Histoires incroyables, Tome II

Chapter 8

Chapter 83,726 wordsPublic domain

«Non, je suis resté à Green-House... Je suis bien informé... c'est aujourd'hui qu'ils se marient... et je veux, seul avec moi-même, causer encore avec mon âme et étudier une à une ces hideuses sensations que je prévois, et dont pas un frissonnement ne doit m'échapper. J'ouvre un grand livre, et la journée et la nuit qui vont s'écouler doivent être inscrites à la page du _débit_. À la page du _crédit_, je ne mets qu'un mot: _Haine!!_ C'était là ce que disait mon âme en un son unique résumant toute la symphonie de l'enfer...

Ce jour commence. Je n'ai pas voulu en perdre une seconde. Car je _sais_ qu'en ces heures je vivrai toute ma vie passée et tout mon avenir. Je me suis levé avant l'aube, seul, dans la grande maison. Je me suis mis à la fenêtre, la nuit va finir. Le ciel a des teintes d'azur sombre, dernier effort des ténèbres contre la lumière inévitable. Les étoiles pâlissent, parce que l'ennemi vient, le soleil qui les absorbe toutes, tyran jaloux, dans son rayonnement...

«À cette heure, que font-ils?... Ils ne sont pas encore unis. Ils forment encore deux personnalités distinctes, physiquement et moralement séparées. L'un ici, l'autre là, éloignés l'un de l'autre au moins de l'épaisseur d'une cloison..., d'un mur peut-être. Grand point. Je ne perdrai pas un atome des sensations que je veux étudier... Je me promène dans le parc, j'ai besoin de cette fraîcheur, car tout à l'heure encore je me suis aperçu que ma tête brûlait. Et je ne le veux pas. Toute surexcitation irait en ce moment contre mon but... je sais que je vais souffrir. _Il faut_ que mon cerveau soit froid, que toutes mes facultés d'examen soient à l'état normal, afin que je puisse suivre les convulsions de mon âme, comme le chirurgien penché sur le corps du patient. C'est un terrible et difficile _dédoublement_ à accomplir... j'y parviendrai...

«_Huit heures_. Ils sont levés, ceci ne fait pas doute. Quoique je ne _voie_ pas, je _sais_. Car il y a quelques minutes, il s'est produit un choc en moi. Ce qui s'explique. Une partie de ma force initiative est dirigée vers lui, l'autre vers elle. Quand ils se sont serré la main, il s'est trouvé que ces deux parties du _moi_ se sont touchées, combinées. Maintenant l'objet de l'étude, quoique double en essence, est simple en pratique... mes dents se sont serrées, le sang a battu mes tempes. Ceci est mauvais. Je ne veux pas que mon corps partage les angoisses de mon âme. Oh! ce ne sera ainsi que pendant les premières heures; peu à peu je me dominerai mieux. Il ne s'agit pas seulement ici de sourire tandis que mon coeur éclate, il faut que mon corps tout entier soit indifférent, neutre. Plus encore, il faut que de mon cerveau je fasse deux parts, l'une conservant intactes, calmes, ses facultés analystes; l'autre, au contraire, livrée à la douleur comme le corps d'un nègre aux dents de la bête féroce. Le cerveau analyste regardera le cerveau torturé. C'est une division de fibres qu'il s'agit d'accomplir...

«Cette lutte est terrible... l'équilibre s'établit difficilement.

«_Midi_... Je me relève, mécontent de moi-même... Tout à l'heure, j'ai senti qu'ils entraient au temple, et je suis tombé à terre comme une masse... Je n'ai pas été maître de mon sang, qui a afflué au cerveau comme si la digue,--ma volonté,--se fût tout à coup rompue. Il faut avoir recours à des moyens humains. De l'eau sur la tête, sur le front, sur tout le corps... Si cet évanouissement avait duré, comprenez-vous que _je ne me serais pas senti souffrir?_... et c'est justement cette sensation que je veux... Cette eau m'a fait du bien. Étudions maintenant... Ah! mon âme, je vois ce qui t'a frappée, je comprends le choc qui s'est répercuté sur mon corps... Quand on monte une côte élevée, l'ascension est lente, on va péniblement, on monte, on monte encore. Puis, tout à coup en un point... point unique... on se trouve sur un plan. L'ascension est finie, la descente va commencer. En ce seul point, on ne montait, ni on ne descendait... Au moment où le pasteur les a unis, j'ai achevé de monter la côte, je me suis trouvé sur ce point mathématique qui sépare les deux déclivités.

«En ce lieu, il y avait pour moi fin du passé, commencement de l'avenir. Je ne suis plus l'homme que j'étais tout à l'heure... L'avouerai-je? Tout à l'heure, il y avait encore en moi je ne sais quelle folle lueur d'espoir... Si cela n'était pas!... Or, cela est. J'étais le torturé qui doute, alors même qu'il voit les instruments grincer devant lui de leurs dents de fer... qu'on applique sur le chevalet... qui doute encore! Mais tout à coup une vis a tourné, il a senti le croc mordre sa chair... il s'est dit, dans une pensée à peine saisissable: C'est fait! Or, le croc m'a mordu.

«Eh bien! les martyrs chrétiens, au milieu des tourments, par une opération d'hypnotisme inconscient, ne sentaient plus la torture, et, regardant leur corps déchiqueté, pensaient au ciel en qui ils croyaient... Moi, je regarde mon âme pantelante sous ce brisement, et je pense... Pas au ciel, je vous jure!

XI

«Ah! que cette journée passe lentement! Il est des minutes où je me sens lâche... je voudrais crier. Eh bien! non, je ne crierai pas, je ne pleurerai pas... Que d'autres enfoncent dans leur poitrine leurs ongles qui s'ensanglantent: moi, je veux être le Spartiate dont le renard dévorait les entrailles... je compte ses griffes qui fouillent dans mes viscères... et je ris! oui, sur mon âme, je ris, heureux de l'_effroyabilité_ de ma souffrance. Tant mieux, par l'enfer! Crispe-toi dans les angoisses, ô mon âme! Chacun de ces plis, sillons creusés par la douleur, restera comme une ligne de plus au livre des souvenirs!... Et quels souvenirs!

«Nage dans cet océan de désespoir. N'oublie rien. Songe à ces serrements de main, songe à ces regards échangés, songe à son _espoir_ à lui, à sa _crainte_ pudique à elle... songe... mais songes-y bien... que dans quelques heures la nuit viendra... tu sais ce que cela signifie, mon âme. Repais-toi de cette attente... prépare-toi... car je ne te ferai pas grâce d'un seul de leurs baisers...

XII

«Elle est venue, enfin, cette nuit attendue. Je suis aussi calme que possible. Tenez, je tiens la plume, et elle ne tremble pas dans ma main... la volonté a triomphé complètement, orgueilleusement. Je regarde presque avec pitié cette âme qui se tord et veut échapper à l'horrible étreinte. Non, non. Viens ici et regarde! La vois-tu, _elle_... comme elle est belle! Reconnais-tu ce regard qui t'a fait comprendre la vie? Et _lui_, comme il est beau aussi! Comme ils sont faits l'un pour l'autre! On vient de les laisser seuls. Elle rougit, lui se tient à l'écart. Il la regarde, et ses yeux semblent deux phares d'amour. Il semble lui demander pardon de la posséder. Et son regard, à elle, répond: Comme je suis heureuse d'être à toi!.. Oh! ne crains pas, mon doux fiancé!... je me suis donnée librement... je t'aime!

«Quelle voix pénétrante! Écoute bien cela, mon âme! Jamais tu n'entendras semblable mélodie! Épèle ces trois mots! Je... t'...aime! Il est venu tomber à ses pieds, et _elle_, mettant ses deux belles mains sur ses cheveux, a doucement relevé son front et l'a baisé... Savoure bien ce baiser, mon âme. As-tu compris ce qu'il signifie?... Mais oui, oui, tu auras beau te débattre... il faudra bien que tu voies tout... tout. Prête l'oreille à ces doux murmures qu'échangent les lèvres qui se joignent, sens la caresse de ces deux souffles qui se confondent... aspire cet amour... Sont-ils assez proches l'un de l'autre? Hein?... Il a détaché son peigne et ses admirables cheveux blonds sont tombés sur ses épaules... et encore elle a souri...

«Là, mon âme, en face de cet amour, commences-tu à savoir ce que c'est que la HAINE!!

«Regarde, regarde encore!...

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«Le matin est venu!

XIII

«Il y a un mois que nous vivons ensemble. Tous les trois. Car je suis un ami, et pour rien au monde, Turnpike ne se serait séparé de moi. Il est devenu plus affectueux encore. Son bonheur s'épand sur moi.

«Chose étrange, mais vraie: je ne suis pas jaloux. Pourquoi et comment?

«Parce qu'_elle_ m'est indifférente... je ne l'aime point, je ne la regrette pas, je ne la hais pas. Cela est bizarre. Quand je la regarde, je la vois toujours aussi belle... mais je ne me souviens plus... Le jour du mariage, tout s'est brisé. Le lien qui s'était formé--que j'avais formé--entre elle et moi s'est rompu. Il me semble qu'elle ne vit pas, qu'elle est morte ce jour-là, et qu'il a épousé un cadavre. _Celle_ à laquelle ma pensée s'était rivée a cessé de vivre ce jour-là... celle-ci n'est plus celle-là.

«Et c'est justement cette morte que j'ai à venger.

«Tenez, elle vient de me serrer la main. Les doigts d'une statue m'auraient fait plus d'effet. Et je souris en la regardant. Artistiquement parlant, elle est vraiment fort jolie. Elle est bonne, spirituelle. Je regarde et j'écoute froidement. Pas une fibre ne tressaille en moi.

«Encore... il vient de l'embrasser devant moi. J'ai trouvé qu'il avait bien fait. Le baiser m'a même semblé froid. Est-ce qu'il saurait que, croyant donner un baiser à une femme vivante, il n'embrasse qu'un cadavre!... Je ne le voudrais pas. Sois heureux, très heureux! aime-la de toutes les forces de ton âme... Le jour de l'expiation sera d'autant plus terrible que ta joie aura été plus longuement profonde.

«Premier point acquis: je ne puis empêcher ce bonheur... Certes, il me serait facile de jouer cette partie ridicule de troubler sa confiance. Que ce serait mesquin! Combien je préfère qu'il _se complaise_ dans sa félicité... Second point! je ne suis pas prêt... Ah! c'est que haine a pour corrélatif vengeance. La vengeance est à la haine ce qu'est la possession à l'amour... c'est l'épanouissement du _moi_ dans la plénitude de la passion assouvie... et je ne sais point encore comment je me vengerai. Non, sur mon âme, je n'en sais absolument rien. Plus encore, je n'y veux point songer. Ce serait trop tôt, en vérité... je risquerais de me laisser entraîner à une exaltation qui serait nuisible... Pas de zèle! comme disait je ne sais quel ministre français, pas de zèle dans ses propres affaires. Se hâter, c'est se tromper... Oh! j'y réfléchirai longuement... je suis encore sous l'empire d'une certaine colère. Mauvaise condition. J'ai besoin d'étudier _la vengeance_, d'en saisir le véritable esprit, l'essence, de bien comprendre ce qu'elle est et ce qu'elle peut être... j'y arriverai. Mais je ne me livrerai à ce travail d'analyse que le jour ou, pensant à _ce qui s'est passé_, je trouverai mon pouls calme et ma tête froide.

«Je n'ai rien oublié. J'écris aujourd'hui seulement ces scènes d'autrefois... et je me repais de ces souvenirs... Dire que je trace ces lignes ayant entre mes mains la plume qu'il tenait, _lui_, quand il m'a laissé sa fortune... que je suis assis dans _son_ fauteuil, à _lui_... que je m'accoude sur _sa_ table... que tout à l'heure je vais me coucher dans _son_ lit... que je mourrai calme et souriant dans des draps à _sa_ marque...

«Songer à tout cela! puis, par un retour subit, me rappeler _ma_ vengeance... Allons! je me sens heureux... sur ma parole.

«Mais reprenons. Que disais-je? Ah!... nous vivions à trois! Cela dura deux ans! J'étais calme... un matin, je m'interrogeai moi-même, j'étais mûr pour l'étude projetée... je me _permettais_ de songer à la vengeance. J'y pensai.

XIV

«Qui m'eût regardé ne m'eût plus reconnu... Il est une précieuse faculté que peu d'hommes possèdent à un degré utile; il s'agit, étant donnée une préoccupation douloureuse qui vous envahit et vous obsède, de vous débarrasser tout à coup, par un effort de volonté, de cette obsession, de secouer cette préoccupation et de dire: «Pour cet instant, _je n'y veux plus songer!_». Aux premiers temps, cette _abstraction_ de soi-même est difficile à opérer. Voici comment je procédai: Alors que la pensée haineuse avait rongé mon coeur durant toute la journée, je me disais, quand la nuit venait: «Je _veux_ écarter cette pensée jusqu'au matin.» Au bout de quelques jours de persistance, j'avais réussi. Le soir venu, cette pensée disparaissait, s'assoupissait, pour s'éveiller de nouveau le lendemain à heure fixe. Lorsque j'eus obtenu ce premier résultat, je provoquai cet oubli pour une, pour deux journées, pour une semaine, pour un mois. Et maître de ma mémoire, comme si j'eusse poussé un ressort ouvrant ou fermant à mon signal une case de mon cerveau, je restai aussi longtemps que je le voulais débarrassé de cette obsession...

«Pourquoi ai-je tenté cela? Sur mon âme, c'était bien calculé! J'avais compris--ceci était facile à prévoir--que la pensée obsédante entrerait peu à peu, tarière invisible, dans tous les recoins de ma nature physique, que corps et coeur, comme le bois rongé par les termites, se cribleraient de blessures imperceptibles, et qu'un jour viendrait où--maladie ou folie--tout l'être tomberait en poussière...

«Malade! faible! incapable! impuissant! Oh! lorsque cette pensée me vint, j'eus un effroyable frissonnement... Si j'allais mourir avant de m'être vengé! Non, cela n'était pas possible, cela ne _devait_ pas être. Je n'avais pas le _droit_ de mourir, c'eût été déserter. Ou bien, si j'étais devenu fou, si les parois de mon cerveau s'étaient effondrées sous la pression du désespoir... alors, qui sait? J'aurais peut-être oublié, c'est-à-dire pardonné... Par l'enfer! cette idée de folie était sinistre...

«Aujourd'hui, je suis tranquille. Il y a une ANNÉE, oui, douze longs mois que je n'ai _pensé_... Pas une fois l'aile du souvenir n'est venue effleurer mon cerveau; pas une fois en _le_ regardant, en _la_ voyant près de lui, je ne me suis rappelé... puissance de l'homme sur l'homme! et quel admirable triomphe!

«Mais aussi, quel résultat! Ce matin, j'ai entr'ouvert doucement--oh! si doucement!--la porte de mes souvenirs... Savez-vous? j'avais presque peur de le trouver mort, ce souvenir qui, depuis toute une année, n'avait pu s'ébattre à l'aise... Oh! non, sur ma vie, il n'est pas mort, je l'ai trouvé accroupi sur lui-même dans une des cases les plus obscures de mon cerveau... Sur un signe il s'est levé... mieux, il a bondi! Il est debout, il se dresse, épouvantable de haine et de résolution... et il semble me demander: «--Est-ce que l'heure est venue?»

«--Peut-être.

«Ces douze mois de repos--voulu--ont fait de moi un autre homme; je suis fort, en vérité, j'ai engraissé! Mon pouls a cette régularité mathématique qui sonne juste au cadran de la santé.

«Ma tête est calme, mon cerveau est froid. Je suis apte à commencer l'oeuvre de vengeance. Sois tranquille, ô souvenir, dès aujourd'hui tu ne me quitteras plus.

«Allons, je me suis convaincu que cette mort doit être _effroyable_. Il s'agit de commencer l'étude. Par quoi? par le sujet d'abord... Il est évident que je dois avant toutes choses savoir s'il est apte à souffrir, et jusqu'à quel degré il peut supporter la souffrance... Bourreau d'un homme, je ne puis commettre cette imprudence de l'étendre sur le chevalet avant de m'être assuré de la puissance de sa force de résistance... Voyez-vous, s'il mourait au premier tour d'écrou? La belle affaire! Et comme, alors, je retournerais contre moi-même cette énergie de tortionnaire qui triple aujourd'hui ma vitalité...

«Quelle parole viens-je de prononcer? Mon énergie de tortionnaire! Mais je ne la connais pas. Nouvelle étude à faire. Oui, il y a en moi le _désir_ du mal, mais il me manque la _notion_ de ce mal et la _certitude_ de ma propre force. Autrement dit, qu'est-ce que le mal, au point de vue de la douleur humaine? Quelle est la ténacité de mes nerfs et de mon cerveau en face de la souffrance d'autrui?

«D'où décomposition nécessaire de la tâche à accomplir.

«Que _peut-il_ souffrir?

«Que _puis-je_ faire souffrir?

«Quelle est la souffrance à appliquer?

«Mais, procédant ainsi par analyse, je ne puis faire fausse route...

XV

«Ah! l'enfer vient à mon aide... Sur mon âme! je ne croyais pas qu'il me fût donné de pouvoir si rapidement procéder à une première expérience. Oh! il souffre, il va souffrir, je vais assister à ses premières palpitations, prêter l'oreille à ces premiers grésillements de son âme sous le fer rouge de la douleur... ELLE se meurt et il l'aime!

XVI

«Comment ai-je su cela? Qui me l'a dit? Personne, et cependant,--alors que seul je réfléchissais, la tête plongée dans mes deux mains, calculant et rêvant,--j'ai tout à coup su qu'_elle_ se mourait, qu'_il_ souffrait... et puis, chose étrange, cette idée de _grésillement_ qui subitement avait surgi dans mon cerveau!...

«Mû par une force dont je ne pourrais, malgré toute ma puissance de concentration, analyser l'essence, je me suis élancé hors de ma chambre... j'ai bondi sur l'escalier... et là, au premier étage, j'ai ouvert la porte!...

«Horrible! Il n'y avait pas un cri, pas un souffle... mais un groupe de désespérés... Elle était étendue à terre; lui, accroupi, les deux bras serrés autour d'elle... Quand il m'entendit: «Vite, me dit-il, une couverture!» Une horrible odeur de chair brûlée et de vêtements roussis me saisit à la gorge... J'obéis cependant, et lui jetai une couverture de laine... Il l'enveloppa et la serra fortement... Je voulus m'approcher: «Laisse-moi faire,» reprit-il d'une voix creuse qui semblait n'avoir plus rien d'humain. Alors, avec une force qui ne m'étonna pas, il souleva ce pauvre corps inanimé et vint le déposer sur le lit... Puis il se redressa, regarda cette femme et tomba foudroyé sur le parquet... Elle était morte, sans doute.

«Scène étrange. C'était le soir, la nuit n'était pas encore complètement venue, combattant cette obscurité grandissant à chaque minute... mais, dans ce foyer, de la houille... un monceau... la flamme jaunâtre léchant des angles noirs et jetant sa lueur fauve sur ce plancher où je voyais un homme renversé... sur le lit, une forme que je ne distinguais pas, mais que je savais être _elle_.

«Je voulus _voir_ cette scène terrible, et, en une minute, j'allumai une lampe... Dans ce court intervalle, je raisonnais et me disais: «Il doit y avoir là _quelque chose_ d'effroyable. Songe à ne pas frissonner!»

XVII

«Approchant la lampe, je regardai le visage de la femme... et je ne frissonnai pas. Était-ce bien un visage? Non, une boursouflure, une tuméfaction sanguinolente... J'arrachai la couverture... et je compris tout. Elle était morte... morte brûlée. Elle était vêtue d'une robe de chambre légère... évidemment, elle était à sa toilette... mais de cette robe, il ne restait que des lambeaux... Le feu avait saisi cela par le bas, l'avait happé, léché, dévoré en une seconde, et en une autre seconde, la fournaise faite masque s'était appliquée sur ce beau visage... devenu chose hideuse. Les yeux disparaissaient sous la turgescence des paupières bouffies en cloques... les deux lèvres, les joues, le front n'étaient qu'ampoules; les ailes du nez s'étaient recroquevillées, sous le baiser de la flamme, et les dents apparaissaient à travers les crènelures de la bouche épatée!...

«Et du bas des vêtements, de cette masse noirâtre de vêtements carbonisés, sortaient deux pieds nus, blancs comme s'ils eussent été taillés dans le plus pur marbre de Carrare, deux pieds d'enfant... qu'on eût baisés... que je baisai, moi, en m'inclinant doucement et souriant à cette suprême jouissance de lui donner, à elle le dernier embrassement qu'elle dût recevoir... car nul ne songerait qu'au visage... et chacun reculerait épouvanté; comme un voleur tremblant d'être surpris, je rejetai la couverture sur ce corps détruit... et je ne frissonnai pas!

«J'appelai un domestique et envoyai chercher un médecin... puis je restai debout auprès de ce lit, regardant toujours ce visage turgide, cette effroyable grimace qui semblait s'être pétrifiée dans une suprême crispation... lui, toujours étendu sans mouvement, frappé, mais non pas _à mort!_ Oh! je m'en étais assuré, son sang courait comme un flot dans ses artères... la vie se révoltait contre la prostration... je _savais_ qu'il allait revivre pour souffrir, d'abord par elle, puis par moi! car j'étais bien décidé, et, l'oeil fixé sur ce cadavre informe, je me demandais ce que pouvait être la torture du feu; et si je ne la lui appliquerais pas. Preuve évidente que je ne faiblissais ni ne voulais faiblir.

«J'eus d'abord l'idée de le rappeler à lui-même, pour qu'il commençât plus tôt à souffrir... mais je renonçai à cette pensée. Une secousse aurait pu--en détendant trop brusquement les ressorts de son organisme--provoquer des larmes. Et les larmes soulagent. Je ne tenais pas tant à ce qu'il souffrît qu'à ce qu'il me montrât _de quelle manière_ se comportait--et se comporterait, par conséquent--chez lui la faculté souffrante. Il était de mon intérêt de suivre les phases de la crise, en la laissant se développer naturellement...

«Tout à coup, il fit un mouvement. Un de ses bras se détendit et battit le vide, puis retomba sur le bord du lit... Or, un bras de la morte pendait le long de ce lit, et justement--hasard que j'observai--sa main à lui, froide et sèche, saisit la main sanglante de la femme... Ses doigts à elle avaient été rongés par la flamme, et des lambeaux de chair se détachaient de l'os... Il sentit cela, et une commotion convulsive l'agita des pieds à la tête... un souvenir intuitif l'avait envahi. Il ouvrit les yeux, regarda cette main d'un air hébété, puis il se dressa sur ses pieds, comme si ses reins eussent été d'acier, et se jeta sur le corps... je levai la lampe. Au moment où son visage, à lui, s'approcha de son visage, à elle, son cou se rejeta en arrière... il eut horreur! il jeta un cri, un râle... se recula, bondit à travers la chambre, se jeta contre les murs, frappa les meubles... cette nature forte était en proie à l'épilepsie de la douleur. Il écumait, meurtrissait ses poings aux sculptures de chênes, brisait les chaises, tout cela inconsciemment, hystériquement... il se trouva en face de moi et me regarda en face. Déchiffra-t-il un instant--un seul--l'hiéroglyphe de ma pensée? Sans doute, car il leva le poing comme pour m'écraser... J'avais failli me trahir! je n'étais pas encore arrivé à étouffer absolument la vérité sous un masque d'emprunt... ou plutôt à rattacher assez rapidement les cordons de ce masque dénoué par la main de l'imprévu...... mais je criai: «Mon ami! mon ami!...» Il reconnut ma voix... et se jeta dans mes bras en sanglotant!...

«Moi, sans avoir l'air d'y prendre garde, je me dérangeai doucement, de telle sorte que son regard se trouvât dans l'axe du visage effroyable; puis, doucement encore, je lui relevai le front... il vit encore cette chose; je sentis tout son corps se tordre sous cette impression dont rien ne pouvait rendre l'horreur.

«Le médecin entra... Turnpike se calma tout à coup et regarda le praticien, qui marcha vers le lit, puis s'écria:

«--Mais cette femme est morte! il n'y a rien à faire!

«--Rien! répéta machinalement Turnpike.

«--Comment cela est-il arrivé? demanda le médecin.

«Je pris la parole, racontai ce que j'avais vu, et expliquai ce que je supposais.