Chapter 3
Je suis chez moi!... enfin!... je suis rentré en courant, en fuyant. Comment ai-je retrouvé ma route! il me semblait que j'étais entraîné dans un _rhombus_ vertigineux. Ma tête éclate sous les coups de la harpie migraine. Confierai-je au papier ce que j'ai vu, ce que je sais! J'hésite, car je ne puis croire moi-même à la réalité de cette scène atroce. Et cependant cela _est_, j'étais bien éveillé,--oh! oui, bien éveillé. Maintenant le cauchemar danse dans mon cerveau, dont les parois plient sous cette sarabande comme un plancher mal lié. Étrange cauchemar, en vérité, n'étant que le souvenir d'un homme éveillé, et qui eût souhaité de dormir...
Où en étais-je resté? Ah! je sais... J'avais jeté l'échelle de corde sur le rebord du mur, et les crochets avaient trouvé leur point d'appui. Je montai lentement, avec précaution. Puis, arrivé à la crête du mur, j'attirai l'échelle à moi, et je la suspendis, de telle sorte que je pusse descendre. Je faisais tout cela régulièrement, sans me hâter, car je savais que j'avais tout le temps nécessaire.
Je me trouvai dans le parc. C'était, ma foi, assez loin de la maison. Je traversai plusieurs allées, et je dus passer devant la petite chapelle blanche dont j'ai parlé... Là, inconsciemment, je me sentis _saisi_ de nouveau par une impression indéfinissable... le _rayonnement_ de ce monument affectait mes nerfs; mais je ne m'arrêtai pas. Je tendais à la petite porte que j'avais vue. Je l'eus bientôt atteinte. Je la poussai. Les gonds étaient rouillés, et, en tournant, la porte fit entendre comme un râle, dont l'écho se répercuta dans l'escalier. Car, je ne m'étais pas trompé, il y avait là un escalier. La lune s'était levée de bonne heure, ce soir-là. Et sa lueur blanchâtre, se heurtant contre le cadre de la porte, découpait sur les premières marches un rectangle éclatant. Au-dessus, l'obscurité..., une obscurité en quelque sorte _humide_. Il me semblait entendre la muraille et le bois des marches craquer sous le rongement de la moisissure, dont l'odeur âcre me prenait à la gorge.
Il y avait longtemps qu'on n'était passé par là. Mais--fait bizarre--par une sorte de révélation intuitive, il me sembla--d'où venait cette pensée qui s'imposait à mon esprit comme une certitude?--que c'était par là que l'_on était sorti_. Quand cela? Je n'aurais su le dire... Cependant j'aurais pu formuler ma préoccupation: _Quand s'étaient posés les termes du problème?_.
Je sentais--oui, c'était plutôt un sentiment (je dirais presque une sensation) qu'une idée--que la topographie du mystère cherché pouvait se tracer en un triangle, dont la chapelle eût été le sommet et dont la porte que je franchissais et la chambre que j'avais vue éclairée eussent été les deux autres angles.
Je m'engageai courageusement dans l'escalier. Nul bruit. J'entr'ouvris la lanterne que j'avais détachée de ma ceinture, et je montai. Mes pas ne faisaient aucun bruit. Je comptais les marches, machinalement, uniquement pour obéir au besoin qui me possédait de donner un aliment à mon attention.
Ai-je dit que la maison avait deux étages, sans compter un rez-de-chaussée et un sous-sol?
J'atteignis le premier étage. Là, je refermai ma lanterne, car une ouverture ménagée dans la muraille permettait à la lune d'éclairer le palier. Je vis une porte à ma droite. Évidemment elle donnait accès dans les appartements. Cependant je m'arrêtai un moment, et je réfléchis.
La fenêtre que j'avais vue éclairée était la troisième, à partir du côté de la maison regardant le parc. Donc il y avait, de l'autre côté de cette porte--qui était là devant moi--une ou deux pièces, éclairées par les deux fenêtres sombres. De plus, sur ces deux fenêtres, je n'avais remarqué aucun reflet de lumière, si léger qu'il fût. Donc, il n'existait pas de communication directe, _patente_, entre ces pièces et celle que je voulais surveiller.
Ceci me décida. Je cherchai la serrure. Elle s'ouvrait au moyen de ces _becs de canne_ si fréquents dans nos vieilles maisons. Je posai la main dessus et je poussai.
La porte résista. Évidemment elle était fermée en dedans. Mais comment? je craignis alors d'avoir commencé trop tard et de n'avoir pas le temps de prendre toutes mes dispositions avant l'arrivée de mes hommes.
Il fallait d'abord savoir si la porte était fermée par un double tour ou par tout autre moyen. Il y avait une serrure: je soufflai vigoureusement par le trou, et j'acquis la certitude que la clef n'était pas en dedans. Alors, j'ouvris de nouveau le bec de canne, et appliquant en même temps mon épaule à la hauteur de la serrure, j'appuyai de tout mon effort. Je remarquai alors que la porte cédait dans cette partie depuis le sol. C'est-à-dire qu'il n'y avait pas de double pêne, mais qu'un verrou _au-dessus_ de la serrure retenait la porte à l'intérieur.
Oh! je ne fus pas long à avoir raison du verrou. J'avais pris mes précautions. J'introduisis un petit ciseau _ad hoc_ dans la rainure de la porte, et lorsque j'eus trouvé exactement la place où était ce verrou, je fis pénétrer mon ciseau de façon à ce qu'il touchât le plat du verrou; et, alors, par une série de petits mouvements, faisant levier, je repoussai le verrou dans sa gâche. Je n'étais pas fatigué; car ce travail n'avait exigé aucun effort, et cependant mon front ruisselait de sueur.
Mais courage! Je ne suis pas ici pour m'arrêter à des détails de cette nature. Je pousse la porte lentement. Car je crains encore que les gonds ne soient rouillés. Au contraire, ils glissent comme s'ils étaient posés sur une rondelle de velours.
Où suis-je? l'obscurité est profonde. Ah! ma lanterne. C'est une vaste pièce, toute revêtue de vieux chêne, sombre et noir. Deux fenêtres. Ceci me rassure. Je n'ai pas besoin d'aller plus loin. Mais, avant tout, une précaution. Comment pénètre-t-on de cette pièce dans celle qui se trouve plus loin. Je promène ma lanterne sur la muraille. Nulle ouverture visible, pas de porte. C'est étrange, en vérité.
Voyons l'ameublement. Auprès de la porte par laquelle je suis entré, une alcôve, un lit de chêne, vieille forme, à baldaquin. Des rideaux en tapisserie, avec une _chasse_ qui court et grimace. Le lit est défait. Comment cela? _Quelqu'un_ couche-t-il donc ici? Mais non. Je les soulève, et la poussière forme une raie brune justement à l'endroit où ils se séparent.
Personne ne couche là, _actuellement_. La chose est claire. Mais pourquoi ce lit n'a-t-il pas été remis en état? et depuis combien de temps?
Depuis combien de temps Golding et ses _amis_ se réunissent-ils _là_? Il me semble que ces deux circonstances doivent se rattacher l'une à l'autre.
Procédons rapidement à notre examen.
En face de la porte par laquelle je suis entré, un immense bahut de chêne. Ah! il est plus haut que cette porte. Qui me dit qu'il n'a pas été placé là exprès pour condamner l'issue que je cherche? Il faudra que je trouve le moyen de vérifier cette supposition. Les fenêtres? fermées d'épais volets, recouverts de rideaux en tapisserie. Bien. Quelques chaises, des escabeaux. Un bureau dans un coin, et c'est tout. De la poussière, beaucoup de poussière. On n'entre jamais ici. Ceci ne fait plus de doute.
Mais j'entends du bruit. Oui, c'est bien la grille du parc qui tourne et grince. Pas un moment à perdre. Je vais à la porte, je la referme, je pousse le verrou, puis je tourne le ressort de ma lanterne. Plus rien, plus une lueur. Je suis seul, nul ne sait que je suis ici. Oh! comme il fait sombre!
XIV
Tout à coup une pensée traverse mon esprit.
Triple sot que je suis! Comment n'ai-je pas songé à cela? Je ne _verrai_ pas ce qui va se passer à côté. Et je suis venu pour _voir_. Certes j'entendrai mieux. Quoi? des cris, peut-être des mots entrecoupés. Cela ne me suffit pas. Ô stupide! trois fois stupide! Et je n'ai pas une vrille avec laquelle je puisse percer ce mur maudit.
Voilà que je les entends. Parbleu! Ils sont entrés, ils sont là à côté. Je bous d'impatience, je me ronge les poings...
Qu'est ceci? Voilà que j'aperçois au-dessus de ma tête--dans cette obscurité--comme un trait--mince, mince--de lumière qui perce les ténèbres et qui va s'écraser sur le plafond. Cela, juste au-dessus du bahut de chêne. Ô joie d'enfer, comme en éprouveraient les damnés de la Géhenne à voir poindre un rayonnement du ciel.
_Il y a là une ouverture!_
Il s'agit d'y parvenir sans bruit.
Sans bruit, ce n'est pas facile. Oh! si vous m'aviez vu alors ramper sur le sol, atteindre une chaise, la soulever des quatre pieds à la fois, en retenant mon souffle, craignant d'entendre un de mes os craquer, tremblant que ma respiration elle-même ne me trahît... Je l'ai cette chaise, je la porte... comment puis-je dire que je la porte?... je la fais glisser dans l'air, tandis que je me traîne sur les genoux, et cela si lentement, _félinement_, qu'un oiseau ne m'entendrait même pas... Enfin, elle est auprès du bahut. Maintenant, un escabeau. Le voilà, il faut le mettre sur la chaise. Le pourrai-je? Cette _contention_ de silence m'oppresse et me grise. J'ai envie de crier à toute voix: N'est-ce pas que je ne fais pas de bruit! Et quand je le tiens, quand il est suspendu à la force de mon poignet au-dessus de la chaise, comment le poser sans que le contact du bois ne produise un son? jamais médecin, dosant un poison, n'employa plus de précautions que je n'en mis à cette oeuvre d'extra-délicatesse.
Mon échafaudage est prêt. Maintenant, il faut que je me hisse dessus. Moi-même. Que n'ai-je là, près de moi, quelque poigne géante qui me saisisse et m'enlève dans l'air. Et si cela n'était pas solide! Si le tout allait glisser avec fracas! Non que j'aie peur. Sur mon salut éternel, je donnerais un membre pour mener cette entreprise à bien. Voyons. Je me dresse sur mes pieds. Je suis sûr de n'avoir pas fait de bruit.
Je m'accroche solidement par les poignets au sommet de l'escabeau. Mon poids le maintiendra. Mais mes mains seront-elles assez vigoureuses pour me soulever tout entier? Il me semble que mes muscles se raidissent comme des cordes de fer... un effort... encore un... encore un autre. Un de mes genoux se pose sur l'escabeau, puis l'autre. Rien n'a frémi, le bois n'a pas frissonné! Je ne tremble pas non plus, moi. Je sens, je sais qu'il faut commander à ces mouvements involontaires. Je suis debout sur l'escabeau.
Maintenant ce n'est rien. Le sommet du bahut n'est pas élevé, et puis le vieux meuble est solide... j'y suis, à genoux. Je découvre l'ouverture qui laisse passer le rayon de lumière. C'est grand comme un dollar, tout au plus. Et au moment où j'y applique mon oeil, un premier cri se fait entendre dans la pièce à côté... Un hou! qui sanglote et traîne comme un glapissement de chacal...
... Singulière position que la mienne. J'étais juché sur le haut du bahut, le dos à demi courbé, l'oeil appliqué à l'ouverture lumineuse... je regardai.
Avez-vous jamais vu sur un toit, le soir, au clair de la lune, alors que tout est silencieux, trois matous efflanqués, le dos en pointe, le poil hérissé, fichés sur leurs pattes comme si elles étaient rivées..., et _ronronnant_ de ce _ronron_ lent, plein et plaintif, qui implique colère et préparation à la lutte?...
En vérité, je ne saurais trouver de meilleure comparaison. Ils étaient ainsi tous les trois, Golding, le révérend Pfoster et Trabler le guilleret...
La pièce où ils se trouvaient avait deux portes, faisant face à mon mur. Pfoster était debout, adossé à l'une; Trabler, debout, adossé à l'autre. Au milieu, sur une chaise, Golding, les yeux fixés sur eux. Tous trois, à demi repliés sur eux-mêmes, faisant gros dos, oui, c'est bien cela, comme les matous. Ah! ah! j'en ris encore, tant leur aspect était grotesque.
Mais ce qui n'était point grotesque, et refoulait le rire dans la gorge, c'était l'expression de leurs visages. Ils n'étaient point pâles: non, ce n'était pas là de la lividité. Il semblait que leurs joues, leurs fronts fussent devenus exsangues... les yeux s'étaient renfoncés dans l'orbite, les lèvres contractées dans un rictus atroce, comme si des doigts se fussent appuyés sur les coins en les étirant...
Masques de mort et de terreur!
Je ne voyais Golding que de trois quarts. Seul des trois, il remuait la tête... c'était pour regarder les deux _autres_ successivement ou plutôt simultanément... je dis simultanément, car son cou se mouvait avec une telle rapidité qu'il ne s'écoulait pas un dixième--pas un millième de seconde--entre les regards qu'il leur lançait à l'un et à l'autre...
Je ne puis mieux rendre ce qui se passait qu'en disant: Les deux hommes _veillaient_ sur Golding, Golding _veillait_ sur eux. Et, sur mon âme, c'était une active surveillance. Pas un mouvement, pas un froncement de sourcils, pas un plissement de front ne pouvait échapper aux uns ni aux autres. Ils se _tenaient_ par le regard, et, des yeux de chacun, s'échappaient des rayons formant un filet dont les mailles impalpables enserraient les deux autres.
Puis ce cri... écho d'une fureur concentrée qui bouillait dans leurs poitrines. De près, ce cri était rauque, il _grattait_. Il s'échappait comme involontairement de leur gosier contracté... puis peu à peu il se faisait plus clair, plus net, et à mesure que la clameur s'élevait, les yeux se faisaient plus ardents... Les mains! Ah! je ne les avais pas remarquées. Pfoster et Trabler tenaient leurs doigts crispés contre les portes qu'ils défendaient de leurs corps. Leurs ongles semblaient des crocs qui mordaient le bois.
Golding tenait son siège à poignée, comme s'il eût voulu prendre un point d'appui ou qu'il eût craint que la chaise ne s'échappât tout à coup...
Et les cris prenaient une intensité de plus en plus grande, et les trois cous se tendaient l'un vers l'autre et les six yeux dardaient--plus perçants--leurs regards qui se croisaient. Je ne pus m'empêcher de penser à ces rayons solaires que les enfants concentrent au moyen d'une lentille convexe. Si quelque matière inflammable--de l'amadou, par exemple--se fût trouvée au point d'intersection de ces trois regards--au foyer--l'amadou aurait pris feu...
Le temps s'écoulait, et, sur ma parole, je ne me sentais point fatigué. J'attendais...
XV
Tout à coup Golding fit un mouvement brusque, comme s'il eût voulu s'élancer... par le même choc, les deux autres _s'aplatirent_ contre les portes, les bras en croix, comme ces barres de fer qui défendent la nuit les devantures des boutiques... mais ce n'était là qu'une fausse alerte. L'immobilité recommença et avec elle les cris dont le diapason s'élevait, et qui--à leur première expression de terreur--joignaient maintenant la tonalité de la menace. Le conflit était proche.
XVI
Comment cela s'est-il fait? je n'en sais rien, il y a eu _instantanéité_. Je n'ai rien vu, et pourtant je regardais... oh! de toute la concentration de mes organes visuels...
Voilà qu'au milieu de la pièce est une masse noire qui se roule, se tourne, grince, hurle, bondit, se sépare, se brise, se rejoint... ce sont mes trois hommes qui semblent faire une seule bête monstrueuse, à je ne sais plus combien de bras ou de jambes. Les têtes se heurtent, les bras s'entrelacent, les jambes se croisent... tout cela veut se dresser, mais tout cela retombe...
Les voilà debout tous les trois. Grappe humaine. Ils se sont tus un instant. Un immense effort raidit ces muscles et ces nerfs... Ah! je vois, chacun d'eux _tend_ à la porte et s'oppose à ce que les deux autres y parviennent.
En voilà un qui s'échappe! C'est Golding. Par un coup habile, il s'est dégagé de ses adversaires, il bondit vers la sortie. Ah! ouiche! voici les deux autres qui s'attachent à ses jambes, à ses épaules... Ils se roulent sur le parquet, ils écument. Leurs corps frappent à plein dos le parquet, qui résonne sourdement sous le choc. Et ils ont recommencé à crier. C'est une lutte horrible. Quelque chose de démoniaque. Un cauchemar. Parfois une tête disparaît, puis on la voit qui se glisse entre deux corps, l'oeil est atone, la langue pend... il y a presque strangulation. Mais, qu'importe! le lutteur retrouve toute sa vigueur et rend coup pour coup. S'ils crient, ce n'est pas de douleur! Non, c'est la rage qui s'exhale de ces poitrines meurtrières...
À ce moment, Golding,--c'était bien lui! se dégagea et s'élança... où cela?
Contre la porte que je ne pouvais pas voir et qui donnait accès dans la pièce où je me trouvais, porte qui, on s'en souvient, était obstruée par le bahut sur lequel j'avais dû me percher... Ces hommes qui n'avaient pas prononcé une seule parole, semblent retrouver la voix:
--Tu n'iras pas seul, hurlent-ils.
Et ils s'élancent sur Golding. La porte s'ébranle, elle s'ouvre. Les voilà derrière le bahut, qui s'arc-boutent de leurs épaules... tous trois. Le poids est lourd, formidable, mais deux fois déjà le bahut s'est écarté de la cloison, et j'ai vu--oh! bien vu--leurs fronts pâles et leurs yeux hagards... leurs yeux surtout, avec des lueurs sinistres...
J'ai eu peur! Eh bien! après? Il m'a semblé que je sentais dans mes entrailles ces ongles qui labouraient tout à l'heure les portes. J'ai bondi en bas du meuble... ma lanterne tombe dans le choc. Où est-elle? Je ne puis songer à la retrouver. Vite! le verrou!
Malédiction! pourquoi l'ai-je fermé? je ne puis le retrouver... Le bahut s'ébranle, recule, il laisse passer une lueur, une traînée, et dans ce reflet, je vois déjà un bras qui passe... Oh! s'il me tenait!
Ah! ce verrou, le voilà. Il résiste, je suis si troublé... je l'ouvre! je saute dans l'escalier. Au même instant, le bahut se renverse avec un bruit épouvantable... ils ont entendu quelque chose. J'entends leurs voix:
--Il est là! Il est là!
Qui? _Il?_ de qui veulent-ils parler? Après tout, peu m'importe. J'ai l'avance, n'est-il pas vrai? Mais ils vont vite; au moment où j'arrive en bas de l'escalier, je les entends qui roulent le long des marches... Par où m'en irai-je? Par le diable! Je n'ai plus mon échelle de corde!
Je cours à travers le parc.
Ils m'ont vu... et les trois démons s'élancent à ma poursuite. Oh! quelle course! Et il n'y a qu'un quart de mille. Je ne touchais pas terre... si j'avais pu me jeter de côté dans quelque fourré. Mais la lune tombe en plein sur le parc. Mon ombre me trahirait partout et toujours. Comme je fuis vite! Mais ils ne sont plus qu'à dix yards de moi, je passe devant la chapelle blanche... Voici le mur.
Oh! alors, des ongles, des mains, des pieds, des dents, des genoux... comment? avec quoi? je n'en sais rien... mais il le faut... cela sera... cela est... j'ai gravi le mur...
À cheval sur le faîte, en dépit du danger, la curiosité est la plus forte. Je regarde dans le parc...
Par l'enfer! qu'est-ce ceci? Ils ne sont pas venus jusqu'au mur... non, je les vois devant la chapelle... je _les_ vois, non, je revois cette masse informe, grouillante, qui lutte, se mêle, s'écarte, se resserre... et qui crie! oh! quels cris!
Ils ne sont pas allés plus loin. Qui sait? Ils n'ont pas _pu_ aller plus loin!
Mais je suis énervé, à demi fou, rompu, exténué...
Et je ne sais comment je suis revenu chez moi.
XVII
Si je pouvais dormir! Mais non, mon lit est plus dur que la pierre d'un tombeau. Je ne puis trouver une position qui me plaise. Les plis de mon drap me semblent les doigts de ces hommes qui cherchent à m'étreindre... leurs cris bourdonnent dans mon oreille. Hou! Hou! c'est un bruissement sans fin, comme les vagues d'une mer qui battrait le pied de ma maison... Et leurs pas! Oui, je les entends encore... Ce ne sont plus les pas de trois hommes, mais de centaines d'hommes, et tout cela piétine dans mon cerveau...
Non! non! est-ce bien là ce que j'entends? Puis-je donc entendre autre chose? Allons! dormons! La vague bat toujours ma maison...
Mais non! par le ciel! ce n'est pas un rêve! Non, je ne... Au feu! au feu! _Fire! fire!_
Et les pas des _firemen_ courant dans Broadway et les roues des pompes à vapeur qui broient le pavé, et les cris des hommes qui s'appellent et s'excitent.
Cette fièvre répond à ma fièvre! Que m'importe après tout, le feu? On brûle tous les jours ici. Pourquoi ce cri: _Fire!_ va-t-il droit à mon cerveau comme une pointe?
Si... mais ce n'est pas possible. Et pourtant! je n'y puis tenir. Allons! je ne dormirai pas cette nuit. Je voudrais rester calme que je ne le pourrais pas. Je suis descendu. J'accoste un passant. «--Où l'incendie?--À Black-Castle.»--À _Black-Castle!_ sur mon âme, j'ai bien entendu...
Et je m'élance vers le château noir!
XVIII
Vous pouvez me croire sur parole. Je ne fus pas long à atteindre le Black-Castle. Et, en vérité, c'était un admirable spectacle. Le bâtiment n'était plus qu'une fournaise. La lune s'était couchée, et la lueur rouge se réfléchissait sur le ciel noir. Les quatre murailles étaient debout, l'intérieur seul brûlait, et les fenêtres semblaient autant d'yeux, clignotant de flammes et de fumée. C'était l'immense craquement d'un vaisseau soulevé par la tempête.
La foule avait forcé la grille du parc et se tenait inquiète, curieuse, à quelque distance du bâtiment incendié... Les gerbes d'eau s'élançaient des pompes en panaches blanchâtres et retombaient sur cette masse qui grésillait.
Mais les hommes! Golding et ses compagnons! Je ne restai pas longtemps dans l'incertitude. Je les aperçus tous trois sur le sommet du bâtiment... ombres noires comme celles des démons, se détachant dans la clarté brillante comme les découpures d'un théâtre de marionnettes, sur le fond lumineux de la toile. Là, encore, ils semblaient lutter: ce que nul ne comprenait, je le devinais, _moi seul_. Ils se poursuivaient, se frappaient, s'accrochaient l'un à l'autre, sans chercher à s'échapper, mais veillant à ce qu'aucun d'eux ne s'échappât.
Cependant une forte prime avait été offerte à qui les sauverait. Je ne me rappelle pas bien le chiffre, je crois que c'était deux cents dollars.
Quelqu'un se dévouerait-il? Si je tentais moi-même ce sauvetage impossible! non pour la misérable prime; sur mon âme, j'aurais donné le quintuple pour qu'ils fussent sains et saufs, car avec eux le problème m'échappait. Et je ne savais rien. Cette pensée me torturait, je me déchirais la poitrine avec mes ongles. Et la flamme montait, montait. Parfois les trois hommes disparaissaient derrière un voile de feu et de fumée. Alors il me semblait qu'ils m'échappaient et, malgré moi, je laissais échapper un cri de douleur.
Tout à coup j'entendis un fracas épouvantable. Malédiction! ce fut un effondrement, un écroulement au milieu des clameurs; des gerbes tourbillonnantes s'élancèrent vers le ciel, puis des milliers de paillettes étincelantes. Et le cri des travailleurs, s'excitant les uns les autres! et le bruissement de l'eau tombant sur les charpentes embrasées!
Puis, quelque chose me frappa au front. Je chancelai, étourdi. Je voulus résister à cette force inerte qui m'entraînait. Mais il me sembla que mon cerveau se faisait de plomb, des lueurs rouges scintillèrent devant mes yeux, mes jambes titubèrent comme celles d'un homme ivre...
Je tombai: mais, au moment même où je touchais la terre, inerte, perdant le sentiment et la pensée, il me sembla percevoir, dans mon oreille, par un dernier ébranlement d'un sens engourdi, ce mot répété par mille voix: Sauvé! sauvé!
Sauvé! Qui donc?
XIX
Un éclat de bois m'avait frappé à la tête. Rien que de très simple, en vérité. On me transporta chez moi. Je restai de longues heures évanoui, dans cet état mixte qui n'est ni la vie ni la mort: catalepsie modifiée par la sensibilité; impuissance de motion. Perceptions vagues, comme si toutes sensations, avant de parvenir jusqu'à moi, étaient tamisées à travers un épais tissu... puis des monotonies bruissantes qui fatiguent l'oreille et les yeux; des cercles lumineux, larges d'abord, puis se rétrécissant jusqu'à former une sorte de pointe vrillée qui paraît prête à perforer les pupilles; des bruits _pâteux_, comme produits par un marteau de liège frappant sur une enclume rembourrée...