Part 7
En moins d'un semestre, une épaisse pirogue, aux extrémités coniques, en coeur de manglier, pouvant se clore hermétiquement (grâce à un enduit graisseux qui, sitôt fermée, en imperméabilisait les rentrants), fut construite dans le silence de sa hutte solitaire par l'étonnant Ké Ké. Ses expériences réitérées lui apprirent bientôt qu'à égalité de force inverse dans les courants, sa grosse branche mettait environ trente-six heures à toucher l'autre foyer de l'ellipse; et, par des calculs hypergéniaux (ces sauvages n'en font jamais d'autres!), il avait trouvé le poids exact de lest qu'il fallait à sa pirogue--(celle-ci étant remplie de sa personne et de deux seconds de son poids)--pour se maintenir, sans monter ni enfoncer, dans la ligne sous-marine du courant. Tomolo Ké Ké donc, grâce à l'éloquence des hommes à idée fixe, persuada bientôt deux des crânes les moins triangulaires de ses compatriotes de l'accompagner en son voyage de découverte; ceux-ci, transportés par sa faconde, acceptèrent, non sans une danse d'enthousiasme.
Étant donné l'insensibilisant breuvage, aussi connu de certaines tribus indigènes qu'il l'est, par exemple, des Yoghis de l'Inde,--breuvage grâce auquel, selon la dose, on peut demeurer en léthargie, sans manger ni respirer, durant le temps que l'on veut,--les trois aventuriers en absorberaient chacun pour trente-cinq heures. Le premier réveillé couperait, d'un coup de tomahawk, la tresse qui, nouée à l'intérieur de la pirogue, retiendrait le lest; il enfoncerait le bouchon en feuilles de caoutchouc dans l'ouverture, et l'on remonterait, en trois secondes, à la surface de la mer où, le couvercle étant soulevé d'une énergique poussée, l'on respirerait d'abord, et l'on découvrirait ensuite la terre nouvelle. Cela fait, et après un séjour plus ou moins prolongé chez les sympathiques peuplades de ces parages, les trois nautoniers, à l'aide de la seconde dose emportée à leurs ceintures, réintégreraient la pirogue, la réimmergeraient en plein courant de retour--et, une fois revenus en leur île natale, raconteraient les choses dans une assemblée solennelle présidée par le roi.
Comme on le voit, c'était excessivement simple.
Un beau matin donc, les noirs aventuriers, ayant ingurgité le nécessaire, s'étendirent dans leur embarcation, et, dès les premiers symptômes léthargiques, ayant rabattu le couvercle, se laissèrent, d'une commune secousse, rouler dans le courant--qui les emporta comme une flèche.
Trente-cinq heures après, sur les sept heures et demie du soir, Tomolo Ké Ré, s'étant réveillé le premier, grâce à sa nature nerveuse, trancha l'amarre du lest, et, en quelques secondes, l'insubmersible pirogue s'épanouissait à découvert, sur les flots, au lever de constellations ignorées de ce trio d'explorateurs. Tout un rivage étrange, et, autour d'eux, d'énormes monstruosités qui se balançaient sur la mer, et mille et une merveilles inconcevables apparurent soudain aux yeux, agrandis par la stupeur, des trois naturels, et en immobilisèrent les fronts couronnés de hautes plumes versicolores. Ce qu'ils entrevoyaient, aucune parole ne pourrait le traduire. Toutefois, avec le calme qui sied aux chefs d'expéditions mémorables, Tomolo Ké Ké, leur ayant bien indiqué le point présumable,--certain, même, à son estime,--du courant de retour, et laissant la pirogue (cachée entre deux rocs au-dessus de ce courant), à la garde de ses deux seconds,--s'aventura, seul et intrépide, au milieu des enchantements du rivage.
Tomolo Ké Ké venait de découvrir la Cannebière.
Comme, rêvant déjà de la coloniser, il en prenait naturellement possession, avec une mimique sacramentelle, au nom du roi de son île, une demi-douzaine de matelots, s'échappant, avec des hurlements sauvages, d'un cabaret d'alentour,--sous les ombrages duquel ils venaient de prendre leur repas du soir en fêtant la dive bouteille,--l'aperçurent, et, le prenant pour le Diable, se ruèrent sur lui. L'infortuné navigateur, ayant voulu se défendre, fut assommé sur place par ces superstitieux mathurins, sous les regards perçants et terrifiés de ses deux séides.
Ceux-ci, en promenant autour d'eux des prunelles effarées, remarquèrent, sur le sable, auprès d'eux, un long et vieux cordage abandonné. S'en saisir, y lier un morceau de roche--d'un tiers moins gros que celui du précédent lest--fut, pour eux, l'affaire d'une demi-minute.
Ayant transporté la pirogue sur le bord avancé des rocs, au-dessus du courant sauveur indiqué par le défunt, ils avalèrent, à la hâte, l'autre moitié de leur fameux topique, se coulèrent dans la pirogue, rabattirent sur eux le couvercle hermétique et, d'un vigoureux balancement intérieur, s'envoyèrent en plongeon dans la mer, entraînant la corde et son lest central.
Trente-cinq heures après, l'embarcation heurtant, à coups redoublés, les roches de leur île, réveilla les dormeurs en sursaut: la pirogue s'étant brisée, ils prirent un bain peut-être involontaire, mais revivifiant, et remontèrent chez leurs semblables--où, les larmes aux yeux et troublés à jamais de ce qu'ils avaient entrevu là-bas--ils narrèrent l'aventure.
Cette fois, le roi décréta la peine de mort contre tout père de famille qui oublierait, à l'avenir, de «cônifier le crâne de ses enfants».
En sorte que--quand (il y a déjà plusieurs années) le capitaine Coupdevent des Bois, ayant découvert cette île, s'aventura, suivi d'une forte escorte, au milieu de cette peuplade polie en sa médiocrité sagace, il aperçut, en la capitale de cette île, au centre même de la grande place des Huttes, une sorte de monument grossier, construit en bois et en pierres, et bariolé d'une inscription.
Lorsque l'interprète put enfin se faire comprendre, l'état-major et même les marins de l'équipage (auxquels fut contée l'histoire) tombèrent, durant quelques instants, dans un étonnement rêveur, en apprenant que l'inscription signifiait: _À la mémoire de Tomolo Ké Ké, massacré par les sauvages._
AUX CHRÉTIENS LES LIONS!
_À MONSIEUR TEODOR DE WYZEWA_
AUX CHRÉTIENS LES LIONS!
«Sache tenir ton âme devant le seigneur-à-grosse-tête.»
PROVERBE ARABE.
Je veux m'acquitter, sans délai ni transition,--et comme, seul, je m'imagine capable de le faire,--d'un mandat des plus urgents dont je n'ai pas cru devoir décliner la responsabilité.
En qualité d'interprète nommé d'office par un comité de personnes sensibles, je viens saisir la Société protectrice des animaux d'une plainte formée entre mes mains par quelques lions.
On se souvient que, l'an dernier, durant nombre de soirs, dans Paris, sur la scène des Folies-Pastorales,--l'une des plus littéraires, d'ailleurs, de la métropole,--devant un public dont la juste susceptibilité pourrait s'éveiller si je le qualifiais d'élite, un personnage en veston de velours noir, savoir le docteur T***, faisait brusquement irruption, une tringle ardente au poing droit, à l'intérieur d'une cage fréquentée par un quatuor de lions des deux sexes.
Là, mû par les soifs combinées de l'or et de la gloire, il s'ingéniait à toucher, malignement, de cette pointe en ignition, les endroits les plus sensibles de ces nobles animaux, agrémentant même la séance d'une demi-douzaine de coups de revolver qu'il leur déchargeait, entre temps, dans les fosses nasales.
En un mot, rien d'Orphée,--bien que l'orchestre, en son inconsciente ironie, s'évertuât, durant le cours de la performance, à massacrer, à toute volée, dans son antre, la marche du _Songe d'une nuit d'été_.
Éperdus, les fauves bondissaient autour de l'importun, de la conduite duquel ils ne pouvaient s'expliquer les mobiles.
Maintenus dans un espace restreint par une grille à l'épreuve, les augustes quadrupèdes s'agitaient en vain. Et, préservé par la profonde surprise de ses hôtes, notre héros les torturait alors tout à son aise, aux applaudissements d'un hémicycle de gens distraits,--de femmes qui semblaient préoccupées.
Toutefois, un certain jour de Vénus (oui, si fidèle est ma mémoire), l'une des lionnes, Nina la Taciturne, indignée et n'en pouvant supporter davantage, crut devoir, d'une patte sévère, avertir l'élégant gêneur de l'imminence du moment psychologique. Simple remarque,--dont l'effet immédiat fut de rendre impotent le belluaire, au moins pour quelques soirées.
Celui-ci donc se «retira», sur-le-champ, dans la gloire d'une ovation que, si l'on veut bien l'espérer, la lionne dut prendre pour elle.
Dès lors, les fauves jouirent de quelque répit. Ce fut un jubilé dans la cage. Les tringles refroidirent. Une trêve de Dieu sembla tacitement conclue.
La police, dit-on, s'entremit même, _dans l'intérêt du dompteur_, et suspendit toute reprise publique des hostilités.
Ce nonobstant, voici qu'aujourd'hui l'on nous mande (et triples mailloches aux poings!) que, par une innovation géniale ou tout comme, le bien-avisé directeur du théâtre de la Porte-Saint-M*** se propose d'intercaler,--en sa reprise (vraiment inespérée!) d'une féerie, _la Biche aux abois_,--quoi? je vous le donne en mille!...--quatre lions!
--C'est une idée, cela?... N'est-ce pas!--Au théâtre, une idée s'appelle un _clou_.
Donc, au nom de la liberté des théâtres, tel hasardeux entrepreneur d'une scène, hier sortable, de Paris, va, disons-nous, contraindre, à nouveau, le triste cheptel de ses habitués, de ruminer encore cette _immortelle_ féerie, en la pimentant, sans vergogne, de cette tragique pincée de braves lions,--à la femelle du moindre desquels le plus téméraire des spectateurs n'oserait certes pas tendre la main, crainte d'un refus.
Un moment:
1º Sont-ce les mêmes lions? Les lions élevés au fer rouge?
2º D'après diverses confidences, j'inclinerais à le penser.
3º L'illicébrant bestiaire compte-t-il procéder avec les mêmes caresses?
4º Et quand ce ne serait pas les mêmes lions, qu'importe alors!
Dans la seule hypothèse d'une torture quelconque, et ne sachant jusqu'à quel point le _veto_ de M. le Préfet de police pourrait suffire (corroborant même les avis antérieurs de sa judicature), je viens, tout bonnement, moi, passant obscur, placer les susdits lions sous l'égide, plus efficace encore, de la Loi;--dont ils sont, d'ailleurs, l'emblème (surtout en cage).
Plaise à M. le président de la Société protectrice des animaux de vouloir bien prendre en commisération les rugissements légitimes de Nina la Taciturne, de Djemmy la Cruelle, d'Octave le Superbe et d'Aly le Débonnaire, lions en rupture de forêts, actuellement détenus dans une cage oblongue, auprès du calorifère du théâtre de la Porte-Saint-M***!...
Et voici mes motifs:
Qu'un Claude Bernard exerce ses rigueurs (la science l'exigeant) sur des mammifères domestiques ou féroces (et, même, les rende préalablement aphones--pour que leurs cris, arrachés par les recherches expérimentales, ne troublent pas, aux alentours, le paisible sommeil des citadins), c'est là, sans doute, une criminelle nécessité; toutefois, elle peut exciper d'une vague excuse. Un intérêt majeur primant ici toute pitié, n'est-il pas vrai? s'élever contre serait pur enfantillage.
Mais qu'une barbarie compassée, et que ne justifie aucun but humanitaire, soit mise en oeuvre, chaque soir, contre d'innocents lions coupables seulement de captivité, c'est là, ce nous semble, un fait qui, dans une ville d'exemple où prédominent enfin des idées libérales, ne saurait être toléré désormais.
Exterminer des lions par douzaines, comme le faisait naguère le pauvre Gérard, quoi de mieux? de plus licite?--C'est un passe-temps que l'on doit même encourager. Mais les capturer pour rénover à leur égard les plus ingénieuses traditions de l'ancienne jurisprudence, à seule fin de distraire une cohue d'assez méphitiques spectateurs, je dis que c'est un acte digne de répression pénale.
Les enfants que l'on va traîner à cette féerie doivent-ils, pour toute morale, y puiser l'exemple de torturer, pour vivre, les derniers lions?
Et ces lions, après tout, n'est-il pas sot de payer pour encourir leur mépris légitime?
Oh! qu'ils puissent désormais, en leurs songeries de prisonniers surpris par traîtrise, se rappeler en paix les hautes herbées et les larges feuilles des grands arbres renversés qui, jadis, voilaient, au profond d'une gorge de l'Afrique du Nord, l'entrée de leur caverne établie au milieu des ruines de thermes romains! Là, le soir, les deux pattes de devant sur quelque fût de colonne, ils regardaient fixement le lever d'une étoile, en humant, à travers la brise,--et se fouettant les flancs,--les émanations des excellents taureaux parqués dans les _goums_ lointains! Qu'ils puissent rêver, disons-nous, à leurs belles nuits d'Orient, sans être troublés, en ces inoffensives réminiscences, par l'intempestive application d'une gaule de fer rouge sur l'extrémité de la queue!
Est-ce donc pour accompagner de tels abus que Mendelssohn écrivit le _Songe d'une nuit d'été_?
La torture est abolie en France pour les hommes: ne l'appliquons pas aux lions.
Par ces motifs:
Après réflexion mûre (et, surtout, vu l'occasion solennelle d'hier, 4 septembre!) je requiers, de monsieur le président, leur pure et simple mise en liberté.
L'AGRÉMENT INATTENDU
_À MONSIEUR STÉPHANE MALLARMÉ_
L'AGRÉMENT INATTENDU
«Je dirai: j'étais là; telle chose m'advint; Vous y croirez être vous-même!»
LA FONTAINE: _les Deux pigeons_.
Sur cette route méridionale aux poudroiements embrasés, sous le pesant soleil des canicules, je marchais, en complet blanc, sous un vaste chapeau de paille, ayant à l'épaule ce bâton du touriste auquel se nouait un petit sac de linge. Depuis trois heures de fatigue, pas une hôtellerie, pas un voyageur, pas une silhouette humaine. Tourmenté par la soif, pas une source, sous les bouquets de lentisques courts et secs des fossés vicinaux--et la plus prochaine ville, où je comptais m'arrêter un couple de jours, se trouvait distante de plus de quatre heures encore!--Au moment donc où j'allais, en vérité, concevoir quelque inquiétude sur l'heureuse issue de mon étape, voici qu'au coude sinueux du grand chemin, j'entrevis, à quelque cent mètres, une maison blanche, isolée, aux contrevents fermés: une touffe de houx, appendue en travers au-dessus de la porte, m'indiquait une auberge.
À l'aspect de cette oasis, je pressai le pas; vite, j'arrivai; je montai les deux pierres du seuil et fis jouer le loquet. J'entrai; la porte se referma seule, derrière moi.
Ébloui par les miroitements de la route, je ne distinguai rien, tout d'abord, dans la demi-obscurité; mais j'éprouvai, d'autour de moi, la sensation d'une fraîcheur délicieuse que parfumaient des senteurs d'herbes odoriférantes.
Après deux ou trois clins de paupières, je me reconnus en une vaste salle, où m'apparurent des tables désertes, avec leurs bancs. À droite, et bien au fond, dans l'angle, assis à une manière de comptoir, l'hôtelier, face farouche, au poil roux,--l'encolure d'un taureau,--me regardait. Je jetai mon bâton sur une table, posai mon chapeau sur le paquet, puis m'assis et m'accoudai, me tamponnant le front de mon mouchoir.
--De votre vieux cru et de l'eau fraîche! demandai-je.
Et je me remis à songer, en considérant d'assez beaux lauriers-roses, plantés en de gros vases peinturlurés, aux encoignures des fenêtres.
--Voici! me dit bientôt l'hôtelier en venant placer auprès de moi la bouteille, la carafe et le verre.
Comme je buvais:
--Monsieur est artiste? murmura-t-il en m'examinant et d'une voix qu'il essayait en vain d'adoucir.
J'inclinai vaguement la tête pour lui complaire et briser là; mais il reprit:
--Et, sans doute, alors, monsieur voyage dans le Midi... pour voir les curiosités?
Nouveau mouvement de tête affirmatif, de ma part, mais, cette fois, en envisageant mon homme.
--Ah?... dit-il.--Eh bien! je puis vous en montrer une, de curiosité, moi, monsieur, si vous voulez... et pas loin d'ici! Et qui vaut la peine d'être vue! Quant au salaire, ce que monsieur voudra.
Je l'avoue, j'étais pris par mon faible.
--Une curiosité?... Soit: voyons! lui dis-je.
En un bond de plantigrade, et d'un air sournois, il s'en alla donner un tour de clef à la porte, s'en fut à son comptoir allumer une lanterne sourde, puis, taciturne, revint à moi, sa lueur à la main, me regardant.--Soudain il se baissa brusquement, saisit, presque sous mes pieds, l'anneau d'une trappe de cave, souleva la planche et, m'indiquant de terreuses marches apparues:
--Descendons! décréta-t-il: c'est là-dessous: ne me demandez pas ce que c'est, monsieur! c'est une surprise.
Comme on le pense bien, je ne me le fis pas dire deux fois.--Une «curiosité»!... Chose trop rare, en vérité, pour se refuser à la rencontrer--peut-être!... Et puis, _là-dessous_?...--Que diable pouvait-il y avoir?
La tentation, l'on en conviendra, n'était pas banale. Je me levai donc, très intrigué.
Une brève observation de mon guide me fit comprendre que je devais descendre le premier,--la lumière placée, à bout de bras, au-dessus et en avant de ma tête, éclairerait, par ainsi, beaucoup mieux la descente,--«qui ne présentait, d'ailleurs, aucune difficulté», ajouta-t-il.
Silencieusement, nous nous enfonçâmes donc sous terre, lui m'éclairant, de la sorte, à travers d'interminables tournantes marches, moi, tâtant des deux mains les parois des murs. À la quarante-deuxième marche, comme j'allais demander combien il en restait encore à descendre avant la «surprise», une forte main s'abattit sur mon épaule. En même temps s'allongeait le bras tenant la lanterne au-devant de mon front, et j'entendis mon guide me dire, à l'oreille, en un murmure assez analogue au rauquement d'un ours:
--Hein?... Regardez-moi ça, m'sieur?
Ô subit panorama, tenant du rêve! Je voyais se prolonger,--presque à perte de vue,--au-devant de moi, de très hautes voûtes souterraines, aux stalactites scintillantes, aux profondeurs qui renvoyaient, avec mille réfractions de diamants, en des jeux merveilleux, les lueurs, devenues d'or, de la lanterne sourde: et, s'étendant à mes pieds, sous ces voûtes, une sorte de lac immense d'un bleu très sombre, où ces mêmes lueurs tremblaient, illusions d'étoiles!--une eau claire, polie, dormante, à reflets d'acier, où se réfléchissaient, démesurées, nos deux ombres. C'était superbe et inattendu.
Je demeurai comme charmé, durant près d'une demi-minute, à contempler ce féerique spectacle... Me sentant bien asséché de la route, j'éprouvai, malgré moi,--je l'avoue,--une attirance vers le ténébreux enchantement de cette onde! Sans mot dire, je me dévêtis, posai mes vêtements à côté de moi, presque au niveau de l'étang, et, ma foi,--m'y aventurant à corps perdu,--j'y pris un bain délicieux,--éclairé par la complaisance de l'hôtelier, qui me considérait d'un air de stupeur soucieuse, concentrée même... car, vraiment, à présent que j'y songe, il avait des expressions de figure incompréhensibles, ce brave homme.
Une fois rhabillé, nous remontâmes tranquillement. Je le précédais encore. La pente des degrés étant assez rude, je dus faire halte plusieurs fois,--ne tarissant pas en louanges enthousiastes sur cette «curiosité.»
De retour dans la salle, je lui remis une pièce de cinq francs; et, après un bon merci, un bon frappement de ma main sur son épaule,--accompagné d'un coup d'oeil appuyé... mais, là, ce qui s'appelle dans le blanc des yeux,--je courus me réchauffer, derechef, au soleil brûlant de la route. Et, pour conclure, j'accomplis mon étape d'un pied raffermi et joyeux, l'agrément imprévu de ce bain m'ayant inespérément pénétré de nouvelles forces.
UNE ENTREVUE À SOLESMES
_À M. LE DOCTEUR ALBERT ROBIN._
UNE ENTREVUE À SOLESMES
«J'ai combattu le bon combat.»
SAINT PAUL.
Il y a quelques années, je dus me rendre, en vue de recherches archéologiques, à l'abbaye des bénédictins de Solesmes.
Donc, par un jour d'automne,--au reçu d'une lettre d'introduction près de l'illustre Abbé de ce cloître, dom Guéranger,--je quittai Paris. Le lendemain matin, j'étais à Sablé, d'où l'abbaye n'est distante que d'une heure de marche.
Je descendis, pour mettre ordre à ma toilette, en cet hôtel de la grand'place dont l'enseigne étonnante me fit rêver: _Hôtel de Notre-Dame et du Commerce_.
Puis, comme il faisait beau soleil, je me mis en route, mon sac de voyage à la main, pour le monastère,--où j'arrivai midi sonnant.
L'un des frères du portail s'offrit pour remettre à l'Abbé dom Guéranger la lettre qui me présentait à lui. J'entrai sous les arceaux; j'y rencontrai d'autres pèlerins. Je pris rang, sur l'invitation de l'un des Pères. C'était l'heure du déjeuner. L'on traversa les cloîtres.
L'Abbé de Solesmes se tenait debout, une aiguière et un plateau à la main, au seuil du réfectoire. À ses côtés, le prieur, dom Couturier, et l'économe, dom Fontanes, debout aussi, me considéraient, les bras croisés en leurs longues manches noires.
Dom Guéranger me versa de l'eau sur les doigts, en signe d'hospitalité: l'un des frères me tendit une serviette; je m'essuyai. L'on me montra la table des hôtes, située au milieu de la salle--et entourée de celle des religieux--un peu au-dessous de l'estrade où l'Abbé, le prieur et l'économe, seuls, prenaient leurs repas.
Après une prière pour les morts et un _Pater noster_ (dont les deux premiers mots seulement furent prononcés, chacun le devant achever en soi-même), l'on prit place. L'un des Pères monta dans une chaire élevée auprès d'une fenêtre, ouvrit un tome des Bollandistes et se mit à lire, à haute voix, l'existence de sainte Lidwine.
Le repas des bénédictins était plus qu'austère. Un plat de légumes, du pain et de l'eau. Le nôtre me sembla plus recherché. Mais je regardais plutôt mes hôtes que le repas.
Entre les deux autres Pères, dom Guéranger apparaissait comme le pilier d'une abside entre ses deux colonnes. Il portait soixante années d'épreuves, de luttes et de pénitence. Pauvre, à vingt-deux ans, il avait fondé l'abbaye. Son front était haut, plein et pensif. Ses yeux, d'un bleu très pâle, étaient deux lueurs vivantes.
Tout dégageait, en sa personne, l'invincible Foi; sa croix abbatiale brillait sur sa poitrine comme de la lumière. Il n'était point de haute taille, mais quelque chose de mystérieux le grandissait, je m'en souviens, quand il parlait de Notre-Seigneur. Plus tard, lorsqu'il m'honora d'une amitié que la mort n'a pas effacée entre nos âmes, j'ai souvent constaté, dans ses entretiens, un accent de voyance révélant un élu.
Les deux religieux, à sa droite et à sa gauche, possédaient aussi des fronts extraordinaires et des prunelles pénétrées d'un rayonnement intérieur tel, que, depuis, je n'en ai jamais rencontré l'équivalent. Leur regard attestait la permanence du coeur et de l'esprit en l'unique pensée de Dieu.
Au dessert, la lecture finie, je me tournai vers mon voisin de table que je n'avais pas encore remarqué. Un passant comme moi, sans doute?--Il me parut, dès le premier coup d'oeil, doué d'un sourire sympathique en un visage cependant presque vulgaire. Ses mains d'homme de lettres, aux manières affables, attirèrent mon attention; elles indiquaient une intelligence.
Donc, à titre de plus nouvel arrivé au couvent, je lui demandai s'il connaissait le nom du religieux qui, revêtu, sur son froc, d'un long tablier de serge, s'empressait et nous servait en silence.
--Oui, me répondit-il très simplement. C'est l'un des plus érudits hellénistes de l'Europe, l'un des plus savants Pères de l'Abbaye. Récemment, il a refusé, par humilité, le chapeau de cardinal, offert par le Souverain Pontife. Il a préféré ce tablier, comme vous le voyez:--il a choisi de servir les pécheurs que Dieu conduit à Solesmes. C'est dom Pitra.
--Je porte envie à ce serviteur, lui dis-je.
--Moi aussi, répondit-il.
Après un moment, je repris:
--Et ce religieux, en face de nous, dont la figure d'ascète me rappelle celle du saint François d'Assises, au musée de Madrid,--et qui a cependant l'air plus joyeux que les autres Pères?