Part 8
Le Prévôt appelé prit les mesures du futur "membre" -- c'était sa femme qui confectionnait les tenues. Dans cinq jours, quand Boum reviendrait: le masque, les sandales, les petites épées, tout serait là.
En les accompagnant, fidèle au rite, le maître éprouva le besoin de dire:
- Nous allons le soumettre au ballottage.
C'était une de ses manies de vouloir donner les allures d'un cercle à son entreprise.
Dans la rue, Boum ayant demandé des explications sur ce dernier mot, son père pensant autre chose répondit:
- Ce sont des bêtises.
Boum fut admis sans opposition.
Au jour fixé, il venait costumé en petit bretteur, le visage dans sa cage à mouche, debout mal à l'aise sur cette planche qui lui paraissait haute et de laquelle il avait peur de tomber. Le maître prodiguait son enseignement, donnant des exemples, répétant ses phrases comme s'il récitait une leçon. Boum, un peu ahuri, suivait de son mieux, s'appliquant de toute son âme à bien faire, mais bientôt rompu dans tous ses membres se demandant comment dans cette instable position, on pouvait jamais arriver dans la réalité à se battre, à se toucher, à se défendre et à faire quoique ce soit. Effrayé, il pensait que, peut-être, il faisait exception au reste des hommes, qu'il n'arriverait jamais, bien que le maître flatté de son attention y allait de temps en temps d'un encouragement.
- C'est mieux, petit... vous faites attention... vous avez des dispositions, vous arriverez...
Le soir, moulu par la courbature, il eut une défaillance en pensant que cette solution aussi serait très longue. Pour arriver à savoir faire, en somme, il faudrait être grand et c'était justement de ne l'être pas qu'il souffrait... Le jour suivant, il retourna pourtant à la leçon, parce qu'il n'était pas d'une nature qui renonce et tous les jours, il recommençait les "quarte", les "quinte", les "doublez", les "parez et tirez", etc.
Très lentement, il sentit lui-même ses progrès. Il se fatiguait moins maintenant sur cette planche où il se tenait mieux, assis sur les jarrets, sans perdre ce que le prévôt facétieux ne se laissait pas d'appeler: "les petits équilibres".
Mettant à part l'escrime, la salle ne l'intéressait pas. De rares clients venaient à son heure et cependant, il y avait dans ces murs comme un air de susceptibilités factices et de points d'honneur idiots se fondant dans l'acre odeur de la sciure et des transpirations, qui l'écoeurait. Boum avait son idée, il était venu dans un but très précis. Sa bonté profonde s'alarmait à la pensée de querelles cherchées, que sa mentalité sérieuse lui faisait trouver inutiles. Aussi à part les indispensables formules de politesse, il parlait peu. Pendant les poses, il s'asseyait à l'écart sur la banquette de velours rouge, et continuait à s'instruire en regardant.
Cependant, il s'était fait un ami. C'était un monsieur grisonnant, légèrement bedonnant, avec des yeux rieurs et un très bon sourire. En le montrant, le prévôt avait dit à Boum:
- C'est Laferrière, vous savez celui qui fait des pièces, un rigolo.
Avec plus de cérémonie, le maître avait, selon l'usage, présenté son jeune élève:
-... A Monsieur le Comte de Laferrière, de l'Académie Française.
Boum avait tendu sa petite main.
Un jour, entre deux reprises, le Monsieur lui avait demandé:
- Eh bien, que pensez-vous de l'art noble des armes?
Boum avait répondu:
- C'est difficile.
- Comme tous les arts, répliqua le Monsieur; il n'y a que la critique qui soit aisée. Vous ne voulez pas devenir critique, j'espère, comme M. Doumic?
- Je voudrais savoir faire des armes, fit Boum, qui n'avait pas bien saisi.
- Officier ou maître d'armes, interrogea encore le Monsieur.
- Ni l'un ni l'autre, fit Boum dans un rire, comme quelqu'un qui trouve ces deux perspectives folles et extravagantes.
- Que voulez-vous être alors?
- Je veux être comme mon papa; je veux me marier, mais avant je veux savoir faire des armes.
Peut-être cette réponse aurait-elle laissé indifférent plus d'un habitué de la salle; la plupart n'aurait pas, sans doute, été frappé par l'apparente incohérence de ces deux volontés. Chez Laferrière, l'habitude tenace de regarder les hommes le fit s'arrêter.
- C'est étrange, dit-il, comme ailleurs pour ne pas attirer l'attention du petit qu'il savait fort bien ne pas devoir parler cette fois sur un aussi grave sujet, et il ajouta: Nos goûts ne sont pas tout à fait pareils. Comme vous, je veux faire des armes, mais je n'ai pas du tout envie de me marier... parce que je suis marié, comprenez-vous.
Boum sourit. De cette conversation commença leur sympathie. Par la suite, Laferrière, rassasié, relativement jeune, de toutes les joies et de tous les honneurs, trouvait une douceur particulière à retrouver, chaque matin, le petit coeur honnête et frais dans lequel il sentait le mystère. Boum avait retrouvé en lui une camaraderie qu'il n'avait jamais connue chez Line: son nouvel ami l'écoutait sérieusement. Cela ne les empêchait pas d'ailleurs de rire souvent ensemble, au contraire; l'académicien savait des histoires impayables que le prévôt, en s'appuyant sur la courbe de son épée, écoutait la bouche ouverte.
Leurs natures se ressemblaient par plus d'un point; ils étaient tous deux curieux et adaptables, naïfs sans être bêtes et d'une générosité spéciale qui voulait le bien de tous les êtres y compris pour chacun d'eux celui de sa petite personne. Aussi se comprenaient-ils à merveille. Boum sentait les jours où son ami n'était pas en train et les jours où il était en veine d'expansion. Laferrière avait saisi une fois pour toutes que l'enfant n'aimait pas être traité en bébé; son degré de développement, pensait-il, valait bien celui d'adultes qui ne se développeraient plus.
Et puis, pour les raisons différentes, les gens de la salle les ennuyaient tous deux. Boum, parce qu'il était le seul enfant, se sentait un peu perdu; son ami, au contraire, connaissait trop de mentalités toujours pareilles à cette collection d'oisifs croyant être le monde et dont la suppression radicale, en un jour, n'aurait pas eu la moindre répercussion. Ils se lièrent rapidement. Quelquefois, ils sortaient ensemble. Par les belles journées, Laferrière allait volontiers jusqu'au Bois accompagner Boum; ils causaient tout le long du chemin, des sujets les plus divers.
Ils saluaient une masse de gens. On plaisantait le grand homme sur son petit ami.
- Mais c'est un fils donné par la nature, avait dit un Monsieur qui marchait au côté d'une jolie blonde.
- C'est idiot, avait répliqué Laferrière, puisque c'est un frère aîné.
Cette façon de présenter Boum comme un petit sage auquel on demande des avis n'était pas qu'une simple plaisanterie. En réalité l'auteur parisien était un grand enfant. Les bonheurs de l'existence l'avaient conservé jeune; il était réservé.
Laferrière s'était tellement mis à sa portée, qu'il finissait par le prendre au sérieux, solliciter ses conseils, et lui faire même des confidences que beaucoup auraient trouvé anachroniques et prématurées.
Boum gardait à la maison un complet silence sur ces affaires de son ami qu'il estimait être d'un ordre et d'une nature non susceptibles d'être saisis par ses parents. En particulier, il était souvent question dans ces confidences d'une grande passion de l'auteur pour une certaine dame qui jouait ses pièces et dont il vantait, sans cesse, les perfections. Il l'appelait: Dora.
Un jour, -- ils étaient déjà de vieux amis -- au sortir de la salle, comme il pleuvait, Laferrière proposa d'emmener Boum dans son automobile. En chemin, il lui dit:
- Si nous allions chez Dora?
Boum, sans savoir pourquoi, hésita le quart d'une seconde, puis accepta.
L'auto obliqua, gagna les quais, et s'arrêta familièrement devant un grand immeuble de la rive gauche, près du pont de l'Alma.
Au sortir de l'ascenseur, au troisième, Laferrière ouvrit la porte d'entrée avec une petite clef qu'il sortit de sa poche.
- Comment, c'est toi chéri, fit une voix très douce.
- C'est nous, répondit l'ami de Boum.
Cette réponse excita sans doute la curiosité de la maîtresse de céans, elle sortit à leur rencontre précipitamment. Elle avait dû entendre parler de Boum, parce que tout de suite, sans présentation, elle l'accueillit gentiment dans un bon rire:
- C'est gentil, Monsieur Boum de venir me voir.
Boum, en petit garçon bien élevé, s'inclina et baisa la main qu'elle lui tendit, selon les formes les plus respectueuses.
Quand ils se furent installés dans le petit salon où elle les avait introduits et dont l'unique large baie donnait sur le fleuve, il la vit à moitié étendue sur un sofa assez bas, que recouvrait en partie, sur un tapis sombre, une fourrure blanche très souple et deux gros coussins vert-bleu. En vérité, elle était jolie, ses cheveux lui faisaient comme un bonnet de moire brune et tout le temps ses dents éblouissantes riaient d'un rire perlé spécial qui paraissait toujours partir d'une scène. Elle faisait une masse de frais à Boum, à la fois amusée, flattée et un peu gênée par la présence insolite d'un enfant.
Boum répondait poliment à toutes les questions. Toujours très sobre de détails sur ses propres affaires, il écoutait tranquillement tant qu'il était question de lui, en posant simplement sur celui des deux qui parlait le regard franc de ses grands yeux intelligents et nullement étonnés.
Cette visite lui semblait toute naturelle, étant donné le sérieux de son amitié avec celui qui l'amenait. Le ton de la conversation aurait été celui de toutes réunions de trois grandes personnes si ce n'eut été quelques remarques décousues d'enfant, sur "le nombre de bateaux qui passaient sur le fleuve" ou sur "la difficulté qu'on devait trouver à apprendre par coeur tout un livre".
Laferrière jouissait, amusé par l'étrange de la situation. Evidemment, pensait-il, pour une masse de gens, le fait d'emmener un enfant chez sa maîtresse aurait paru énorme, monstrueux; en réalité, sa conscience honnête et dégagée des conventions se refusait à voir le moindre tort dans ce rapprochement qui ne faisait de peine à personne. Ces deux amis éprouvaient, au contraire, pour des raisons diverses, un certain plaisir à se trouver ensemble; aucun mot, aucun geste ne pouvait altérer la sérénité de Boum et être pour lui un changement de ce qu'il entendait et voyait familièrement tous les jours... alors pourquoi pas, surtout que lui-même l'auteur qui avait vécu tant de rêves trouvait dans la présence de ces deux êtres je ne sais quelle impression de consolider un bonheur instable et que son coeur aimant aurait tant voulu voir persister longtemps.
Dans la voiture qui le ramenait chez lui, Boum fut interrogé.
- Comment la trouves-tu? demanda Laferrière.
Très gentille et très jolie, apprécia Boum, vous devez bien vous amuser avec elle.
Naturellement, comme toujours, dans sa famille, l'ami de Line négligea de raconter cette petite aventure; non pas qu'il voulait dissimuler quoique ce fut, mais sentant son impuissance d'expliquer et de convaincre, il savait ne devoir pas être pris au sérieux; alors il écouta sans interrompre comme le lui avait enseigné Miss Anny. Cette visite, pourtant, avait fait sur lui une certaine impression; elle lui avait été comme une preuve que son ami ne jouait pas avec lui, qu'il lui disait la vérité, qu'il avait en lui une confiance sympathique. Boum n'en doutait pas avant ce jour, mais parce qu'il tenait de son grand-père peut-être ou bien parce que simplement il avait souffert des hommes, il gardait toujours, vis-à-vis d'eux, une prudence et une réserve discrète. En telle manière qu'à ce moment, quand son ami l'avait mis au courant de sa principale préoccupation sentimentale, lui n'avait pas encore articulé un seul mot de la grande affaire qui était l'unique souci de sa petite vie, et n'avait jamais prononcé le nom de Line à Laferrière. Après la visite chez Dora, il prit la résolution de tout lui raconter. L'occasion vint.
Au sortir de la salle d'armes, ils filaient tous deux grande allure dans l'auto découverte vers Saint-Germain. Laferrière ayant fait peu de temps auparavant la connaissance du père de Boum, lui avait demandé pour ce jour-là l'enfant à déjeuner. Maintenant ils allaient au rendez-vous; Dora devait les rejoindre de son côté. A la sortie du Bois, après l'indispensable arrêt à la barrière, Boum retrouvait l'aspect familier du paysage net et propret qu'il avait si souvent regardé autrefois avec Line. Dans le fond de son âme, il s'attendrissait. Les constatations de l'octroi ayant interrompu leur conversation, dès que la voiture repartit, Boum demanda:
- Pourquoi, faites-vous des armes, vous?
Laferrière répondit une phrase évasive, une de ces explications dont il avait le secret et qui n'arrêtait rien: "on ne bouge pas assez... c'est nécessaire... je ne veux pas grossir...".
- Ah, fit Boum, c'est simplement pour ça. Vous ne voulez pas vous battre.
- Oh, fit Laferrière, quand je peux éviter, j'aime autant.
- Moi, répliqua gravement Boum, je veux me battre, mais sérieusement, _à mort_, avec quelqu'un que je sais, et qui n'est pas ici en ce moment.
L'auteur, se retourna brusquement, visiblement intéressé:
- Non, dit-il, c'est vrai? Toi? Qu'est-ce? Qu'est-ce qu'on t'a fait?
Très posément, regardant par terre, Boum répondit:
- Il m'a fait un immense chagrin. Peut-être le connaissez-vous, c'est Monsieur Claude Vauquer de Conflans.
- Conflans, le diplomate? fit Laferrière, c'est un imbécile!
- Oui, dit Boum, sans se douter de la confirmation qu'il donnait à cette appréciation, c'est lui. Je veux qu'il meure.
- Qu'est-ce qu'il t'a fait, mon pauvre Boum.
- Voilà, expliqua l'enfant. J'avais une tante, mais une toute petite tante, la soeur de ma maman. Nous étions très, très bien ensemble, tout le temps ensemble et je l'aimais... tant.
Boum disait ce mot tout bas, très ému, baissant encore davantage sa tête brune. Laferrière sentit le petit drame et n'interrompit pas.
- Je l'aimais, reprit-il, comme vous vous aimez Madame Dora, bien plus encore parce que vous, vous êtes grand, et moi je ne suis qu'un petit garçon et je n'avais qu'elle, rien qu'elle, vous comprenez... C'était Tante Line...
Plus bas encore, mais cette fois, avec un gros sanglot, il poursuivit:
- Il me l'a prise...
Ému aussi par cette jeune douleur, le Parisien laissa passer un temps, puis demanda:
- Comment te l'a-t-il prise?
- Il l'a épousée, puis ils sont partis.
- C'est sa femme, remarqua Laferrière, elle est bien jolie en effet, je l'ai aperçue le jour de son mariage.
- N'est-ce pas qu'elle est jolie? reprit Boum; mais le pire c'est qu'avant de partir, il l'avait changée, tellement. Vous ne l'auriez pas reconnue. Avant elle était douce, elle écoutait comme vous, nous sortions tous les deux, elle me racontait les histoires de mon grand-père qui était parti tout petit en Amérique, elle avait une petite auto qu'elle conduisait, nous nous amusions bien; après, quand Monsieur Claude est venu, elle restait tout le temps avec lui, enfermés dans le petit salon de Maman, ils allaient dehors ensemble, et lui -- et l'enfant précisait en remuant son index en l'air -- il faisait exprès, il lui donnait des cadeaux et des fleurs, il la flattait et se moquait de moi.
Profondément touché, mais voulant savoir, Laferrière interrogea:
- Mais tu n'as pas parlé à ta tante? Tu ne lui as pas demandé pourquoi elle changeait, pourquoi elle allait avec l'autre.
- Souvent, répliqua Boum, j'ai essayé; j'ai dit tout ce que j'ai pu, mais quand on est petit, vous savez, on ne vous écoute pas, et puis, on ne sait pas ce qu'il faut dire...
- C'est vrai, fit l'autre, on ne sait pas...
Et sur cette réflexion, quelques instants passèrent sans qu'ils se dirent un seul mot. De chaque côté de la voiture, le paysage défilait rapidement, perdant de plus en plus son aspect de banlieue pour devenir la campagne véritable: la route n'avait plus de trottoir, les maisons ne se touchaient plus et le fleuve, délivré de ses quais, coulait plus librement dans la lumière crue entre ses berges de prairie.
Laferrière était bouleversé par le récit de cette tragédie. Les faits, en eux-mêmes, étaient très simples, en somme, si naturels: le petit aimait, est-ce qu'on ne peut pas aimer à tous les âges, qui sait même si à l'âge de Boum on n'aimait pas mieux, plus âprement, plus exclusivement et plus sérieusement aussi? A travers le cortège fané de ses propres amours, il cherchait à retrouver le souvenir de ses premiers élans, alors que rien ne venait distraire de la grande chose, sa pensée et son coeur... Et pourtant il demeurait désemparé devant cette détresse d'enfant, lui le vieux Parisien aux histoires nombreuses et qui gardait encore assez de foi pour aimer éperdument une petite femme quelconque "qui jouait ses pièces". Il était confondu parce que de cette histoire très simple résultait cette situation anormale, parce que ce cas particulier constituait un accident grave, une situation sans dénouement, une maladie sans remède. Un seul instant, il fut sur le point de dire à Boum: "Il y a d'autres femmes de par le monde, ne te désole pas, tu verras que la vie peut guérir aussi". Mais, ce même homme qui n'avait pas hésité à mener l'enfant chez une femme un peu à côté, se refusa à tenir la petite âme, même pour la consoler. Il dit simplement:
- Mais dans un duel, tu t'exposes toi aussi; s'il te tue, Boum?
- Je sais bien, dit le petit très simplement, mais puisqu'il n'y a pas d'autre moyen...
C'était bien la logique que craignait Laferrière. Sans doute, il savait que le projet de Boum ne se réaliserait pas, que quelque chose viendrait sûrement se mettre en travers, qu'on rirait. Mais toutes les désillusions et toutes les déceptions que cette mise au point comportait, firent mal à son égoïsme généreux; comme un grand enfant qu'il était lui aussi, il laissa partir l'expression de son dépit:
- Oh, Boum, fit-il, pourquoi m'as-tu raconté cette histoire?
Le petit, logique jusqu'au bout, ne voyant pas encore très bien la différence de l'amour et de l'amitié, répondit très naturellement aussi:
- Parce que vous aussi, Monsieur, je vous aime beaucoup...
- Tu as raison, répliqua Laferrière, assez touché de cette remarque, en prenant sa petite main, tu peux compter sur moi.
Ils avaient fait un petit tour par la forêt silencieuse et sombre malgré le soleil; ils retournèrent vers le restaurant où Dora les attendait sur la terrasse, assise devant une table servie. Elle avait dû se lasser de regarder le décor magique de Paris engourdi à cette heure dans une diaphane buée, elle jouait machinalement de sa longue main avec un sac et une masse d'autres objets d'or autour desquels elle avait noué ses gants.
- Je n'ai pas failli, fit-elle en les voyant... Laferrière s'excusa: ils avaient causé, puis instinctivement, comme quelqu'un qui a la grande habitude, il ajouta, en lui baisant tendrement la main:
- Nous voulions te donner le temps d'être idéalement jolie; nous ne sommes pas venus une minute trop tôt...
Pas fâchée, elle le remercia des yeux.
Ils mangèrent. Laferrière, préoccupé, parlait peu. Dora lui trouvait cet air particulier des jours où il mijotait une idée de pièce. Bonne fille, elle n'insistait pas, sachant bien qu'elle saurait. Elle faisait
des frais à Boum pour l'amuser. Dans la ville qui tenait toute à leurs pieds, elle l'aidait à retrouver la maison de ses parents, lui indiquant les grands repères de l'Arc de Triomphe et de l'Avenue du Bois; elle lui montrait sa propre demeure et celle de Laferrière. Le petit distrait, tour à tour regardait la ville, regardait la femme et jouissait de leur semblable beauté. Il pensait sans aucun sentiment de jalousie au bonheur de son grand ami. A l'encontre de ses affaires sentimentales, celles de ses commensaux s'étaient arrangées. Dora et Laferrière s'entendaient bien, ils étaient ensemble, constatait Boum, et -- comme on simplifie toujours la joie des autres de tout ce qui gâte notre joie, -- il restait convaincu qu'aucune personne et qu'aucune chose ne venait jamais troubler la sérénité de leur bonheur. Evidemment, Laferrière n'était plus un petit garçon, et c'est tellement plus facile d'être heureux quand on est grand. Enfin, un jour viendra peut-être où lui-même... en attendant, il était reconnaissant de tout son coeur à ces amis libres et tendres de l'admettre dans leur intimité et de lui faire ainsi respirer l'air de leur félicité.
Quand ils eurent terminé, en quittant la table où ils étaient restés assez avant dans l'après-midi, Dora, debout, interrogea Laferrière, en le regardant de très près:
- Eh bien, ça se dessine ton idée? As-tu un rôle pour moi?
En secouant les miettes de son gilet, il répondit pour n'être entendu que par elle:
- Je pense à mieux que le théâtre, petit, à la vie, personne ne s'en doute, c'est bien plus émouvant...
VII
A une petite fête intime de la salle, pour la première fois, Boum se produisait en public. Les spectateurs étaient peu nombreux; il n'y avait guère, en dehors des membres de la salle, qu'un certain nombre de représentants notoires de la presse sportive, gens faméliques et prétentieux. Le jardin avait reçu une décoration de petit _14 juillet_, avec drapeaux et lampions. Devant la piste de combat, quelques fauteuils et les banquettes rouges étaient sorties. Au fond, entre les arbres, devant un maître d'hôtel à favoris, une table nappée supportait des sandwichs, des gâteaux, des fleurs et une rangée de coupes à moitié pleines de très mauvais Champagne.
Une dizaine de tireurs étaient inscrits et devaient faire assaut "à la première touche".
Boum était considéré par la salle entière comme "une fine lame"; il l'était vraiment. Le maître, qui avait l'intelligence de son art, avait compris les premiers jours que l'enfant _ferait_ parce qu'il voulait faire; et alors, il l'avait poussé, sa jeunesse et sa débilité étant un obstacle aux travaux brutaux de l'épée, vers le jeu délicat du fleuret. Boum, qui en était alors à sa deuxième année de salle, se servait maintenant d'une épée triangulaire et à coquille, comme celle des autres tireurs, mais dans sa petite main nerveuse, la lame battait peu et surtout ne cherchait pas les petits coups inattendus en piqûre vers les mains, les genoux ou la tête; à l'encontre, elle tournait follement tout le long de la lame adverse, très rapide dans tous les sens, avec des arrêts brusques qui étaient des menaces, toujours en mouvement, toujours insaisissable pour venir, furieusement française, s'épanouir triomphante en une courbe svelte sur la poitrine du touché.
Il fit, ce jour-là, d'assez jolis assauts, Laferrière qui n'aimait pas d'ordinaire ce genre de réunions était venu pour voir son petit camarade. Tout en applaudissant à ses jolis coups, il était inquiet parce qu'il savait ce vers quoi tendait cet effort et ce résultat. Le corps des chroniqueurs louaient sans réserve: découvrir un talent inconnu est toujours si tentant et il faut le dire aussi, Boum était joli à voir. Son vêtement blanc moulait ses formes gracieuses et proportionnées: l'exercice l'avait considérablement renforcé et assoupli; quand on le voyait dans la position classique, bien assis, à l'aise sur ses jambes, son bras nerveux se déployant dans une attaque en un geste large, ou bien modeste après la victoire, son casque et son épée dans la main gauche, la tête un peu basse venant remercier l'adversaire; il n'avait plus rien alors de l'enfant chétif et mal poussé qu'il avait été après sa maladie. Il était presque alors un de ces beaux adolescents qui font invariablement dire aux femmes avec un secret désir:
- Il est gentil.
Après qu'il eut fait sept assauts, le maître le proclama quatrième avec trois touches, ce qui constituait, eu égard surtout à la qualité des autres tireurs, un assez joli succès.
Laferrière et lui ne restèrent pas après la séance. Ils remontèrent un instant à pied le boulevard.