Histoires incroyables, Tome II

Chapter 7

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«Ces intrus,--intrus est le mot,--savent-ils la nouvelle?... Non, évidemment. Si on pouvait la leur cacher! Ah! ce serait une victoire... Mais, bast! les solicitors vont prendre l'affaire en main, et ils chercheront et ils trouveront... Il est donc inutile d'y songer, à moins que... dame! on ne sait pas, nous sommes tous mortels... Depuis combien de temps les avez-vous vus, compère?... Si peu de temps que cela! Ah! c'est fâcheux... Du moins, il y aurait eu quelque intérêt à prendre des informations. Voyez! il ne peut y avoir de satisfaction complète... et puis miss Stroke avait une si mauvaise santé... Vous verrez qu'elle mourra dans quelques mois... Et ce seront de nouveaux embarras, des dérangements... elle aurait bien mieux fait... Enfin, encore des ennuis en perspective.

III

«Mais d'autre part, s'ils ne savent pas le fait, ils ne vont pas se déranger, ils ne se hâteront pas... et qui portera la peine de leur lenteur? Nous encore. Examinez cela! voilà des gens qui ne songent à rien, qui ne lisent seulement pas les journaux, et grâce à leur incurie, à leur inintelligence, à leur bêtise, nous serons obligés d'attendre... leur bon plaisir. On ne va pas s'établir si loin que cela, quand on est cohéritier d'un homme qui peut... qui doit mourir, en vous laissant six cent mille dollars. On s'occupe de ses affaires, _by God!_ On n'est pas là, stupidement, à attendre que les grogs au rhum vous arrivent tout sucrés!

«Enfin, ils sont comme cela. Nous ne les changerons pas. Il n'y a qu'une chose à faire, compère! Eh oui! il faut les avertir, et le plus vite possible. Nous porterons le timbre-poste en dépense... Écrire! et si les lettres se perdaient, si seulement elles éprouvaient du retard. Décidément le mieux est d'aller les chercher... Peuh! un voyage de quelques jours! ce n'est pas une affaire! Puis, ainsi, ils n'hésiteront pas... nous leur montrerons le journal, ils monteront immédiatement en chemin de fer... nous les ramènerons de gré ou de force. Ils n'ont aucun droit de résister. Ils nous appartiennent... ils font partie de nous-mêmes. Convenu, compère, rentrez chez vous, prenez un gros paletot, et partons.»

Une heure après, Georgy Simpson et Julius Tiresome se rencontrent à la gare du Midland Railway. Et chacun jette sur son compagnon de voyage un regard rapide... Pourquoi regrette-t-il de le voir si bien enveloppé?

IV

À chaque pas, l'homme trébuche dans l'imprévu. Voyez la face de Georgy Simpson? Ses yeux se sont démesurément ouverts... Évidemment, il y a quelque chose. Voilà qu'il pousse du coude Julius Tiresome... et ce ne sont plus deux yeux... mais bien quatre, qui dardent sur un même point leurs regards atterrés. Suivons le rayon lumineux qui s'élance de ces quatre prunelles et converge en un même centre... Au bout de ce regard, une porte... sur cette porte, deux mots: _Way out_, c'est-à-dire: sortie, arrivée.

La porte fait cadre; dans ce cadre, trois êtres humains.

Trois noms prononcés par nos deux regardeurs:

--Smithlake! miss Stroke! Steney!

Puis fusion de ces cinq personnages en un seul groupe. Deux disent: «--Nous aillions vous chercher!» Et les trois autres répondent: «--Nous venions vous avertir!»

--Vous savez donc?

--Parbleu! pourquoi pas? Est-ce que vous avez la science infuse!

Qu'ils se disputent ou non, peu nous importe. En vérité, ces héritiers semblent d'assez bonne composition. Ils rentrent en ville, et trouvent au domicile de Simpson une lettre ainsi conçue:

«Les héritiers de sir Arthur Simpson, du Kentucky, décédé le..., sont invités à se présenter lundi prochain, en l'office de Thomas Eater, solicitor, à dix heures du matin, pour assister à l'ouverture du testament olographe laissé par le défunt.

«_Signé_: Thomas EATER, _solicitor_.»

V

Ils n'ont eu garde--comme bien on peut le penser--de manquer au rendez-vous assigné par l'homme de loi. Est-il rien de plus intéressant que l'ouverture d'un testament pour des héritiers? Pour le testament, l'amant--s'il était héritier--déserterait le premier rendez-vous accordé par la maîtresse.

Le commis a désigné du doigt les pièces.

Mais il est bien volumineux, ce testament! Voyez donc: c'est une sorte de livre, les feuilles s'ajoutent aux feuilles. Diable de bavard! il était si simple d'écrire trois lignes: «--Je lègue, etc.,» avec l'indication des biens, «à mes héritiers ci-dessous dénommés»--et puis une liste des parents. Si quelques lignes de plus étaient nécessaires, c'eût été pour des dispositions particulières, l'indication d'une faveur faite à l'un des héritiers. Mon Dieu! on en serait encore passé par là.

Mais il y a au moins cent pages. Cent pages pour cinq héritiers, et trois malheureux millions de dollars. Prodigalité! Et il va nous falloir entendre tout cela! Des phrases! des phrases! comme dit le poète. Après tout, c'est l'affaire de deux heures, peut-être trois. Mais encore, c'est du temps perdu. Et ils ont à faire, ces héritiers. Un héritier n'est donc plus un homme! Il ne s'appartient donc plus! Il est donc devenu la propriété, la chose du mort, que celui-ci puisse ainsi disposer de son temps, d'une portion de son existence...! Vraiment, ces morts ont d'incroyables façons d'agir.

Chut! le moment est solennel. Le solicitor, assisté d'un de ses confrères, est entré dans son office. Il a salué en rond les héritiers qui se sont inclinés jusqu'à terre, devant le représentant,--non du testateur,--mais du testament.

Il a un singulier visage, Master Thomas Eater: il est pâle, alors que ses confrères sont d'ordinaire gras et roses. Ses yeux sont caves et cerclés de noir, comme le bout d'une lorgnette. Sa lèvre a des plis incompréhensibles. Ce n'est pas le sillon du rire, non plus que le rictus de la souffrance. Cet homme est funèbre...

Évidemment, il n'a pas lu le testament: il ne l'a pas pu, puisqu'il était cacheté. Et cependant les héritiers interrogent ce visage, comme si une impression fugitive pouvait être surprise. Mais voilà qu'il s'est assis...

Il est dix heures du matin; c'est un jour sombre, que d'épais rideaux rendent plus obscur encore. Comment pourra-t-il lire? En vérité, il semble qu'il lui manque la clarté nécessaire... et cependant il ne paraît point s'en préoccuper. Il prend le manuscrit, déchire l'enveloppe, le pli de sa lèvre se dessine plus profond et plus inexplicable... Ses yeux se portent sur la première page... Il commence.

VI

Il lit:

«_Ceci est la dernière volonté de M. Arthur Simpson, du Kentucky_.

«Dernière volonté. En réalité, le mot est comique, et j'ai presque ri en l'écrivant. Volonté! mais je ne _veux_ rien, ou, du moins, je ne veux plus rien... En trente années, j'ai épuisé tout ce qui était en moi de force _volitive_... et j'ai _voulu_... oh! n'en doutez pas! plus et plus âprement que jamais homme n'a _voulu_ en ce monde...

«Dernière volonté! non, une simple narration, un récit... dirai-je une _confession_? Oh! ce mot serait encore plus burlesque que le précédent... Confession, contrition, repentir... repentir! vilaine et petite chose!... amoindrissement du _moi_, comme si _aujourd'hui_ je ne ferais pas encore ce que j'ai fait autrefois!... Ah! en vérité! à cette pensée, je me sens plein de je ne sais quel satanique orgueil. Me repentir! Allons donc! J'ai agi parce qu'il m'a _plu_ d'agir, parce que toutes les forces de mon être convergeaient vers un but, et cette action, je l'ai accomplie lentement--avec préméditation, comme disent les juristes--cette action, je l'ai étudiée avant de la commettre, je l'ai recherchée comme un alchimiste cherchait l'or dans ses creusets... Puis, une fois découverte, fixée, résolue, je l'ai préparée avec amour, avec passion, avec rage... rage froide et calculée... et, enfin... enfin, je l'ai exécutée... mais là, alors que tout était fini, alors que j'avais réussi--pleinement réussi, je vous jure,--est-ce que tout s'est borné là pour moi? Non, il y a eu répercussion de joie en tout mon être, en toute ma vie, et aujourd'hui encore, alors que je suis assez maître de moi pour comprendre que la mort va venir, je sens une jouissance indicible à tracer ces lignes, à me baigner de nouveau dans les ondes funèbres du souvenir, à entendre--résonnant dans mon cerveau--des cris et des râles qui sont mon oeuvre... et c'est au milieu de ces éclats bruyants pour moi seul que viendrait lourdement tomber le mot: _repentir!_

Mot nul, épais, ridicule... tu sonnes faux et froid. Repentir! Qu'est-ce que cela? Que viens-tu faire ici, alors que toute ma vie est l'expression de ce qui est absolument contraire au repentir... de la dégustation de l'acte accompli? Cet acte criminel--, selon vous, justicier,--selon moi, c'est ma vie, c'est mon bien,--c'est l'épanouissement de mon être, je n'ai vécu que pour lui. Je meurs avec lui, le conservant dans son intégrité, le berçant dans ma conscience comme fait une mère de son enfant aimé... Me repentir, ce serait le renier. Et la mère ne renie jamais son enfant...

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... Je l'aimais bien, Turnpike. Nous avions été élevés ensemble. Ces souvenirs de joies augmentent ma satisfaction actuelle... Nul de vous ne l'a aussi bien connu que moi... et je ne puis en dire de mal! Oh! pas un reproche à lui adresser... Il avait toutes les qualités, toutes les délicatesses. Je me rappelle encore... nous avions vingt ans tous deux, il était grand, brun, son oeil était ouvert, bien fendu, ruisselant de franchise et de probité courageuse... non pas un joli garçon, mieux que cela, une beauté forte et mâle. Il bondissait comme le cheval en liberté... Dans nos chasses, il franchissait les précipices, ne reculait devant aucun obstacle, et, après quelque difficulté vaincue, il m'adressait un sourire... franc et large sourire, à dents blanches et à lèvres rouges.

«Il brisait entre ses mains la branche la plus grosse, et avec cette force, doux comme un faon... timide même. En vérité, il n'osait pas regarder une femme, et c'est lui qui rougissait le premier. Savant, il travaillait, toujours, toujours. Il avait l'esprit ouvert à ces sortes d'études, et il poursuivait aussi vigoureusement le problème que l'auroch dans la plaine. Tous deux, il les atteignait, les saisissait, les domptait.

«Tout le monde s'intéressait à lui, et il le méritait... de cent façons. Jamais d'orgueil; devant le plus ignorant il inclinait sa science. Au plus faible appartenait sa force, au plus pauvre il eût sacrifié sa richesse...

«Comment m'aimait-il? Pourquoi m'aimait-il? Pour cela même: j'étais le plus faible, j'étais le plus ignorant, j'étais le plus pauvre. Je n'avais rien fait pour mériter son amitié; loin de là! Un jour, j'avais failli être entraîné dans l'engrenage d'une machine en mouvement. Il s'était élancé, généreux, au risque de se faire briser... et il m'avait sauvé... Je lui devais tout; donc il m'aimait.

«Moi, il m'étonnait. C'est cet étonnement que je traduis par le mot affection; moi, petit, je m'étonnais de cette taille supérieure; faible, de cette énergie dominatrice; paresseux, de cette obstination au travail... L'homme se sent écrasé par les amoncellements sauvages de la nature... L'aime-t-il? J'aimais Turnpike comme le voyageur aime le gouffre... Lorsque je regardais _en cet homme_, je me sentais pris de vertige... Effet d'éloignement. Et je me disais: Je l'aime!

«Du reste, il prenait soin de me dissimuler à moi-même mes imperfections... Un père n'eût pas été plus indulgent, plus attentif...

«Vrai! tant il était habile dans sa bonté, j'en étais arrivé à ce point de ne me plus croire laid, quoique j'eusse une petite face pâle et terreuse, à ne me plus croire chétif, quoique dix livres me fatiguassent... Je ne voulais point travailler; avec lui, j'apprenais sans travail... c'est par lui qu'insensiblement je devins énergique et tenace... ce qui était patience chez lui fut entêtement chez moi... J'étais un reflet--non, plutôt une _déviation_ de cet homme.

«Je me repais de ces souvenirs... je suis heureux de dire qu'il était beau, bon, parfait... et quand je me répète à moi-même ces mots: «Je l'aimais!» cet écho réveille en moi des jouissances inassouvies... Car ces mots, ces _vocables_ qui sont le _bien_ se heurtent à d'autres pensées, énormes, sinistres, hideuses, qui sont en moi, aussi profondément enracinées que l'arbre le plus vieux de la plus antique forêt, pensées qui sont le _mal_.

«Je l'ai aimé! Disant cela, il me semble que je l'ai d'autant mieux haï!... Haï! oh! quel mot froid et terne! Si je pouvais entasser toutes les exaspérations, toutes les rages, toutes les fureurs, toutes les tortures rêvées, toutes les infamies projetées par moi contre lui, jeter en un creuset cette sueur de haine qui pendant trente années est tombée goutte à goutte de mon cerveau, et de tous ces ingrédients produire un composé qui fût un mot, quintessence de ces rages et de ces fureurs... oh! alors, comme le mot haine paraîtrait nul!

«Sait-on seulement ce que c'est que _haïr_ un homme! Vouloir non pas seulement qu'il souffre et sanglote, mais vouloir être là, compter une à une les pulsations du torturé!... Le bourreau qui brisait les membres du questionné eût été bien heureux, s'il l'eût haï, et encore il obéissait à quelqu'un, à des juges qui pouvaient crier: Assez!

Cesser! quand je tiens, quand je puis _moduler_ ses souffrances, les décupler pour les annihiler ensuite, les faire petites d'abord, si petites qu'il les perçoive à peine, puis, sur cet horrible clavier, hausser insensiblement le son par quart de ton, par dixième de vibration, si bien qu'il puisse parvenir à une puissance, à peine rêvée dans les sphères infernales!

J'ai su _haïr!_ Attendez!

VII

La haine--je n'ai pas encore tout dit--doit, pour être réelle, ne pas procéder de la colère... Frapper dans un accès de fureur c'est, ou ne pas haïr, ou se retirer bénévolement la jouissance de la longue sensation de cette haine satisfaite... Oh! la première fois que je me dis: Je hais cet homme! j'_écoutai_ ce mot comme pour en bien saisir toute la signification. Je me le répétai lentement. D'abord, il ne résonna dans mon cerveau que comme une expression banale, antithèse du mot _amour_. Il impliquait alors un _simple_ désir de vengeance. J'entends par _simple_ le désir d'une vengeance brusque, élémentaire... quoi? un empoisonnement, un coup de couteau bien dirigé, fouillant en un élan jusqu'aux sources de la vie... Mais dès lors, je me dis: «Ce ne peut être là ce que je veux. Je sens que cette satisfaction serait incomplète.» Alors, raisonnant par assimilation, j'étudiai le mot _amour_... et la multiplicité des jouissances contenues dans l'assouvissement d'un désir--passé à l'état de besoin inéluctable,--m'apparut dans toute sa netteté.

«Toutes les passions sont adéquates l'une à l'autre, me disais-je, toutes peuvent, procédant d'une même cause, atteindre au même paroxysme... Celui qui veut jouir de la satisfaction passionnelle dans toute son étendue doit, avant tout, étudier l'organe qui est en quelque sorte le _moyen_ de cette satisfaction, et le développer autant que la nature humaine le peut supporter.

«L'amant banal obtient sa maîtresse, en frappant dès l'abord les plus grands coups: il se laisse entraîner par l'attraction qui l'attire, et lorsqu'il arrive à son but, il ne possède pas l'objet de son désir: il est possédé par lui. D'où jouissance incomplète...Celui-là est _artiste_ qui sait, étudiant les nuances de sa propre passion, la retenant habilement, la comprimant, lui ouvrant une issue au moment choisi, profiter d'une concentration de forces obtenue artificiellement...

«Et je voulus, prenant une à une mes facultés comme un ouvrier prend ses outils, étudier quel parti j'en pouvais tirer au point de vue de ma passion haineuse... Il ne fallait perdre aucun des moyens de l'assouvir, et au contraire _affiler_ chacune de ces facultés, afin de la rendre plus aiguë, et au moment décisif, moment choisi par moi, achever l'oeuvre dans son perfectionnement. Autrefois on demandait à l'ouvrier un chef-d'oeuvre: il y rêvait d'abord, puis il faisait des économies pour acheter des outils du plus fin acier, et encore, les ayant achetés, il les _revoyait_, les étudiait, les essayait, les pesait dans sa main pour que ses doigts s'y habituassent, afin que nul ne pût glisser plus vite que sa volonté... et lorsque tout était préparé, lorsqu'aucun détail n'était négligé, il se mettait au travail... et le chef-d'oeuvre était fait.

«J'ai voulu faire, moi, mon chef-d'oeuvre de haine.

«L'ouvrier doit encore choisir la matière sur laquelle va s'exercer son habileté, la préparer, étudier si toutes les parties sont également aptes à recevoir le coup de ciseau...

«Moi, j'ai pétri cette matière pendant dix ans avant d'y enfoncer mon scalpel. Elle était apte à souffrir.

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«Pourquoi l'ai-je haï? Il faut que je me souvienne; il faut que je retrouve, brûlante, l'étincelle qui alluma l'incendie dévorant... Sur mon âme, j'hésite à tout dire. Car ceux qui m'écoutent diront: «Quoi? ce n'était que cela!» Et lorsque je compterai une à une les tortures qui ont été ma vengeance, ils trouveront cela plus grand que ceci.

«Eh! que m'importe? après tout! Je suis _moi_, dans toute la plénitude de ma vitalité, et je sens encore aujourd'hui une main de fer qui me déchire la poitrine... Oh! cette nuit! cette nuit!

«Allons! ai-je donc encore un coeur! Si tu existes en moi, viscère lâche et pleurard, tais-toi, et laisse-moi parler. Et pour quelques contractions que réveille encore le souvenir de _son_ crime, je te promets les âcres épanouissements du souvenir vengeur.

«Est-ce qu'il n'y a pas balance entre le mal qu'il t'a fait et le _mal_ que je lui ai fait? Sois franc, mon coeur; s'il y a défaut d'équilibre, n'est-il pas tout à mon avantage?

«Nous vivions à Green-House, tous deux: lui, bon; moi dans l'attente, ne connaissant pas encore ma destinée, frappant en vain mon cerveau pour en faire jaillir la pensée maîtresse... _Elle_ vint!

«Elle! Elle! Il faut que je parle d'elle, il faut que je la nomme... Clary! belle, oui, belle, oh! plus qu'il n'est permis à une créature humaine, bonne, adorable, que sais-je? Est-ce que je trouve des mots, stupides adjectifs, eunuques baveux devant la reine du sérail? Puis, avez-vous besoin de savoir quelle elle était? Vous auriez l'audace, plats valets, de _créer_ cette reine dans votre imagination d'idiots... La créer! vous! mais la mouler dans votre cerveau, ce serait la profaner! Il ne faut pas, je ne veux pas que votre pensée même la touche... Ce contact--immatériel--la souillerait. Je vous ai dit son nom... j'aurais dû le taire. Qui sait s'il ne vous a pas rappelé quelque ridicule beauté qu'hier encore vous avez honorée de vos regards!

VIII

«--Je te présente ma fiancée, dit Turnpike en souriant.

«Mieux eût valu pour lui que sa bouche eût été à jamais cousue avec des cordes de fer... il avait bien prononcé le mot: fiancée! Et une idée jaillit aussitôt de mon cerveau, de ma conscience, de mon être tout entier:

«--Et moi?

«Comprenez-vous ce que cela signifiait? Elle est là, elle... et un autre ose dire qu'elle est sa fiancée, c'est-à-dire qu'elle sera à lui. Et moi? que suis-je? que serai-je? que sera-t-il fait de moi? ne suis-je donc rien? n'ai-je donc droit à rien? Écroulement...

«Quand je l'avais vue, instantanément il s'était élevé en moi comme un édifice d'avenir, et ce mot: _fiancée_, était le marteau qui brisait cet avenir. Je ne répondis pas, je levai les yeux vers elle... Elle souriait aussi. Elle n'avait pas bondi sous l'injure... car c'était une injure de la dire _sienne_ quand je l'avais, dans ma conscience, déclarée _à moi_... Elle souriait, comprenez-vous cela? Donc c'était vrai, quoique incroyable. Elle acceptait, elle consentait, elle était complice de ce vol qui m'était fait, complice de cet assassinat accompli sur moi...

IX

«Je souris... et, rentrant dans ma chambre, j'écoutai ce bouillonnement qui murmurait en moi... Rien de plus étrange, en vérité, que d'écouter son âme... Tenez, j'ai noté tous les bruits, toutes les pulsations...

«Il y eut d'abord un silence mat, froid, sombre... quelque chose de comparable à l'extinction subite des lumières dans une salle de théâtre... passage rapide de l'éblouissement à la nuit, du _tout_ au _rien_... puis ce fut comme un bruissement, réveil partiel de la vie et du mouvement... mon âme avait reçu le coup en plein, elle avait chancelé, puis était tombée étourdie. Maintenant voilà qu'elle se réveillait, mais avec ces sensations chaudes et étouffantes, éprouvées par l'apoplectique, que le médecin vient de saigner. Elle s'agitait dans le rêve engourdissant, sans conscience d'elle-même, du lieu, du temps, de la cause, du fait... et en même temps vint un tintement bruyant, heurtement de toutes les facultés de mémoire ou de raisonnement, tentant de se redresser en même temps... Pour moi qui observais, il me semblait que mon âme eût un corps, et fût composée de parties comme la matière; il me semblait avoir sous les yeux un cadavre se ranimant par degrés, les yeux injectés, les tempes violacées... Ce cadavre dans lequel la vie s'infusait à nouveau, c'était mon âme; elle ouvrit les yeux. C'est étrange, ce que je dis là, mais c'est bien réellement ce que je vis en me regardant moi-même... Cette âme-corps se haussa sur le coude et se prit à rêver... elle cherchait, quoi? Ce que cherche l'homme qu'un coup de massue a renversé.

«Elle tentait, par un effort de préhension, de saisir le réel nageant dans le vague, ce point sur lequel son attention était toujours fixée, mais qui disparaissait et reparaissait sans cesse, ballotté par des flots intangibles.

«Tout à coup, il y eut comme un écartement de voiles, violent, subit, sans transition. Les idées éclatèrent autour de mon âme comme une lumière trop vive, se pressant, rayons de feu se confondant et s'annihilant par leur splendeur non équilibrée... mais c'était le dernier effort... Le _réel_ apparut enfin, sous sa double forme, nette, admirablement modelée: _Elle, Lui_.

«Antithétiques l'un à l'autre. _Elle_, éveillant toutes les forces de la vie; _Lui_, m'écrasant tout entier, comme un insecte sous le pied trop large du géant... _Elle_ et _Lui_ avaient d'autres noms que ceux-là, ces deux expressions avaient leurs expressions corrélatives... j'en devinais une, celle qui correspondait à _elle_... C'était ce mot que mon âme prononçait en s'ouvrant tout entière comme une bouche empourprée... Amour! amour! amour! Oh! qui pourra jamais dire ce mot comme le dit une âme qui souffre?... C'est un son plein, unique et cependant modulé... ce n'est pas une mélodie à sons successifs, c'est l'épanouissement synthétique d'une harmonie contenant tout ce qui est, tout ce qui peut être harmonique... c'est un faisceau de sons, formant bouquet... Amour!!

«Puis, en le regardant, lui, cette âme se rétrécissait, se recroquevillait sur elle-même... les lèvres se serraient comme les deux branches d'un étau, laissant dans le pli une ligne mathématique, impossible à décrire ni à tracer; et de ce _serrement_, de cette issue _inexistante_ s'échappait une sorte de sifflement que j'écoutais! Oh! comme je cherchais à le percevoir, à saisir sa signification. Je ne compris pas tout d'abord, je crus que c'était le mot: Colère! le mot: Vengeance! Erreur, là aussi. C'était, en un son unique, le résumé de toute une harmonie infernale...

X

«Ils sont partis! Car ce n'est pas à Green-House qu'ils se marieront... Moi, j'ai refusé de les suivre. J'ai prétexté une indisposition... pas de banalités! Je serais allé au temple, je les aurais accompagnés jusqu'au seuil de la chambre nuptiale... tout cela m'aurait préoccupé, détourné de mon but... Car j'ai un but aujourd'hui, je le connais... et nul que moi ne le connaîtra, _tant que je vivrai_, excepté _lui_, mais alors _vivra-t-il?_