Histoires incroyables, Tome I

Chapter 2

Chapter 23,766 wordsPublic domain

Pas d'impatience, je dégusterai _mon_ mystère lentement, à petites doses. Il ne faut pas imiter ces avides qui dévorent tout leur bien en quelques mois... je ferai des économies d'_étrange_, je puiserai petit à petit dans mon trésor, et je ne m'apercevrai même pas qu'il diminue!

Onze heures et demie! Encore une demi-heure. Allons, je suis content de moi. Mais aussi, pour me récompenser, je me donne un quart d'heure de grâce... je partirai à minuit moins un quart.

--Capitaine, nous avons gagné trente-deux fiches, je crois.

--Oui, vous nous quittez?

Comme je souris victorieusement en répondant: «J'ai à faire.»

Voilà. Je mets mon paletot. Au revoir, mes amis. Oh! ils ne se doutent pas de ma joie. J'ai un peu la fièvre. Je suis comme un amoureux qui court à son premier rendez-vous. Ma maîtresse s'appelle Énigme. C'est un beau nom, n'est-il pas vrai?

Adieu, adieu. Je suis parti.

IV

Non, je n'irai pas directement chez moi, je ferai un petit tour dans Broadway. Justement, c'est un peu fête aujourd'hui, les magasins sont encore ouverts... Des bijoux! des diamants! Ah! c'est chez moi que je vais le trouver, mon _bijou_, mon vrai _diamant_ à moi!

Je n'y tiens plus, allons.

J'avançais tout doucement vers Hamilton-square. Car je ne voulais pas arriver brusquement. Je ne voulais pas être vu, être entendu. Et puis, je me disais en prenant l'autre côté de la chaussée: «Je vais d'abord entendre de loin, d'aussi loin qu'il sera possible, ce bruit qui est comme l'écho du mystère... Est-ce que je ne le perçois pas encore? Non, encore un pas, encore un autre...»

Et je restai à la place que j'occupais, cloué par l'étonnement,--oui, cloué,--comme si tout à coup une cheville d'un pied eût transpercé la semelle de mes bottes et eût été rivée par une main invisible en dessous du pavé!...

J'entendais, oui. Mais ce que j'entendais, ce n'était pas ce que je _supposais_ devoir entendre... Une, deux, trois... non. Ce n'était pas ce bruit régulier, cadencé, un talon après un autre, puis la canne, encore un talon, encore un autre, et la canne.

Ce n'était point cela le moins du monde. Comment définirai-je ce que j'entendais? Ce n'était pas un piétinement. Oh! non, c'était plutôt un roulement. Très vif, sans arrêt. Il n'y avait pas un intervalle d'un dixième de seconde entre chacun des sons qui parvenaient à mon oreille...

Est-ce possible? _Un seul homme ne peut produire ce bruit!_ Trépignât-il sur place, son pas n'aurait pas cette persistance cadencée. Non. _Ils sont plusieurs!_ Allons, ce n'est pas supposable. La porte est solidement fermée. Nul n'a pu entrer, pas plus que _lui_ ne pouvait sortir.

Pourquoi donc hésité-je à avancer? Je n'ai pas peur; certes, la terreur est bien loin de mon âme. Pourtant c'est bien étrange.

Je penche la tête en avant, je tends le cou... je regarde!

Je vois!... il peut donc se faire qu'une vérité soit plus étrange que toutes les suppositions?...

Ils sont deux devant ma porte, vous comprenez bien, _devant_, sur la dernière marche du perron, le nez contre le bois et marchant _sur place_ comme l'autre marche à l'intérieur. Sans bouger, et séparés par l'épaisseur du bois, ils vont _à la rencontre_ de l'autre.

Pas un mot d'ailleurs. Rien que ce pas que nulle puissance ne semble devoir arrêter. Je me glisse à la fenêtre, et à la lueur d'une veilleuse qui brûle dans le corridor, je le reconnais, lui, Golding... il va toujours _en avant_, sans avancer.

Et les deux autres font le même manège au dehors... C'est une bizarre chose que ces trois mannequins, mus par une même ficelle. Ce sont ces six talons qui produisent le roulement... il y a aussi trois cannes...

Quel parti dois-je prendre?

V

Attendre? Quoi? Que la machine motrice s'arrête d'elle-même... Il y a là des ressorts d'acier que rien ne détendra. Le jour peut avoir une influence sur l'étrangeté de la nuit, cela est vrai. Le chant du coq chasse les fantômes. Soit; mais il n'y a pas ici de fantômes, les spectres n'ont pas de talons, et, comme dit le poète:

Et le souffle muet glissa sur le silence.

Golding et les autres sont des personnalités matérielles, des entités de chair et d'os. Pourquoi l'homme doué du plus grand courage se sent-il ému en présence de l'homme sorti de sa norme? Je rencontrerais dix Golding au coin d'un bois, que je les braverais. Un seul--parce qu'il est _incompris_--parce qu'un des ressorts de son être confine à l'inintelligible--me paraît effrayant. En vérité, j'ai presque peur.

Mais cette hésitation ne dure pas... je me glisse doucement jusqu'à ma porte, je monte deux degrés du perron, je suis derrière mes deux étranges visiteurs. Et, sans qu'ils s'en aperçoivent--car, sur mon âme ils ne s'en aperçoivent pas--je passe mon bras entre eux deux, j'introduis la clé dans ma serrure qui grince, et d'un élan brusque, j'ouvre la porte...

Dernièrement, sur la ligne ferrée du Massachusetts, deux locomotives, --choses de fer et d'acier,--se précipitèrent l'une sur l'autre. Eh bien! par Jupiter,--proportionnellement à la masse projetée,--le choc ne fut pas plus violent.

Les deux gentlemen heurtèrent Golding, qui heurta les deux gentlemen.

Puis il y eut un cri,--ou plutôt trois cris en un seul...

Puis non pas une course, non pas une fuite, non pas une déroute,--mais un _ruement_ à travers la rue. Les deux gentlemen avaient mis Golding sur leurs épaules,--mon Dieu, oui! un sollicitor,--comme une balle de coton. Celui de devant soutenait les deux jambes, dont il s'était fait comme un collier, l'autre portait la tête et tenait le cou à deux mains...

Et ils s'enfuyaient dans la direction du parc, avec leur fardeau ballotté, cahoté, tressautant.

Qu'auriez-vous fait? Ce que je fis.

Je courus après eux. Mais, bast! ces jambes-là étaient de fer; je les vis, longtemps, bondissant à travers les rues, les squares, les avenues, l'emportant, lui,--et avec lui mon secret,--et je dus m'arrêter, haletant, épuisé, soufflant et m'appuyant les deux mains au côté... Ils échappèrent à ma vue.

VI

Voyons. Me voici chez moi, bien calme, bien reposé. Il faut que je réfléchisse.

Quel est mon point de départ? Ah! j'y suis... Six heures. Cette heure a un _sens_, ce moment a une influence. Sur qui? Sur Golding, ceci est acquis.--Et remarquons-le--une influence indépendante de sa propre volonté. La preuve, c'est qu'à six heures moins deux minutes, il dormait.

Seconde question.--Comment a-t-il eu _conscience_ de l'heure, alors que le narcotique--car j'avoue mon subterfuge--agissait sur son système nerveux?

Avez-vous remarqué ceci? Vous vous étiez dit, en vous couchant: demain, il faut que je me réveille à cinq heures du matin. Et à cinq heures juste, n'ayant auprès de vous que votre montre qui _ne sonne pas_, vous vous réveillez en sursaut. Il faut donc que votre cerveau ait été _monté_--par le fait de votre intention--de telle sorte qu'un mouvement monitoire se produisît juste à l'heure dite. Cet effet est évidemment de même nature: oui, c'est cela. Dans ce corps engourdi, il y eut--par habitude de volonté--détente réflexe d'un ressort à six heures juste. Et la machine excitée se mit tout entière en motion, comme lorsque vous touchez le balancier d'une pendule et que le reste du mécanisme se trouve entraîné par cet effort.

Donc, quand je disais tout à l'heure--influence _indépendante de sa volonté_--je me trompais, c'est à la persistance _latente_ de cette volition, devenue instinctive par l'habitude, qu'il _faut_ attribuer cette mise en action.

Considérons donc ces deux points comme prouvés: six heures, temps fixe où _quelque chose_ doit être fait par Golding, et ne peut pas _ne pas être fait_--puis, en second lieu, excitation cérébrale provenant de l'habitude, habitude déterminée _dans le principe_ par un acte de volonté.

Un jour, il s'est dit: «Tous les jours, à six heures, je ferai _cela_.» Et au bout d'un certain temps, il n'a plus été nécessaire pour lui d'avoir recours à l'acte coercitif de la volonté. La volonté a été reléguée au second plan. Aujourd'hui, _le voulût-il_, il ne pourrait s'abstenir de faire ce quelque chose.

--Je ferai _cela_!--a dit Golding. _Cela_, c'est _x_.

Quels sont les autres éléments du problème?

Deux gentlemen, obéissant à la même préoccupation... N'allons pas si vite. Est-ce bien là la vérité, et ne fais-je pas fausse route? _Même_ préoccupation? Non, une _même_ préoccupation aurait déterminé chez eux un effort dans le _même_ sens. C'est-à-dire, qu'eux aussi, ils auraient voulu aller _quelque part_. Lui voulait sortir de chez moi, eux voulaient y entrer. Il n'y a pas _identité_ de volition, mais, au contraire, _contradiction_ d'effort. D'autre part, ils voulaient se rencontrer,--d'où tendance à un point d'intersection.

Prenons deux points mathématiques A et B, plaçons-les comme ceci:

A................................. B

A, c'est Golding, qui tendait évidemment vers B, et qui tend _là_ chaque jour, à six heures. Donc habitude de la part de B d'être touché, chaque soir (à une heure que nous ne pourrions déterminer qu'en connaissant la distance de A à B), par la ligne partant de A. Habitude d'être touché par cette ligne implique, de la part de B, tendance à _aller au-devant_ de A.

Alors B--que nous admettons animé, puisque cette idée se dégage que B est représenté par les deux gentlemen--en raison de cette tendance à sentir A près de lui--B, dis-je, s'est peu à peu rapproché de A...; un obstacle matériel s'est opposé à la réunion des deux termes du problème; mais la double tendance agissant continuellement, A et B ont _tendu_ l'un vers l'autre à travers ma porte... et lorsque j'ai ouvert ma porte, B double de A, l'a entraîné au point où ils eussent dû se trouver depuis longtemps... si je n'avais invité Golding à _luncher_ avec moi.

Je repasse soigneusement mes déductions. Elles sont justes.

Occupons-nous maintenant de la conclusion, qui servira de base à mes recherches ultérieures.

VII

Cette conclusion, la voici, telle qu'elle sort tout armée de mon cerveau.

Golding doit tous les soirs aller retrouver les deux gentlemen. Il ne peut s'en dispenser. Eux de leur côté ne peuvent rester séparés de Golding.

Et cela ne dépend pas d'un caprice, d'une fantaisie de vieillards: il y a plus que désir, plus qu'habitude, il y a nécessité. Ce n'est pas une liaison qui existe entre ces trois hommes, c'est un _lien_, plus serré que le noeud d'Alexandre, et l'épée s'émousserait sur lui. Une pareille _amitié_, fatale, involontaire, n'a qu'un nom. J'hésite à le prononcer... elle s'appelle (bast! personne ne lira ceci) _complicité!_

VIII

Le lendemain, de bonne heure, j'étais chez Golding. Je ne vous dissimulerai pas qu'il m'avait fallu une certaine audace pour me rendre chez le sollicitor.

Mais la curiosité fut plus forte que l'inquiétude. Je voulais savoir s'il se souviendrait. Pourquoi ce doute? Il était bien évident qu'il ne pouvait avoir oublié ce qui s'était passé la veille au soir, à moins que...

Eh bien! c'était justement cette idée qui me tourmentait. Je _croyais_ --mais ceci ne venait d'aucune déduction, c'était un instinct--qu'il n'avait pas eu conscience de ce qui s'était _produit_ après six heures.

Et tenez, j'avais raison. Voilà maître Golding qui me reçoit avec la plus grande affabilité. Bien mieux. Il me parle de notre petit repas et d'une certaine sauce, comme si rien que de très naturel n'avait accompagné son départ. Il est toujours le même, teint fleuri, oeil émerillonné. Je crois qu'au besoin il accepterait une seconde invitation.

Je me retire. Mon plan est fait. Vous l'avez deviné. Pour procéder par ordre, il faut maintenant connaître deux autres points importants:

1º Où va maître Golding? 2° Quels sont les deux gentlemen en question?

Ceci me paraît facile. À six heures, je serai là.

Oh! je vous avoue que j'ai la fièvre. C'est une rude tâche que j'ai entreprise; mais aussi que son accomplissement me promet de jouissances!

Je saurai tout... Quand je prononce ces trois mots, je sens que je serai payé au centuple de mes peines.

Aussi, dix minutes avant que l'heure sonne, je suis là, blotti dans un coin, à quelques pas de sa porte. Je sais qu'il est dans son étude. Je n'aurais pas commis cet enfantillage de ne pas m'en assurer.

Ces dix minutes me paraissent un siècle. Elles passent cependant--trop lentement--mais elles passent. L'attention prête même à mes sens une telle finesse que j'entends--je suis sûr que je l'entends--le timbre fêlé de sa pendule.

Je ne m'étais pas trompé. C'est lui. Il marche, et moi je marche derrière lui. J'ai l'air d'un _détective_ attaché au pas d'un coupable. Après? Peut-être est-ce bien un _coupable_.

Il ne va pas vite. Non. C'est un pas bien régulier, sec, cadencé. J'ai pris le pas, moi aussi, si bien que les deux bruits se confondent. Oh! il ne peut se douter de rien. Et de fait, il ne paraît pas préoccupé de ce qui se passe _derrière_ lui. C'est _devant_ lui que se trouve son intérêt. Ni à droite, ni à gauche, car il ne regarde rien, et la plus jolie fille de l'État peut passer à ses côtés sans qu'il remarque son bas bien tiré ou sa taille cambrée. Parfois quelqu'un vient en sens inverse, et le heurte. Le choc--sec--ne le fait pas dévier d'un iota de la ligne directe.

Nous avons suivi Broadway quelque temps. Nous sortons de la ville. Nous allons au faubourg. Nous arpentons la route--arpenter est le mot, car chacun de ses pas a une dimension fixe, implacable.

J'aperçois une maison, presque en plaine. D'un étrange aspect, sur mon âme. Les briques ont une teinte d'un rouge brun comme le front d'un homme frappé d'apoplexie. La maison est entourée d'un parc; on y entre par une grille. _Il_ tend à cette grille...

Mais voici du nouveau: de deux routes viennent--en même temps--oh! absolument en même temps--deux gentlemen. Ils sont exactement à la même distance de la grille, ils y arriveront exactement à la même seconde. Même pas, même rectitude dans la marche. Les voilà qui touchent la grille _ensemble_... La grille s'ouvre, ils entrent... ces trois points convergents se sont confondus en un seul groupe... et ils disparaissent dans la maison...

IX

Jusqu'ici, je n'ai pas un seul instant fait fausse route. Malgré mon impatience--malgré l'_attraction_ qui s'exerce sur moi--je ne veux pas, je ne dois pas me hâter.

La grille est fermée, Golding et ses deux amis... amis? Voici d'abord un mot qui mérite examen. Pourquoi amis? Et cette idée est-elle juste? En tout cas, est-elle prouvée? Loin de là, donc je la réserve. Golding et les deux gentlemen sont enfermés dans la maison. Examinons la maison. La carapace peut souvent indiquer la nature du crustacé.

C'est un grand bâtiment carré--lugubre. Qu'est-ce qui le rend lugubre? Rien et tout. Il y a sur ces pierres brunes comme une transsudation de mystère. De toutes les fenêtres une seule est ouverte. On dirait l'oeil borgne d'un visage. Le parc a de hautes murailles; par la grille seule, le regard peut pénétrer à l'intérieur. Les arbres sont touffus, les allées sont mal entretenues... Mon oeil _marche_ à travers ces allées. Rien que des feuilles mortes ou des branches dépouillées? Si fait: quelque chose. Je distingue à peine une sorte de chapelle basse, petite, étroite. Pourquoi cette découverte me fait-elle frissonner? C'est que, comme les hommes, les _choses_ ont un rayonnement qui tombe d'aplomb sur le _sens_ qui m'est particulier et dont j'ai parlé. Cette chapelle--bâtisse ou monument--s'est imposée à mon attention, à mon examen, à mon esprit d'investigation. Il y a là quelque chose. Mais j'y songerai plus tard. Voici déjà deux heures que je rôde autour de la maison et du parc. Aucun des trois gentlemen n'est sorti. Il est huit heures et demie. La nuit est profonde, et, seule, la fenêtre que j'ai d'abord remarquée a été éclairée. C'est là qu'ils sont.

Si je pouvais m'approcher, si je pouvais plonger mon regard dans cette chambre! Mais il n'y faut pas songer. La grille est bien fermée. Les murs sont trop élevés. Oh! si de la puissance de mon oeil--rivé à cette fenêtre--je pouvais percer cette épaisseur qui me _les_ cache. Non, il ne faut rien livrer au hasard. Demain je verrai, demain je ferai un pas de plus dans le labyrinthe où je me suis engagé.

Tout à coup--ce fut une terrible surprise, en vérité--un grand cri parvint jusqu'à moi.

Ce n'était pas un cri de douleur. Je ne supposai pas un seul instant que quelqu'un pût avoir besoin de secours. C'était une clameur longue--longue--comme l'_ululation_ du chat en amour. Et, de fait, c'était moins un cri qu'un son. Il n'avait pas été proféré, comme l'est un cri dans un _arrachement_ de l'âme. Il avait commencé voilé, presque timide, puis avait grossi dans une expansion sinistre. Puis au moment même où il allait s'éteindre, deux autres sons s'étaient élevés, et le premier avait recommencé comme pour se joindre à eux--parallèlement. Quelque chose comme la tonique, la tierce et la quinte.

Hou... ou... ou... ou!... C'était à peu près cela, et cependant nulle voix humaine ne pourrait, à mon avis, proférer le même son. À la fenêtre que j'observais, je vis un notable changement. L'ombre succédait à la lumière, puis la lumière à l'ombre. Il me semblait encore--avec les hou! qui ne s'arrêtaient pas,--entendre d'autres bruits, ceux-là sourds, lourds, comme si une masse sans cesse relevée eût été sans cesse rejetée sur le plancher... Puis les hou! s'interrompaient, et alors je percevais des éclats de voix,--de vrais éclats. Cela ressemblait au bruit des bâtons des Irlandais, quand ils s'assomment à la porte de quelque bouge.

Ces voix avaient l'air de _frapper_, tant elles étaient sèches et rauques.

Puis les lumières bondissaient encore, puis elles disparaissaient sous l'interposition de quelque corps opaque...

X

Mon parti était pris: dussé-je vivre cent ans, j'aurais employé le reste de ma vie à percer le mystère.

Je passerai sur quelques détails qui cependant nécessitèrent de ma part un véritable travail. Oh! je ne reculai devant aucune fatigue.

Je sus d'abord quels étaient les deux gentlemen, amis de Golding.

L'un était le révérend Pfoster, qui édifiait ses chères brebis par ses prêches pleins de douceur et de charité. Je l'écoutai, comme jamais prédicateur ne fut écouté. Et, en vérité, c'était un habile parleur... mais que m'importe sa faconde ou son habileté? Je le suivis tout un jour, je le vis entrer dans la maison des pauvres et porter des secours aux malades. Je le vis, d'un pas calme et mesuré, parcourir les rues et saluer d'un signe de tête les enfants qui passaient. Mais ce que je vis aussi--et que me faisait tout le reste?--c'est qu'à six heures il quittait l'endroit où il se trouvait, quel qu'il fût, et que de son allure qui devenait alors saccadée--comme saccadé était le pas de Golding à six heures--il allait, sans s'arrêter, vers la maison de briques rougeâtres.

L'autre--le troisième--était un bon vivant. Sur mon âme, il fallait avoir l'esprit bien soupçonneux pour ne pas croire à la vertu de cet excellent homme, toujours souriant, passant sa vie au cercle, à table ou au jeu, aimant les jeunes gens et se mêlant volontiers aux parties que nos jeunes _flirters_ organisent avec les blondes filles de l'Union. Comme il savait galamment--et avec quel sourire!--offrir son bras à la plus rose de nos adorables _misses_...

Oui, jusqu'à six heures!

Car--décidément--cette heure est fatale.

Elle sonne dans la vie de ces trois hommes comme tombe le battant sur la cloche de cuivre. Et leur âme tinte sous ce coup, et frissonne longtemps encore après que le son s'est éteint!

Comme je les tenais bien tous les trois! J'avais tracé autour d'eux un cercle cabalistique dont mon regard était le centre, dont leur vie était la circonférence. Je les voyais s'agiter. Je les _couvais_ de l'oeil. Oh! ils m'appartenaient bien, et quelle jouissance j'éprouvais à me dire: Ils ne se doutent de rien.

J'étais dans leur ombre, dans l'air qui les environnait. Je surgissais auprès d'eux alors qu'ils ne soupçonnaient pas--et comment l'auraient-ils soupçonné?--que quelqu'un les épiait...

Je remarquai encore ceci.

_Avant six heures_ ils ne se connaissaient pas. Feignaient-ils de ne pas se connaître? Je ne pourrais pas l'affirmer et, cependant, quand, plusieurs fois, je les vis se rencontrer, se croiser en se touchant du coude, ou se cédant mutuellement le pas sur un trottoir trop étroit, jamais je ne surpris--et il fallait qu'il fût _impossible_ de rien surprendre--un regard, un clignement d'yeux.

À Golding, je parlai du révérend Pfoster, du joyeux Trabler (c'était le nom du troisième gentleman): pas un pli de son visage ne tressaillit, pas une fibre de son front ne s'agita... Une fois--oh! c'était hardi!--je lui demandai où il demeurait. Je crois, Dieu me damne! qu'il n'entendit pas d'abord ma question. J'insistai avec un sauvage plaisir. Lui, délibérément, me répondit: Là-bas, au _Black-Castle_.

Au château noir! c'était bien le nom de la maison de briques!

Et il continua de causer, comme si question et réponse eussent été des plus simples.

XI

Il n'y a plus à hésiter. Je ne peux plus vivre ainsi. Vingt fois déjà, j'ai passé la nuit au pied du Black-Castle. Vingt fois, j'ai entendu les mêmes voix poussant leurs hou! lugubres; vingt fois, à la même fenêtre, j'ai vu sautiller et s'obscurcir les mêmes lumières.

Et puis, j'ai revu, blanchâtre au bout de l'allée, la petite chapelle.

Tout mon être est surexcité. On ne pourra pas m'accuser d'impatience, de précipitation.

Demain! demain!

XII

Le Black-Castle se trouvait hors de la ville, à deux milles du dernier faubourg. Le parc était spacieux, trois routes se croisaient à l'entrée même de la propriété, puis s'unissaient en une seule, montant vers le nord.

Les trois autres côtés du parc--dont les murs formaient un parallélogramme--donnaient sur des terrains vagues, non cultivés, et, par conséquent, non peuplés.

J'y avais mis de la patience. J'avais apporté moi-même une échelle de corde, garnie de crampons en fer, et je l'avais enfouie au pied du mur d'enceinte. J'avais, bien entendu, constaté d'abord que l'entablement du mur présentait une saillie suffisante pour que mes crochets pussent s'y fixer aisément.

Autre détail important. Car je n'étais pas homme à rien négliger. Il n'y avait à l'intérieur ni jardinier ni chien de garde,--pas une créature vivante.

Une fois déjà, le matin, j'étais parvenu à regarder par-dessus la crête de la muraille, et au pied de la maison, j'avais aperçu une porte vermoulue, entr'ouverte et laissant entrevoir la première marche d'un escalier. Évidemment c'était un escalier de service, qui--_autrefois_--était destiné aux domestiques. Car il y a quelque dix ans, la maison appartenait à un gentleman du nom de Richardson, qui était mort subitement quatre mois après sa femme, et qui menait grand train, à ce qu'on m'avait assuré.

Toutes mes mesures étaient bien prises. J'avais une lanterne sourde qui se pouvait attacher à ma ceinture et dont l'ouverture--soigneusement entretenue--ne laissait échapper de lumière que tout juste ce qu'on voulait. J'avais d'abord pris un couteau; mais à quoi bon? Un couteau m'avait paru inutile et je l'avais rejeté.

Mes pieds étaient chaussés de souliers épais à semelles d'étoffe, ne faisant aucun bruit...

J'éprouvais un âpre plaisir à passer en revue mon arsenal d'investigateur. J'étais froid et calme! Au pied du mur j'attendais que six heures sonnassent, car je savais qu'il me restait tout le temps nécessaire pour être--_avant eux_--dans la maison.

Allons, l'heure est venue! L'échelle s'accroche au mur, la lanterne est à ma ceinture..., courage!

XIII