Histoires incroyables, Tome I

Chapter 5

Chapter 53,892 wordsPublic domain

Il marche, lentement, de long en large, il va de la porte à la fenêtre. Il ne parle pas; aucun son ne s'échappe de ses lèvres. Oh! j'en suis sûr. Je sais que par la _tension_ voulue que j'exerce sur mes facultés, l'ouïe s'est développée en moi d'une façon extra-naturelle. Calculez donc, puisque toute ma force, toute mon énergie de sensation, au lieu de se disséminer sur mes cinq sens, se concentrent en un seul. Un, deux, trois, quatre, cinq... six! Voici l'heure! Écoutons.

Il se passe quelque chose. Je l'aurais juré d'avance. Golding s'est arrêté brusquement. Il a semblé entendre quelque chose. La tête s'est penchée en avant comme pour écouter. Je le sais, parce que j'ai entendu son corps peser tout entier sur la pointe des pieds. Un meuble a remué, c'est qu'il a posé sa main sur le dossier pour ne pas perdre l'équilibre. Ah! ses talons ont de nouveau touché le plancher. Nouveau tressaillement du fauteuil. Il a abandonné ce point d'appui. Il reste immobile. Puis, voilà que d'un pas lourd, méthodique, régulier, d'un pas qui n'est en quelque sorte que l'ombre de cet _ancien_ pas que je connaissais, il s'est approché de son lit. Il ne le défait pas, car je n'entends pas le froissement des draps. Le lit craque dans toute sa longueur, Golding s'est étendu.

Alors, oh! alors! je perçois un bruit sourd, que je reconnais. C'est sa respiration. Elle est lente, à deux temps, comme le soufflet d'une forge. Ce n'est pas le souffle de l'homme qui dort. Je ne me trompe pas, j'en suis certain: Golding est éveillé! Et sa respiration monotone continue à se faire entendre, pour moi seul. Elle n'est pas égale comme son. Parfois, je _saisis_ un soupir plus sonore, qui me rappelle les hou! de Black-Castle, mais comme si la bouche d'où ils s'échappent était serrée sous un bâillon.

Je suis impatient... Mais non, l'heure passe. J'attendrai encore. Je ne veux rien précipiter. D'ailleurs, je perçois encore autre chose. Il se remue sur son lit. Ses bras heurtent quelquefois la cloison, ses jambes s'étirent comme si elles étaient mues par un ressort et vont frapper l'un des montants du lit... _Cela_ est la lutte, c'est la persistance mécanique de l'effort qui lançait sur Golding ses deux acolytes. Est-ce bien cela? En ce cas, la chose est simple. Il faut que, continuant mon travail d'excitation du sens visuel et du sens auditif, je parvienne à lire dans Golding comme dans un livre ouvert, à entendre l'écho de ses pensées, à percevoir ces mots qui se formulent dans son cerveau...

XXVII

Minuit: je commence. Il sera plus facile de percer un trou dans la cloison, et _par là_, je plongerai sur Golding mon regard investigateur. Et pas d'instruments! Si seulement j'avais un canif! Après tout, où serait la difficulté? Non, de mes ongles, j'ouvrirai une issue dans ce bois. Ah! ils croient que je dors, et ils se disent: «Le fou est calme, ce soir!»

Restez dans votre repos, mes maîtres. Le _fou_ suit raisonnablement un projet conçu... et demain, il saura tout...

Comme ce bois est dur!

XXVIII

Deux nuits ont suffi à ce travail. J'ai dû déployer toute mon énergie; à certains moments, le sang jaillissait de mes ongles. Mais cela me préoccupait peu, je vous jure. Cette nuit, je le verrai dormir. Dort-il d'abord? Je n'en sais rien, et même ce souffle que j'entends à travers la cloison ne me paraît pas celui d'un homme endormi.

Cependant, il ne quitte pas son lit... une seule remarque: il semble que son poids s'alourdisse de plus en plus.

Est-ce que l'entassement des souvenirs et... qui sait? des remords aurait un poids effectif... plus la nuit avance, plus par conséquent les souvenirs s'amassent dans son cerveau, plus j'entends le lit gémir et craquer, comme si ses pensées étaient de plomb.

Que cette journée me paraît longue! Des échecs, je ne me préoccupe plus. Je joue machinalement, sans y songer, et je le regarde.

Mais c'est singulier. J'aurais pensé que ce travail de _perforation_ se serait accompli plus vite... je ne puis encore rien lire dans ce cerveau. Oh! il y a des moments je voudrais le déchirer de mes ongles comme j'ai déchiré la muraille...

Tiens! un couteau!

XXIX

Comment se trouve-t-il dans ma chambre? D'où vient-il? Qui l'a apporté ici? Un couteau, et dont la lame paraît solide, sur ma foi. Ce n'est pas un couteau de table, ce n'est pas moi qui l'ai pris à la table du repas. On nous surveille trop. Non, non. Je me souviens. Le gardien est entré ce matin; il coupait une pomme. C'est évidemment lui qui a oublié là cet outil...

Un couteau: cela peut servir à tant de choses. Il est bien emmanché, bien en main. Comme on donnerait un bon coup, avec cela... de haut en bas...

Le gardien est venu. Ah! j'ai bien compris pourquoi. Il est inquiet, cet homme, il sait qu'il a laissé son couteau quelque part, et sa responsabilité s'inquiète. Il ne me demande rien tout d'abord. Il me souhaite le bonsoir, mais en même temps il regarde à droite et à gauche. Moi, je suis assis tout naturellement, sur une chaise, devant ma table. J'ai caché le couteau dans ma manche. Pourquoi, après tout? Il serait si simple de lui dire: Mon brave homme! je sais ce que vous cherchez. Voici votre couteau.

Non, je ne lui dirai rien. Tenez, voilà qu'il m'interroge. Oh! sans avoir l'air d'attacher à sa question la moindre importance:

--Est-ce que par hasard vous n'auriez pas trouvé un couteau?

--Un couteau! ici! oh! non.

Si vous voyiez de quel air placide je réponds.

Il est convaincu que je dis la vérité. Comme c'est chose amusante que de tromper. Il jette un dernier coup d'oeil autour de lui, mais, bon gré, mal gré, il faut bien qu'il y renonce. S'il se doutait que je le sens, là, tout près de ma chair, et que le fou--car je suis un fou--se moque _in petto_ de l'homme raisonnable.

Il est parti. Pourquoi ai-je gardé ce couteau? Sur mon âme, je ne pourrais le dire. Mais cet acier froid me cause une agréable sensation. On dirait--oui, en vérité--que cette sensation _s'harmonise_ avec quelque secrète pensée de mon coeur...

Six heures! à mon poste.

XXX

L'ouverture que j'ai pratiquée dans la cloison, est tout étroite. Mon plus petit doigt n'y pourrait passer, mais mon regard pénètre et embrasse, dans la chambre de Golding, un périmètre plus que suffisant. Du reste, je n'ai pas besoin de voir plus loin que son lit.

Il s'est étendu. Il est sur le dos. Les yeux sont à demi fermés; leur expression est vague. Puis peu à peu, ils s'ouvrent, ils sont fixes, ils regardent quelque part. Où? ce n'est pas au plafond.--Que lui importent et le plafond et les quelques moulures de plâtre qui l'entourent? Non, son regard va évidemment _plus loin_.

Il est étrange que mon attention ne se fatigue pas. Il me semble que je le regarderais ainsi pendant une année entière sans que ma paupière eût un frémissement. Il n'est pas beau, Golding. Sur ce visage d'ordinaire si frais, si rebondi, des rides se creusent... à l'heure sinistre. Un cercle olivâtre borde ses yeux. Évidemment il souffre. C'est un cauchemar qui danse sur sa poitrine. Smarra le tient à la gorge; et sous la pression de cette griffe, à laquelle nulle volonté ne résiste, les sons sortent inarticulés de sa poitrine.

Voyons. Où est le point de son front que j'ai tenté de percer de mon regard? Justement, il s'est posé de trois quarts, je puis le considérer tout à mon aise...

Va donc! courage! mon regard. Perce cette boîte osseuse, qui, semblable à une cassette d'avare, renferme ce qui est mon trésor à moi!

Oh! comme je réunis toute la force de mon être dans ce regard, lentille au foyer de laquelle se concentre tout le rayonnement de ma volonté. C'est un livre durement fermé que la tête d'un homme: pas une fissure, pas un coin par lequel je puisse apercevoir ces pages, si intéressantes pour moi...

Non. Et ce sourire errant sur ces lèvres. Par le ciel! Je crois qu'il me raille. Il semble dire: je tiens mon secret, il ne m'échappera pas.

Que pourrais-je donc bien tenter pour hâter mon oeuvre? Quel dernier effort me conduirait à mon but? Oh! je ne reculerais devant rien. Maintenant qu'on me croit fou, que j'ai eu le courage d'accepter le doute, que je me suis livré à ceux qui nient ma raison, rien ne pourra me faire reculer.

Peut-être suis-je encore trop loin de lui! À deux pieds cependant tout au plus. C'est encore trop sans doute. Il faut que je me rapproche, il faut--comment cette pensée ne m'est-elle pas venue plus tôt--que je sois auprès de lui. Ah! le couteau! Oui, c'est cela!

La cloison est entamée. J'ai pu constater son épaisseur. Ce n'est rien. Quelques planches ajustées. J'introduis le couteau dans une fente, la lame fait levier. La planche cédera. C'est peu solide. Je suis _certain_ qu'il n'entendra rien, il est absorbé par le _mystérieux_ qui l'obsède et l'étreint. Déjà la planche a plié, je puis passer mes deux mains. M'entendra-t-on du dehors? Tout est calme. Les gardiens sont endormis. Et puis le bruit sera-t-il violent? Je ne le crois pas. Tenez! j'avais bien raison de ne pas le croire. Voici que sous mon effort, lent, étudié--habilement étudié, je vous jure--la planche se sépare, la peinture s'est fendue dans toute sa longueur, se craquelant sans bruit.

Là! cette première planche reste entre mes mains. Déjà, je puis passer le bras. Je l'ai touché, lui. Il n'a pas tressailli. Il n'a pas senti mes doigts qui s'appuyaient sur son corps. À l'ouvrage donc! La nuit commence seulement, j'ai tout le temps de mener l'oeuvre à bien. Il est curieux que je n'aie pas conçu plus tôt cette pensée. Je secoue la seconde planche, méthodiquement, prêt à m'arrêter au moindre bruit, dépassant une certaine moyenne dont mon oreille a fixé l'intensité. Elle tient assez fortement, celle-là. Bah! il serait trop ridicule de se décourager... en si beau chemin. Je le disais bien... La voilà qui s'ébranle. Elle est plus large que je ne l'avais supposé, c'est ce qui explique sa résistance... L'ouverture sera plus que suffisante.

Je pourrai passer... c'est fait. Il s'agit maintenant de me glisser par cette ouverture. Oh! cela n'est pas difficile. Je me dresse à demi sur mon lit... la tête d'abord, puis les épaules. Il faut que je me mette de biais--de _champ_, comme disent les ouvriers--d'une main je m'appuie au lit, tout doucement. Mais, en vérité, il est inutile de prendre tant de précautions. Golding n'est-il pas plongé dans une sorte de catalepsie intermittente, qui, j'en ai la conviction, ne cessera qu'avec la nuit... la preuve de ceci, c'est que je suis dans sa chambre, c'est que j'ai pu passer par-dessus le lit, que j'ai même heurté ses jambes, et qu'il n'a pas eu conscience de ma présence.

Tenez, en cet instant, est-ce qu'il sait que je suis là, courbé sur lui, que je le touche, que je l'enveloppe tout entier de mon regard? Ah! en vérité, cela est burlesque, de songer qu'un fou pourrait être aussi habile!

XXXI

Et je ne puis rien voir! En vain mon oeil fouille, comme un bistouri, ce front sous lequel bouillonne son cerveau. En vain, je tends tous les ressorts de mon être. La matière inerte--qui s'appelle Golding--garde son secret. Malédiction! il faut cependant en finir! Je veux savoir, je saurai.

Encore ce couteau! tout à l'heure il m'a semblé que cet acier s'était refroidi dans ma main comme pour me rappeler sa présence... Que pourrais-je donc en faire? En quoi ce couteau pourrait-il m'être utile? Ah! j'y songe... non... ce n'est pas une idée ridicule. Voyons, pas de précipitations! Qu'est-ce que je cherche après tout? Je veux ouvrir ce cerveau qui reste obstinément fermé? Lorsqu'un coffret rouillé résiste aux doigts qui s'efforcent d'arracher le couvercle, une lame d'acier a bientôt raison de cette résistance... Eh bien! le cerveau de Golding n'est-il pas ma cassette à moi, renfermant des richesses plus précieuses que toutes les pierreries du monde! Le couteau! oui, c'est cela. Il me faut faire sauter ce couvercle qui ferme son cerveau... ce couvercle, c'est le crâne. La lame sera-t-elle assez forte! Certes, avec un coup bien rapide, bien sec, la résistance de l'acier se décuplera. Je ne puis m'y reprendre à deux fois.

XXXII

C'est fait.

J'ai frappé, oh! d'une main sûre, allez. Il n'a pas poussé un soupir. Là, juste entre les deux yeux... la lame a pénétré de plus d'un pouce. Et c'est remarquablement dur, la boîte osseuse du cerveau. Je crois qu'il est mort... Oui, mais la vie persiste encore dans l'immobilité, précurseur de l'anéantissement définitif. Je retire la lame, le trou est béant, quelques gouttes d'un sang noirâtre... oh! presque rien... En vérité, j'aurais cru qu'il eût plus saigné que cela... L'ouverture est faite, c'est par là que je regarderai...

Enfin! enfin! par l'enfer, je vois, je lis dans ce cerveau! Ah! je ne m'étais pas trompé! L'histoire n'est pas longue, allez! À tout problème, la solution tient en un chiffre... Dans ces fibres palpitantes, dans les dernières convulsions de ce cerveau qui se désorganise, qui se désagrège, je découvre le mystère. Ma peine n'a point été perdue. Et pour vous le prouver, tenez, je vais vous dire ce que c'était...

Golding est un empoisonneur! Oh! comme je vois bien le mot _poison_ écrit sur les parois de cet organe convulsé!... il y a là quelque chose de bien étrange... Golding n'a pas commis le crime seul... lorsqu'il a empoisonné Richardson (vous vous rappelez qui est ce Richardson, l'ancien propriétaire de Black Castle), il avait deux complices, Pfoster et Trabler... S'ils ont commis le crime, c'est qu'ils étaient les amis de Richardson... et ses légataires. Parbleu!... Mais quand ils se sont trouvés en face du cadavre, lorsque le mort a été descendu dans la chapelle blanche... vous savez, là-bas, au bout de l'allée du parc, ils ont eu peur les uns des autres... et... oh! je lis tout cela dans la tête de Golding comme dans un registre ouvert... ils ont été saisis par la folie du _remords_...

Non qu'ils regrettassent ce qu'ils avaient fait... mais ils étaient envahis par une indicible terreur... ils sentaient qu'un jour pourrait venir où l'un dénoncerait l'autre... et ils se surveillaient, et à partir de six heures... heure à laquelle la victime avait rendu le dernier soupir... ils ne se quittaient plus. Leur crime les étreignait et les liait dans les chaînes d'une complicité défiante.

Ah! je ne déchiffre plus qu'avec difficulté. En vain mon couteau fouille avec rage ce cerveau que gagne l'inertie de la mort. Rien!... rien!... plus rien!

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«Hier, lit-on dans le _New-York Advertiser_, un crime horrible a été commis dans la _Lunatic Asylum_ du docteur Gresham. L'honorable M. Golding a été assassiné par son voisin de cellule, M. X., dans un accès de folie furieuse. L'insensé l'a tué à coups de couteau dans le crâne. Quant à M. X., il est mort presque immédiatement dans des convulsions tétaniques. Le coroner a rendu un verdict de double décès par suite d'actes inconscients résultant d'aliénation mentale.»

FIN DES FOUS

LE CLOU

Nul ne peut nier qu'il se manifeste entre les êtres vivants, alors que les hasards de la vie les mettent en présence les uns des autres, des influences inhérentes à leur nature, et qui se traduisent soit par une attraction, soit au contraire par une répulsion involontaires. C'est ce qu'on désigne vulgairement par les mots _sympathie_ et _antipathie_. Mais il est à remarquer que ces manifestations présentent, selon les individus, de notables différences, quant à leur valeur ou à leur intensité. La bienveillance de certains caractères peut--et cela se voit souvent--développer chez un individu une trop grande facilité de sympathisation qui l'entraîne vers les inconnus conduits sur son chemin par les accidents de l'existence; au contraire, certains caractères dits malheureux, malveillants, ont pour premier principe la défiance et montrent à tout nouveau venu une singulière antipathie, sans motif concevable. Ce sont là des extrêmes, malheureusement trop fréquents. Mais il faut reconnaître que les sentiments, naissant ainsi dans ces caractères de premier mouvement, sont mobiles et cèdent au bout de très peu de temps à la fréquentation et à une connaissance plus complète de ceux qui en sont l'objet.

Chez quelques personnes privilégiées--et c'est de celles-là qu'il faut ici parler--les sentiments sympathiques ou antipathiques se développent, non pas en raison de la nature même de celui qui les éprouve, mais au contraire en raison de la nature de celui qui les inspire.

Maurice Parent--un de mes collègues du ministère de...--se trouvait dans ce dernier cas. Ce n'était pas un homme de parti pris; il n'était par nature ni bienveillant ni malveillant; en général, à première rencontre, il était froid, mais sans sécheresse; poli, mais sans affectation. Ne se livrant pas du premier coup, il semblait attendre que quelque circonstance guidât son choix. En résumé, serviable et aimable, nul ne rendait plus obligeamment un service; et si ses véritables amis n'étaient pas aussi nombreux que le sont ceux des hommes qui donnent ce titre à toutes leurs _connaissances_, du moins la société qu'il s'était choisie formait-elle un véritable cercle d'affection et de dévouement.

Avec ce caractère, on comprend que, de la part de Maurice, les manifestations de sympathie ou d'antipathie à première vue avaient d'autant plus de valeur qu'elles étaient plus rares: elles procédaient évidemment d'une influence à laquelle Maurice obéissait, sans que sa volonté en fût complice; il subissait une coercition intime, alors que, contre sa manière d'agir ordinaire, il témoignait clairement qu'une attraction ou une répulsion se produisait en lui à l'égard d'un étranger.

En somme, j'avais reconnu pendant longtemps que ces manifestations, d'ailleurs, je le répète, fort rares, se trouvaient d'ordinaire justifiées par les circonstances ultérieures. La première fois que Maurice m'avait vu, il m'avait tendu la main; et j'ose dire qu'il avait été bien inspiré. Car jamais amis ne furent plus intimes et ne méritèrent mieux l'un de l'autre. Ainsi pour quelques autres. Au contraire, il m'était arrivé de me lier précipitamment avec des hommes que Maurice avait accueillis froidement, durement même, qu'il avait toujours évités, en dépit de mes instances. Et j'avais dû reconnaître que son instinct ne l'avait pas trompé. De ces hommes, j'avais toujours eu à me plaindre, de quelques-uns même très gravement.

Je m'étais donc habitué à suivre ses avis et m'en étais bien trouvé. Cependant, en un point, nous n'avions pu tomber d'accord, et je dois faire une exception en ce qui concerne une troisième personne, Charles Lambert, qui, avec Maurice et moi, travaillait au même ministère--même division--même bureau et même pièce.

Maurice était commis-principal; Lambert de seconde et moi de troisième classe. Mais il est bien entendu que nous ne conservions entre nous aucune hiérarchie et que nous nous entendions à merveille. Quand je dis: Nous nous entendions,--ceci demande explication. Et ici deux portraits sont nécessaires. Je commencerai par Maurice, que nous appelions plaisamment notre doyen, quoiqu'il ne fût notre aîné que de quelques années.

Maurice Parent avait trente-trois ans: c'était un homme de taille moyenne, mince et non maigre; ses traits ne présentaient aucun caractère saillant, à l'exception de la partie supérieure de son visage. Ses yeux, fortement enfoncés sous leurs orbites, étaient de cette couleur indécise que les Anglais appellent--_grey eyes_--yeux gris. Il étaient mobiles, vifs, mais offraient surtout une particularité remarquable. Lorsque Maurice portait son attention sur un objet quelconque, ce qui lui arrivait souvent, car il était rêveur et méditatif, il semblait que son regard devînt _aigu_, que l'iris et la pupille se contractassent de façon à former--si je puis, dire--une _pointe_, une sorte de vrille ou faisceau de rayons convergeant vers un point unique. En examinant de plus près ce qui me paraissait une sorte de phénomène, je constatai que dans ces périodes d'attention excessive ses yeux déviaient sous l'influence d'un strabisme temporaire, si bien que les rayons des deux yeux _convergeaient_, en effet, plus vivement qu'ils ne le font d'ordinaire sur l'objet examiné. Ce regard produisait sur celui qui le subissait un effet désagréable, comme si une pointe eût pénétré dans les chairs, et quand il se _plongeait_ dans vos propres yeux, vous étiez obligé--involontairement--de cligner les paupières avec une sensation douloureuse.

Maurice était depuis dix ans dans l'administration; son avancement n'avait pas été très rapide, mais cette lenteur ne pouvait être attribuée qu'à lui-même, et il le reconnaissait. Doué d'une immense facilité, il se débarrassait du travail de la journée en quelques instants et s'adonnait, pour sa propre satisfaction et pendant tout le reste de son temps, à des études personnelles, portant particulièrement sur les mathématiques et la chimie. Il avait, d'ailleurs, une certaine aisance et ne conservait sa place que pour avoir un _centre_, c'était son expression.

Il est naturellement inutile que je parle de moi, mon rôle se bornant à peu près à celui de narrateur; je passe donc à _notre_ camarade--ou mieux à _mon_ camarade Charles Lambert.

Je fais cette distinction à dessein, et elle sera expliquée plus loin.

Il n'y a qu'un mot qui puisse bien rendre le sentiment que m'avait inspiré Lambert: C'était un garçon éminemment sympathique,--_à moi_ bien entendu. Il était de taille élevée, de forte constitution, ses épaules étaient larges, sa poitrine était puissante. On devinait une nature éminemment vivace. La vitalité débordait en lui. Cependant, il y avait dans toute sa personne une sorte de _nonchaloir_, disons mieux, de prostration qui excitait à la fois, et l'inquiétude, et une sorte de pitié. Il ne se tenait pas droit, mais un peu voûté. On aurait cru--à première vue--que cette vitalité dût produire chez Lambert des efforts continuels vers la vie active. Loin de là, ce grand corps semblait, avec toute sa santé, avec son exubérance de puissance, succomber sous sa propre force. Ses mouvements étaient lents, ses manières extraordinairement douces, presque câlines. Mais, au-dessus de tout, Lambert était et paraissait doux et inoffensif. Sa tête était belle. Des traits parfaitement réguliers, barbe et cheveux d'un châtain clair, de beaux yeux d'un bleu limpide, bien fendus et se laissant voir jusqu'au fond.

Lambert réalisait, dans toute la force du terme, le type de l'employé modèle. Seul de nous trois, il était marié; nous avions vu sa femme deux ou trois fois, c'était une charmante petite créature, à l'oeil vif, aux cheveux noirs. Lambert vivait avec elle et sa mère; mieux que cela, il les faisait vivre. Et que gagnait-il? deux mille quatre cents francs par an, deux cents francs par mois. Bien peu pour un ménage sur lequel pèse une charge supplémentaire. Mais il n'avait pas d'enfant. Lambert était le premier au travail, et même, il faut avoir le courage de tout avouer, son assiduité était telle que bien souvent j'en avais abusé pour le prier de faire les travaux dont j'étais chargé, afin de pouvoir prendre dans la journée quelques heures de liberté. Lui ne se plaignait jamais, souriait si je lui demandais un service, et s'empressait de me le rendre. Il paraissait que son traitement modique lui suffît, car il n'avait pas de besoins, ne se permettait aucune dépense, passait toutes ses soirées en famille, en résumé, était un véritable modèle d'ordre et de régularité.

Du reste, gai, bon enfant, franchement rieur, et, ce dont je lui savais gré, ne jouant pas à la victime. Lorsque, Maurice et moi, nous racontions avoir assisté à une partie de plaisir, il nous écoutait de toutes ses oreilles et s'amusait de nos récits.

Tel était l'homme qui, depuis trois ans, était attaché à notre bureau. Je le répète, il m'était éminemment sympathique.

La première fois que Maurice l'avait vu, il l'avait longuement fixé, de ce regard dont j'ai parlé; puis quand le soir Maurice m'avait pris le bras pour quitter le ministère: