Histoires incroyables, Tome II

Chapter 9

Chapter 93,787 wordsPublic domain

«--Voilà! dit Turnpike. (Oh! comme je l'écoutais! Sa voix ne parcourait-elle pas toute la gamme du désespoir, et ne révélait-elle pas la contexture intime de l'instrument?) J'étais là... dans mon cabinet de travail, à côté... la porte était entr'ouverte... la nuit venait, je cessai de lire, et, machinalement mes yeux se portèrent sur l'entrebâillement de la porte entr'ouverte... Je vis une lueur rouge... Je ne compris pas d'abord. J'entendais dans cette pièce un trépignement... rien de plus... Je l'avais laissée, un quart d'heure auparavant, se mettant à sa toilette... Tout à coup une horrible idée traversa mon cerveau... le feu! Je m'élançai! Ah! monsieur, jamais je n'oublierai cela... Au milieu de cette chambre, tenez, là, il y avait une colonne de feu qui tournait, tournait, tournait rapidement sur elle-même... au milieu de la flamme un corps qui se débattait contre le feu qui mordait et déchirait... Pas un cri! pas un bruit... deux pieds qui battaient le plancher, c'était tout... Je bondis... Comment je fis! je ne saurais le dire... Je ne voyais pas, je sentais la flamme qui brûlait mes mains et mon visage... L'horrible lueur s'éteignit... la femme était à terre, et j'étouffais de mon corps les derniers soubresauts de la flamme... Alors j'aperçus que Simpson était entré... je portai le corps sur le lit... Depuis ce moment, je ne sais plus... non... non!

«Le médecin répondit d'une voix calme (oh! que c'est beau d'avoir cette habitude d'être calme!):

«--Cela arrive souvent, la pauvre femme se sera trop approchée de la cheminée, et le feu aura pris à ses vêtements... Il faut aller déclarer le fait à la police.

«Turnpike mit ses mains sur son visage; alors je vis que le sang coulait entre ses doigts:

«--Tu es blessé? m'écriai-je.

«--En effet, fit le médecin.

«Et sans plus s'émouvoir il demanda de l'huile, des bandes de toile, et fit un pansement. Turnpike semblait ne rien sentir, il tourna la tête vers le cadavre et sa poitrine se soulevait en contractions spasmodiques.

«--Monsieur, me dit le médecin à voix basse tandis que je le reconduisais, seriez-vous assez bon pour me faire payer ma visite? Vous savez que je ne suis pas le médecin de la maison.

«Je lui mis cinq dollars dans la main. Il regarda, sourit et s'en alla.

XVIII

«Décidément, il sera difficile de faire souffrir cet homme... Quelle force! Après les premières convulsions de la douleur, son être a réagi, son énergie a eu raison de ses tortures... Il est calme. À l'enquête il répond froidement, donne les détails d'une voix assurée, douce même... il a passé la nuit auprès du cadavre. Il n'a pas voulu qu'on couvrît son visage et a semblé se complaire à rechercher sous la dévastation de la mort les souvenirs radieux de la vie... J'ai veillé aussi. Par amitié, a-t-il cru. Tant mieux! il ne faut pas qu'il doute de moi, car il m'appartient tout entier. J'ai repris moi-même toutes les circonstances de l'accident, je l'ai interrogé, j'ai insisté sur les points les plus pénibles, j'ai pressé tous les ressorts de ces lames à mille tranchants... il est resté impassible. Et cependant il souffre horriblement... Je vois cela dans certains tressaillements de ses fibres.

C'est ce qu'il faut. Le sujet est bon. Il est apte à souffrir, parce qu'il peut beaucoup endurer... j'ai en face de moi un adversaire digne de ma haine et de ma volonté...

XIX

«On a emporté la femme. Ce qui est vraiment curieux, c'est que je n'ai pas senti passer en moi le moindre souffle de regret. Regretter quoi? Est-ce que cette femme était à moi? Est-ce qu'il y avait entre nous aucun lien commun _aujourd'hui?_ Non, non, ce n'est pas aujourd'hui qu'elle est morte pour moi, il y a deux ans que je l'ai couchée de mes deux mains, dans la tombe de mes souvenirs, que je lui ai fait de mes larmes un suaire et que mon serment de vengeance a été son hymne de deuil.

«... Nous rentrons à Green-House, seuls tous deux. Oh! sur mon âme, que je ressens une forte tentation de le tuer!... Il faut que je fasse appel à toute ma raison... Il est assis en face de moi, la tête dans ses mains. Il ne parle pas. Évidemment, il se trouve dans cet état d'engourdissement qui accompagne la pléthore de la douleur.

«Étrange situation en vérité et dont je me souviens avec une âcre jouissance! Il était là, sous mes yeux, à portée de mes mains. Je pouvais le saisir à la gorge, enfoncer mes ongles dans ses chairs... et je ne l'ai pas fait. Et j'ai permis que, revenu à lui, il me parlât d'elle, il me détaillât ses perfections, qu'il me dît combien elle était belle, combien ses baisers étaient doux, qu'il évoquât dans cette chambre, encore murmurante de leurs mots d'amour, ces rêves qui sont la vie... J'ai permis tout cela. Je suis resté souriant. J'ai approuvé de la tête et du regard et du geste. Comme si je ne savais pas ce qu'elle était--ce qu'elle eût été--pour moi! Non, il faut bien que vous me croyiez, je ne l'ai pas tué... Mais comme je me cramponnais à l'avenir compromis, comme je notais une à une mes propres tortures, semblable à l'usurier avare qui inscrit les billets à ordre qu'on lui a souscrits!

XX

«... Six mois s'étaient passés. Nous nous disposions à partir pour un long voyage. Turnpike avait besoin de se distraire. La douleur s'était déjà émoussée... déjà! insulte nouvelle qui m'était faite. Car toute ma vie, à moi, appartenait à celle qui n'était plus là. Et lui, au bout de six mois, il y songeait à peine et cherchait les moyens de n'y plus songer du tout!

«Quelques jours avant notre départ, nous fûmes témoins d'une scène étrange, et si je la relate ici, c'est qu'elle provoqua de la part de mon _ami_ une phrase à laquelle je ne pris pas garde tout d'abord, mais qui me revint en mémoire, plus tard, alors qu'approchait l'échéance terrible.

«Voici ce qui se passa. Nous nous trouvions à Lexington. Or, ce jour-là, on jugeait un grand criminel. Le crime était horrible par lui-même, mais l'esprit public était d'autant plus excité contre le coupable, qu'il appartenait à la race nègre. Sam Wretch était depuis sa naissance esclave dans la plantation de M. Timber, l'un des plus célèbres négociants du Kentucky. L'esclave avait, paraît-il, été cruellement frappé par la femme de Timber, il y avait de cela quelques dix ans. Cette femme était allée depuis cette époque en Europe. Mais son mari était mort, et avait par son testament donné la liberté à un certain nombre d'esclaves parmi lesquels Sam Wretch. Sam accepta ce bienfait avec indifférence, et, quoique libre, il resta sur la plantation. On n'y prit point garde, attribuant à la force de l'habitude cette insouciance de la liberté. Mais Sam obéissait à une pensée longuement préméditée. La veuve de Timber, avisée à Paris du décès de son mari, revint en toute hâte.

«Sam se fit désigner au nombre des esclaves qui devaient aller au-devant de l'arrivante; et au moment où elle descendit de voiture, Sam s'avança respectueusement, le dos à demi-courbé, puis, quand il fut auprès d'elle, il se redressa et levant le bras au-dessus de sa tête, d'un seul coup de son poing fermé, il assomma la femme qui tomba... morte. C'était un athlète que Sam Wretch.

«On s'empara de lui aussitôt. On ne pouvait pas croire que la femme eût succombé; lui riait en montrant ses dents blanches et disait en ricanant: «Massa est morte, elle m'avait frappé, je l'ai frappée!»

«On l'enferma dans la prison de Lexington. Puis on lui fit son procès. Quoique affranchi, ce n'en était pas moins un nègre, et la justice pouvait et devait être expéditive. Elle le comprit. Huit jours après le crime, le juge se couvrait la tête du bonnet noir, et Sam Wretch était condamné à être pendu, _jusqu'à ce que mort s'ensuive_.

«L'arrêt devait être exécuté le lundi suivant, et le jugement avait été rendu le mardi. C'est ce jour-là que nous étions à Lexington, pour affaires.

«On ne s'entretenait que de Sam Wretch. Une vague agitation courait dans l'air, comme un souffle de colère mal contenue... Six heures sonnèrent. Alors, du haut de la rue où se trouvait notre hôtel, nous entendîmes surgir tout à coup une rumeur vague, longue, sinistre. Il faisait nuit; mais des torches jetaient sur les maisons leur lueur jaunâtre et lugubre. Puis un cri: Lynch! lynch!

«J'avais compris. Turnpike me secoua fortement le bras. C'était la foule qui courait à la prison. Au nom de la loi de Lynch, elle allait, sans se préoccuper des délais légaux, exécuter l'arrêt de mort. La prison était à quelques yards de notre habitation. Machinalement nous descendîmes. Alors passa devant nous une trombe humaine, masse noire, d'où s'échappaient des hurlements, houle obscure que dominaient les torches, comme des langues de feu. C'était un vertige qui roulait, tout cela se poussait, se heurtait, se renversait, meute ardente, lancée à la curée de mort.

«La prison dressait sur la place ses murs muets et lugubres. Inexorable, impassible, elle gardait le prisonnier. Puis, sa façade sembla s'animer, vivre, comme ces corps corrompus sur lesquels courent des milliers de vermicules. C'étaient les hommes qui, des ongles, des poings, des haches et des pioches, s'attaquaient aux pierres immobiles. Une fenêtre s'ouvrit: le gardien parlementa. Que voulait la foule? Le prisonnier! mais il était en sûreté, et au jour dit, il subirait son châtiment! «À mort! À mort!» hurlèrent les forcenés. Le gardien, qu'on n'entendait plus, protesta du geste; puis la fenêtre se referma.

«--La porte! La porte! le feu!

«L'autorité restait neutre; mais il fallait se hâter d'agir. On entassa des broussailles devant la porte bardée de fer, puis on y mit le feu. Une épaisse fumée s'éleva devant la prison, mur contre mur. Une haute langue de flamme lécha l'édifice. Alors de l'intérieur s'élevèrent des hurlements et des imprécations. C'étaient les autres prisonniers qui croyaient, eux aussi, que la foule voulait les massacrer: «Sam Wretch! Sam Wretch!» Ils se sentirent rassurés. Seul, le misérable, effaré, se blottissait au fond de son cachot, insultant à ces murailles qui n'étaient pas assez épaisses, à ces verrous qui n'étaient pas assez forts.

«Quelques minutes après, la prison était envahie et Sam Wretch apparaissait sur le seuil, tenu par dix hommes qui le menaçaient du poing. La flamme était éteinte. Mais dans la porte béaient des ouvertures calcinées. Un homme lança sa torche au visage du malheureux, qui se rejeta en arrière...

«On l'entraîna. Il grinçait des dents et criait:

«--Voleurs! hurlait-il, voleurs de vie! J'ai sept jours, je veux sept jours. On n'a pas le droit de me tuer. Assassins! lâches!

«Mais on tirait sur ce corps condamné, et il était obligé de courir... il tomba. Quelqu'un le saisit par les cheveux et voulut le relever. Il resta à terre. Alors dix mains s'avancèrent, le prenant au buste, aux épaules, au visage. Une de ces mains glissa dans la bouche de Sam qui mordit... le doigt se déchiqueta, et la main sanglante le souffleta. C'était bizarre, ce sang rouge et frais, sur ce visage noir!

«Il était debout: il lui fallut encore courir. Nous suivions. La foule sortit de la ville, et s'arrêta à un bouquet de bois.

«La lune s'était levée, une lune radieuse, souriant ironiquement de son masque blafard à cette scène d'assassinat:

«Une corde! Une corde!» Sam entendit ce cri, son corps se tordit. Il était vigoureux, le nègre. Il luttait. Un instant, des pieds et des poings, il fit un cercle autour de lui. Une seconde, oh! rien qu'une seconde! il dut avoir l'enivrante sensation de la liberté. Mais la meute se rejeta sur lui; il sentit que tout était fini, il devint inerte. Une sorte de grondement rauque sortait de son gosier serré.

«Quelque chose tomba auprès de lui, c'était le bout de la corde où se trouvait le noeud coulant. Un homme était monté sur l'arbre, avait passé la corde dans la fourche que formaient deux branches énormes, avait enlevé l'écorce pour que cette corde pût glisser... on mit le noeud au cou du patient. L'autre bout de la corde, passant par la fourche, traînait à terre de l'autre côté.

«--C'est fait? demanda une voix.

«--_All right!_ répondirent ceux qui avaient assujetti le noeud.

«--Enlevons!

«Et dix hommes se pendirent à l'autre extrémité de la corde, qui glissa sur la fourche de l'arbre comme sur une poulie... Le corps de Sam s'était affaissé, il était étendu à terre... Alors on vit, sous la traction de la corde, la tête quitter le sol, puis les épaules, puis les cuisses. Là, le corps tourna sur lui-même...

--Hardi! crièrent les voix.

«Le corps lâcha terre, et se haussa dans l'air. Il tournait toujours. La corde était passée au cou, par une main inexpérimentée, car le nègre se sentait mourir et battait l'air de ses mains... Mais sous le poids du corps, on vit le noeud se resserrer par une secousse brusque, comme pour se mettre en la place nécessaire...

--_Stop!_ dit quelqu'un.

«Sam Wretch était pendu...sa face se congestionnait et de ses lèvres épaissies sortait une sanie rougeâtre...

«--Quand détachera-t-on cet homme? me demanda Turnpike.

«--Dans dix minutes ou un quart d'heure.

«--Mais, reprit-il en frissonnant, s'il n'était pas mort... si on l'enterrait vivant!

«Je le regardai, il était livide.

XXI

«... Nous voyageons. Turnpike s'est lancé dans les grandes affaires industrielles. Il est très ingénieux, en vérité, et il rendra, je n'en doute pas, d'immenses services au commerce des États-Unis. Il a déjà inventé une machine propre à la préparation du coton, très curieuse réellement, et qui lui a attiré de tous les points de l'Union les éloges les plus mérités. Sa fortune s'accroît. Il a en lui un besoin d'activité qui le dévore. Souvent déjà il m'a dit: Maintenant que je suis seul, je vais m'adonner tout entier à la science!... Il est seul! Sur mon âme, je ne sais s'il ne dit pas cela avec une certaine sensation de soulagement. On dirait parfois que l'accident qui l'a fait libre a comblé l'un des secrets désirs de son coeur. Ainsi, cet homme aurait tué mon avenir, aurait brisé toute ma vie, et il n'aurait pas même eu conscience de la valeur du trésor qu'il me dérobait... Mais non, c'est la prévention qui m'égare. Je l'ai surpris souvent, alors qu'il se croyait à l'abri des regards indiscrets, laissant couler le long de ses joues de grosses larmes et regardant à travers l'infini un point obscur, lointain comme le souvenir.

«Je ne le quitte plus, il ne peut se passer de moi. Et je ne puis me séparer de lui. Je le _couve_ du regard. Parfois, tandis qu'il rêve à ses combinaisons, je me place de telle sorte que je puisse, dans une glace, tenir mes regards fixés sur lui... et par l'exercice d'une étrange faculté, tandis que la vie de cet homme me ramène au point de départ de mon existence nouvelle, je bâtis machinalement mon avenir tel qu'il eût été, s'il ne m'avait dit un jour: «Je te présente ma fiancée.»

«Oh! quel resplendissement de joies! Quelle lumière pleine et sereine s'épand alors sur toute cette vie rêvée! Il me semble que je l'entends, elle, me dire: «Je t'aime!» Il me semble qu'à force de soumissions, de soins, de dévouement, je l'ai rendue digne de moi! Dans ces extases momentanées je vis double; il me paraît que mon être a grandi, que mes sensations sont quintessenciées, je marche tout entier dans cet insondable abîme, dont tous les échos redisent: Amour! Amour!

«Mais cette impression ne dure pas. Par un violent effort, je me dégage de ces liens qui m'enchaîneraient, qui annihileraient ma volonté, ma force, mon énergie, et je le revois, tel qu'il est, je me revois, tel que je suis, et je la revois, elle aussi, se tordant dans les suprêmes souffrances de l'agonie.

«Et par bonheur, je me souviens qu'il n'est pas permis à un être humain de torturer un de ses semblables comme cet homme m'a torturé; je me souviens que j'ai une créance à recouvrer, que j'ai une balance à établir.

«Je me souviens que ma vie n'a qu'un but, qu'un objectif, qu'une raison d'être, la vengeance!

XXII

«Nous voyageons! Nous visitons l'Europe; lui, plein d'enthousiasme, moi, froid et raisonnant; lui, rapportant tout spectacle au besoin d'idéal qui l'étreint, moi, ramenant toute sensation au but unique qui s'impose à mon âme. Il admire la cathédrale de Strasbourg; moi, je mesure du regard la hauteur de la flèche, et je me demande quelle doit être la souffrance de l'homme qu'un hasard précipite à travers l'espace, et qui sent, dans sa chute vertigineuse, que ses membres se vont briser, au pied de l'immense basilique... Dans Cheapside, de Londres, dans la rue Montmartre, de Paris, alors qu'il admire cette activité fiévreuse de mille véhicules, se croisant, se heurtant, se frôlant; alors qu'il songe à la dépense de forces intellectuelles et physiques que représente ce mouvement incessant, moi, je rêve à ce que souffrirait l'homme jeté sous les pieds de ces chevaux, écrasé par le roulement de ces mille roues, blessé, meurtri, pantelant...

«Dans les hauts fourneaux, je réfléchis à ce que ressentirait le corps humain, jeté vivant dans les flammes inextinguibles; dans les manufactures, je vois des membres déchiquetés, tressautant par lambeaux, aux élans de toutes ces roues, débris sanglants, écrasés sous ces balanciers de fonte ou broyés sous ces leviers de fer...

«Dans les profondeurs des mines sombres, je devine le porion surpris par l'inondation, fuyant devant le flot qui fait irruption à travers les fissures du granit, s'élançant vers l'échelle de salut et sentant alors le flot qui lèche ses pieds, bondit à ses cuisses, grimpe à sa poitrine, puis bondit au-dessus de la tête, l'arrachant de son dernier asile pour le précipiter à la mort. Ou bien, je le vois, le mineur, confiant et frappant de son pic la pierre qui étincelle, redressant la tête au bruit sourd d'une explosion encore incomplète, comprenant que le grisou est là, invisible, menaçant, ouvrant ses bras de fer pour l'écraser, apprêtant ses tenailles de fer pour le martyriser... tout à coup effondrement, écroulement. L'explosion a eu lieu. La pierre a éclaté comme la coquille d'une noix dans un brasier... et, se jetant au-devant du fuyard, s'est faite muraille... cloîtré dans cet _in pace_ du travail, il mourra de faim, de soif, d'épuisement.

«Voyant tout cela, je m'adresse cette question: Que lui ferai-je souffrir?

XXIII

«J'étudie la littérature et l'histoire de tous les pays, au point de vue des tortures. Quel autre sujet m'intéresse? Le grand poète de la France, Hugo, eut une idée splendide. Son Claude Frollo, précipité des tours de Notre-Dame! Que serait-ce s'il tombait tout droit, et que son crâne se brisât sur la dalle des rues? Ce qui est vraiment admirable, c'est l'homme se raccrochant aux saillies de l'architecture, suspendu par un coin de sa soutane à la gouttière qui plie... admirable, ce passage.

«Quasimodo n'eût eu, pour le tirer du gouffre, qu'à lui tendre la main... l'archidiacre haletait. Son front chauve ruisselait de sueur, ses ongles saignaient sur la pierre. Ses genoux s'écorchaient au mur. Il entendait sa soutane accrochée à la gouttière craquer à chaque secousse qu'il lui donnait... il se disait, le misérable, que, quand ses mains seraient brisées de fatigue, quand sa soutane serait déchirée, quand ce plomb serait ployé, il faudrait tomber, et l'épouvante le prenait aux entrailles...

«Oh! grande et puissante haine que celle de ce nain bossu et louche.

«Quasimodo le regarda tomber!

«Jouissance profonde, complète, immesurée! Le voir se tordre dans l'impuissance, désespérer avant la mort, c'est alors que le sonneur dut vivre dans la plénitude de sa haine assouvie.

«Bien curieuse aussi la vengeance de ce nègre, dans le roman d'Eugène Sue, _Atar-Gull_, je crois. Tenir l'ennemi là, sous ses yeux, sous sa main, l'insulter, le martyriser, et à l'heure suprême, lui cracher au visage... tandis que le monde ne sait rien, que la foule applaudit au _dévouement_ du tortionnaire.

«J'ai lu encore le _Monte-Cristo_ français: j'y ai noté plus d'un incident intéressant. Mais ce n'est point là de la vengeance humaine; et puis, la puissance du bourreau rapetisse la vengeance. Ce qui est vraiment beau, c'est le petit, l'humble, le mesquin, le déshérité, s'attaquant des ongles et des dents à celui qui croit le dominer, qui, jusqu'à la dernière heure, se suppose le maître... et qui n'est, à un moment décisif, que le misérable sanglotant sous la griffe de son ennemi...

«L'histoire n'est pas sans enseignements. Je n'ai point dû la négliger... J'aime la mort de Mathô, dans le livre de Flaubert. Seulement l'atrocité même du supplice va contre son but.

«--Mathô paraissait insensible; puis, tout à coup, il prit son élan et se mit à courir au hasard, en faisant avec ses lèvres le bruit des gens qui grelottent par un grand froid...»

«Il a l'ivresse de la torture, comme ces martyrs chrétiens qui, le sourire aux lèvres, chantaient sous le fer des bourreaux. Ceci est mauvais.

«L'Orient est maître en l'art des supplices, mais il ne tient pas suffisamment compte des souffrances morales. Déchiqueter un corps, c'est bien. Taillader une âme, c'est mieux. Il faut que le supplice remplisse cette double condition; il faut que des excès même s'élève, inextinguible jusqu'à la dernière seconde, la lueur d'espérance qui rafraîchit et réconforte l'âme du patient... voici ce que l'histoire m'a présenté de plus complet.

«Mathias, empereur d'Allemagne, abolit dans ses États la peine de mort. Le condamné était conduit hors de la ville et là, attaché à un poteau, les bras et les jambes liés. La tête était libre. Mais, du reste du corps, aucun mouvement n'était possible. Matin et soir, un gardien apportait la nourriture du misérable et la lui faisait prendre; on défendait l'homme contre toute attaque de bêtes fauves ou des insectes. Mais il restait là, immobile, impuissant, jusqu'à ce que cette immobilité et cette impuissance l'eussent tué...

«Si ce Mathias haïssait le condamné, il devait être heureux.

XXIV

«Et c'était auprès de lui, auprès de ce prédestiné de la souffrance, que j'étudiais ces rêves effroyables. C'est en lui serrant la main que je me demandais, sentant le sang battre dans ses artères, comment j'utiliserais cette vitalité au profit de ma haine.

«Bientôt, je sus tout, dans l'art infernal des tortures; j'étudiai successivement les auges de Perse, et les tenailles de Damiens, et l'écartèlement de Ravaillac. Je fouillai les archives de l'Inquisition et vis, à Sarragosse, les débris de la vierge de fer, qu'on accouplait au condamné; je touchai les chevalets, les brodequins et les poids de l'estrapade...

«Tout cela ne me satisfaisait pas. Je résolus de me concentrer en moi-même et de demander aux surexcitations de l'ivresse la perfection du supplice.

XXV

«L'ivresse peut-elle être utilement appliquée à une question de recherches: voici ce que j'eus tout d'abord à déterminer. Si l'homme, à l'état sain, peut, grâce à une longue étude, concentrer sur un seul point toutes ses facultés, lui est-il possible de surexciter ces mêmes facultés de telle sorte que leur acuité se décuple, de donner au mécanisme intellectuel une telle force, une telle rapidité de mouvement qu'un travail extraordinaire soit accompli?