Histoires magiques

Part 2

Chapter 23,854 wordsPublic domain

Elle fut mariée.

Pendant la cérémonie, il me plut de répondre tout bas: oui! à l'interrogatoire du prêtre, et je courbai la tête quand les mains sacerdotales s'étendirent pour ratifier, au nom du Très-Haut, le serment sacré des deux époux.

Alors, me remémorant de vieilles études théologiques, je songeai qu'en tout sacrement il y a la matière et la forme, l'essence et le mode imposé par les rites pour en dispenser aux fidèles les bienfaits mystiques: et dans le mariage, la forme, ce n'est pas la bénédiction de l'officiant, ce n'est pas la messe, c'est le consentement mutuel,--et cela seul.

«Va, femme d'un autre, bien que le monde doive me refuser les joies, après tout bien dérisoires, de la possession, de ce qu'il appelle la possession,--en vérité, tu m'appartiens. Notre Dieu connaît notre mutuelle volonté, et cela suffit--cela seul.»

Et je me réjouissais amèrement, car le prêtre disait: «Qu'elle soit uniquement attachée à son mari et qu'elle ne souille d'aucun commerce illégitime le lit nuptial...»

Je partis, tel qu'un voleur.

Les merles ne chantaient pas encore au faîte des lourds marronniers et les cruels syringas dormaient enfin,--fanés, aussi fanés que les souvenirs des jeunes concupiscences...

LE SECRET DE DON JUAN

... Et simulacra modis pallentia miris.

(_Georg._, I, 477.)

I

D'âme nulle et de chair avide, Don Juan, dès l'adolescence, se prépara à l'accomplissement de sa vocation et de son rôle légendaire. La prescience des habiles lui révéla ce qu'il devait être, et il entra dans la carrière armé et orné de cette devise:

«_Pour plaire, il faut prendre ce qui plaît à celles qui plaisent._»

A une défaillante blonde, il prit le geste de comprimer d'une main adroite le douloureux battement d'un coeur absent;

A une autre, il prit un ironique clignement des paupières qui donnait l'illusion de l'impertinence et qui n'était que la souffrance d'un oeil faible devant la lumière;

A une autre, il prit le geste du petit doigt levé et regardé avec soin comme une trouvaille rare;

A une autre, il prit le joli frappement d'un pied subtilement impatient;

A une autre, languide et pure, il prit le sourire où, comme dans un miroir magique, on voit, avant, les contentements d'après le jeu, et après le jeu, la réviviscence des joies du désir;

A une autre, non moins pure, mais vive et sans langueurs, toujours agitée de mouvements pareils à ceux d'une chatte aux heures d'orage, il prit encore un sourire, le sourire où il y a des baisers si puissants qu'ils déconcertent le coeur des vierges;

A une autre, il prit le soupir, le long soupir brisé qui est le timide frère du sanglot, le soupir impressionnant et qui annonce la tempête comme un vol précipité d'oiseau;

A une autre, il prit la lente et inquiétante démarche de celles qui sont aimées de trop d'amour;

A une autre, il prit l'amoureuse façon de dire à mi voix des riens et de susurrer: «Il pleut», comme s'il pleuvait des anges.

Il prit des regards, tous les regards, les doux, les impérieux, les dociles, les étonnés, les compatissants, les envieux, les fins, les fiers, les dévorants, les foudroyants et beaucoup d'autres, parmi lesquels le chapelet, compté grain à grain, des regards fascinateurs. Mais le plus beau regard que prit Don Juan, rubis entre les coraux, saphir entre les turquoises, ce fut le regard de bête traquée que lui légua, mourante d'amour et de désespoir, une fille qu'il avait violée. Ce regard était si touchant que nul n'y résistait, pas même la plus farouche, et que les voeux éternels fondaient à sa lueur comme un péché sous un rayon de grâce.

II

Don Juan fit encore une plus admirable conquête, celle d'une âme,--une âme ingénue et fière, tendre et hautaine, d'une séductrice douceur et d'une séductrice violence, et une âme qui ne se connaissait pas, une âme pleine d'instinctifs désirs, une âme délicieusement naïve.

Il s'était approché, paré de toutes ses séductions, le geste douloureux atténué par un peu d'ironie dans l'oeil et un peu de joie sur les lèvres; sa démarche lente de créature trop aimée se corrigeait par un fier redressement de tête, et le premier long soupir brisé qui sortit de sa poitrine fut accompagné d'un frappement de pied subtilement impatient,--comme pour dire: «Vous m'avez blessé le coeur; je ne puis m'empêcher de vous aimer, mais j'en éprouve de la colère.» Ensuite, il fit le regard de la bête traquée; ensuite, il joua à regarder son petit doigt.

Après quelque silence, il susurra amoureusement: «Il fait beau, ce soir»,--et tout de suite la jeune femme répondit: «C'est mon âme que vous me demandez, Don Juan! Eh bien! prenez-la, je vous la donne.»

Don Juan accepta l'âme délicieusement naïve et si féminine que la soudaine amoureuse lui offrait avec sa peau, ses cheveux, ses dents, toutes ses beautés et le parfum de tous ses arcanes,--et, ayant joui de la soudaine amoureuse, il s'éloigna.

De l'âme, il se fit un candide et invincible manteau où il se drapait, ainsi qu'en des plis de velours blanc,--et, orné d'une telle âme, plus triomphant qu'un tueur de Mores, plus adoré qu'un pèlerin de Saint-Jacques ou qu'un revenant de Palestine, il poussa ses conquêtes jusqu'au nombre de mille et trois.

Toutes! toutes celles qui peuvent donner un plaisir nouveau, une nuance nouvelle de joie, toutes se laissaient prendre par celui qui avait pris à leurs soeurs tout ce qui plaît. Elles venaient au-devant de lui, et, lui baisant les mains, faisaient leur soumission, amoureuse peuplade vaincue déjà par l'approche du vainqueur.

Bientôt, elles se battirent à qui serait la première soumise et la plus soumise, et, ivres d'esclavage, elles mouraient d'amour avant d'avoir aimé.

Par les villes et dans les châteaux, et jusque parmi les bergères, on n'entendait plus que ce cri des énamourées: «O ma chère! ô ma chair! Il est irrésistible!»

III

Cependant, Don Juan se fanait. La sève épanouie en luxuriantes forces retomba en pluie de feuilles sèches et, toujours aussi grand, l'arbre n'était plus qu'une ombre.

Des tardives fleurs, Don Juan donna le dernier grain de pollen; tant qu'il eut dans le sang une goutte de semence, il aima,--puis, ne pouvant plus aimer, il se coucha et attendit celle qui devait venir, la seule qu'il n'eût pas encore captée.

Et quand elle arriva, Don Juan, pour la capter, lui offrit tout ce qui plaît, tout ce qu'il avait pris à celles qui plaisent.

--Je te donne la séduction, dit Don Juan, à toi, la laide, mes gestes, mes regards, mes sourires, mes voix diverses, tout et même mon manteau, qui est une âme: prends et va-t'en! Je veux revivre ma vie par le souvenir, car je sais maintenant que la véritable vie, c'est le souvenir.

--Revis ta vie, dit la Mort. Je reviendrai.

La Mort disparut et les Simulacres se levèrent du milieu de l'ombre.

C'étaient de jeunes et belles femmes toutes nues et toutes muettes, inquiètes comme des êtres à qui il manque quelque chose. Elles se tenaient en spirale autour de Don Juan, et pendant que la première lui mettait la main sur la poitrine, la dernière était si loin dans les espaces qu'elle se confondait avec les étoiles.

Celle qui lui mettait la main sur la poitrine lui arracha le geste de comprimer l'émotion d'un coeur absent;

Une autre lui reprit l'ironique cillement de ses blanches paupières;

Une autre lui reprit la grâce de contempler l'ongle de son petit doigt;

Une autre lui reprit l'impatience de ses pieds;

Une autre lui reprit le complexe sourire qui donne la satisfaction avant et le désir après;

Une autre lui reprit le sourire où, comme dans une alcôve, s'étendent des pâmoisons;

Une autre lui reprit son soupir d'oiseau peureux;

Et il fut encore dépouillé de sa lente démarche d'être qu'on aime trop; et de sa façon amoureuse de dire: «Il pleut», comme s'il pleuvait des anges; et du chapelet, compté grain à grain, de ses regards: les impérieux comme les étonnés, les dociles et les fascinateurs lui furent repris;--et la douce violée vint à son tour lui reprendre son regard de bête traquée par l'amour et par le désespoir.

Une autre, enfin, lui reprit son âme, l'âme délicieusement naïve dont il s'était fait un manteau de velours blanc,--et il ne resta de Don Juan qu'un fantôme inane, qu'un riche sans argent, qu'un voleur sans bras, une morne larve humaine réduite à la vérité, disant son secret!

LES FUGITIVES

Laisse la rue à ceux que leur âme importune.

ALBERT SAMAIN.

«Et pourquoi une, se disait-il, quand il y a les autres? Quel commandement primitif me destina celle-ci, au lieu de celle-là? Je ne serai pas l'esclave d'une chair unique; je veux que mon désir divague, je veux le lâcher vers les inconnues par des routes inconnues...»

Son imagination malade souffrait très réellement de la multiplicité des femmes et parfois une fièvre d'érotisme cérébral le surexcitait à crier, tout à fait hors de propos: «Il y en a trop! Il y en a trop!»

Il aurait voulu résumer sur des lèvres élues toute l'essence du Féminin et la boire d'un baiser,--et l'accomplissement de son désir néronien eût tué le Désir aussi sûrement qu'on tue les roses en coupant le rosier et qu'on tue les sourires en tranchant la tête.

Aspirer d'une seule prise d'haleine le dernier souffle de l'Amour, le dernier parfum de la Vie et toute sa fécondité, maîtriser la dernière volonté de l'âme et sa dernière volupté!

Ces crises de déraison le prostraient; puis il riait de sa fantaisie pour ne pas avoir peur de sa folie: le dévergondage s'apaisait alors en d'innocents rêves; il jugeait son amie décidément adorable, la seule, celle qui vaut toutes les autres, et il la louait de confirmer si absolument, par un sourire indécis, le néant mystérieux et délicieux de ses paroles:

«Ta magnifique inintelligence, lui disait-il, te rapproche de l'Infini; tu fraternises avec l'Absolu, et le rien qui se meurt dans tes yeux, pareil à la lumière d'une étoile abolie, me prouve qu'on peut à la fois être et ne pas être...

Et le Néant m'a fait une âme comme lui.

«... Mais comprends ce que cela signifie: qu'en n'étant rien, tu es tout,--et toutes.»

Volontiers, la pauvre amie l'eût jeté à la porte, mais elle le craignait, et il profitait de sa peur pour lui égrener le chapelet des fugitives.

C'était la forme seconde de sa folie.

Il disait:

«Ah! toutes celles qui sont en toi, je vais te les réciter. Je les ai vues, je les ai prises, je les ai mises en toi: ce sont les femmes de la rue, les femmes qui passent, les inconnues qui s'en vont, on ne sait où elles vont, qui s'en vont par des chemins inconnus. Elles sont en toi, mais tu n'en sais rien, et moi, le sais-je--puisque si je te touche elles se libèrent de toi et s'en retournent vers leurs mystères. Celles qui sont en toi vraiment n'y sont pas: c'est rêver qu'on rêve--et je n'ai dit cela, ma chère, que par politesse, pour soustraire tout prétexte à ta légitime jalousie.

«Franchement, tu es trop minuscule pour contenir tant de rêves et tant de désirs. Celles que j'aime sont innombrables; je vais te les réciter:

«Une avait la démarche sûre et nerveuse d'une chasseresse, et quelles jambes fines et droites! Et juste ce qu'il faut de chair pour l'harmonie de la forme, la souplesse d'une branche de frêne. Quand elle défaille, les jours d'amour, au pied des vieux chênes consolateurs, dans les lointaines forêts dont le soleil a peur, je ne suis pas là, je ne serai jamais là... Ah! je meurs de désir!

«Une autre avait de si jolis cheveux couleur d'aurore et son ventre (je le veux) était aussi blanc qu'un tapis d'asphodèles... Celle-là non plus, jamais!

«Des yeux verts, oui, celle que je vois maintenant a des yeux verts, des yeux de succube, des yeux de fantôme, des yeux de nuit d'orage... Et je ne les verrai jamais s'ouvrir et fulminer dans l'ombre!

«Les autres?... Il y en a trop! il y en a trop! Les emmitouflées de l'hiver qui ressemblent, avec leurs fourrures, à de soyeuses chèvres de Mingrélie, ces inquiétantes bêtes qui fascinent les hommes!... Les presque dévêtues de l'été! une agrafe, un bouton,--et la chair tiède palpite, odorante!... Il y en a trop! il y en a trop!... Oh! ce féminin obscur qui passe et qui s'en va, et qu'on ne touchera jamais,--et qui s'évanouirait, si on le touchait; car son charme est d'être inconnu et intouchable,--et si on les tenait dans ses bras, celles-là, on ne les aimerait plus, on penserait aux autres, encore aux autres, aux fugitives, toujours, toujours aux autres!»

Pendant que l'amie pleurait, triste et fâchée, il continuait:

«Et quand mon rêve se réaliserait, et quand je les aurais eues toutes et même les autres, ou bien si j'avais bu sur les lèvres de l'Unique tout le féminin, tout l'amour et toute la vie,--il resterait encore les Impérissables. Il resterait Hélène, il resterait Salomé, il resterait Madeleine, il resterait Ophélie--et toutes celles que les poètes ont faites éternelles!»

Alors l'amie pleurante et fâchée riait à son tour,--et l'amant de l'infini, le fastueux buveur d'âmes, pacifiait ses délires grandioses, écroulé sur la chair compatissante d'une toute petite femme sans beauté.

LES YEUX D'EAU

En ramant, j'arrivai où je n'allais pas.

J'allais vers la maison qui m'attendait et vers une créature dont le coeur battait déjà au lointain bruit, dont le désir me voyait, cygne au cou tendu parmi les joncs fleuris,--mais je fus infidèle.

Des yeux m'arrêtèrent, des yeux comme je n'en avais jamais vu, mi-glauques et mi-violets, aigues-marines fondues en de pâles améthystes, des yeux froids et tentateurs, des yeux où que d'âmes avaient dû se noyer en croyant tomber dans le ciel!

Des yeux et rien de plus, car le palais éclairé par ces torches fallacieuses n'était qu'un beau jadis, une élégante ruine. J'y vis encore ce que la grêle a respecté d'un champ de lin, un peuplier avant la dernière tourmente, un svelte bateau dégréé et échoué là.

Une tonnelle et un banc, passager repos pour le rameur matinal: j'accostai et on m'accueillit doucement, comme un hôte, non pas comme une aubaine. Aussitôt que parut la femme aux yeux d'eau, je fus dominé par le secret que ne disaient pas les prunelles froides et je m'installai, bornant mon voyage à cet inattendu, oublieux de l'autre, de celle qui ne verrait pas venir la réalité du cygne.

Un charme m'abstrayait de toute antérieure volonté, charme si enchaînant, de si hautaine et de si spéciale magie que je ne me souvenais même plus d'être parti pour un autre but, et je concluais ma promenade sous cette vigne de banlieue, devant du vin rose, très loyalement.

Des yeux d'eau, cependant, et rien de plus: un visage maigre, fané, troué; un corps encore souple, mais d'osier desséché. Seules à me captiver, de nobles mains, longues et légères, avec des ongles de cire,

... Ces mains pâles Qui font souvent le bien et peuvent tout le mal,

mains expertes aux caresses et aux crimes!

Mais les mains, en cette femme, n'étaient que la conséquence des yeux,--car il y a une nécessaire harmonie entre l'organe qui touche immédiatement et l'organe qui touche à distance,--et les yeux dévoraient toute mon attention, tels que des sphynx affamés et jaloux.

En somme, quoi? Un peu plus qu'une servante d'auberge ou un peu moins? La tenancière d'une guinguette à tonnelle, une femme aimable et discrète,--et ces yeux savaient sans doute se fermer à propos, ces yeux d'eau froide et profonds et aussi froids, sous leurs glauques reflets, que le fleuve Calycadnus, tombeau de Frédéric Barbe-rousse!

Quand elle m'eut servi, voyant qu'elle se croisait les bras, oisive et ennuyée, je la priai:

--Asseyez-vous donc plus près et regardez-moi bien, que je voie vos yeux. Elle s'approcha, mais répondit:

--Mes yeux? Ils font peur!

--Peut-être,--et pourtant on les aime. Qu'on a dû les aimer et qu'on doit les aimer encore!

--Ils font peur et ils ont toujours fait peur, mes yeux d'eau. C'est de l'eau, deux gouttes d'eau qu'on dirait prises dans la rivière, n'est-ce pas? Ma mère avait les mêmes yeux d'eau, et quand elle mourut, dès que le coeur cessa de battre, ses yeux se fondirent comme deux morceaux de glace, et lui coulèrent le long des joues. J'ai vu ça, j'étais toute petite et j'y pense tous les jours, tous les matins, quand je me coiffe. Mes yeux s'en iront comme ceux de ma mère, et parfois j'ai peur qu'ils ne s'en aillent, moi vivante, et ne s'en retournent à la rivière couler sous les joncs et sur les pierres. Je n'ai jamais pleuré. S'ils pleuraient, ils s'en iraient, mes pauvres yeux. Pleurer, j'en eus envie, une fois; il y a si longtemps! Une seule fois, mais depuis je me suis durci le coeur à tel point que rien ne peut plus l'émouvoir,--car je tiens à mes yeux. C'est mon épouvantail, c'est mon arme contre le désir des hommes. Toute laide et vieille que je suis, je leur plairais encore, pour un quart d'heure quand ils sont ivres et qu'ils ont vu mes mains. Souvent je viens au moment des querelles et, baissant les yeux, je prends doucement la main qui se lève. On m'obéit, on garde mes doigts, on les baise, on cherche à me fouetter le sang par une grossièreté passionnée,--mais, redressant la tête, je fixe le mâle de mes yeux froids, de mes yeux d'eau, et il lâche ma main. Je le regarde jusqu'à ce que son désir glacé lui glace le coeur. Vous, quand je vous ai vu entrer, j'ai senti que vous étiez d'une race fraternelle et je vous ai épargné.

--Non, dis-je, vous ne m'avez pas épargné. J'ai eu peur aussi, mais une peur singulière, puisque, tout en tremblant devant vos yeux, je les aime.

Elle répondit violemment:

--Ce n'est pas vrai. Personne n'a jamais aimé mes yeux et moi, j'ai été honnie à cause de mes yeux, fuie du seul être pour lequel j'aurais pleuré s'il m'avait dit un mot d'amour. Vous aimez mes yeux, vous? Menteur! Regardez-les donc bien et noyez votre amour dans la profondeur de ces deux fontaines de haine.

--Mon amour surnage, répondis-je. Et c'est vous qui mentez. Je ne suis pas le premier qui ait été fasciné par ces yeux d'eau mi-glauques et mi-violets, ces yeux où (je vous dis ma première impression) que d'âmes ont dû tomber, croyant tomber dans le ciel!

--Non, non! cria-t-elle, en pâlissant de colère, tout le monde sait que mes yeux sont le chemin de l'Enfer! Et puis, tombés dans le ciel? Les hommes sont-ils des anges, pour tomber dans le ciel? Vous êtes fou, mon ami.

--Et vous?

--Moi aussi, Monsieur, je suis folle. Et, pirouettant soudain, elle disparut.

Cet étrange entretien me laissait, en effet, dans un état d'esprit voisin du déséquilibre. Ma main trembla quand je voulus remplir mon verre et je ne pus, qu'en m'y reprenant à deux fois, porter mon verre à mes lèvres. Quelle singulière femme et dans quelle condition sociale contradictoire à son intelligence et à son langage!

Le cabaretier survenu me disait familièrement.

--Elle ne vous a pas trop ennuyé? Dommage, hein! qu'elle soit folle? Une noyée qu'on a sauvée là, il y a des années. Personne ne l'a réclamée, elle avait de l'argent sur elle, elle est restée. On n'a jamais su. Pas méchante, si ce n'est en paroles; elle nous est utile et nous l'aimons. Nous avons fini par nous habituer à ses yeux et à ses histoires. Comme elle parle bien, hein? Mais ce qu'elle dit, elle a dû prendre ça dans des livres, autrefois, car c'est au-dessus de son état. Tout de même, c'est peut-être une dame. On ne sait rien.

LE SUAIRE

_A Alfred Valette._

La mer montait, royale et dominatrice; les mouettes jouaient sur la fragilité des vagues.

Longer la ligne de boue vomie par les flots lourds, lentement marcher, humer la salure émanée des varechs, guetter si quelque épave n'allait point surgir, atome rapporté par le flux d'entre les illusions couchées au fond des abîmes...

(En intermède, Aubert rêvait à une indulgente et douce main, à des yeux contemplatifs de lui.)

... Et parmi les lointains embrunis, voici le sexe à la porte d'argent, les seins en pomme d'orange des décevantes sirènes: leurs cheveux sont pareils aux flexueux fucus qui pendent aux roches comme des chevelures,--comme de vraies chevelures; leurs dents ont la dureté blanche des coquilles nacrées et leurs yeux le bleu vif des mouvantes anémones...

«Ah! que vos cheveux humides circonviennent mes genoux, que la nacre de vos dents morde à même mon ventre, que le bleu froid de vos yeux d'anémone transfixe mon coeur!...»

(En intermède, Aubert rêvait à une indulgente et douce main, à des yeux contemplatifs de lui.)

Au milieu des varechs noirs, l'inattendue blancheur d'un manteau gisait.

Tombé de quelles épaules?

Des cheveux blonds s'exaltaient dans la luminosité des vagues.

Les mouettes ne jouaient plus, la mer respirait en silence; les sables, au loin déserts, perpétuaient vers l'horizon leurs tièdes solitudes.

* * * * *

Dormir, presque dormir à l'ombre claire des dunes: une robe claquait au vent; des grains de sable volaient, sonnaient sur la soie tendue d'une ombrelle.

* * * * *

--«Il est joli, joli, n'est-ce pas? disait-elle. Et doux, tout en duvet de cygne voyageur, si doux, si doux!...»

Elle parlait avec un perceptible accent, d'une voix glauque, la main appuyée sur l'étroite épaule d'un petit homme dont la maigre blancheur kaoline avait l'ingénuité sinistre d'une tête de porcelaine.

--«N'est-ce pas, Ted?

--«Oh! oui, soeur Sarah»;--et l'articulation de Ted décelait un Anglais.

Anglaise tout entière, Sarah, d'âme et de sang, d'âme apparue sous la brume soyeuse de ses yeux pâles,--de sang par l'immatérielle transparence de la peau,--et de cheveux: ses cheveux blonds souriaient enflammés dans les plis du manteau blanc.

Une Illusion se dressa debout d'entre ses soeurs endormies.

--«Pourquoi j'ai fermé les yeux? Mais, je craignais plus une déception, répondait Aubert, que je ne souhaitais une aventure...»

Sarah fut étonnée d'une si grave candeur. On ne l'avait pas sans doute habituée à cette pure franchise des âmes simples. Etonnée, presque divinement: d'invisibles rets s'abattirent sur ses reins, maniés par l'oiseleur éternel. Elle eut soudain, au fond de ses yeux d'anémone et sous l'orgueil de son front blanc et dans la froideur de son sein calme,--soudain l'envie d'être baisée par ces lèvres: oh! oui, oh! oui.--Et elle rougit.

Sa robe claquait au vent.

--«Je crois, reprit-elle orgueilleusement, que je ne suis pas une déception,--et je ne suis pas une aventure.

--«Vos yeux sont pleins de délicieux maléfices.

--«Mes yeux? Ah! ne les regardez pas! Ils sont tristes comme la lointaine île du Nord où je suis née. Ils m'en rappellent le ciel, la terre,--et la mer! Ils sont tristes, avec peut-être quelques reflets de lune, avec peut-être un rayon perdu de soleil pâle... Et mon âme est telle, sans doute, elle est la soeur de mes yeux, la soeur de cette nature obscure et dure: un désert y épand des sables... J'ai peur d'avoir une âme obscure et dure. J'ai peur que, sous l'ombre hyaline qui les voile, il n'y ait rien,--rien dans mes yeux, rien dans mon âme!...»

L'illusion vacillait comme une flamme au souffle du sommeil.