Histoires insolites

Part 6

Chapter 63,571 wordsPublic domain

«Cruelle, dis-tu? Mais l'amour rend ceux qui l'aiment aussi savants que le Ciel et plus cruels que l'Enfer! Et moi, l'amour m'a rendue plus cruelle à ton égard que la mort à l'égard de l'homme. Fussé-je celui qui a créé toutes choses pour les détruire une à une, et si mes pas foulaient les étoiles et le soleil et les âmes des hommes comme ses pas les ont toujours foulées, Dieu sait que je pourrais être plus cruelle que Dieu.

«--Ah! plût aux dieux que mes lèvres, inharmonieuses, ne fussent que des lèvres collées aux charmes meurtris de ta blanche poitrine flagellée! qu'au lieu d'être nourries du lait céleste, elles le fussent du doux sang de tes douces petites blessures! Que ne puis-je les sentir avec ma langue, ces blessures! et goûter, depuis ton sein jusqu'à ta ceinture, leurs faibles gouttelettes! Que ne puis-je boire tes veines comme du vin et manger tes seins comme du miel!... Que ta chair n'est-elle ensevelie dans ma chair!»

* * * * *

--Ainsi, conclut-il, l'énorme, l'immense succès de ces vers dans toutes les classes de la société anglaise prouve--comprenez-le, de grâce!--que ces images sont les PRÉFÉRÉES de nos sens, de notre imagination, de notre tempérament national: en d'autres termes, c'est ainsi que nous... aimons, que nous comprenons principalement les _plaisirs_ de l'amour, et par conséquent c'est ainsi que nous les RÉALISONS, quand notre fortune nous le permet.

--Hein? m'écriai-je.

--Mais, sans doute! acheva paisiblement le jeune gentleman: pourquoi pas? Ces milliers d'enfants et de toutes jeunes filles enlevés, achetés et exportés chez nous, servent, je vous l'atteste, à nous procurer le genre de délices voluptueuses dont parle notre poète national; nous épuisons, parfois, sur leurs personnes, la série des plus douloureux raffinements, faisant succéder aux tortures des tortures plus subtiles. Et si la mort survient, nous savons faire disparaître ces restes inconnus.

L'enivrant spectacle de leurs souffrances et de leur beauté nous procure des ravissements qui vous sont lettre close, et, lorsqu'on les a goûtés une fois, on ne se soucie plus de ces autres transports qui vous sont suffisants.

Si vous croyez que je plaisante, rapprochez, en esprit, de tous les voeux exprimés dans les vers nationaux de Swinburne, ces précautions que je viens de vous spécifier, ces _chambres matelassées_ des châteaux perdus et des maisons un peu sombres de l'Angleterre (de celles où l'on ne pénètre pas sans de longs détours) et vous concevrez sans effort que ce n'est point, comme à Paris, pour étouffer des marivaudages, des enfantillages, des viols et des minauderies, que quelques-uns de nos vieux et blasés industriels ont fait ces frais de tapissiers. Ils mettent leur Swinburne en action, car ils sont pratiques et ils partagent de tout point l'avis du poète Carlyle, qui déclare «préférer désormais au poème _écrit_ le poème _agi_».

--Le fait est, répondis-je après un moment de stupéfaction,--le fait est que vos compatriotes ne pourraient se procurer que bien difficilement à Paris et en France des joies de cet acabit: notre décadence en ferait bien vite une question de cour d'assises, et je ne trouve pas, s'il faut tout dire, qu'il y ait lieu de nous blâmer de notre infériorité à cet égard. D'ailleurs, l'Angleterre n'a pas le monopole de ce genre--d'amour. Aux yeux de quiconque a voyagé sur notre planète, ayant quelques notions d'Histoire ancienne, ces sortes d'excès sont de tradition à l'ordre du jour chez bien des peuples. En Perse, dans l'Inde, en Turquie d'Asie, en Russie, dans tout l'Orient et de nombreux parages de l'Amérique, ces tristes horreurs sont banales, sont dans les moeurs, au point que tel civilisé qui s'en choquerait _ne se ferait même pas comprendre_. Elles sont DANS LA NATURE HUMAINE, paraît-il, et, même ici, bon nombre de moralistes qui jetteraient, à ce sujet, feu et flammes _laisseraient percer_, à leur insu, dans leur style, _on ne sait quelle jalousie de n'en avoir point tâté eux-mêmes quelque peu, faute de ressources suffisantes_. Regrets qui formeraient le plus clair de leur indignation contre vos richards.

Mais une réflexion console de ces turpitudes maladives et révoltantes: c'est qu'au dire de la Science, qui le prouve, elles réussissent assez mal aux tempéraments de ceux qui s'y adonnent. Vos bons vieux millionnaires qui, pour quelques livres, s'offrent ainsi des plaisirs de césars, de radjahs et de sultans, se réveillent vite paralysés, épileptiques, ataxiques ou gâteux. Les griffes de la méningite les guettent et ils finissent, pour la plupart, à quatre pattes. Laissez-moi penser qu'ils sont en fort petit nombre et que chez vous comme ici, les gens riches se contentent de séduire les enfants sans les martyriser.

--Croyez-le... si cela vous est agréable, répliqua l'autre gentleman; mais ces voluptés ne nous semblent pas aussi révoltantes qu'elles vous le paraissent et je maintiens que Paris est en retard sur ce point. La seule chose qui m'irrite, chez les miens, à Londres, ce que je voudrais démasquer si j'en avais le loisir, c'est seulement, je vous le répète, la puritaine hypocrisie de ceux qui, là-bas, hurlent des _shoking!_ pour un beau vers païen, puis s'en vont, à la sourdine, apaiser, en de très sombres et très étouffées retraites, leurs passions renouvelées de votre maréchal de Retz. Oui, ce n'est que leur manque de franchise qui me semble _shoking!_ à moi; mes vers sont là pour le prouver. Bref, et pour conclure, ce que nous condamnons, ce n'est pas précisément le fond, mais la forme.

--Ah! par exemple, vous êtes surprenants ici, messieurs! m'écriai-je. Ne voyez-vous pas que toute sincérité mettrait ces monstres hors d'état de parvenir à leurs fins et que, par suite, leur hypocrisie est _obligatoire_? Ne voudriez-vous point qu'ils prissent leurs salaces ébats _coram populo_?... Il m'est doux de penser qu'alors ils seraient assommés comme des chiens peu dignes de ce nom.

--Tiens, c'est assez juste, en effet! me fut-il répondu.

--Messieurs, si réellement de tels cas d'hystérie odieuse se produisent, chez vous, avec la fréquence que vous dites, j'incline à déclarer qu'il faut les signaler à la vindicte des gens tolérables de l'Europe, et qu'alors la loi--si noblement présentée, pour la protection de l'enfance, par lord Salisbury--passera au Parlement, avec toute la rigueur des châtiments dont elle peut être sanctionnée.

Mes interlocuteurs se mirent à rire.

--Aucune loi ne changerait grand'chose au marché de chair humaine en question: celles qui se vendent _ne savent pas ce qui les attend, ceux qu'on enlève ou que l'on achète l'ignorent également_. Nos entremetteurs sont nombreux et rusés, les matrones sont fines... la loi serait tournée par mille précautions...

--Laissez donc! répondis-je tranquillement; on allègue ces choses-là par insouciance, la _veille_: mais le _lendemain_ l'on s'aperçoit d'un changement... sensible.

Certes, rien n'est absolu sur la terre et les faux monnayeurs biaisent aussi, mais beaucoup moins, en vérité, qu'ils ne le feraient sans la loi qui les condamne, ferme, à perpétuité. Tenez! je vous affirme, moi, qu'un bon millier de caresses, distribuées par votre _chat à neuf queues_ sur les reins de deux à trois cents des exécrables tourmenteurs d'enfants dont vous parlez,--accompagnés, pour leurs subalternes, de quelque dix années de _labor pedestris_ (vous savez?)--dégoûteraient du métier bien vite les bourreaux des deux sexes qui vivent impunément, en Angleterre, de cette abjecte industrie--et que bon nombre de vos compatriotes hésiteraient, à l'avenir, à se choisir cette carrière.--J'ajouterai qu'à leur exception personne ne s'en porterait plus mal: au contraire.

Sur quoi, nous nous séparâmes.

Jusqu'à présent, j'avais traité, en mon for intérieur, d'exagérations ces confidences étranges; mais depuis le retentissement des _scandales de Londres_, renforcé des bruits récents touchant les atrocités occultes que la lubricité, s'affolant elle-même, exerce, paraît-il, en Angleterre, sur tant d'innocents et d'innocentes, j'avoue qu'en me rappelant cette courte causerie d'il y a six mois, je suis devenu un peu pensif.

LA LÉGENDE MODERNE

_À MONSIEUR CHARLES LAMOUREUX_

LA LÉGENDE MODERNE

Va devant toi! Et, si la terre que tu cherches n'est pas créée encore, Dieu fera jaillir pour toi des mondes du néant, afin de justifier ton audace.

_Paroles d'Isabelle la Catholique à Christophe Colomb._

C'était un soir d'hiver, voici de cela quelque trente années. Un étranger de passage, un jeune artiste,--affamé, comme de raison,--sans ressources, abandonné «même de son chien», se trouvait perdu, dans Paris, en un taudis glacé de la rue Saint-Roch.

L'inexorable détresse harcelait, depuis de longs mois, ce bohème inconnu--jusqu'à le contraindre de prodiguer, par pluie ou verglas, à raison de deux francs l'heure, de réconfortantes leçons de solfège, la plupart du temps non payées. Il en était parvenu, même, à commettre, en vue de trois écus possibles, des «ouvertures ou préludes» pour folies-vaudevilles, que des impresarii de banlieue laissaient parfois grincer à leurs doubles quatuors devant des tréteaux quelconques. Le reste du temps, il goûtait la joie de s'entendre gratifier du titre de FOL par les passants éclairés qui l'approchaient:--d'aucuns, même, poussaient la condescendance jusqu'à lui donner du «ma _vieille_» et du «mon _petit_!»long comme le bras: ceux-là, c'étaient des gens équilibrés, c'est-à-dire doués de cette stérilité de bon goût qui, rehaussée d'une indurée suffisance, caractérise les personnes un peu trop exclusivement raisonnables.

Donc, cet attristé, que tant d'oisifs eussent déclaré mûr pour le suicide, était assis, ce soir-là, devant certain notable commerçant--qui, jambes croisées en face de lui, l'observait, avec une pitié sincère, aux lueurs d'une morne chandelle, en lui souriant d'un air familier.

Cet interlocuteur de hasard n'était autre (la destinée offre de ces contrastes) que l'un de nos Épiciers les plus en vue,--le plus sympathique, le plus éminent peut-être,--celui, enfin, dont le nom seul fait battre, aujourd'hui, d'une émulation légitime, tant de coeurs, en France. L'excellent homme avait, en effet, supplié longtemps son «ami» d'accepter (oh! sans phrases!) ces quelques menus liards qui, une fois reçus, confèrent--de l'assentiment de nous tous--au bon prêteur le droit d'en user sans façons avec celui qu'il ne rêvait d'obliger qu'à cette fin. Il s'agissait, pour le trop libéral millionnaire, en cette aventure, de cinquante-quatre beaux francs, avancés, sans garantie, en cinq fois, de peur de gaspillage artistique. Aussi, regardait-il désormais en camarade son débiteur, lequel, depuis lors, était devenu, aux yeux du Bienfaiteur, simplement un «drôle de corps!», pour me servir d'une heureuse expression bourgeoise.

Soudain, voici que, relevant la tête, l'Inconnu, fixant sur son «ami» de calmes prunelles, se prit à lui notifier, avec le plus grand sang-froid, les absurdités suivantes:

* * * * *

--Ô cinq fois sensible et serviable ami, qui suis-je, hélas! pour mériter ainsi, de ton coeur, l'évidente sympathie dont tu me combles? Un musicien! un crin-crin! le dernier des vivants! l'opprobre de la race humaine. Eh bien, en retour, laisse-moi t'offrir une franche confidence. Si tu daignes distraitement l'écouter, le sens de ce que je vais t'annoncer t'échappera fort probablement;--car nul n'entend, ici-bas, que ce qu'il peut RECONNAÎTRE,--et comme, en tant qu'intelligence, tu es un désert où le son même du tonnerre s'éteindrait dans la stérilité de l'espace, j'ai lieu de redouter, pour toi, du temps perdu. N'importe, je parlerai.

--Quels ingrats, tous ces artistes!... murmura, comme à part soi, le sévère industriel.

--Voici donc, ce nonobstant, reprit l'Ingrat, ce que je me propose d'accomplir d'ici peu d'années,--étant de ceux qui vivent jusqu'à l'Heure Divine...

(Ces deux derniers mots firent tressaillir, malgré lui, le négociant hors ligne: une vive inquiétude--hélas! elle ne devait point tarder à s'accroître--se peignit dans le coup d'oeil méfiant dont il enveloppa, dès lors, son croque-notes favori.)

--Tu n'es pas sans ignorer, n'est-ce pas? continua l'Étranger, que des hommes ont paru, DANS MA PARTIE, qui s'appelaient Orphée, Tyrtée, Gluck, Beethoven, Weber, Sébastien Bach, Mozart, Pergolèse, Palestrina, Rossini, Hændel, Berlioz,--d'autres encore. Ces hommes, figure-toi, sont les révélateurs de la mystérieuse Harmonie à l'espèce humaine, qui, sans eux, privée même du million de vils singes dont la lucrative parodie les démarqua, en serait encore au gloussement.--Eh bien, mon «âme», à moi (ne te scandalise pas trop, cher frère, de cette expression démodée), mon «âme», disons-nous, rationnel camarade, est toute vibrante d'accents d'une magie NOUVELLE,--pressentie, seulement, par ces hommes,--et dont il se trouve que, seul, je puis proférer les musicales merveilles.

C'est pourquoi, tôt ou tard, l'Humanité fera pour moi--que l'on traite, à cette heure, d'insensé--ce qu'elle n'a jamais fait, en vérité, pour aucun de ces précurseurs.

Oui, les plus grands, les plus augustes, les plus puissants de notre race,--en plein siècle de lumières, pour me servir de ta suggestive expression, mon éternel ami,--seront fiers de réaliser, d'après mon désir, le rêve que je forme et que voici... (Efforce-toi, s'il se peut, de ne pas mettre le comble à tes libéralités en me prodiguant encore celle de ton inattention, et ton Ingrat va, selon son devoir, te distraire... presque pour ton argent. Je dis _presque_, attendu, je le sais, que ma vie même, sacrifiée pour la moindre de tes fantaisies, ne saurait m'acquitter, à tes yeux, de tous tes bienfaits.)

L'heure viendra, d'abord, où les rois, les empereurs victorieux de l'Occident, les princes et les ducs militaires, oublieront, au fort de leurs victoires, les vieux chants de guerre de leurs pays, pour ne célébrer ces mêmes victoires immenses et terribles (et ceci dans le cri fulgural de toutes les fanfares de leurs armées!...) QU'AVEC LES CRINCRINS DE MON INSANITÉ!... Toutes ces musiques n'exécuteront pas d'autres chants de gloire que mes ÉLUCUBRATIONS, à l'heure du triomphe! Ce premier «succès» obtenu, je prierai, quelques années après, ces princes, rois, ducs et vieux empereurs tout-puissants, de vouloir bien se déranger pour venir écouter l'une de mes plus _nébuleuses_ PRODUCTIONS. Ils n'hésiteront pas à délaisser les soucis politiques du monde, à des heures solennelles, pour accourir, et au jour fixé, à mon rendez-vous. Et je les tasserai, par quarante degrés de chaleur, autour du parterre d'un Théâtre que j'aurai fait construire à ma guise, aussi bien à leurs frais qu'à ceux de mes amis et ennemis. Ces compassés exterminateurs écouteront, au dédain de toutes autres préoccupations, avec recueillement, pendant des trentaines d'heures,--quoi?... MA MUSIQUE.--Pour solder les constructeurs de l'édifice, je manderai des confins de la terre, du Japon et de l'Orient, de toutes les Russies et des deux Amériques, divers milliers d'auditeurs,--amis, ennemis, qu'importe!--Ils accourront, également, quittant, sans regrets, familles, foyers, patries, intérêts financiers--(FI-NAN-CIERS! entends-tu, digne, ineffable ami?),--bravant naufrages, dangers et distances, enfin, pour entendre aussi, pendant des centaines d'heures consécutives, au prix de quatre ou cinq cents francs leur stalle,--quoi?... MA MU-SIQUE.

Mon Théâtre, exclusif, s'élèvera, en Europe, sur quelque montagne dominant telle cité que mon caprice, tout en l'enrichissant à jamais, immortalisera!--Là, disons-nous, mes invités arriveront, au bruit des canons, des tambours furieux, aux triomphales sonneries des clairons, aux bondissements des cloches, aux flottements radieux des longues bannières. Et, à pied, en essuyant la sueur de leurs fronts, pêle-mêle, avec lesdites Altesses et Majestés, tous graviront fraternellement ma montagne.

Alors, comme j'aurai lieu de redouter que la furie de leur enthousiasme--qui sera sans exemple dans les fastes de notre espèce--ne nuise à l'intensité de l'impression qu'avant tout doit laisser MA MU-SIQUE, je pousserai l'impudence jusqu'à DÉFENDRE D'APPLAUDIR.

Et tous, par déférence pour CETTE musique, ne laisseront éclater qu'à la fin de l'Oeuvre toute la plénitude de leur exaltation.--Bon nombre d'entre eux accepteront même d'être, au milieu de ma patrie, les représentants d'une nation vaincue par la mienne et saignante encore, et, au nom de l'Esprit humain, sourds aux toasts environnants portés contre leur pays, auront la magnanimité de m'acclamer! Les plus parfaits chanteurs, les plus grands exécutants,--si intéressés d'habitude, et pour cause,--oublieront, cette fois, tous engagements, lucres, _feux_ et bénéfices, pour le seul honneur d'exprimer, gratuitement, quoi?--MA MU-SIQUE.

Et, chaque année, je recommencerai le miracle de cette fête étrange, qui se perpétuera même après ma mort comme une sorte de religieux pèlerinage. Et, chaque fois, après des centaines d'heures passées à mon théâtre, chacun s'en retournera dans son pays, l'âme agrandie et fortifiée par la seule audition de quoi?... de MA MU-SIQUE! Et, tous, au moment des adieux, ne projetteront QUE DE REVENIR L'ANNÉE SUIVANTE.

Et le plus mystérieux, c'est que, devant ces faits accomplis, personne, parmi les tiens, _ne trouvera rien d'extraordinaire à tout cela_.

Et enfin, lorsque ceux-là mêmes qui, de par le monde entier, haïront, de naissance, MA MUSIQUE, seront acculés jusqu'à se voir contraints de l'applaudir _quand même_, à peine de passer pour de simples niais malfaisants, c'est-à-dire d'être _reconnus_, je te dis et jure que MA MUSIQUE résistera même à leur fictive et déshonorante admiration: et qu'alors leur secrète rage, affolée, finira par élever _cette_ musique à la hauteur d'un CAS DE GUERRE!! Car _il faut_ que certains peuples ne puissent l'entendre.

Oui, mon cher consolateur, voilà le rêve que je réaliserai sous peu d'années, quand la seule exploitation de mon oeuvre intellectuelle nourrira, _physiquement_, sur le globe, des milliers et des milliers d'individus.

Et, pour te dédommager d'avoir eu la complaisance d'en écouter--vainement, d'ailleurs--le prophétique projet, je vais te signer, sur-le-champ, pour peu que tu le souhaites, une excellente stalle que tu revendras cher, l'heure venue.

À ces incohérentes paroles, le trop sensible Industriel, qui avait écouté, jusque-là, bouche bée, se leva silencieusement, les yeux pleins de larmes. Car est-il rien de plus triste, même au regard froid du trafiquant, que le spectacle d'une intelligence «amie» sombrant dans la démence? Le généreux Mécène souffrait sincèrement--et c'est à peine si le sentiment de cette indiscutable suprématie qu'exercera toujours, espérons-le, le Sens commun riche sur la Pensée pauvre, calmait un peu, tout au fond de son être, l'amertume de sa consternation. Entre deux hoquets douloureux donc, il supplia son bohème de se mettre au lit. Voyant que sa suggestion n'était accueillie que par un doux sourire, il bondit, selon son devoir, hors de la chambre (le coeur gros) et courut, à toutes jambes, requérir divers médecins aliénistes pour fourrer à Bicêtre, le soir même, vu l'urgence, son malheureux protégé.

Lorsqu'il reparut deux heures après, suivi de trois docteurs qu'accompagnaient des gardiens munis de cordes--(car, on doit le constater à sa louange, quand il s'agit de rendre ces sortes de services aux intelligences artistiques à force de misère troublées, le Bourgeois sait se dévouer,--outre mesure, même;--et ne regarde alors ni à son temps ni à la dépense!)--lorsque, disons-nous, le noble coeur revint avec son escorte, le désolant fol avait disparu.

Des policiers, mal informés sans nul doute--(nous ne mentionnons leur témoignage que pour mémoire)--ont prétendu, au cours de l'enquête, que l'exalté s'était dirigé, tranquillement,--quelques instants après la fugue de son «ami»,--vers la gare de Strasbourg et qu'il avait pris, sans trop se faire remarquer, le train de 9 h. 40 pour l'Allemagne.

* * * * *

Depuis, naturellement, on n'a plus entendu parler de lui.

* * * * *

Aujourd'hui, son Bienfaiteur parisien (qui, le suivant semestre, reçut un mandat de _deux_ cents francs d'un débiteur anonyme) se demande encore, parfois, non sans un soupir et un attristé sourire, en quel cabanon d'aliénés les «gens sérieux» de là-bas ont dû renfermer, dès l'arrivée, son pauvre monomane «qui, souvent, l'avait _amusé_, après tout!--et dont il a oublié le nom».--Il ne regrette pas, ajoute-t-il même, de l'avoir nourri, non plus que la bagatelle... peuh! d'un ou de... deux milliers de francs?--peut-être?.. dont il l'obligea de la main à la main.

--«Baste! Article profits et pertes!» conclut-il avec cette insouciance enjouée qui décèle, malgré lui, la trop spontanée libéralité de sa nature et lui concilie, chaque jour, à bon droit, tant de sympathies congénères.

LE NAVIGATEUR SAUVAGE

_À MONSIEUR ÉMILE BERGERAT_

LE NAVIGATEUR SAUVAGE

L (latitude) égale H (hauteur), moins [Grec: delta] (première différenciation), cosinus P (pôle), moins [Grec: delta]^{2}, sinus carré de P (pôle), tangente H^{2} (hauteur).

_Formule des peuples civilisés, à l'aide de laquelle,--étant donnés une étoile et un sextant,--chacun peut préciser sur une carte le_ point _exact du globe où il se trouve._

Au sud-est de la Terre de Feu, l'on a relevé, ces temps derniers, en plein océan, la présence d'une île très éloignée de toutes autres et qui, jusqu'à nos jours, avait échappé aux lunettes, cependant exercées, des navigateurs.

En cette île, depuis des siècles, florissait une race de Nègres volontairement médiocres et qui, pour sauvegarder à tout jamais ce précieux don de la nature, avait adopté cette loi fondamentale--(qu'un de leurs plus sages monarques avait jadis édictée)--de «serrer, dès la naissance, entre des ais, le crâne de leurs enfants, afin de les empêcher de pouvoir jamais songer à des choses TROP élevées».

L'opération leur était devenue aussi familière que l'est, pour nous, celle de couper le sifflet;--et, stérilisant quelques rudimentaires notions de lecture purement phonétique et d'écriture presque indistincte, une douce animalité progressait en leur exemplaire peuplade.

Par quel mystérieux décret du Sort, Tomolo Ké ké, le noir orphelin, l'exception confirmant la règle, avait-il été dédaigné de la loi commune jusqu'à posséder un crâne indignement naturel?... On ne sait. Toujours est-il que, parvenu à l'âge viril et à force de s'isoler de ses «semblables» en promenades taciturnes sous les baobabs, il avait fini par se persuader, à tort ou à raison, de cette idée originale _que la terre ne devait pas finir à son île_.

Fortement travaillé par cette conception bizarre, voici qu'une circonstance fortuite--comme il en arrive toujours à ces sortes de gens--vint servir ses ambitieux projets.

Au centre d'une crique sauvage, un singulier remous ayant attiré son attention, l'inventif insulaire trouva le moyen d'en explorer les profondeurs et découvrit bientôt que ce remous provenait, tout bonnement, de deux éperdus courants sous-marins, dont l'un des foyers d'ellipse (leur point de rencontre) était cette crique même!.. Une grosse branche, toute ronde, jetée dans le courant qui s'enfuyait, disparut comme l'éclair pour un inconnu voyage! Trois jours après, Tomolo Ké Ké (qui en épiait, avec anxiété, le retour par l'autre courant) fut assez heureux pour le constater et la recueillir. Elle n'était pas sensiblement endommagée: le courant, longeant les sinuosités des écueils, l'avait gouvernée mieux qu'un pilote, et ce fut avec une grande joie que l'observateur constata, sur l'un des bouts, la présence, incrustée, de sédiments terreux dont elle était dénuée au départ... Houh! ses pressentiments ne l'avaient pas trompé!