Chapter 4
Étranges effets, en vérité, que ceux de ces perceptions anormales, auxquelles manque essentiellement la netteté.
La pensée elle-même semble un écheveau inextricable dont, instinctivement, vous cherchez incessamment le bout. Tout cela se mêle. C'est une toile d'araignée, dans laquelle l'idée a les pattes saisies, qu'elle veut secouer et où elle s'embourbe... et cet autre bruit de cymbales étouffées, pareil à celui que produit un coquillage de mer appliqué hermétiquement sur l'oreille!
La fièvre travaille le cerveau, et construit, avec des matériaux arrachés à quelque kaléidoscope inconnu, des arabesques étranges... puis c'est un drame qui se joue entre les parois du crâne, les personnages ont des proportions colossales et vous craignez qu'ils ne se brisent la tête au plafond, qui est votre crâne. Ou bien, ils se rabougrissent si petits, si petits, que vous avez peur qu'ils ne se glissent dans les labyrinthes de vos nerfs et de vos muscles. Parfois ils parlent si bas, que vous êtes obligé de concentrer toute votre attention pour saisir leurs paroles: d'autres fois, leur voix est puissante et a des éclats de trompette...
Pendant que le marteau de liège frappe toujours sur son enclume de soie, que les cercles tournent devant vos yeux avec une rapidité vertigineuse, que les cymbales étouffées semblent broyer une impalpable poudre d'acier sonore.
Un matin--il y avait bien longtemps que j'avais perdu la notion du temps--j'entendis des pas auprès de mon lit. Oui, c'étaient bien des pas. J'avais souvent perçu ce bruit, mais jusque-là il m'avait semblé que c'était le choc d'un moulin dans l'eau. Cette fois je sus que c'étaient des pas.
J'ouvris les yeux et je vis une figure devant moi, placide et souriante. Je reconnus le docteur Gresham.
--Eh bien! me demanda-t-il, comment vous trouvez-vous?
--Je me retrouve, lui dis-je.
En effet, il me parut que j'opérais ma rentrée dans un monde quitté depuis longtemps, et que je reprenais la _perception_ d'un _moi_ que j'avais oublié. J'appris alors que pendant tout un long mois j'avais été entre la vie et la mort. Cette expression me paraît juste. Oui, j'étais réellement à égale distance de ces deux états, qui sont l'un et l'autre une plénitude. Je ne vivais pas, car je ne savais pas. Je n'étais pas mort, puisque je n'avais pas le repos. C'est bien cela. Entre les deux. La vie me jetait des échos dans le demi-silence au delà duquel m'entraînait la mort.
Foin de la force humaine! Un méchant éclat de bois suffit à détraquer l'organisme, et de cette pensée dont nous sommes si fiers, un pauvre petit choc a si vite raison!
Je ne mourus pas.
Mais pourquoi avait-on appelé auprès de moi le docteur Gresham? Ce fut la première idée qui traversa mon esprit. Ce n'est pas un médecin ordinaire que le docteur Gresham. Voyons! rappelons-nous donc quelle est sa spécialité? Cet effort me fatigue, mais peu importe! il faut que je me souvienne.
Et pendant l'abattement qui succède à ce premier effort de la vitalité renaissante, je _rumine_ cette question! Qu'est-ce que le docteur Gresham?
Ah! voilà, je me souviens! malédiction! Est-ce que?... moi, allons donc, ce n'est pas possible. Je suis trop maître de ma pensée pour qu'elle ait pu m'échapper à ce point...
Et pourtant, c'est bien vrai. Oui, oui, je ne me trompe pas. Mes souvenirs se réveillent avec l'exactitude la plus saine.
Le docteur Gresham est le MÉDECIN DES FOUS!
XX
C'est qu'en vérité, ils me croient fou. Il n'y a pas à s'y méprendre. La chose est grotesque, sur mon âme!
Ah! ah! voyez donc ce bon visage de ma garde-malade qui ne s'approche de mon lit qu'avec hésitation, comme si elle avait peur d'être mordue. Et cet excellent docteur! Comme il a bien ce sourire railleur, qui peint la supériorité de l'homme _raisonnable_ sur le fou. Non, sérieusement, ils m'amusent. Ils font tout ce qui est en leur pouvoir pour ne pas _m'irriter_. Non seulement, ils me croient fou, mais dangereux. Qui sait? Pourquoi pas hydrophobe?
Mais _pourquoi_ me croient-ils fou? Je n'en sais réellement rien. J'y songe. Peut-être suis-je vraiment fou _pour eux_. Pour les intelligences qui se sont arrêtées à la moyenne du développement, ceux-là sont fous dont les sens ont atteint une _hyperacuité_ qui les étonne. Je suis au-dessus du niveau commun: donc pour eux je suis fou.
Qu'est-ce que la folie, en effet? Sinon la _perception_ de l'inconnu, la _pénétration_ dans un monde dont les cerveaux obtus n'ont pas la compréhension. Le fer rouge paraît fou au fer noir. Et cependant, il n'est rouge que parce qu'il s'est assimilé des atomes de calorique dont le fer noir est dénué. Mes organes cérébraux sont _ultra-échauffés_, et leur rayonnement étonne, effraie les cerveaux froids. La folie est encore la _spécialisation_. Tandis que l'organe de l'homme _sensé_ (à ce qu'ils prétendent) dispense ses forces actives sur cent points qu'il touche à peine, le cerveau du _fou_ (cette appellation est burlesque) sait concentrer toute sa vitalité sur un centre unique. Ce qu'ils nomment _monomanie_ n'est que la _spécialisation_ des facultés pensantes en une étude particulière. C'est un développement _extra-humain_ de la puissance analytique. Pourquoi les _analystes_ traitent-ils de fous les _synthétistes?_
Et cet homme, non seulement prétend que je suis fou, mais encore il a l'audace ridicule (ridicule, car j'en ris, sur mon âme!) de vouloir me guérir. Qu'entend-il par ce mot, me guérir, sinon m'amoindrir? sinon éteindre en moi cette _superfaculté_ qui est à la fois ma vie et mon orgueil.
Les détromperai-je? Leur prouverai-je que je suis plus sain d'esprit qu'ils ne le sont eux-mêmes? Non seulement plus sain, mais encore doué d'une santé absolue, tendant à la perfection même par le développement de l'organe. Cela dépend. Si fou que je sois, je n'ai pas perdu la mémoire; et je me souviens que les protestations ne font le plus souvent que les rendre plus entêtés dans leurs idées. Et puis à quel degré me croient-ils arrivé? Suis-je dans la période croissante ou au contraire en voie de guérison?
J'attendrai, et je rirai à mon aise, _en dedans_, de l'ignorance de la science. Et quand, de son air docte, le médecin aura déclaré que je suis guéri, j'éclaterai de rire, et je lui crierai:
--Imbécile, qui ne sait pas que le _delirium tremens_ n'est qu'une combustion.
XXI
Non, je ne dirai rien. Oh! j'y suis bien décidé maintenant. Il était temps que j'apprisse cela. Car la vérité m'oppressait. J'étais tenté de crier «Je ne suis pas fou!» Mais aujourd'hui je veux, je veux, entendez-vous, qu'on me croie fou. Je veux qu'on me transporte au _Lunatic Asylum_... car, tout à l'heure, pendant qu'il causait, tandis qu'il croyait que le _fou_ ne pouvait l'entendre, il a dit... oh! j'ai bien _entendu_, plutôt ne pas entendre, dans ma tombe, la trompette au jour du jugement--il a dit que Golding avait été sauvé, _seul_, et qu'il était fou...
XXII
J'ai manoeuvré; et, de fait, ce n'a pas été très difficile. Je n'ai eu qu'à me montrer tel que je suis réellement; ils se sont persuadés de plus en plus que j'étais fou. J'ai tremblé un instant qu'on ne voulût, en ma qualité d'homme riche, me soigner chez moi. Par bonheur, l'avarice du docteur Gresham a été plus forte que les remontrances de mes amis. L'honnête homme préfère m'avoir sous sa main, pour mieux m'exploiter. En vérité, je ne puis lui en faire un crime; car pour quelques centaines de dollars de plus que je dépenserai, j'aurai du moins obtenu ce que je désire depuis si longtemps.
Enfin, je ne suis plus si faible, et je puis être transporté. Oh! quelles précautions sont prises! On veille sur moi comme sur un enfant terrible. Si j'allais m'échapper! Si ma folie allait prendre tout à coup un caractère violent! On s'efforce de m'amadouer. On me parle d'une promenade à la campagne, dans le but--l'unique but--de réparer mes forces. Comme ils auraient peur, s'ils pouvaient se douter que je sais tout, que je n'ignore point que c'est à l'hôpital des fous qu'on me conduit. Imbéciles! je vous laisse jouer devant mes yeux votre ridicule comédie, parce qu'il me plaît--à moi--d'aller à votre hôpital. J'y vais parce qu'il me convient d'y aller, entendez-vous bien! N'ont-ils pas discuté entre eux tout bas--mais j'entends tout--s'il n'y avait pas lieu de m'attacher les bras dans leur vêtement infâme? Par bonheur, ils ont renoncé à ce gracieux projet. Je dis, par bonheur, car je me serais peut-être trahi.
Nous voilà partis... Qu'est ceci? je rencontre sur mon passage des voisins qui gémissent et se détournent pour pleurer. Ah! ah! quand je disais que tout cela était du pur grotesque! Pleurez, pleurez, tandis que mon âme, à moi, rit à gorge déployée.
On s'est arrêté devant le _Lunatic Asylum_. J'ai feint de ne pas m'en apercevoir. Il me tarde que toutes ces formalités préliminaires soient accomplies. Voici: nous passons sous des voûtes, dans une espèce de greffe; le sous-directeur, un gros homme réjoui, vient me recevoir des mains du tout-puissant directeur, docteur Gresham. Un clignement d'yeux est adressé au docteur par ce personnage. Il signifie--cela est aussi clair que si les mots étaient prononcés:--Ah! c'est là cet excellent client! Car je suis accueilli avec tous les égards que l'on doit à une _bonne affaire_. Je représente un capital de... auquel d'habiles saignées devront être pratiquées. Donc, je suis respectable au plus haut point.
Le sous-directeur daigne me conduire lui-même à mon appartement. J'ai un appartement, s'il vous plaît, dans le pavillon le plus élégant, une chambre à coucher, un parloir et un cabinet. Ah! ce cabinet m'a fait une fâcheuse impression. C'est là que sont disposés--comme des instruments de torture--les appareils hydrothérapiques. Les douches glacées! Bast! puisque je suis fou. J'ai des fenêtres grillées, qui donnent sur un magnifique jardin... à peine entré, j'y jette un coup d'oeil...
J'aperçois un homme qui se promène, seul, la tête penchée.
--Ah! me dit le domestique, voilà votre voisin qui fait son petit tour.
Dieux du ciel! vous l'avez entendu. Cet homme a parlé! il a dit: «Votre voisin!» Oh! béni soit-il, et que ces mots me récompensent déjà de tout ce que j'ai souffert et de tout ce que je souffrirai peut-être! Mon voisin! cet homme! il a dit cela, tout simplement, sans y songer, sans comprendre que tout mon être dût frissonner de joie. C'est qu'aussi il ne sait rien, il ne peut rien savoir! Que ne lui donnerais-je pas pour payer ces quelques mots!
Cet homme, c'est Golding.
On m'a laissé seul un instant; je me suis accoudé à la fenêtre. Je _le_ regarde qui marche, qui monte une allée, puis la redescend. Il n'est pas changé, sur ma parole. Oh! comme je le remercierais de n'être pas mort! car c'est alors peut-être que je serais devenu fou, si la possibilité d'éclaircir ce mystère m'avait échappé par la destruction du sujet lui-même. Au lieu de cela, je suis là, à quelques pieds de lui, je le couve du regard, il ne pourra pas m'échapper, car lui est fou, bien fou, n'est-il pas vrai? Les grilles sont solides et les verrous sont sûrs! Pourvu qu'on le garde bien! Les fous ont des façons de se faufiler dont il est bon de se défier. J'en parlerai à Gresham...
XXIII
Je suis descendu dans le parc, afin de prendre l'air. Le docteur Gresham est venu me rejoindre. C'est maintenant qu'il faut user d'habileté. Il m'a pris le bras et a fait avec moi un tour de promenade. Il paraît très satisfait de ma docilité. Il me parle doucement, comme on fait à un enfant qu'on ne veut pas irriter. Je ne lui adresse pas une seule question. Je me contente de répondre par des monosyllabes. Je tiens les yeux à demi fermés, je ne veux pas qu'il lise ce qui se passe en moi... Tenez, voilà justement que nous sommes dans l'allée où marche Golding. Oh! je voudrais presser ma poitrine de mes deux mains pour empêcher mon coeur de battre aussi fort. Je suis sûr que je pâlis. Mais non. De la force, il faut qu'il ne se doute de rien...
Golding nous a vus. Il s'est arrêté. Sur mon âme, il m'a reconnu. Il vient à moi, mains ouvertes. Que ne puis-je saisir ces mains et l'entraîner, lui, dans un endroit où il m'appartiendrait, à moi seul, où je pourrais promener le scalpel de mon observation dans ce cerveau, qui contient _mon_ secret... Dois-je le reconnaître, moi? Oui, en vérité. Le docteur paraît enchanté de cette rencontre, dont il me semble augurer les meilleurs résultats. J'entends vaguement ce que me dit Golding; il a appris mon accident, il a su ma maladie, il a pris la plus grande part à mes souffrances... Je réponds avec politesse; puis, tout à coup, je le regarde bien en face. D'un regard dont j'avais ménagé la force, je plonge dans ses yeux, et j'y vois--je ne me trompe pas--une immense satisfaction, un épanouissement de joyeuse placidité.
Si cet homme est fou--et je n'en crois rien--du moins cette folie est-elle doublée d'une joie intime dont seul je puis mesurer l'intensité... mais je reprendrai cet examen plus tard. Il ne faut pas qu'on s'aperçoive de mes découvertes, et à partir de cette minute je _travaillerai_ si profondément mon Golding, que pas une des fibres de son être n'échappera à mon attention.
Golding m'a adressé une question. Laquelle? Toutes mes facultés étaient concentrées dans mon organe visuel, alors que je plongeais dans ses yeux,--fenêtres de son âme--je n'ai pas entendu. «--Veuillez répéter, je vous prie.--Vous savez jouer aux échecs? En effet? Eh bien! si monsieur le directeur le permet, nous pouvons faire quelques _matches_.--Volontiers!»
Le docteur Gresham est de bonne composition. Que lui importe après tout? Seulement il se fait tard aujourd'hui. M. Golding doit être fatigué. À demain, cela vaut mieux. À demain soir. Et nous nous séparons, et quand je serre la main à Golding, il semble que ce soit une prise de possession de cet être qui m'appartient comme le cadavre à l'anatomiste.
XXIV
Étant donné l'être humain, doué d'une force énorme de volonté--c'est mon cas--peut-on s'isoler du _relatif_, au point de se concentrer tout entier dans un _absolu_ choisi, voulu, délimité par la volonté même? Puis-je arriver à _m'abstraire_ de tout ce qui n'est pas Golding, pour diriger sur lui seul toutes les forces de mes facultés et de mes sens? Il faut qu'à partir d'aujourd'hui la machine entière devienne insensible à tout et pour tout et que tous ses ressorts soient continuellement, à l'état de veille comme à l'état de sommeil, tendus vers ce but unique, qui devient mon _absolu_.
Ainsi Golding est là, de l'autre côté de la muraille. En rentrant dans ma chambre, je l'ai vu ouvrir sa porte, et, d'un coup d'oeil rapide, j'ai compris que son appartement était disposé en sens contraire du mien. Ma chambre à coucher touche à la sienne, et, quand je regarde à ma fenêtre, tandis que mon parloir est à ma gauche, le sien est à sa droite. Donc son lit est placé parallèlement au mien. Sa tête repose sur la même ligne que ma tête. En me tournant du côté du mur, j'ai les yeux dirigés vers lui. Un mur seul nous sépare. Épais ou non, peu m'importe. Il faut que, par la concentration de toute mon énergie vitale dans mon organe visuel, je parvienne à le _voir_.
Oh! s'ils m'entendaient, comme ils diraient encore que je suis fou! Cela, parce que j'admets la possibilité de ce qui leur paraîtrait impossible. Et cela en raison de mon organisation, plus active que la leur.
Mon idée n'a cependant rien d'excentrique. Tout corps est composé de molécules, réunies ensemble par la force de cohésion. Un corps est d'autant plus solide et résistant que la cohésion des molécules constitutives est plus forte. Or, le bois--et ce mur est une cloison de bois,--est peu résistant. Donc la cohésion n'est pas parfaite. Donc il existe des espaces relativement considérables entre les molécules. Donc, il est _possible_ au regard de devenir, par l'habitude et l'exercice, assez _aigu_ pour se glisser à travers les pores du bois. Donc, à travers la cloison, je puis voir Golding.
Quiconque m'eût regardé pendant cette première nuit n'eût pas un seul instant douté de ma folie. Je ne dormis pas une minute. Le sommeil rentrait dans cette relativité dont je devais me débarrasser. Ou bien, la fatigue étant plus forte que ma volonté, le corps pouvait dormir à l'exception des yeux et des oreilles. Les yeux ne devaient pas, fût-ce une minute, fût-ce la dixième partie d'une seconde, négliger l'_action_, dont la persistance seule pouvait centupler l'acuité. Ainsi des oreilles. Tout bruit devait passer non perçu par elles, excepté _le bruit_ qui viendrait de la chambre à côté. Ah! ce fut un travail pénible dans le principe, et cette première nuit fut fatigante.
Je n'avais pas de lumière, mais je fixais mes yeux à demi ouverts sur la cloison. Pendant plusieurs heures, l'obscurité demeura profonde. Peu à peu, un effet déjà connu--et sur lequel je comptais--se produisit. Je distinguai dans l'obscurité, non la couleur, mais l'existence de la cloison. Mes yeux, sans saisir les détails, percevaient quelque chose qui n'était pas les ténèbres.
Puisque je perçus l'obscurité, la logique ne voulait-elle pas que j'arrivasse--au prix d'une constance que rien ne pourrait vaincre--au résultat désiré?
Autre résultat obtenu: je m'étais absolument isolé de tout ce qui pouvait se produire autour de moi, et la lueur d'un nouvel incendie aurait pu lécher mes fenêtres..., je ne l'aurais pas _vu!_
Mais le jour vient..., je prends un peu de repos.
Dans quelques heures, la lutte recommencera...
XXV
Nous ne sommes pas descendus au parc; il tombe quelques gouttes de pluie. Ce n'est pas un contretemps, bien au contraire. Je préfère même le tenir sous mon regard dans sa chambre, là, à deux pas de lui, de telle sorte que pas un éclair, si fugitif qu'il soit, ne pourra passer sur son front sans que j'en surprenne aussitôt le pâle reflet...
Sur mon âme, c'est une curieuse partie d'échecs... Il est en face de moi, une petite table nous sépare, nos genoux se touchent presque. Nous ne parlons pas. De quoi parlerions-nous? N'existe-t-il pas, chez l'un comme chez l'autre, une préoccupation qui absorbe toute pensée et enchaînerait toute parole?
Il y a deux hommes en moi: l'un, machine, ressemble à l'automate de Kaempfen; _celui-là_--cet être partie de mon être--joue aux échecs, calcule, combine, _stratégise_, lance des pièces à droite, à gauche, en diagonale; cet être pense au jeu, rien qu'au jeu. Il comprend qu'en avançant le deuxième pion du cavalier, il découvre brusquement la reine et met la tour de l'adversaire sous une double prise; il _sait_ que dans deux coups, le roi, mis dans l'impossibilité de _roquer_, devra s'avancer d'une case et se placer sous le feu d'une batterie de cavaliers, soutenue par un fou qui n'attend que le moment propice pour agir.
Mais moi--le moi _réel_--est étranger à ces combinaisons, à ces calculs. Son échiquier à lui, c'est Golding lui-même. Les fibres intimes de Golding s'entrecroisent devant lui comme les lignes du damier, et ce qu'il fait jouer sur ces cases humaines, c'est sa volonté, c'est son attention, c'est toute la force de ses nerfs, toute la projection de son activité...
Lui ne se doute de rien. Il joue, il s'efforce de parer les coups que je lui porte. Oh! il n'échappera pas à la pénétration de ma volonté. Il défend sa partie d'échecs; mais combien plus grave, combien plus intéressante cette partie qui se joue entre son cerveau inerte et mon cerveau actif! J'ai les yeux fixés sur ce front lisse, où n'apparaît pas une ride; et sans qu'il s'en doute--qui pourrait s'en douter d'ailleurs?--je pratique dans ce front mon travail incessant de perforation.
Mon regard se fait vrille, il s'est appuyé,--pointe d'acier vivant--sur cette tête dans laquelle repose inconnu le secret que j'ai juré de pénétrer. Mouvement bizarre, en vérité. Le rayon qui s'échappe de mes yeux se pose sur son front et tourne sur lui-même comme la pointe d'un vilebrequin. Oh! ce ne sera pas un travail d'un jour. Car ce crâne est remarquablement dur. Et puis, s'il allait _sentir_ cette pointe qui menace son cerveau? Plusieurs fois déjà il a froncé les sourcils comme pour se débarrasser d'une sensation importune. C'est que sans doute l'_outil_ mord dans la chair vive, c'est que déjà se produit le _chatouillement_ de la pointe qui attaque l'épiderme...
J'ai été dérangé tout à l'heure: le directeur est venu nous trouver, il s'est assis auprès de nous, il a suivi avec intérêt les péripéties de la partie. J'ai fermé à demi les yeux. S'il allait voir--lui--le travail auquel je me livre! J'ai eu une tentation infernale. Il faut que je parle. De quoi? Des deux amis de Golding, de Pfoster et de Trabler. C'est fait. Ces deux noms se sont échappés de mes lèvres. Le directeur a répondu:
--Ils sont morts!
Mais Golding! Golding est resté froid, il n'a pas tressailli, pas un mouvement, pas un frissonnement, si léger qu'il soit, n'a témoigné qu'il ait entendu ces deux noms. Allons! il est fou! bien fou, puisqu'il a perdu jusqu'au souvenir...
Tout à coup une atroce pensée traverse mon cerveau. Puisqu'il a oublié, il ne pense peut-être plus à ces faits, encore inconnus pour moi; si, lorsque je serai parvenu à ouvrir comme un coffre rouillé la boîte de son crâne, si je n'y pouvais rien lire, rien que le néant de l'oubli! Ce serait horrible. Sous ce visage pâle, mat, sous ce front blanc et impassible, j'ai peur que pas une pensée ne roule, que pas une idée ne s'agite!
Mais je me souviens: quand il était encore Golding, l'homme d'affaires, pendant tout le jour, il semblait avoir perdu le souvenir des scènes qui se passaient le soir... à partir de six heures.
Oui, je dois être sur la vraie piste. Il faut que je sache si--dans la folie--ne subsiste pas cette _assignation_ de l'inconnu qui le frappait à heure fixe, et qui, comme un témoin récalcitrant, l'entraînait de force là où il devait aller. La journée passe: un rayon de soleil nous a permis de descendre un instant au parc. À cinq heures, nous devons rentrer. Je suis seul de nouveau.
XXVI
Comment agir? Double danger. D'une part, il ne faut pas donner l'éveil à Golding, il faut qu'il ait confiance en moi. D'un autre côté, je dois être surveillé. Oh! certainement, puisque je suis fou, on doit craindre continuellement que l'accès ne se déclare. Il y a évidemment quelque part, et sans que je le sache, un point d'où quelque surveillant m'examine et m'écoute. En tout cas, comme je ne sais rien encore à cet égard, il faut être prudent. Si l'on pensait que je m'occupe de Golding, peut-être me séparerait-on de lui. Et alors! plutôt cent fois mourir, que de faire naufrage si près du port...
Mais cette surveillance, quelle qu'elle soit, ne doit pas être incessante. J'admets que de temps à autre le gardien jette--par où donc?--un regard dans ma chambre. Mais si rien ne sollicite son attention, il est évident que ce coup d'oeil est seulement machinal, qu'il regarde et voit à peine, que le tout n'est fait que par acquit de conscience, et pour exécuter une consigne.
De plus, cette surveillance peut être active au commencement de la soirée, mais plus tard! oh! plus tard, elle se fatigue certainement. Je dois me régler sur ces prévisions, qui sont exactes. J'ai deux sens à exercer, l'ouïe et la vue. Mon attitude, pendant que je _regarde_, pourrait éveiller l'attention. Donc pendant les premières heures, j'écouterai.
Il sera bientôt six heures. Je me suis étendu sur mon lit comme pour me reposer, dans une attitude naturelle. Rien de forcé. J'ai les yeux ouverts, mais pour ne pas les fatiguer, je leur ai ordonné de ne pas _voir_. Le travail qui s'opère dans mon cerveau doit absorber toute mon activité, et de mes sens, celui-là seul doit agir, auquel je le commande.
En ce moment, j'écoute. Mais encore, je n'écoute, encore bien que je les entende, aucun des bruits qui surgissent dans la maison. _J'entends_ le pas des gardiens, faisant leur ronde dans les corridors; mais j'écoute ce qui se passe dans la chambre de Golding.