Part 7
Pour l'amoureux de Line, la cérémonie n'était ni longue, ni courte; comme lorsqu'est atteinte la plénitude de l'émotion, il n'y avait plus pour lui ni de temps, ni espace... le mariage était.
Dans l'après-midi, vers trois heures, après un mauvais sommeil, pendant qu'il était encore couché, il vit Line entrer dans sa chambre. Elle avait quitté sa robe blanche et portait une robe de voyage brune, neuve assurément, puisqu'il ne l'avait encore jamais vue. Sans relever de l'oreiller sa tête lasse, comme il sentait que l'heure n'était plus où l'on pouvait modifier les choses, il reçut sa tante aimée avec un pauvre sourire indulgent et résigné. Line, sans doute, allait lui faire longuement ses adieux, lui dire des phrases gaies, des phrases pour enfant. Devant le petit masque douloureux qui souriait, toutes les paroles durent lui paraître inutiles; elle tomba simplement à genoux; très certainement, c'était uniquement pour rapprocher sa tête de la sienne; mais, comme si elle eût compris un instant, le visage tourné vers les couvertures, elle pleura de gros sanglots.
Des yeux de Boum, deux larmes tombèrent, sans que son sourire cessât. Sans dire un mot, il se contenta, pour lui faire sentir qu'il l'aimait, de poser sa petite main sur la nuque blonde de Line. Dans sa pensée, c'était un geste d'amour, en réalité presque un geste de pardon.
... Et pourtant peu après, Line s'en alla, avec Claude, pour un long voyage.
IV.
Dans son lit de cuivre, bien peu l'auraient reconnu. Boum était malade, très sérieusement malade depuis de longues semaines. Sa figure allongée avait perdu cette rondeur de pomme fraîche qui poussait autrefois les moins intimes à l'embrasser. Ses cheveux qui s'échappaient alors du béret en boucles épaisses et folles, se collaient ternes à son front et à ses tempes creuses, comme des mèches de coton noir. Seuls ses yeux qui paraissaient plus grands, brillaient dans sa figure pâle aux lèvres exsangues. Ses mains amaigries s'amusaient très peu avec les jouets compliqués qui gisaient sans vie sur la soie bleue de l'édredon.
Boum avait d'abord eu des faiblesses étranges, puis des syncopes fréquentes au moindre mouvement, l'un de ces évanouissements s'était terminé en un délire qui avait duré cinq jours. Tout le monde avait cru qu'il devenait fou. Sa crise avait coïncidé avec une poussée de croissance. Maintenant, quand on le portait sur un fauteuil, -- le temps de faire son lit, -- quand il était assis, il était si grand dans sa robe de chambre rouge, que les visiteurs l'auraient pris pour un frère aîné malade, tant il avait peu l'air d'être ce beau petit que tous avaient connu.
Cette fois-ci, du moins, son mal avait été compris. Trois médecins venus en consultation avaient diagnostiqué son cas, très rare d'ailleurs, d'"hyper-neurasthénie précoce à forme d'idée fixe et survenue pendant l'époque critique de la formation compliquée d'accidents méningés." Pour tous les siens, il n'y avait plus de doute maintenant: c'était de Line que Boum souffrait.
Sa maman ne le quittait presque plus et restait des heures entières auprès de son lit, cherchant à le distraire. Son père avait perdu la moindre trace de sévérité; dès que ses affaires étaient terminées, il venait s'asseoir dans la chambre. Presque tous les jours, il apportait des jouets nouveaux et des livres d'images; il lisait même des histoires amusantes en épiant le moindre rire sur le visage de son fils. Quant à Miss Anny, elle errait dans l'appartement, complètement hébétée, son profil de chèvre plus chèvre que jamais, parlant en termes émus du petit "invalid", terme qui avait le don d'exaspérer la famille.
Quand Boum était assoupi, ses parents s'éloignaient de son lit et restaient à causer près de la cheminée. Boum entendait des bribes de leurs conversations:
- Ces histoires de chevaux ne l'amusent pas... Je crois que les voyages l'intéressent davantage.
- Il a mangé plus volontiers sa purée de lentilles...
- Madame Unetelle est venue... C'est agaçant, à la fin, ces gens qui vous félicitent tout le temps de sa taille...
- J'ai reçu une lettre des Claude...
Boum écoutait alors: les Claude, c'était Line. Ce nom seul irritait le père, qui ne manquait pas de faire une réflexion désagréable; la mère défendait noblement les absents.
- Claude, disait le père, a bien cet air crétin et suffisant qui caractérise les diplomates...
Line n'était pas épargnée.
- Avoir réalisé d'affoler, par sa coquetterie, un enfant de dix ans, c'est un comble. Ah! je retiens votre mère comme éducatrice...
- Line n'était pas coquette, répliquait la mère, elle ne s'est pas rendue compte... évidemment, elle aurait pu faire attention...
Et Boum voyait quelquefois, à travers les barreaux de son lit, dans le rayon de la faible lumière qui venait du petit abat-jour rouge, les larmes perler aux yeux de sa mère, ces grands yeux qui ressemblaient tant à ceux de Line, à peine d'un bleu un peu plus sombre.
Line... Line, comme il pensait à elle, aux conversations, aux promenades avec elle, à ses rires, à ses robes, à sa chambre, à sa petite voiture, à tout elle: il ne pensait à rien autre. Qu'est-ce qu'elle devenait? qu'est-ce qu'elle devait faire? voir? sentir? Sûrement elle devait penser à lui, elle ne pouvait pas l'avoir oublié. Il en était sûr. Il ne lui en voulait pas d'ailleurs, parce qu'elle était bonne, il le savait bien. Quelquefois, devant les récriminations paternelles, il avait envie de la défendre, d'expliquer. Mais il se ravisait: est-ce que les petits garçons expliquent? Saurait-il même? Il se sentait si faible, si déprimé et le seul résultat de ses efforts pour parler, il en était sûr, ne serait que ce casque, ce mauvais casque de douleur, qui lui broyait la tête, à l'intérieur et à l'extérieur, et qui ne s'en allait plus sans les compresses de glace et l'amère potion qu'on lui donnait en pareil cas.
Non, à l'encontre de ses parents, dans le fond de son petit coeur, Boum n'avait aucune haine contre Line; au contraire, il n'éprouvait à se la rappeler qu'une joie sourde dans laquelle l'idée de l'absence seule était douleur. Il savait que Line n'était pas responsable, que son papa et sa maman étaient injustes et ne reprochaient rien autre à l'ancienne compagne de sa vie que le bonheur qu'elle lui avait jadis donné. Sa peine était due, il en avait conscience, à d'autres causes, à une masse de circonstances, d'événements insignifiants en eux-mêmes, dont l'un enchaînait l'autre, qui pas plus les uns que les autres n'étaient seuls capables d'amener le résultat dont il souffrait. Contre ces circonstances ses forces ataviques, par l'image du grand-père aux yeux bleus, lui disaient qu'il était dans la vie sans cesse nécessaire de lutter.
C'était Boum qui avait raison. La douleur n'est pas plus une personne qu'une chose: ce sont les parents qui pensent cela parce que c'est plus commode pour se plaindre et pour s'excuser. En réalité elle est quelque chose de bien différent. Sans le comprendre, l'enfant s'en rendait compte. La nature n'est ni bienveillante, ni malveillante, elle est indifférente simplement; dans elle, les actes et les sentiments se succèdent sans ordre et sans autre raison que l'accomplissement de la vie; de leur juxtaposition et de leur somme découlent, pour ceux qui en sont touchés, la souffrance ou la joie, personne n'est responsable; en faisant beaucoup souffrir, tout le monde fait de son mieux.
C'est pourquoi dans ce grand esprit de justice qui est l'apanage des enfants, Boum n'en voulut pas non plus à Claude. Le mari de Line ne pouvait pas avoir agi pour lui faire de la peine puisqu'ils ne se connaissaient même pas l'un l'autre auparavant. Etant venu, Claude avait trouvé Line à son goût -- beaucoup auraient été de son avis, la seule particularité surprenante était qu'il n'y eut personne avant lui, -- il l'avait prise, tout simplement.
Seulement Boum, qui méditait sans cesse sur ce sujet, constatait qu'entre Line, c'est-à-dire sa joie et lui, il y avait bien cependant ce Claude et qu'il n'y avait que Claude. Que cet intrus n'eut pas agi dans un esprit méchant, il n'en restait pas moins la cause, cause inconsciente mais cause réelle tout de même, de tout le mal. S'il n'était pas venu chez eux s'occuper de Line, lui parler, la flatter, lui faire des cadeaux de grande personne, l'enlever enfin: Line serait encore là tendre, intéressée, heureuse et rayonnante, à Boum, toute à Boum comme autrefois. Sans compter qu'aucune raison ne militait pour faire changer les choses: Claude n'avait aucun motif pour cesser d'être heureux avec et par Line: la souffrance de Boum devrait donc durer toujours.
Toujours! On n'a pas idée comme c'est long pour les petits garçons, cette idée là. Alors, une seule pensée envahit son pauvre coeur, pensée très simple, très pure, à laquelle ne se mêlait aucune appréhension, aucune haine, rien qu'une conscience parfaite des réalités dont découlait une résolution qui s'imposait, avec l'inexorable nécessité d'une loi physique: il fallait séparer Claude de Line, voilà tout.
Comment opérer cette séparation, voilà où le problème devenait singulièrement difficile. Pendant de longs jours, Boum envisagea d'abord l'idée de provoquer un voyage de Claude. Mais il l'abandonnait bientôt parce que avec la possibilité catastrophale de voir Claude emmener sa femme, le retour de l'indésiré restait toujours comme un danger menaçant. Alors l'autre solution se présenta radicale et définitive: celle de l'autre départ, du grand voyage dont on ne revient jamais, jamais: il fallait que Claude mourut, sans cela Boum ne voulait plus vivre. Les autres pouvaient ne pas comprendre, mais Boum qui avait envisagé tous les raisonnements et vidé toutes les hypothèses, le savait: c'était ainsi.
... Les crises revinrent plus fréquentes. Le terrible mal de tête ne lâchait presque plus le pauvre petit patient qui se plaignait doucement:
- Maman, j'ai bien mal...
La douleur descendait jusqu'au milieu de son dos. On avait dû allonger l'arrière du bonnet à glace.
- Maintenant c'est un casque, comme le vieux de papa, qui avait une crinière... lui disait-on.
Avec de grosses larmes, le petit disait:
- J'aimais mieux le nouveau petit qu'on me mettait avant et qui finissait à la tête...
Le spécialiste qui venait le voir tous les jours restait de longs moments cherchant, sans rien comprendre à cette recrudescence du mal étrange, ému malgré l'aridité du problème, de cette douleur qu'il ne pouvait dominer.
- Tu ne m'aimes pas, disait le docteur; tu ne me dis pas tout.
- Si Monsieur, je vous aime bien répondait Boum, mais ça me fait mal, très mal, toujours mal.
Le praticien appliquait consciencieusement ses formules, sa "science", -- comme celle de ses confrères -- n'allant pas au delà; il avait relu tout ce qu'il savait déjà, avait essayé toute une gamme d'agents physiques, d'injections, d'hydrothérapie. Il avait pensé un instant au retour de Line, puis rejeté cette proposition d'ailleurs difficilement réalisable, craignant d'aggraver encore l'état de l'enfant. Cet homme bon revenait toujours à la conclusion qu'il fallait une diversion à l'idée fixe, mais comment la trouver? On avait beau chercher; le résultat de tous les essais était que Boum semblait reconnaissant de tant de peines.
- Merci Monsieur, j'ai encore mal...
Le jour mourrait en grosses barres rouges aux vitres de la chambre grise maintenant. Sous l'influence de la glace, Boum sentait la douleur s'en aller. Assise près de la fenêtre, d'une voix très douce, l'infirmière, ainsi que l'avait prescrit le docteur après les crises, lisait. C'était une histoire de mousquetaires; par extraordinaire, le petit malade écoutait et demandait des explications:
-Qu'est-ce que c'est que: provoquer? Mademoiselle...
La jeune fille se répandait en explications. Elle reprenait le récit: l'un des deux héros fidèle au roi ne pouvait pardonner à l'autre son abandon politique.
- C'était un méchant, disait-elle, un traître; alors Murthos, le fidèle, voulut se battre avec lui...
-Se battre à coup de poing, interrogeait Boum.
- Non, se battre pour tuer, reprenait-elle, avec des épées et des pistolets.
- Mais pourquoi qu'il le lui disait d'avance, qu'il voulait le battre. Le méchant pouvait partir... loin, loin.
- Parce qu'il était loyal, il voulait se battre et non l'assassiner. Ces rencontres s'appellent un duel, chaque adversaire cherche à toucher l'autre et à se défendre avec son arme.
- Mais alors, le bon aussi peut mourir, Mademoiselle.
- Oui, Boum, c'est pourquoi il est très mal de se battre en duel...
- Ah! c'est mal, fit simplement Boum.
De la même voix, un peu monotone, l'infirmière poursuivit la lecture, en jetant de temps à autre, un coup d'oeil sur son petit malade qui n'écoutait déjà plus. Le récit continuait, les péripéties les plus dramatiques se succédaient, la mère du bon héros venait sur le pré, pour essayer d'arrêter les bretteurs, et se mettait à genoux tout en essuyant ses beaux yeux "d'un mouchoir de soie orné de dentelle"...
Boum interrompit:
- Mademoiselle, se battre en avertissant, c'est moins mal que d'assassiner quand même, puisqu'il était loyal, le monsieur...
L'idée avait décidément frappé le malade, la jeune femme s'en aperçut. Peut-être parce qu'elle était lasse de lire ou bien parce qu'elle ne voulait pas distraire Boum de sa distraction, elle répondit:
- Oui, c'est moins mal.
Il semblait, en effet, que le petit masque douloureux avait trouvé quelque détente dans quelque imaginaire vision.
Le soir, après le dîner familial, le père et la mère étaient, comme à l'habitude, assis chacun d'un côté du lit. Boum posa quelques questions, toujours à propos de la lecture de l'après-midi. Il avait oublié l'histoire, mais il voulait savoir: le duel, s'il y en a encore maintenant, comment on se bat, avec quelles armes, si c'est mal, ou seulement un peu mal...
Pour la première fois, depuis longtemps, le père riait un peu dans sa moustache très brune; il donnait tous les développements désirés et déclarait en principe:
-... Que le duel c'était très bien, à condition de se battre pour des motifs graves, des choses qui en valent la peine,... pas pour la galerie ou pour faire parler de soi, mais simplement, courageusement, loyalement...
Boum n'y était pas encore; pauvre petit, il tenait encore à la vie.
- Est-ce que on peut mettre une cuirasse, demandait-il?
- Oh oui, disait le père, après une petite hésitation, si l'on est d'accord et que votre adversaire en porte une. Mais ça n'est pas l'usage...
- Ah! faisait Boum, intéressé.
Cette nuit là, il dormit mieux, plus calmement. A quelques jours de là, il terminait son bol de phospho-cacao et ce fut pour les parents et pour les domestiques une bien grande joie.
V.
Les jours, dès lors, virent meilleurs. A voir le petit reprendre tout doucement, on pouvait croire remonter une pente et peu à peu, avec l'espoir, le bonheur semblait revenir dans la maison. Le médecin lui-même était heureux. Depuis longtemps, il connaissait le remède; malheureusement le remède n'était pas de ceux qu'on achète dans les pharmacies.
- Il fallait "décrocher" l'idée fixe, disait-il; et pour cela intéresser le malade à une autre idée...
En vérité, Boum ne pensait plus seulement à son malheur, ou plutôt il croyait avoir trouvé le moyen de pouvoir agir sur son malheur même: la désespérance avait quitté son petit coeur. Il croyait maintenant pouvoir supprimer Claude et le supprimer non pas vilainement par un crime, mais selon la formule paternelle "simplement, courageusement, loyalement".
Sans doute, le malade n'avait confié à personne son secret, seulement comme il ne parlait plus que de provocation, de pré, d'épée, d'honneur et d'escrime, tout le monde avait compris autour de lui. Le père, prompt comme tous les hommes à trouver dans les événements la satisfaction de ses désirs, trouvait cette idée follement amusante. Son fils allait mieux, il ne demandait pas autre chose; de plus, même son âme de cavalier et de militaire n'était pas fâchée de cette tournure d'esprit que cette idée dénotait chez son fils. Peut-être même, dans le fond de son coeur, en ressentait-il un secret contentement. La mère, plus prudente, après le premier moment de bonheur, s'était un peu alarmée. Qui sait, pensait-elle, si Boum, après avoir constaté l'impossibilité de sa combinaison, n'allait pas retomber dans une autre crise, plus grave encore qui menacerait sa raison et sa vie. Le docteur avait eu beau donner toutes les assurances.
- L'attention n'est plus fixée sur un seul point, disait-il, maintenant l'imagination va d'une idée à l'autre; la dernière comporte une part d'inconnu et d'initiation. Il y a du jeu, comprenez-vous, dans tout ce travail là; et pendant ce temps l'état général profite, l'assimilation se fait, les forces reviennent avec leur pouvoir de réaction propre. Nous passons la crise de croissance.
Tous ses raisonnements ne convainquaient qu'à demi le jeune femme parce qu'elle redoutait tellement l'atroce mal et aussi, parce qu'à rebours de son mari, elle n'avait aucun goût pour la solution de Boum si fantastique qu'elle lui parut. Le duel restait lié dans sa pensée à des surprises douloureuses. Le jugement sain et sérieux qu'elle tenait de son père ne trouvait aucun goût à la conception cabotine des choses saintes dont les modernes rencontres se réclament. Elle la trouvait un peu dégradante; son coeur de femme et de maman aurait préféré toute autre diversion au mal de son fils que celle-là.
Cependant Boum allait toujours mieux. Ses névralgies avaient presque disparu. Il mangeait de bon appétit et dans son corps amaigri, les forces revenaient.
Un jour pour la première fois depuis sa maladie, l'automobile paternelle l'avait mené prendre l'air en compagnie de sa mère. Un grand soleil d'été envahissait l'avenue du Bois, presque déserte.
Devant toute cette solitude dans la joie de la nature, Boum évoqua d'autres joies passées qui étaient, jadis, sur cette même allée dans l'agitation du peuple enfant parti aujourd'hui. "Ses petits amis", il passait alors au milieu d'eux, triomphant aux côtés de Line, maintenant il sentait l'isolement de son coeur désolé. Ces constatations pourtant ne déprimaient pas son énergie et ne ralentissaient en rien sa résolution arrêtée; à l'encontre, il semblait trouver, en elles, des forces nouvelles pour vivre, pour satisfaire ce besoin d'action que sa race réclamait et par là rejoindre ce qu'il croyait être la raison de sa vie. Son père l'avait averti; il devait reprendre des forces d'abord, après seulement il pourrait se mettre à étudier l'art de tuer selon les règles des principes admis. A présent, il en était encore à la première partie du programme; il laissait, comme on lui avait expliqué, l'air et le soleil l'aider à le remettre. Sans parler, il s'abandonnait à l'âpre bonheur de se ressouvenir.
A l'extrême bout du lac, il demanda l'autorisation à sa mère de cueillir quelques fleurs. Comme autrefois, il les ramassait méthodiquement, avec une maladresse appliquée. C'étaient toujours des humbles fleurs des prairies publiques. Aujourd'hui, à cause peut-être de sa résolution et de toute l'évolution qui s'était faite en lui, il estima pouvoir les faire parvenir à celle qu'il chérissait.
- Voulez-vous Maman, les mettre dans une lettre pour Tante Line?
Et rien que pour ce mot, tout d'un coup, sa maman sanglota, très très fort.
Pourquoi cette jeune mère qui avait eu à cause de ce fils de si grandes angoisses et qui n'avait jamais versé que des larmes isolées, était-elle émue aujourd'hui, tellement?
Boum, très gentiment, devenant un homme parce qu'il était devant une femme éplorée, la regardait essayant d'essuyer ses yeux avec un mouchoir gros comme une noix; instinctivement, il répétait les mots qu'on lui disait autrefois à lui-même:
- Ne pleurez pas, petite Maman... il ne faut pas avoir de chagrin...
Mais toutes les paroles ne pouvaient pas consoler cette peine. Peut-être, en voyant le geste naïf, la petite mère avait-elle pensé que ces fleurs seraient pour elle, expression timide d'une reconnaissance muette dont son coeur brisé avait tant besoin...
- Et moi, disait-elle, tu ne m'aimes pas, Boum?
De toute sa tendresse, mais cruellement parce que c'était vrai, il répondit:
- Si, je vous aime, mais ce n'est pas la même chose...
VI.
Boum était presque guéri. Il vivait de la vie ordinaire, mangeait avec tout le monde, recommençait ses leçons et ses promenades comme par le passé. Si ce n'eût été quelques drogues qu'il prenait avant les repas et dont les flacons bizarres ornaient sa place à table, personne n'aurait pu dire qu'il ait été malade, si gravement malade. Comme le souvenir des choses tristes passe rapidement, l'entourage ne pensait plus ni à Line, ni à l'idée fixe dont Boum avait été si près de mourir, ni même à l'autre idée saugrenue qui avait remplacé la première et dans l'espérance de laquelle l'enfant avait retrouvé les forces de vie. L'ami de Line n'en parlait jamais d'ailleurs.
Il était devenu un grand garçon, grand par la taille -- tout le monde lui donnait treize ou quatorze ans, il n'en avait pas même onze. Son corps très fluet et qui faisait penser aux plantes poussées trop vite, gardait encore un peu de sa grâce passée. On ne retrouvait dans sa figure amincie que ses yeux, ses grands yeux noirs aux longs cils mordorés dont le regard limpide et profond attirait. En lui, une certaine gravité surprenante frappait surtout. De l'ancien Boum, de sa vivacité, de son charme particulier, ne restait qu'une affabilité très douce, une politesse marquée et très prévenante qui partant, le distinguait encore des autres enfants. A le voir, attentif, complaisant, souvent rieur même, on eut pu croire qu'il avait oublié: en réalité, comme au premier jour, il pensait à Line, comme au jour de la révélation, il était décidé à se battre avec Claude. Tout au plus avait-il ajouté, à mesure que l'initiation de la méthode précisait les premières données, l'idée d'un sacrifice de sa vie propre. Il faisait cette offrande généreusement parce que sa nature était aventureuse, parce que les enfants et les jeunes ne savent pas ce qu'est la mort et aussi parce que la vie sans Line avait perdu tout sens pour lui.
- Ce sera Claude ou moi, pensait-il.
Un jour, très timidement, mais résolument comme quelqu'un qui réclame le paiement d'une dette, il vint trouver son père seul et lui posa la question:
- Je pourrai commencer l'escrime, dit-il...
- Ah, c'est vrai, tu veux toujours... Puis ça te fera le plus grand bien...
Quelques jours après, vers dix heures du matin, dans un grand immeuble du boulevard Malesherbes, au rez-de-chaussée, à droite sous le porche, Boum et son père firent leur entrée dans une quelconque salle d'armes de Paris. A cette heure matinale pour le quartier, les clients ne venaient pas encore. Un homme de blanc vêtu avec un coeur de flanelle rouge à la place du coeur, finissait un balayage minutieux et arrosait à l'aide d'un entonnoir dont le bec dessinait parterre des _8_ entrelacés. Dans la salle, à laquelle les épées faisaient des murs d'aciers, sous les panoplies, les drapeaux, les "Honneur", les "Patrie", le maître, du bout de sa barbiche et derrière un lorgnon, lisait, de loin, dans un journal, les chroniques du jour, et prenait son café au lait. Boum lui trouva en même temps l'air terrible et l'air d'un marchand de jouets. Il l'entendait parler sec, sans finir ses phrases, toujours sur un ton de commandement:
- Les petites graines, disait le professionnel, poussent mieux sur la planche... avenir... on ne sait pas... honneur... hygiène... voici les prix et les conditions, et il allait vers un bureau de chêne prendre d'une pile, un prospectus dont le père en accepta les termes sans le lire.