que son bec claquait contre une porte, on se levait pour lui ouvrir et, si elle sortait en même temps que nous, elle passait la première, grave et l'air, non de n'importe quel capucin, l'air d'un vieux juge incorruptible et doucement impitoyable.

Le Missionnaire: intérieurement, je lui avais donné un autre nom, le Remords.

Or, un soir que nous nous levions de table, ayant soupé de venaison et de cidre parfumé au genièvre, je me heurtai à l'oiseau près de la porte et, impatienté, je dis à mi-voix:

--Passe donc, Remords!

--Pourquoi ne l'appelez-vous pas le Missionnaire? me demanda brusquement le marquis de la Hogue, en me saisissant le bras et en me regardant avec des yeux animés d'un sentiment que je crus d'abord de la colère, mais qui était de la terreur.

Il ajouta d'une voix qui tremblait et qui cassait les mots, comme pour en extraire, malgré soi, le secret:

--Comment savez-vous qu'il s'appelle le Remords? Qui vous l'a dit?

--Vous!

Et par ce seul mot lancé au hasard, car j'étais presque aussi troublé que M. de la Hogue, je venais de m'assurer de prochaines confidences.

Quand nous entrâmes dans la salle de nos causeries du soir, l'oiseau était devant la cheminée, où flambaient des arbres, debout sur une patte, le bec sous son aile. Voulant reprendre le dialogue, je dis simplement, en m'asseyant dans un des fauteuils de bois, pareils à des stalles de cathédrale:

--Il dort?

--Il ne dort jamais! répondit M. de la Hogue,--et, en effet, à une lueur plus vive qui sortit du foyer, j'aperçus, ironique et froid, me fixant avec l'éclat sali d'une étoile vue dans une mare à grenouilles, l'oeil du vieux juge, un oeil incorruptible et doucement impitoyable.

--Il ne dort jamais, reprit M. de la Hogue; ni moi non plus. Mon coeur ne dort jamais. Je connais le sommeil, j'ignore l'inconscience. Mes rêves sont tellement la continuation de mes pensées du soir, et, le matin, je renoue si logiquement mes rêves à ma pensée, que je ne me souviens pas d'avoir cessé de nager en pleine clarté intellectuelle pendant une heure, depuis trente ans. Et à quoi je songe ainsi durant les interminables heures de ma vie? A rien, ou plutôt à des négations, à ce que je n'ai pas fait, à ce que je ne ferai pas, à ce que je ne ferais pas, même si la jeunesse m'était rendue. Car, je suis ainsi, je suis celui qui n'a jamais agi, qui n'a jamais levé le doigt vers l'accomplissement d'un désir ou d'un devoir. Je suis le lac qu'aucun vent n'a jamais ridé, la forêt qui n'a jamais brui, un ciel introublé par les nuages de l'action.

Il se tut quelques instants, après ces phrases un peu solennelles et même déclamatoires, puis:

--Connaissez-vous ma vie? Non, vous êtes trop jeune, et d'ailleurs ce que le monde sait de moi n'est pas moi. Je ne me suis jamais raconté et, sans le hasard--ou la providentielle perspicacité--qui vous a fait tantôt proférer un mot--un nom!--qui m'épouvanta (je l'avoue), vous ne recevriez pas ce soir, vous non plus, ma confession.

La voici:

J'avais huit ans, quand ma mère ramena d'un voyage lointain une petite fille à peu près du même âge, notre cousine, au moins par le nom, et que la mort de ses parents laissait aussi dangereusement seule au monde qu'une agnelle perdue la nuit dans un bois. Cette adorable petite fut tout de suite l'enfant gâté et, pour moi, une idéale soeurette, ou peut-être même une évidente fiancée, un ange chu des étoiles pour mon éternelle consolation. A douze ans, coeur précoce et vigoureux garçon grandi parmi les pâtres, j'aimais déjà Nigelle d'une amour infinie et qui, par conséquent, jusqu'au jour où je l'ai perdue, n'a pu ni croître, ni décroître. Elle m'aimait aussi d'une ardeur toute pareille; je le savais, et l'aveu qu'elle me fit, mourante, ne m'apprit rien que ma propre scélératesse.

Dès qu'un peu de raisonnement avait été possible à ma cervelle d'enfant, je m'étais fait de la vie une conception singulière, et, je le sens maintenant, criminelle. Ayant cueilli une rose, un midi que son parfum exaspéré me tentait et que la pourpre de son sourire me donnait des envies de conquête, ayant erré dans les allées du jardin avec ma rose cueillie et oubliée entre mes doigts, je vis qu'en moins d'une heure elle s'était flétrie toute et attristée toute, blessée par les flèches du soleil,--et je songeai qu'il faut désirer les roses, mais qu'il ne faut pas les cueillir.

Et je songeais aussi, Nigelle venant au-devant de moi, qu'il faut désirer les femmes, mais qu'il ne faut pas les cueillir.

Beaucoup de pensées m'assiégèrent à la suite de cette primordiale découverte et, lentement, toute une philosophie de néant, toute une religion nirvanique s'élabora dans mon orgueilleuse et faible tête. Un jour, je me la résumait d'un mot:

Il faut rester sur le seuil.

Quelques livres m'avaient aidé, des écrits ascétiques, un résumé de Platon, des abrégés de métaphysique allemande, mais, pratiquement, ma doctrine était bien à moi. J'en devins très fier et je m'enfonçai résolument dans les ténèbres de l'inaction.

Je m'appliquai à ne consommer que les actes les plus simples et surtout ceux qui, ne me promettant aucun plaisir exceptionnel, ne pouvaient me causer aucune déception.

J'avais de violents désirs, je m'y complaisais, je m'y roulais, je m'en soûlais. Mon coeur s'élargissait au point de contenir le monde. Désirant tout, j'avais tout, mais je n'avais pas tout de la même façon qu'on tient entre ses mains deux petites mains tremblantes. Je prenais tout, mais rien ne se donnait à moi; j'avais tout,--mais sans amour!

Ce n'est que plus tard, en un moment solennel, que je connus l'existence de l'amour. Jusqu'à ce moment-là, l'orgueil m'en donna l'illusion et je vécus parfaitement heureux, fier d'échapper au désenchantement qui naît de tout acte accompli.

Aujourd'hui même, et maintenant que je sais, maintenant que la douleur m'a instruit, il me serait impossible de cueillir la rose. A quoi bon? Cet épouvantable refrain chante sans cesse dans ma tête et il n'a jamais été plus impératif.

Nigelle et moi, nous vécûmes vingt ans l'un près de l'autre: elle, devenant chaque jour plus timide et plus triste, effarée de ma fortune, la pauvre qui ne possédait rien que la moisson mûre de ses cheveux blonds; moi, de plus en plus orgueilleux et indestructiblement muet.

Je l'aimais tant qu'on peut aimer, mais je ne l'aimais que jusqu'au seuil.

Ce seuil, je ne l'ai jamais franchi et pas même mon ombre, et pas même l'ombre de mon coeur ne s'est promenée dans ce palais d'amour.

Hospitalière et tendre, la porte était toujours ouverte, mais je détournais la tête, quand je passais par là, pour contempler mon propre désir, pour parler avec mon désir, pour confier à mon désir les rêves que je voulais irréalisés.

Franchir le seuil? Et après? Ce palais était peut-être un palais comme tous les palais,--mais le palais de mes songes était unique et tel qu'on n'en reverra plus jamais d'autres.

Elle mourut de m'avoir aimé, moi qui l'aimais d'une amour que je redis infinie. Elle mourut en me disant: Je t'aime! Et moi, je ne répondis rien.

Le héron changea de patte, fit claquer son bec, et de l'aile gauche le passa sous l'aile droite: son oeil ironique et morne regardait maintenant M. de la Hogue.

--Cet oiseau, reprit mon hôte, vous semble bien laid et bien ridicule, n'est-ce pas?

--Bien funèbre surtout.

--Ridicule et funèbre. Je le supporte comme un châtiment. Il me fait peur, il me fait souffrir, et je veux qu'il en soit ainsi. Vous comprenez bien que, s'il me plaisait de lui tordre le cou, ce serait une affaire vite expédiée!

--Y pensez-vous? dis-je. Tordre le cou au Remords?

--J'y ai pensé, répondit M. de la Hogue. Mais, à quoi bon? Il n'y a dans cette ridicule et funèbre bête nulle signification que celle que lui donne ma volonté; je n'ai qu'à la nier pour qu'elle soit aussi morte qu'un oiseau empaillé. Croyez-vous que je sois dupe de son inanité? Me prenez-vous pour un fou?

* * * * *

Le vieillard s'était levé, secouant les longs cheveux gris qui pleuraient sur ses joues pâles et creuses; puis, soudain calmé, il se laissa retomber dans son fauteuil.

Il répéta, très apaisé et un peu moqueur:

--Je suppose que vous ne me prenez pas pour un fou?

Comme je le regardais en souriant, et en allongeant machinalement la main vers les plumes de l'oiseau immobile, il se leva de nouveau:

--Ne touchez pas au Missionnaire!

Il avait proféré ces mots avec la voix qui dut être la voix de Charles 1er disant à un indiscret sur l'échafaud: «Ne touchez pas à la hache!»

LA MARGUERITE ROUGE

Mme de Troène n'avait rien de remarquable qu'un visage endormi dans le calme d'une beauté qui s'était conservée toute seule, sans autre secours que l'eau pure, les modestes lavandes et les essences les plus honnêtes. Il est probable que, malgré les approches de la quarantaine, son corps avait gardé l'harmonie de la belle maturité, mais nul, certes, n'en savait rien, et nul, peut-être, n'avait jamais essayé de lire les lignes voilées sous les robes noires et les pèlerines à perles; nul, et elle-même ignorait l'état de sa forme, car, étant fort chaste, elle n'entrait au bain que les volets clos, et elle changeait de chemise avec tant d'adresse que les esprits même qui rôdent dans la chambre des femmes avaient renoncé à leurs indécentes curiosités.

On l'avait mariée fort jeune, il y avait plus de vingt ans, au marquis de Troène, qui, respectant le temple, avait à peine osé quelques pas tremblants vers les mystères vierges du bois sacré. Le marquis était si vieux et si impotent qu'à l'église il lui avait fallu l'aide d'un bras pour s'agenouiller et pour se relever, mais il était si riche et de si noble famille que personne ne fut surpris. Ces mariages sont fréquents parmi l'aristocratie terrienne: on clôt ainsi un procès, on récupère un domaine perdu, on ramène l'aisance, l'estime des paysans, la tolérance des notaires en des maisons ruinées, on rend au vieux blason fané l'éclat de ses ors et de ses sinoples primitifs.

D'ailleurs, le marquis de Troène ne fut pas méchant et il mourut n'ayant joui que peu d'années du lumineux sourire de sa jeune femme; il mourut, la laissant légataire de toute sa fortune.

Mme de Troène avait alors vingt-six ans; la fréquentation d'un vieillard l'avait rendue si indolente, lui avait tant affaissé la volonté que, cédant aux hypocrites caresses de sa famille, elle refusa de se remarier.

Des années passèrent: reine au milieu des siens, gâtée, courtisée, amusée par le bruit qu'on évoquait autour d'elle, Mme de Troène vivait sans joies et sans ennuis. Le mariage, qui ne lui avait rien révélé, ne la faisait jamais rêver. Elle n'imaginait rien au delà du rôle que lui avait enseigné son mari: chauffer le lit du roi, être bien obéissante, sourire et parler peu. Sans doute, un mari plus jeune aurait été plus agréable de relations, aurait permis la gaieté, le rire, les promenades, les voyages, mais ses sens, morts-nés, ne se troublaient jamais dans leur quiétude, et son coeur était froid. Vers trente-cinq ans, cependant, elle ressentit soudain la brûlure caressante d'une petite flamme intérieure. Ce fut un matin d'automne, un dimanche, en allant à la messe. Elle devait communier, ce jour-là; elle n'en eut pas la force, ou bien, elle n'osa pas, et, demeurée à son banc seigneurial, pendant que les femmes encapuchonnées de tulle blanc, leurs mains rouges et gourdes croisées sur leur ventre, s'en allaient en file vers l'autel, ou revenaient, les yeux baissés et amortissant avec précaution le bruit de leurs sabots sur les dalles, demeurée à genoux et le front dans ses mains, Mme de Troène pleura.