Histoires incroyables, Tome II

Chapter 10

Chapter 103,912 wordsPublic domain

«Mon but était celui-ci: tandis que certains hommes boivent pour s'étourdir, pour oublier, je voulais, moi, boire pour me mieux souvenir, pour mieux diriger ma pensée sur le fait qui m'intéressait. Il s'agissait donc non seulement de résister à l'engourdissement qui s'empare de l'homme ivre, mais encore de transformer cet engourdissement en exaltation. Ici encore était un écueil à éviter. L'exaltation de l'ivresse est inconsciente; le plus souvent, l'homme, en état d'ébriété, oublie qui il est, ce qu'il veut, ce qu'il fait. Son intelligence, noyée dans la fumée de l'alcool, n'est plus maîtresse d'elle-même. La _bête_, selon l'expression d'un Français, Xavier de Maistre, domine absolument le moi. Et des actes de la bête le moi n'est plus responsable, parce qu'il en a perdu la direction. Il n'en est pas moins vrai que chez l'homme, exalté par l'ivresse, se déploie une force inconnue à lui-même, que ses muscles, que ses nerfs acquièrent une vigueur bien supérieure à celle qu'ils possédaient à l'état normal. Tel homme ivre brisera une barre de fer sur laquelle, au repos, il n'eût même pas osé porter la main. Il y a donc là preuve évidente que, par l'absorption de l'alcool, le corps humain se trouve momentanément doué d'un ressort plus énergique, que la détente des forces se fait plus violente. Et c'était de cette énergie, de cette violence artificielle que je me proposais de tirer parti.

«Mais non pas au hasard. Non pas en permettant à mon âme d'abandonner, ne fût-ce qu'un instant, la direction de ces efforts. Au contraire, je voulais que cette plénitude de forces exerçât son action principale sur le cerveau, que sous l'action de l'alcool les fibres pensantes acquissent cette vigueur et cette énergie dont je devinais le développement, et qu'alors la pensée, appliquée uniquement au sujet auquel j'avais voué ma vie, s'élançât plus vive et plus ardente sur la route qui m'était tracée. J'avais étudié la vengeance, il me restait à la rêver.

XXVI

«Voici comme je fis: j'étais resté dans un petit village du midi de la France, dont le nom importe peu. J'avais prétexté une indisposition et une grande fatigue, et Turnpike, sur mes instances, avait dû me laisser seul. Il partait pour l'Espagne; il était désespéré de ne pouvoir m'emmener avec lui. Mais je résistai, il fallait que je fusse seul, il fallait que je pusse étudier sur moi-même, sans qu'un témoin indiscret pût me voir ni m'entendre, les effets du vin ou de l'eau-de-vie. Je ne savais pas encore si, dans cet état intermédiaire entre la raison et la folie, je pouvais rester assez maître de moi-même pour ne point laisser échapper mon secret.

Enfin, un soir, la tête libre, le coeur ferme, je m'enfermai dans ma chambre: j'avais devant moi six bouteilles d'un cru que j'avais choisi entre tous, le Clos-Rondet[1]. Vin léger, d'un rouge pâle, coulant net et sec, tamisant la lumière en rayons roses. Au goût, un peu âpre en touchant le palais, mais d'un bouquet s'épanouissant tout à coup comme une fleur qui s'ouvre.

[Note 1: L'auteur indique un vin inconnu en France; c'est évidemment avec intention. En tous cas, nos vignes sont riches en produits, possédant les qualités dont suit l'énumération.]

Pourquoi l'avais-je choisi? Voici. Les vins du Midi sont lourds; ils chargent l'estomac, et les fumées se dégagent lentement, pendant que le travail de digestion fatigue l'oesophage. Ce que je voulais, c'était que le liquide par lui-même s'évaporât en quelque sorte au moment de la dégustation, et que sa volatilisation se traduisît rapidement par l'envoi des fumées au cerveau. Le Clos-Rondet, que j'avais longuement étudié, répondait absolument à ces théories. J'étais prêt.

J'avais pris plusieurs précautions importantes: Ma porte était solidement fermée: la chambre que j'occupais se trouvait dans une partie retirée de la maison, auprès d'une longue salle dans laquelle jamais personne ne pénétrait le soir, il était environ huit heures, tout était calme autour de moi.

J'avais préparé un écriteau de papier blanc, sur lequel j'avais inscrit deux mots: _TURNPIKE.--VENGEANCE_. Parce que je craignais que, dans la période violente de l'ivresse, le souvenir ne me fît défaut. Alors m'étant installé dans un large fauteuil, la tête appuyée de telle sorte qu'elle ne pût vaciller à droite ni à gauche, j'avais fixé l'écriteau juste en face de moi. En admettant même que l'ivresse me fît perdre le souvenir, il était bien certain qu'à un moment donné mes yeux se porteraient sur l'écriteau, placé comme un point de repère sur la route du souvenir. J'étais moi-même resté dans l'ombre, et l'écriteau était éclairé de chaque côté par une lampe, munie d'un réflecteur dirigeant tous les rayons de lumière sur le papier blanc.

Donc, toutes mes précautions étaient bien prises; je me repliai sur moi-même et me mis à penser. À quoi? Au but. À qui? À lui et à elle. Puis je débouchai les six bouteilles placées à portée de ma main, et le regard attaché à l'écriteau, je commençai à boire. J'avais consulté les palpitations de mon bras. J'étais absolument calme.

Je buvais lentement, en gourmet. Le vin tombait goutte à goutte dans mon gosier. Je n'avais pas voulu qu'une absorption trop brusque déterminât des désordres cérébraux trop rapides. Lorsque la seconde bouteille fut vide, je sentis un vague engourdissement s'emparer de moi, je ne résistai pas tout d'abord. _Quelque chose_ en moi ne subissait pas l'influence du vin, et comme je l'avais déjà constaté, suivant curieusement les premiers développements du phénomène qui se produisait. À la troisième bouteille, un bourdonnement tinta dans mes oreilles... il y eut une minute, oh! minute terrible, où je sentis que je m'abandonnais moi-même. Une prostration générale me brisa, je perdis le sens de ma propre existence. Mais un ressort se tendit violemment, c'était en quelque sorte instinctif. C'était une dernière lueur de volonté qui protestait contre l'obscurité qui m'envahissait et m'entourait.

J'ouvris violemment les yeux. L'écriteau était devant moi, mais non plus blanc comme je l'avais tout à l'heure, mais rouge. J'étendis la main et je bus encore. Alors les deux mots: _TURNPIKE, VENGEANCE_, se tordirent comme des serpents de feu au milieu d'une plaque de sang. Je voulais ressaisir les lettres, les replacer dans leur position normale, elles glissaient, tortillées en couleuvres, les mots s'allongeaient à perte de vue, et de chaque côté de la ligne brillante que formaient les traits, deux ruisseaux de sang coulaient, roulaient et glissaient.

J'aurais voulu m'élancer, une force invincible me poussait en avant, mes ongles se crispèrent sur les bras du fauteuil, et je dis à haute voix, par un dernier effort d'énergie.

--Quelle sera ma vengeance?

Et je bus encore. Alors devant mes yeux tourbillonnèrent de nouvelles vagues de sang; c'était un _rhombus_ vertigineux, rouge, rouge, ardent; il me semblait que ce sang eût une odeur et m'enivrât lui-même, et quand je portai à mes lèvres la dernière bouteille, j'aspirai voluptueusement le liquide qui avait un goût de sang...

Quand je revins à moi, j'étais toujours assis dans le fauteuil, la tête penchée en arrière.

L'écriteau était toujours blanc, les lettres toujours noires...

--Le vin ne vaut rien, me dis-je, j'essaierai l'eau-de-vie!

XXVII

L'eau-de-vie! je ne sais pas de mot qui sonne plus effroyablement à mon oreille; et après si longtemps--oh! si longtemps--je ne songe point sans terreur à cette nuit d'angoisses sinistres et d'éblouissements lugubres. De quelles étreintes poignantes fut encerclé mon cerveau! Des griffes de fer déchirèrent ma poitrine. Mais il faut mieux que je vous dise ce que je ressentis.

J'avais deviné ce qu'était cette horrible ivresse. Je ne doutais pas que, malgré ma force, il ne me fût impossible de garder la libre conscience de mes actes. J'avais vu ces brutes ivres, que l'alcool a rendus semblables aux fous des cabanons, qui, saturés d'eau-de-vie, branlent la tête à droite et à gauche et disent des mots sans suite, l'oeil fixe et terne.

Je pressentais que je serais ainsi: je me voyais glissant sur la pente déclive qui mène à la folie ou gravissant les cimes folles du _delirium tremens_.

Il ne suffisait plus de placer à portée de mes yeux un point de repère sur lequel doivent, dans toutes les périodes de l'ébriété, retomber mes regards... il fallait donner à cet appel du souvenir une forme plus matérielle, plus frappante, plus attirante. Et voici ce que j'imaginai.

Je fis fabriquer un timbre, large coupe de bronze au son long, mat et lourd. À ce timbre muni d'un marteau fut adopté un mécanisme d'horlogerie pouvant marcher vingt-quatre heures. Le marteau se soulevait toutes les deux minutes et retombait sur le bronze; le son éclatait, vibrant et fort, puis s'étendait en nappes larges pour s'éteindre peu à peu, comme s'efface sur la mer le sillage d'une énorme vague. Mais, à ce moment, le marteau frappait encore, voix toujours prête, jamais fatiguée, qui, semblable à un glas funèbre, me criait: Songe à ta vengeance.

Et je saisis le flacon d'eau-de-vie.

J'étais debout, la chambre avait été dégarnie de meubles; je pouvais avoir besoin de mouvement. Les murs étaient couverts de tapisserie. Il fallait que je pusse bondir, tomber, me rouler sur le sol... c'était dans l'accès même que l'idée de la vengeance-type devait surgir.

Je bus.

Mêmes effets d'abord qu'avec le vin. Un engourdissement, le bourdonnement aux oreilles. Cependant la bouche était brûlante, la langue se séchait, la gorge se crispait sous le liquide. Mais la tête était libre, l'intelligence vivace, l'oreille nette, le bruit du timbre lui parvenait clair et régulier.

Je bus encore. Ce fut une étrange sensation. Il me sembla que sur les parois de ma poitrine, le liquide coulait en rapides gouttelettes, traçant dans la chair vive un sillon corrosif. Ce fut une douleur, et malgré moi je portai les mains à mon cou. Un hoquet convulsif contractait mon gosier... le monstre eau-de-vie posait sa main de fer sur mon être tout entier.

Après, je ne sus plus rien. Je buvais cependant, et vaguement, je regardais avec hébétement ma main qui allait de la bouteille au verre et portait le verre à mes lèvres. Je ne savais plus où était tout cela et de ma main tremblotante, j'étais obligé de chercher sur la table le flacon qui me fuyait... Puis je tournai sur moi-même. Il me semblait ne plus rien entendre. Le timbre se serait-il arrêté?

Non, tout à coup... bien loin, comme si quelque forgeron inconnu eût battu son enclume à une lieue de moi, je perçus le glas... mais si faiblement, si faiblement que je ne compris pas tout d'abord d'où venait ce bruit. Tous les sons me parvenaient-ils? Je ne le crois pas. Car, il me paraissait que de longues, bien longues minutes se passaient. Le temps se doublait, comme l'espace qui me séparait du son.

Et le _moi_ physique était dans un tel état de fatigue et de surexcitation, que l'_âme_ restait sourde, muette, sans pensée, sans dessein... Je bus encore.

«Alors il se fit en moi comme un déchirement. Quelque chose comme une écorce fut arrachée de mon cerveau. Tout mon être sortit de la chape de plomb qui l'écrasait, comme les damnés du Dante... je voyais, j'entendais clairement, librement. Je voyais plus juste et plus loin qu'à l'état sain, les murs s'étaient reculés. J'entendais plus précipité le tintement du timbre; évidemment, ce n'étaient plus deux minutes qui s'écoulaient entre les sons. À peine quelques secondes. _Bôm! Bôm! Bôm!_ Et ce n'était plus sur le bronze que frappait le marteau, mais là, sur mon crâne, et les effluves de l'eau-de-vie, montant violemment, frappent _en dedans_ mon crâne, qui s'ébranle sous cette double pression...

Je tourne sur moi-même. Pourquoi? je ne le sais pas. Je suis _quelque chose_ qui m'échappe sans cesse dans un mouvement giratoire. Du reste, mes pieds ne touchent pas la terre... Oh! non, je ne sens pas le sol, je ne pèse point sur le parquet... Je marche sur de l'étoupe qui s'enfonce sous moi. Sorte d'enlisement. Je veux retirer mes jambes de ce terrain mouvant... et mes pieds sont trop lourds... je trébuche et je tombe.

Immobilité! apaisement! je ne sens plus, je ne vois plus, je suis tué... non, le glas retentit à mes oreilles. Le glas! oh! je sais ce que cela veut dire! La vengeance! la vengeance! Il me faut trouver des moyens ignorés, des tortures inconnues... C'est là ce que je cherche, c'est pour cela que j'ai bu de l'eau-de-vie... c'est pour cela que je suis effroyablement ivre...

Effroyablement, oui. Car ici commence la vision effroyable. J'ai fermé les yeux pour me recueillir. Ce n'est plus du sang qui coule dans mes veines, c'est du feu... du feu! du feu partout! la flamme m'environne, elle brûle mes yeux, ma tête, ma poitrine... d'immenses vagues de flammes m'entourent et m'emprisonnent; elles ont la couleur de l'eau-de-vie.

De leurs langues jaunâtres, elles me lèchent et me happent. Et le timbre, le timbre! _Bôm! Bôm!_ Vengeance! Oui, c'est cela, voici que du milieu de ces flammes sortent des bras hideux qui se terminent par des fourches de fer, des tridents rougis... Comme cela trouerait bien des chairs et déchirerait hideusement un corps humain... Puis des roues à dents aiguës qui tournent, tournent avec une rapidité vertigineuse, emportant aux angles de leurs crocs des lambeaux pantelants,.. Puis d'énormes _moutons_ de fonte qui se soulèvent, se suspendent un instant dans l'air et tombent, se relèvent et retombent... sur quelque chose de spongieux comme la chair humaine. C'est un clapotement... il doit y avoir bien du sang qui coule sous cette pression énorme!

Et la flamme tourbillonne sans cesse. Elle a des lames acérées et des pointes qui déchirent... Je suis au milieu de tout cet arsenal de tortionnaire... S'il m'allait toucher, si l'un de ces engins diaboliques effleurait mon corps... J'ai peur... et je bois pour n'avoir plus peur. Et j'entends le glas: Bôm! Bôm!

Ah! que n'est-il là! je le jetterais vivant dans ces engrenages qui se croisent, et je le retiendrais pour que le déchirement ne se fît pas trop vite... Oui, c'est là la torture, c'est là la mort horrible que je n'ai pas entrevue dans mes rêves.

Un dernier verre: je me dresse, raide, automatique... et de toute ma hauteur je tombe sur le parquet.

Nuit horrible! Délire inutile! Comme le vin, l'eau-de-vie a été muette... J'ai menti tout à l'heure: non, il n'y a pas une seule de ces tortures que je n'aie rêvée...

Et ce n'est point cela qu'il me faut!

L'ivresse ne serait-elle pas la vraie conseillère de l'horrible! Si fait! Il reste encore une tentative à faire.

XXVIII

C'est une étrange chose, en vérité, que cette chasse à l'horrible, dans laquelle le gibier fuit sans cesse devant moi sans que je le puisse atteindre. Et cependant, il le faut. Oh! dois-je encore me rappeler les horribles souffrances que cet homme m'a fait endurer? Faut-il me souvenir de ce que je suis et de ce que _j'aurais pu être_ si _elle_ m'avait aimé, moi. Et pourquoi ne m'a-t-elle pas aimé? En vérité, la question vaut qu'on l'étudie. Elle ne m'a pas aimé, parce que _lui_ s'était emparé d'elle, et que, jaloux de ce trésor, dont il ne comprenait pas la richesse, il s'est hâté de mettre entre lui et moi une barrière infranchissable... Mais après qu'il l'eût seulement regardée, après qu'il eût murmuré à son oreille les premiers mots d'amour, est-ce que le vol n'était pas consommé... est-ce que, dès lors, je n'étais pas trahi? Lui disait qu'il m'aimait. Mensonge! Aimer un ami, c'est s'identifier tellement à lui que l'on ressent en soi-même les impressions qu'il ressentirait lui-même, non pas égoïstement, mais à son profit. Lorsqu'il la vit pour la première fois, est-ce qu'il n'aurait pas dû comprendre qu'il avait devant les yeux un dépôt sacré, sorte de fidéicommis qui m'appartenait et me devait être restitué...

Il n'a pas fait cela... il m'a volé, volé sciemment, avec préméditation; il ne peut exciper de son ignorance; puisqu'il se dit mon ami, il devait sentir mon âme palpiter dans la sienne... il a feint de ne rien voir, de ne rien comprendre, il a été mon assassin et je l'épargnerais! Non, non, je veux qu'il souffre, je veux qu'il crie, je veux qu'il sache bien que ces tortures viennent de moi...

L'heure est propice. Jamais il n'a été plus heureux, le temps a effacé sur son coeur la dernière ride du regret, et même, me disait-il naguère encore, il trouve une certaine jouissance à réveiller l'amertume de ses souvenirs. Il est plus riche que jamais: tout lui a réussi. Ses découvertes industrielles ont eu un immense retentissement, il est estimé, honoré... Bonheur complet. Oui, mais nul ne voit dans l'ombre l'ennemi qui veille, silencieux, implacable, l'ennemi dont la haine grandit de toute l'étendue de son bonheur, à lui, et qui ressent une joie âpre à se répéter tout bas: Quand je le voudrai, tombera ce bonheur, tombera tout cet échafaudage d'orgueil.

Mais comment? Comment? Le moyen d'assouvir ma haine! Je ne le vois pas, je ne le pressens pas, je ne le devine pas.

XXIX

Engourdissement délicieux! Plénitude de l'être adorablement ressentie! Toutes les forces de mon organisme se sont voluptueusement épanouies... Je rêve et il me semble que ce rêve est la vie. Je n'oublie rien, non, mais je sens que la satisfaction infinie de mon désir est proche... J'entends des voix qui me parlent, non des voix haineuses et enfiévrées; leur accent est plein d'encouragement et de promesses...

Et dans ma tête tourne une ronde, tressés de robes blanches et de paillettes d'argent... tout est pur, tout est serein. Je me sens pénétré d'un indicible repos.

Salut à toi, liqueur bénie, qui m'a rendu à moi-même; salut, antidote de la douleur, salut, absinthe émeraudée, dont les premières gouttes ont ouvert le calice de mon âme, comme la perle de rosée tombant sur la fleur endolorie.

Tu es venue à mon appel, fée à la robe verte; tu m'as souri de tes lèvres pâles, mais que seul a pâlies le baiser. Tu n'es pas la vierge froide qui se détourne, honteuse et rougissante, ignorant et le bonheur qui l'attend et les joies qu'elle peut donner... Non, je te reconnais, tu es la sibylle ardente qui a épuisé toutes les coupes, énervé toutes les vigueurs, mordu à toutes les grappes, et qui, jamais lasse, retrouve une force toujours nouvelle pour étreindre l'amant qui l'adore... D'autres diront peut-être que tes joues sont flétries et ton front sans fraîcheur; moi, j'y retrouve la trace de brûlures enfiévrées... C'est la passion inextinguible qui a blanchi ton teint et serré tes lèvres, et dans tes yeux dont l'atonie promet l'éclair, comme le nuage sombre que va tout à l'heure transpercer la foudre, je lis toutes les ardeurs endormies... Viens, pythonisse de l'amour, tu dois connaître des secrets ignorés; oui, tu sais des mots que nulle oreille humaine n'a entendus... tu es la reine, tu es le démon, tu es Smarra-Cauchemar, accroupie sur la poitrine de l'homme endormi, et te penchant à son oreille, tu prononces des paroles dont le son est si étrange que nul, à son réveil, ne s'en est jamais souvenu.

Salut! je t'appelle, je te veux, je t'adore! À moi, ce verre à demi plein d'absinthe, et quand j'y trempe mes lèvres, je sens que je m'abîme tout entier dans ce baiser d'amour...

Merci! Maintenant la scène change... Tu t'es élancée devant moi, souple et bondissante; tu m'as entouré des plis de ton écharpe, et je me sens emporté avec toi à travers les espaces immenses... Tantôt nous perçons le ciel au-dessus des plus hautes cimes; tantôt, nous précipitant dans les abîmes insondés, nous roulons à travers l'infini sans limite... Où sommes-nous? Je vois des portiques énormes, soutenus par des colonnades, tressées de filigranes d'or... ce sont des lignes si fines, si fines que l'oeil en peut à peine suivre les contours... et les arches d'or succèdent et se superposent aux arches d'argent étincelant... De toutes parts surgissent des flèches, qui semblent de diamant et autour desquelles s'enroulent, gracieuses et vaporeuses, des bannières ensoleillées... éclatement de lumière, tourbillon de splendeur... au fond, une roue faite de rayons, et tournant avec une rapidité stupéfiante... puis ces rayons prennent un corps; incarnations de clarté, je vois des femmes qui, les pieds au centre de la roue, tendent en avant leurs bras enguirlandés... des fleurs tombent, fleurs étoilées, pluie de rubis et de saphirs... puis la fleur se fane... rien!... il reste encore sur l'arbuste des feuilles d'un vert étincelant... elles jaunissent. Non... ceci n'est pas l'effet de l'automne! Que se passe-t-il donc?

Encore un verre. À moi, fée adorable! Me voici, répond sa voix. Mais elle est devenue plus pâle, son regard est sinistre maintenant, elle se dresse devant moi, elle me touche, elle lève les mains... des mains? non pas, ce sont des branches. Terreur! tout le corps se fond en une teinte noirâtre... je touche sa robe... non, c'est une écorce! Qu'est ceci? la fée s'est faite arbre...! Oui, voilà bien dans la nuit un arbre immense dont les racines s'accrochent au sol et dont les branches déchirent le ciel... Il fait nuit! la lune blafarde laisse filtrer sa lueur agonisante.

Il y a quelque chose au bout de cette branche... cela pend, cela est noir... c'est un corps humain... Ah! je me souviens! le nègre! le nègre! Oui, j'entends les clameurs du peuple qui, d'en bas, jette des cris de haine et grince des dents... la loi de Lynch! Je me souviens! Pourquoi m'as-tu jeté devant les yeux ce sinistre gibet?...

Quelqu'un est auprès de moi... je ne le vois pas. Mais ce doit être lui. Il me semble que l'arbre du pendu a un visage et me regarde en ricanant... Une de ses branches se fait bras et me montre l'homme qui m'accompagne... pourquoi? Je n'ose le regarder, mais je sens son bras sur le mien; il m'entraîne et en m'entraînant me dit:

--Mais s'il n'était pas mort!... si on l'enterrait vivant?

L'arbre ricane plus fort... des bouches s'ouvrent à toutes ses branches et répètent deux mots:

--Enterré vivant! enterré vivant!

XXX

C'est dans trois mois que seront écoulés les dix ans que je lui ai accordés.

Ainsi, il y a neuf ans et neuf mois que le crime a été commis. Je me regarde et je suis étonné de constater combien peu j'ai changé. Pas une ride, pas un cheveu blanc. C'est que je n'ai pas vécu; je me suis renfermé dans ma haine comme dans une forteresse inattaquable... Seule, ma tête a vieilli: le cerveau a tant travaillé! Quels efforts et quelles recherches! Mais tout cela est oublié, tout cela s'est évanoui. Il me semble que ces dix années ont passé comme une heure, et je me retrouve au lendemain de cette nuit terrible... cette nuit où elle est devenue sa femme.

Ma haine a-t-elle diminué, s'est-elle amortie? Non, oh! non. Je la sens vivace, jeune. Elle n'a pas grandi, elle ne le pouvait pas. En vérité, je suis heureux de me retrouver face à face avec le passé. Je n'ai pas faibli, et l'homme d'aujourd'hui est digne de venger les injures de l'homme d'autrefois.

Quant à lui, je le retrouve après dix années plus fort, plus vigoureux; cette nature s'est épanouie dans la vie; l'activité a aidé à son double développement moral et physique. Il est véritablement beau, sa chevelure noire s'est rayée de quelques lignes d'argent... Il est revenu d'un long voyage, il est devant moi, accoudé sur une table. La lune éclaire en plein son visage; il consulte et classe les notes recueillies; ses traits sont calmes, nets, bien dessinés. Jamais je ne l'ai si bien regardé... Il lève les yeux vers moi, il me sourit, puis il prend la parole et m'explique ses plans, me raconte ses projets.

Ses projets! Va, parle, songe à l'avenir, songe aux années qui vont suivre... Tu ne vois pas, sur ta route heureuse, la pierre à laquelle ton pied trébuchera; tu ne distingues pas la fosse béante dans laquelle tu seras précipité... par moi, à qui tu souris, que tu aimes, par moi, qui te hais!...