Histoires insolites

Part 5

Chapter 53,580 wordsPublic domain

Deux latérales allées de très hauts arbres obscurs se prolongent solitairement. La solennité, le silence de cette habitation sont doux et inquiétants comme le crépuscule. Là, c'est un tel isolement des choses!--Un rayon de l'Occident, sur les fenêtres--empourprées tout à coup--de la blanche façade,--la chute d'une feuille qui, de la voûte d'une allée, tombe, en tournoyant, sur le sable,--ou quelque refrain de pêcheur, au loin,--ou telle fuite plus rapide des nuages de mer,--ou la senteur, soudain plus subtile, d'une touffe de roses mouillées qu'effleure un oiseau perdu,--mille autres incidences, ailleurs imperceptibles, semblent, ici, comme des avertissements tout à fait _étranges_ de la brièveté des jours.

Et, lorsqu'ils en sont témoins, en leurs promenades, les deux exilés! alors qu'une causerie heureuse unit leurs esprits sous le charme d'un mutuel abandon, voici qu'ils tressaillent, ils ne savent pourquoi! Pensifs, ils s'arrêtent: le ton joyeux de leurs paroles s'est dissipé!... Qu'ont-ils donc entendu? Seuls, ils le savent. Ils se pressent, l'un à l'autre, la main, comme troublés d'une sensation mortelle! Et le visage de la bien-aimée s'appuie, languissamment, sur l'épaule de son ami! Deux larmes tremblent entre ses cils, et roulent sur ses joues pâlissantes.

Et, quand le soir bleuit les cieux, un serviteur taciturne, ancien dans l'une de leurs familles, vient allumer les lampes dans la maison.

--Mais la bien-aimée,--les femmes sont ainsi,--se plaît à s'attarder, par les fleurs, sur la pelouse, au baiser de quelque corolle déjà presque endormie. Puis, ils rentrent ensemble.

--Oh! ce parfum d'ébène, de fleurs mortes et d'ambre faible, qu'exhale, dès le vestibule, la douce demeure! Ils se sont complu à l'embellir, jusqu'à l'avoir rendue un véritable reflet de leurs rêves!

Auprès des tentures qui en séparent les pièces, des marbres aux pures lignes blanches, des peintures de forêts, et, suspendus aux tapisseries anciennes des murailles, des pastels, dont les visages sont pareils à des amies défuntes et inconnues. Sur les consoles, des cristaux aux tons de pierres précieuses, des verreries de Venise aussi, aux couleurs éteintes. Çà et là, cloués en des étoffes d'Orient, luisent, en éclairs livides, incrustés d'un très vieil or, des trophées d'armes surannées.--Dans les angles, de grands arbustes des Îles. Là, le piano d'ébène, dont les cordes ne résonnent, comme les pensées, que sous des harmonies belles et divines; puis, sur des étagères, ou laissés ouverts sur la soie mauve des coussins, des livres aux pages savantes et berceuses, qu'ils relisent ensemble et dont les ailes invitent leurs esprits vers d'autres mondes.

Et, comme nul ne possède, en effet, que ce qu'il éprouve, et qu'ils le savent,--et que ce sont deux chercheurs d'impressions inoubliables, il vivent là des soirées dont le charme oppresse leurs âmes d'une sensation intime et pénétrante de leur propre éternité. Souvent, en regardant l'ombre des objets sur les tentures séculaires, ils détournent les yeux, sans cause intelligible. Et les sculptures sombres, à l'entour de quelque grand miroir,--dont l'eau bleuâtre reflète le scintillement, tout à coup, d'un astre, à travers les vitres,--et l'inquiétude du vent, froissant, au dehors, dans l'obscurité, les feuilles du jardin,--et les solennelles, les indéfinissables anxiétés qu'éveille en eux, lorsque l'heure sonne distincte et sonore, le mystère de la nuit,--tout leur parle, autour d'eux, cette langue immémoriale du vieux songe de la vie, qu'ils entendent sans peine, grâce à leur recueillement sacré. Tels, ne laissant point la dignité de leurs êtres se distraire de cette pensée qu'ils habitent ce qui n'a ni commencement ni fin, ils savent grandir, de toute la beauté de l'Occulte et du Surnaturel,--dont ils acceptent le sentiment,--l'intensité de leur amour.

Ainsi, prolongeant les heures, délicieusement, en causeries exquises et profondes, en étreintes où leurs corps ne seront plus que celui d'un Ange, en suggestives lectures, en chants mystérieux, en joies délicieuses, ils puiseront de toujours nouvelles sensations de plus en plus vibrantes, extra-mortelles! en cette solitude--qu'un si petit nombre de leurs «semblables» se soucierait de jalouser. Incarnant, enfin, toute la poésie de leurs intelligences dans sa plus haute réalisation, leurs aurores, et leurs jours--et leurs soirs, et leurs nuits seront des évocations de merveilles. Leurs coeurs, passionnés d'idéal autant que d'éperdus désirs, s'épanouiront comme deux mystiques roses d'Idumée, satisfaites d'embaumer les hauteurs natales à quelque vague distance même, hélas! des Jérusalem,--en Terre-Sainte, pourtant.

De même que, libres, ils ont distribué, simplement et de la manière la plus discrète, la presque totalité de leurs vastes et austères fortunes à de ces deshérités--qu'en véritables originaux ils se sont donné la peine de chercher avec un choix patient,--de même, hostiles à toutes emphases, ils n'ont éprouvé nullement, le besoin de se «jurer» qu'ils ne se survivraient pas l'un à l'autre. Non.--Seulement, ils savent très bien à quoi s'en tenir là-dessus.

Au parfait dédain de tout ce qui les a déçus, loin du désenchantement brillant de leur monde d'autrefois, ils ont jeté, d'un regard, à leur ex-entourage, oublié déjà, l'adieu glacé, suprême, claustral, que la mélancolie de leur joie grave ne regrettera jamais. Ils sont ceux qui ne s'intéressent plus. Ayant compris, _une fois pour toutes_, de quelle atroce tristesse est fait le rire moderne, de quelles chétives fictions se repaît la sagesse purement _terre à terre_, de quels bruissements de hochets se puérilisent les oreilles des triviales multitudes, de quel ennui désespéré se constitue la frivole vanité du mensonge mondain, ils ont, pour ainsi dire, fait voeu de se contenter de leur bonheur solitaire.

Oui, ces augustes êtres (exceptionnels!), s'estimant avoir gagné la paix, sauront conserver inviolable la magie de leur isolement. Persuadés, non sans d'inébranlables motifs, que l'unique raison d'être, (en laquelle cherchent, fatalement, à réaliser leurs _semblances_), de ceux-là qui, errants et froids, ne peuvent être heureux, consiste à troubler, d'instinct, s'il leur est possible, le bonheur de ceux-là qui savent être heureux, ces divins amants, pour sauvegarder la simplicité de leur automnale tendresse, se sont résolus à l'égoïsme d'un seuil strictement ignoré, strictement fermé.--Inhospitaliers, plutôt, jamais ils ne profaneront le rayonnement intérieur de leur logis, ni les présences,--qui sait!--des familiers Esprits émus de leur souverain amour, en admettant «chez eux», ne fût-ce que par quelque hasardeux soir d'ouragan, tel banal, voire illustre, étranger. Ils ne risqueront, sous aucun prétexte du Destin, le calme de leur indicible,--à jamais imprécis--et, par conséquent, immuable ravissement. Plus sages que leurs aïeux de l'Eden, ils n'essayeront jamais _de savoir pourquoi_ ils sont heureux, n'ayant pas oublié ce que coûtent ces sortes de tentatives. Au reste, ne désirant d'autrui que cette indifférence dont ils espèrent s'être rendus dignes, il se trouve qu'un assentiment inconscient du monde la leur accorde volontiers.

Bref, sous leur toit d'élection, ayant, paraît-il, mérité d'en-haut ce privilège, devenu si rare, de pouvoir se ressaisir _quand même_ dans l'Immortel, ces deux élus,--magnifiques, bien qu'un peu pâles,--sauront défendre attentivement,--c'est-à-dire en connaissance de cause,--contre toutes atteintes «sociales», leur tardive félicité.

LES AMANTS DE TOLÈDE

_À MONSIEUR ÉMILE PIERRE_

LES AMANTS DE TOLÈDE

«Il eût donc été juste que Dieu condamnât l'Homme au Bonheur?

_Une des réponses de la Théologie romaine à l'objection contre la Tache-originelle_.

Une aube orientale rougissait les granitiques sculptures, au fronton de l'Official, à Tolède--et, entre toutes, le _Chien-qui-porte-une-torche-enflammée-dans-sa-gueule_, armoiries du Saint-Office.

Deux figuiers épais ombrageaient le portail de bronze: au delà du seuil, de quadri-latérales marches de pierre exsurgeaient des entrailles du palais,--enchevêtrement de profondeurs calculées sur de subtiles déviations du sens de la montée et de la descente.--Ces spirales se perdaient, les unes dans les salles de conseil, les cellules des inquisiteurs, la chapelle secrète, les cent soixante-deux cachots, le verger même et le dortoir des familiers;--les autres, en de longs corridors, froids et interminables, vers divers retraits...--des réfectoires, la bibliothèque.

En l'une de ces chambres,--dont le riche ameublement, les tentures cordouanes, les arbustes, les vitraux ensoleillés, les tableaux, tranchaient sur la nudité des autres séjours,--se tenait debout, cette aurore-là, les pieds nus sur des sandales, au centre de la rosace d'un tapis byzantin, les mains jointes, les vastes yeux fixes, un maigre vieillard, de taille géante, vêtu de la simarre blanche à croix rouge, le long manteau noir aux épaules, la barrette noire sur le crâne, le chapelet de fer à la ceinture. Il paraissait avoir passé quatre-vingts ans. Blafard, brisé de macérations, saignant, sans doute, sous le cilice invisible qu'il ne quittait jamais, il considérait une alcôve où se trouvait, drapé et festonné de guirlandes, un lit opulent et moelleux. Cet homme avait nom Tomas de Torquemada.

Autour de lui, dans l'immense palais, un effrayant silence tombait des voûtes, silence formé des mille souffles sonores de l'air que les pierres ne cessent de glacer.

Soudain le Grand-Inquisiteur d'Espagne tira l'anneau d'un timbre que l'on n'entendit pas sonner. Un monstrueux bloc de granit, avec sa tenture, tourna dans l'épaisse muraille. Trois familiers, cagoules baissées, apparurent--sautant hors d'un étroit escalier creusé dans la nuit,--et le bloc se referma. Ceci dura deux secondes, un éclair! Mais ces deux secondes avaient suffi pour qu'une lueur rouge, réfractée par quelque souterraine salle, éclairât la chambre! et qu'une terrible, une confuse rafale de cris si déchirants, si aigus, si affreux,--qu'on ne pouvait distinguer ni pressentir l'âge ou le sexe des voix qui les hurlaient,--passât dans l'entrebâillement de cette porte, comme une lointaine bouffée d'enfer.

Puis, le morne silence, les souffles froids, et, dans les corridors, les angles de soleil sur les dalles solitaires qu'à peine heurtait, par intervalles, le claquement d'une sandale d'inquisiteur.

Torquemada prononça quelques mots à voix basse.

L'un des familiers sortit, et, peu d'instants après, entrèrent, devant lui, deux beaux adolescents, presque enfants encore, un jeune homme et une jeune fille,--dix-huit ans, seize ans, sans doute. La distinction de leurs visages, de leurs personnes, attestait une haute race, et leurs habits--de la plus noble élégance, éteinte et somptueuse--indiquaient le rang élevé qu'occupaient leurs maisons. L'on eût dit le couple de Vérone transporté à Tolède: Roméo et Juliette!... Avec leur sourire d'innocence étonnée,--et un peu roses de se trouver ensemble, déjà,--tous deux regardaient le saint vieillard.

--«Doux et chers enfants», dit, en leur imposant les mains, Tomas de Torquemada,--«vous vous aimiez depuis près d'une année (ce qui est longtemps à votre âge), et d'un amour si chaste, si profond, que tremblants, l'un devant l'autre, et les yeux baissés à l'église, vous n'osiez vous le dire. C'est pourquoi, le sachant, je vous ai fait venir ce matin, pour vous unir en mariage, ce qui est accompli. Vos sages et puissantes familles sont prévenues que vous êtes deux époux et le palais où vous êtes attendus est préparé pour le festin de vos noces. Vous y serez bientôt, et vous irez vivre, à votre rang, entourés plus tard, sans doute, de beaux enfants, fleur de la chrétienté.

«Ah! vous faites bien de vous aimer, jeunes coeurs d'élection! Moi aussi, je connais l'amour, ses effusions, ses pleurs, ses anxiétés, ses tremblements célestes! C'est d'amour que mon coeur se consume, car l'amour, c'est la loi de la vie! c'est le sceau de la sainteté. Si donc j'ai pris sur moi de vous unir, c'est afin que l'essence même de l'amour, qui est le bon Dieu seul, ne fût pas troublée, en vous, par les trop charnelles convoitises, par les concupiscences, hélas! que de trop longs retards dans la légitime possession l'un de l'autre entre les fiancés peuvent allumer en leurs sens. Vos prières allaient en devenir distraites! La fixité de vos songeries allait obscurcir votre pureté natale! Vous êtes deux anges qui, pour se souvenir de ce qui est RÉEL en votre amour, aviez soif, déjà, de l'apaiser, de l'émousser, d'en épuiser les délices!

Ainsi soit-il!--Vous êtes ici dans la Chambre du Bonheur: vous y passerez seulement vos premières heures conjugales, puis me bénissant, je l'espère, de vous avoir ainsi rendus à vous-mêmes, c'est-à-dire à Dieu, vous retournerez, dis-je, vivre de la vie des humains, au rang que Dieu vous assigna.»

Sur un coup d'oeil du Grand-Inquisiteur, les familiers, rapidement, dévêtirent le couple charmant, dont la stupeur--un peu ravie--n'opposait aucune résistance. Les ayant placés vis-à-vis l'un de l'autre, comme deux juvéniles statues, ils les enveloppèrent très vite l'un contre l'autre de larges rubans de cuir parfumé qu'ils serrèrent doucement, puis les transportèrent, étendus, appliqués coeur auprès du coeur et lèvres sur lèvres,--bien assujettis ainsi,--sur la couche nuptiale, en cette étreinte qu'immobilisaient subtilement leurs entraves. L'instant d'après, ils étaient laissés seuls, à leur intense joie--qui ne tarda pas à dominer leur trouble--et si grandes furent alors les délices qu'ils goûtèrent, qu'entre d'éperdus baisers ils se disaient tout bas:

--Oh! si cela pouvait durer l'éternité!...

Mais rien ici-bas, n'est éternel,--et leur douce étreinte, hélas! _ne dura que quarante-huit heures_.

Alors des familiers entrèrent, ouvrirent toutes larges les fenêtres sur l'air pur des jardins: les liens des deux amants furent enlevés,--un bain, qui leur était indispensable, les ranima, chacun dans une cellule voisine.--Une fois rhabillés, comme ils chancelaient, livides, muets, graves et les yeux hagards, Torquemada parut et l'austère vieillard, en leur donnant une suprême accolade, leur dit à l'oreille:

--Maintenant, mes enfants, que vous avez passé par la dure épreuve du Bonheur, je vous rends à la vie et à votre amour, car je crois que vos prières au bon Dieu seront désormais moins distraites que par le passé.

Une escorte les reconduisit donc à leur palais tout en fête: on les attendait; ce furent des rumeurs de joie!...

Seulement, pendant le festin de noces, tous les nobles convives remarquèrent, non sans étonnement, entre les deux époux, une sorte de gêne guindée, d'assez brèves paroles, des regards qui se détournaient, et de froids sourires.

Ils vécurent, presque séparés, dans leurs appartements personnels et moururent sans postérité,--car, s'il faut tout dire, ils ne s'embrassèrent jamais plus--de peur... DE PEUR QUE CELA NE RECOMMENÇAT!

LE SADISME ANGLAIS

_À MONSIEUR JORIS KARL HUYSMANS_

LE SADISME ANGLAIS

Maxima debetur puero reverentia.

SENTENCES SCOLAIRES

Diverses correspondances de l'étranger, publiées récemment dans les journaux parisiens, donnent à entendre que les enfants vendus en Angleterre pour y subir toutes flétrissures finissent, de rebuts en rebuts, par se perdre en des spirales d'infamie et de misère si sombres que l'oeil ne saurait se résoudre à les y suivre.

Or, si l'on en croit des bruits qui circulent à Londres, il paraîtrait que tel n'est MÊME pas le sort de plusieurs de ces pauvres petits êtres et que, sous peu de temps (si des influences marquantes n'étouffent pas un tardif cri de justice), certains rapports inattendus menacent d'éclairer d'une lueur d'horreur toute nouvelle l'ensemble des faits acquis à la vérité déjà par les cinq attestations du Comité supérieur d'enquête. Peut-être allons-nous apprendre, cette fois, jusqu'à quel degré d'atrocité compassée peuvent se porter, dénaturés par les excès, non seulement un grand nombre d'hystériques vieillards, mais une partie de la jeunesse actuelle d'outre-Manche.

La _Pall Mall Gazette_ se réserve, sans doute, après de très secrètes recherches, les révélations PRÉCISES dont nous ne pouvons encore prendre l'initiative. Nous nous décidons cependant à publier aujourd'hui--afin de laisser simplement _pressentir_ au public l'esprit de ces révélations plus ou moins prochaines--_un certain entretien que nous eûmes, vers la fin du printemps de cette année même_ (c'est-à-dire quelques semaines _avant_ le bruit provoqué par les scandales de Londres) _avec deux jeunes et célèbres littérateurs anglais, alors qu'un soir, aux Champs-Élysées, nous eûmes l'agrément de les rencontrer_.

Les nommer serait une inconvenance qu'il ne faudrait pas trop nous défier, toutefois, de commettre.

La coïncidence, entre ce qu'ils nous déclarèrent ce soir-là, sur le ton de causerie le plus naturel du monde, avec les récits, avérés aujourd'hui, de la _Pall Mall Gazette_, nous fait un devoir de porter à la connaissance du lecteur le tout spécial excédent d'affirmations inquiétantes qu'ils émirent en cette conversation.

Comme l'un et l'autre se répandaient en doléances bizarres sur la «frivolité» des vices de notre décadence:

--Oh! répondis-je, on sait que les étrangers ont coutume d'affecter, en France, une austérité de moeurs qui leur permet de traiter Paris de Babylone, de Gomorrhe et de Capoue, en profitant, tout bas, de cette même licence qu'ils condamnent si haut.

--C'est la _qualité_ de votre libertinage que dédaignent quelques étrangers! répliqua l'un de ces gentlemen; et ce n'est que par curiosité qu'un Anglais sérieux effleure, en passant, vos _trop futiles plaisirs_. Les nôtres, chez nous, sont, vraiment, d'un confort supérieur.--Tenez:

Et, à grands traits, ils se mirent l'un après l'autre à nous esquisser cette organisation, si connue aujourd'hui, de la _Traite des vierges_: cette exportation, _par jour_, d'une moyenne de trente à cinquante enfants de huit à treize ans, cette mise en coupe réglée de toute virginité, de toute pudeur humaine. Ils s'étendirent en savantes variations sur le viol et sur les moyens dont on se sert, là-bas, pour l'accomplir commodément, soit en certaines demeures de Londres, soit en certains vieux châteaux anglais perdus dans les brumes. Chambres matelassées, oubliettes perfectionnées, anesthésiques et voitures de sûreté défilèrent sur leurs langues avec une verve sinistre qui eût confondu Ann Radcliffe. C'était par milliers et par milliers qu'ils évoquaient les victimes de l'hypocrite lubricité de leurs compatriotes, et, chose étrange! _ce n'était que cette hypocrisie_ qui paraissait les indigner.

--Bah! répondis-je, un peu surpris,--voilà bien les poètes! Ces abus se passent à Londres comme à Pétersbourg, à New-York, à Vienne, ici même, et dans toutes les grandes villes. C'est le droit du seigneur, demeurant toujours le même et se monnayant, à présent, en droit du patron sur «ses petites ouvrières», du propriétaire sur ses bonnes, du passant sur les affamées. C'est le Progrès. La faim, l'isolement, les mauvais traitements de la famille, la paresse, le pavé, les guenilles, l'exemple, l'idée d'un bien-être, d'une sorte d'âcre vengeance sont partout des moyens qui dispensent les libertins d'employer la force.

Ceci est éternel, et les chiffres fournis par les statistiques européennes sont tels qu'il sera difficile d'y remédier de longtemps. Paris, je vous assure, n'a que faire de _chambres matelassées_ et personne, même, ne trouve nécessaire de prier un orgue de Barbarie de jouer sous les fenêtres, comme dans _Fualdès_, pendant l'instant psychologique, attendu que les Parisiennes ne jettent pas les hauts cris pour si peu. Elles s'en vont, leur salaire en poche, en chantonnant _Il bacio_, les _Cerises_ ou _Tant pis pour elle!_ et tout est dit.--Je ne vois donc pas pourquoi vous reprochez à Paris les facilités qu'il offre, au contraire, à vos assouvissements.

L'un de mes interlocuteurs, avec un sourire pâle et fatigué, secoua la tête:

--À Paris, les jeunes filles, les enfants _ne crient pas_, dites-vous?... Eh! c'est là, justement, ce que plusieurs connaisseurs, et nous, entre autres, nous leur reprochons!... Voilà bien les Français avec leurs sens d'oiseaux! Pour quelques innocentes privautés, quelques jeux d'enfants, quelques faveurs banales, les voilà se croyant des princes de la Débauche! En vérité, nous sommes plus... sérieux.

--Ah? répondis-je.

Après un moment de silence:

--Au fond,--continua tranquillement celui des deux promeneurs qui venait de parler,--pour connaître et comprendre les préférences passionnelles d'un peuple, la _nature_, enfin, des sens dont son organisme, en général, est pénétré, je dis qu'il n'est pas inutile de méditer, d'approfondir les impressions dominantes que laissent dans l'esprit, à cet égard, les oeuvres de son _exprimeur_ favori, de son Poète national. Ce que «chante», en effet, celui-ci, les autres l'accomplissent--ou rêvent de l'accomplir.

Voyons: en France, vous avez votre Victor Hugo, par exemple, dont les oeuvres crèvent de santé, de morale convenue et de solennelles vieilleries: tous le lisent. Donc, la dominante des préférences sensuelles de la majorité des Français est exprimée en ses ouvrages, et la _simplicité_, toute primitive, de vos joies libertines en fait foi.

Nous... c'est autre chose. Notre poète vraiment national est Algernon Charles Swinburne, dont le génie ou le talent sont également hors ligne: les éditions de ses oeuvres se succèdent et s'épuisent, tous les ans, par vingt et trente mille volumes. Il est, on peut le dire, sous tous les yeux, en Angleterre. Donc, la dominante de ce qu'il exprime, en ses rêves sensuels, correspond le mieux à celle des sens de la majorité des Anglais.

Mon raisonnement, croyez-le bien, est fort solide; et pour vous mieux laisser comprendre de quelle nature peuvent être, entre les voluptés défendues, celles que nous rêvons et préférons,--de quel genre sont les sens, enfin, de la majeure partie des tempéraments anglais,--je ne vois rien de mieux que de vous citer--en les prenant, _au hasard_, dans son oeuvre (et entre cent mille, tous de la même nature d'impression)--que de vous citer, dis-je, tels ou tels passages d'entre les poèmes de Swinburne. Vous comprendrez, _alors_, à l'instant même, _ce que nous regrettons de ne point trouver à Paris_.

Voici donc un fragment pris, au hasard, encore une fois, de l'un de ses derniers poèmes, _Anactoria_. Celle qui parle est une jeune fille amoureuse; elle s'adresse à son amie, autre jeune fille de la même île.

Et mon interlocuteur me récita, d'une voix féline et caressante, le passage suivant, du grand poète anglais.

Traduction littérale:

«Je voudrais que mon amour te tuât: rassasiée de ta vie j'aspire à ta mort. Oh! trouver des moyens douloureux pour te tuer! des moyens intenses, des superflus de douleurs! te torturer amoureusement, laisser souffrir ta vie vacillante sur tes lèvres, extraire ton âme en des tortures trop douces pour tuer!

«Oh! que ne puis-je, mêlée à ton sang et fondue en toi, mourir de ta peine et de mon plaisir! Ne te châtierais-je pas d'une agonie raffinée? Ne saurais-je pas te faire souffrir dans la perfection, affecter de torturer tes pores sensibles, faire étinceler tes yeux de pleurs de sang et d'un éclat d'angoisse! frapper la douleur de la douleur comme on frappe la note de la note, saisir le médium du sanglot dans ta gorge, prendre tes membres vivants et en repétrir une lyre d'innombrables et impeccables agonies! Ne saurais-je pas te repaître de fièvre, de famine, de soif, convulser de spasmes de torture parfaits ta bouche parfaite, faire frissonner en toi la vie, l'y faire brûler à nouveau et arracher ton âme même à travers ta chair!