Histoires grises

Part 6

Chapter 6 3,828 words Public domain Markdown

Cet ancêtre avait été un caractère assez particulier de gentilhomme français. Né aux environ de 1860, d'une famille de petite noblesse pauvre et qui était revenue du Canada en France après les malheurs de la guerre de Sept ans, il avait commencé, tout jeune, sa vie d'indépendance et d'action; la tête près du bonnet et le coeur un peu emballé par la guerre, vers sa douzième année, il avait abandonné sa famille et le collège pour aller en Amérique; là-bas, après avoir pratiqué toutes sortes de métiers -- qu'il racontait plus tard avec délices, -- il avait fini par constituer une énorme affaire de soie et réaliser par elle une très grosse fortune sur laquelle Line et la maman de Boum vivaient à l'aise maintenant. Ebloui par le récit de ces aventures extraordinaires, le petit-fils n'avait jamais connu cet auteur que par le grand portrait de Bonnat qui dressait, dans un coin de salon, une silhouette mince et droite de grand seigneur-homme d'action. Boum contemplait souvent la figure fine au front large et volontaire, la bouche ironique et bonne et jusqu'à cette main nerveuse et mince qui semblait commander en jouant avec l'échancrure du gilet. Le regard surtout fascinait l'enfant; les yeux étaient semblables à ceux de Line avec quelque chose de plus métallique et qui paraissait chercher à vous voir "à l'intérieur". Boum était remué jusqu'au plus profond de son être à la pensée qu'il y avait entre cet homme et lui comme un lien mystérieux. Aussi ne s'arrêtait-il pas d'écouter son histoire. Line qui avait adoré son père et vécu, avec lui, les dernières années de sa vie en Amérique, recommençait tous les jours le même récit avec une inlassable patience, en ajoutant de temps en temps un détail nouveau. Le mort les rapprochait.

Le matin, quand Line se réveillait Boum allait la voir; avant d'entrer, il se livrait toujours aux mêmes soins qui consistaient à passer sa tête par la porte entr'ouverte; il faisait beaucoup de bruit en imitant les gestes de ceux qui veulent agir en silence, écarquillait les yeux pour voir si sa tante avait ouvert les siens. Quelquefois Line faisait semblant de dormir et le regardait en abaissant au trois quarts ses paupières: alors, il attendait sans rien dire, mais si elle faisait le moindre mouvement, c'étaient des exclamations folles:

- Tante Line, tu ne dors pas.

Il grimpait sur son lit, l'embrassait de toute sa tendresse en lui mettant ses deux petits bras autour du cou. Line le boulait sur l'édredon jaune comme on fait avec de jeunes chiens; il riait d'abord, puis protestait:

- Non, Tante Line, pas comme ça... Parle-moi de grand-père!...

Elle commençait.

Ils se racontaient aussi leurs rêves de la nuit; souvent ceux de Boum ressemblaient tellement à ses propres désirs, qu'on devait admettre de sa part de légères triches.

- J'ai rêvé que je me promenais dans ton auto tout seul avec toi et Jean, mais loin... loin... jusqu'à Saint-Cloud.

Quand ils avaient épuisé les moindres épisodes de la vie difficile qu'avait mené jadis celui dont ils procédaient, qu'ils s'étaient tout raconté, qu'ils avaient minutieusement étudié tous leurs projets, Boum la considérait avec ferveur, et quelquefois après un long silence, il disait, profondément convaincu de toute son âme:

- Tu es gentille de me dire tout ça... Je t'aime bien, moi, tante Line.

Cette déclaration avait le don d'émouvoir profondément aussi la jeune fille qui répondait pour le taquiner:

- Moi, je ne te déteste pas...

D'autrefois il gambadait dans la chambre de sa tante, touchant avec amour à ses vêtements épars, à tout ce qui était à elle, et interrogeant sans cesse:

- Pourquoi as-tu deux ciseaux à ongles? Et cette petite glace, pourquoi c'est faire?

Le soir, Line lui rendait fidèlement sa visite, quand il était couché. Même lorsqu'elle sortait dans le monde, elle ne manquait jamais de venir l'embrasser; il demandait, ces fois là, qu'on fit la lumière toute grande pour mieux la voir. Elle lui apparaissait alors tout éblouissante dans sa robe de soir aux reflets pâles qui se fondaient dans l'éclat nacré de son cou. Comment ne pas s'endormir heureux de toutes les joies du monde, quand on est tout petit, qu'on a vu de si près l'objet du plus beau de ses rêves et quand on est encore pénétré d'un parfum si troublant qu'il prolonge les plus douces réalités.

Boum était heureux infiniment. Aussi était-il bon et indulgent pour les hommes, pour les bêtes et même pour les choses -- car il ne voulait pas admettre que les choses fussent insensibles. De la sorte, il ne battait même pas ses chevaux de bois, tout au plus faisait-il claquer son fouet en l'air, pour les hâter dans quelque course imaginaire ou pour les ralentir dans leur galop.

Boum se portait à merveille. Il mangeait du meilleur appétit, s'arrêtant quelques fois pour baiser la main de Line toujours à ses côtés. Ce geste, à table, il le savait, lui valait régulièrement un rappel à l'ordre de son père, aussi ne le répétait-il pas trop souvent.

Dans le monde, quand on le produisait, il était, très au fond, l'orgueil de ses parents qui ne voulaient pas en avoir l'air:

- On le gâte trop... disaient-ils.

C'était parfaitement inexact. Boum était trop heureux pour être le moins du monde gâté ou insupportable. Il était trop sensible pour vouloir faire de la peine à quiconque, même en étant un peu sot, et d'ailleurs n'avait il pas toute sa joie dans une tendresse que personne n'aurait songé à lui contester.

Pour Line, il avait d'abord été le poupon inattendu, celui qui, le premier, lui avait donné une gravité particulière en faisant d'elle une tante. Elle avait douze ans et demi de plus que lui. Ensuite ce poupon était devenu une chose pensante, parlante et aimante surtout. A force de se mettre à sa portée, ils étaient devenus des amis dans toute la force de ce mot; le reste du monde avait pour eux moins d'importance; il avait tellement accaparé la vie de Line, qu'elle ne pouvait pas plus se passer de lui, que lui d'elle; on ne pensait plus à l'un sans penser à l'autre; ils étaient devenus Line-et-Boum et cela faisait presque un seul nom propre d'une famille particulière.

Pourtant un après-midi Boum apprit à table qu'il ferait seul se promenade avec Miss Anny, sa nurse. C'était une éventualité qui se produisait assez rarement; elle se traduisait immanquablement par une moue spéciale de Boum, qui commençait par refuser de manger; il ne disait plus une parole, faisait quelques reniflements significatifs, regardait attentivement son assiette, avec quelques coups d'oeil, de temps en temps, sur son père qui fronçait le sourcil. La scène finissait habituellement à propos d'une observation sur la tenue qui ne manquait pas d'arriver, par un torrent de sanglots, lequel occasionnait la sortie de table. Ce jour-là, ce triste programme ne manqua pas de s'exécuter point par point. Miss Anny emmena le délinquant, car tante Line avait interdiction d'intervenir pendant les orages. Et Boum fit sa promenade tout seul.

C'était un mauvais jour décidément. Line et Boum s'étaient mutuellement habitués aux petits cadeaux qui, s'ils n'entretiennent pas l'amitié, la prouvent bien en tous cas. Line donnait des objets "vivants" c'est-à-dire de vrais cadeaux, -- un morceau de bois quelconque peut constituer un couteau, un couteau "vivant" comporte, au contraire, un manche et une lame. Boum donnait, la plupart du temps, des choses trouvées dont l'attention faisait le plus grand prix, telles que pierres de couleur ou de forme un peu inhabituelles, bouts de ficelle ou bouts d'étoffe, clous, etc. Tous ces souvenirs étaient garnis de rubans par les soins de Line et serrés dans un coffret; on les regardait de temps en temps. Cette fois-là, pendant que la nurse causait avec des compatriotes, Boum avait été assez heureux pour dénicher une boîte de sardines vide, sans doute laissée sur place et sans esprit de reprise par quelques pique-niqueurs d'un dimanche précédent. Convenablement nettoyé et paré par tante Line qui était une fée, cet humble objet, pensait-il, allait devenir une des maîtresses pièces de la collection. Malheureusement, quand on fut sur le départ, Miss Anny s'étant aperçue du précieux fardeau qu'emportait Boum, s'opposa formellement à son transport d'où scène magistrale de l'ami de Line, qui était tenace par atavisme, mais qui en fut, ce jour-là, pour la réception d'une claque, et un retour orageux à la maison.

Le soir, Boum, dans son lit, raconta cette histoire par le menu à tante Line, s'attardant particulièrement à la description de la boîte de conserve qui devenait mirobolante dans son regret. Mais détail extraordinaire, tante Line ne le suivait pas; elle se contentait de lui dire, presque distraite, ce que n'importe qui aurait dit, en pareil cas:

- Mon pauvre Boum, ne te désole pas, on en retrouvera...

Tante Line pensait à autre chose.

Boum dormit mal, fut agité; Miss Anny, ne comprenant rien aux causes profondes, dut se lever deux fois pour reborder les couvertures de son élève qu'elle regrettait avoir giflé.

_On ne devrait faire aux enfants nulle peine..._

II.

Quelque chose changeait, en effet, dans la maison. Dans l'arrangement extérieur de sa vie, Boum voyait maintenant de plus en plus souvent le programma de ses journées différer de celui des journées de sa tante. Les promenades sans Line, autrefois exceptionnelles, étaient devenues peu à peu la règle. On ne les signifiait plus à table. Aucun lien n'était plus établi, comme autrefois, entre cette suprême récompense et la qualité du travail du matin. Boum avait eu beau d'abord réaliser des chefs-d'oeuvre de pages d'écriture, tendre tout son esprit pour réciter ses fables afin d'éviter le moindre ânonnement. Rien n'y faisait; tout au plus décrochait-il ainsi quelques tours dans la voiture aux chèvres du Jardin d'acclimatation, plaisir bien pauvre quand on les compare aux promenades dans la petite auto de Line que Line conduisait. Aussi Boum ne s'appliquait-il plus. Il était éternellement distrait; pendant les leçons, il restait la plupart du temps, la tête appuyée sur son petit bras tout rond, répétant très mécaniquement ce qu'on lui disait sans comprendre et pensant seulement aux histoires de son grand-père que Line ne racontait plus. Les punitions commencèrent avec une régularité constante; elles devenaient comme une suite d'événements fâcheux contre lesquels il avait cessé de réagir.

D'ailleurs ces tracasseries extérieures lui causaient peu d'effet en comparaison du mal profond que lui faisait éprouver le changement opéré dans Line même.

Qu'elle ait été soudain obligée par les siens à une vie mondaine comportant, à chaque moment, des sorties en ville pour les repas, pour les visites, pour les soirées et le théâtre, -- Boum renonçait à comprendre quelle aberration guidait en cela l'autorité supérieure -- mais il n'en souffrait pas tellement; les abandons qui en résultaient pour lui, n'étaient pas le fait de celle qu'il aimait; comme on lui imposait sa leçon, pensait-il, on imposait à sa tante ces pratiques étranges; c'était là une des conséquences logiques du besoin d'oppression qu'ont les grands vis-à-vis des petits. C'était normal. Peut-être même si Line en avait souffert un peu, aurait-il éprouvé à se voir persécuter avec elle, un secret contentement.

Malheureusement, il n'en était rien. Line n'en souffrait pas, et même peut-être... en était-elle heureuse. Comme elle avait changé! En apparence, elle continuait bien, comme autrefois, à monter dans sa chambre le soir, à le recevoir le matin. Evidemment ils causaient toujours, mais quelle différence! D'abord Line commençait, comme les autres, à ne plus le prendre au sérieux, même quand il attirait spécialement son attention avec ce geste spécial d'agiter son petit index bien droit, en disant:

- Tu sais, Tante Line, ce n'est pas pour rire...

Line riait quand même et d'un rire un peu trop prolongé qui l'irritait; plusieurs fois même, il avait senti, dans ces moments, cuire au coin de ses yeux, des larmes brûlantes que pour rien au monde, il n'eut voulu laisser tomber. Elle ne s'en apercevait même plus. Il avait essayé de la prendre par les sentiments d'abord, il imaginait la nuit des trouvailles de câlinerie; puis, -- ô honte -- il avait pensé aux cadeaux. Les plus beaux de ses dons avaient été un colimaçon vivant qu'il avait rapporté du Bois, dans sa poche, sans rien dire à sa bonne, à la coquille duquel il avait lui-même attaché un morceau de flanelle rouge, et un calendrier à fleurs de mica, acheté par Jean le chauffeur, qui persistait à souhaiter "la bonne année" malgré qu'on fut déjà en avril. Rien n'y faisait; le calendrier était allé rejoindre les autres présents dans la boîte aux souvenirs, bien que cet objet eut pu être d'un usage journalier et le limaçon avait délaissé tout seul son lit de feuilles sur la fenêtre, pour une destination inconnue: Boum seul avait constaté son absence.

Line pensait évidemment à autre chose. Et détail aggravant, elle y pensait volontiers. Les changements de sa conduite se précisaient même singulièrement. Elle, qui était autrefois si insouciante, si simple, si jolie sans le faire exprès, devenait maintenant plus apprêtée, moins naturelle. Elle s'étudiait davantage à la glace, le matin, quand elle finissait sa toilette. Le geste brusque avec lequel, après les avoir brossés, elle tordait jadis ses cheveux d'or pâle, était remplacé par une suite de mouvements compliqués, refaits plusieurs fois pour arriver d'ailleurs à quelque chose de très voisin des premiers résultats. Le choix de la robe à mettre était aussi beaucoup plus long qu'auparavant. Quelquefois elle demandait conseil à Boum qui, régulièrement, revenait au classique tailleur bleu marine, associé dans son idée égoïste d'amoureux, aux promenades faites en commun. Line lui disait:

- Tu n'y connais rien...

et elle en prenait une autre. Boum ne soufflait pas un mot, mais en ressentait un gros chagrin. Quand elle avait fini de mettre son chapeau, sa voilette, ses gants, elle se regardait une dernière fois à la psychée Empire posée obliquement à la fenêtre:

- Boum, comment me trouves-tu? demandait-elle souvent.

Toujours Boum répondait:

- Bien jolie, Tante Line.

et il se détournait pour ne pas pleurer, sans savoir même la cause de son émotion.

C'est qu'il l'aimait dans ce temps-là, sans lui en vouloir le moins du monde, autant qu'avant, plus même peut-être. Il lui faisait de tendres reproches; et ne trouvait pas juste qu'elle eut ainsi changé. Dans le fond de son coeur, il souffrait beaucoup, mais sa souffrance l'attachait plus encore à elle; il lui semblait qu'à cause de cette injustice même, elle était plus à lui; parfois, il aurait voulu la battre, pas pour lui faire mal, mais comme on le battait lui-même les rares fois qu'il avait été sot, pour la corriger un peu, voilà tout; après elle lui aurait demandé pardon, et il aurait pardonné; c'eut été si bon, mais c'étaient des rêves... dans la réalité, il ne la battait pas et n'avait pas hélas, à lui savoir gré du moindre repentir.

A quoi tout ce changement pouvait bien tenir? Boum se le demandait sans cesse, observant, réfléchissant et examinant les unes après les autres les plus invraisemblables hypothèses. Son pauvre petit cerveau travaillait tellement à ce difficile problème que son caractère, sa santé même en étaient touchés. Sa gaieté s'en allait de lui. On n'entendait plus jamais à travers les portes de sa chambre ses bons rires si semblables à des cris de petits oiseaux. Il était moins affable positivement. Le rose de sa peau mate passait. Ses yeux brillaient moins vif. A sa vivacité première succédaient une torpeur presque continuelle et des envies de dormir qui le prenaient à toute heure du jour. Il mangeait de mauvais appétit. Le docteur, mandé par sa maman, lui avait ordonné, après un examen approfondi: du biphosphate! C'était peu comprendre son mal.

Boum cherchait toujours.

A la vérité, un nouveau personnage était entré dans la maison. Non pas l'un de ces visiteurs nombreux qui venaient de temps en temps prendre le thé et dire des choses aimables -- ceux-là étaient tous des familiers de Boum -- au contraire, un inconnu, un monsieur qu'on n'avait jamais vu et qui avait commencé par venir souvent. C'était un homme grand, un peu plus jeune que le papa de Boum, avec un monocle dans l'oeil, des moustaches tombantes, des vêtements très serrés à la taille, et un pantalon qu'on eut dit en carton plié! Boum avait entendu son nom, c'était un nom très long, l'un de ceux qu'il faudrait apprendre par coeur pour ne pas les oublier. Quand on parlait de lui en son absence, la famille l'appelait simplement Claude ou Monsieur Claude. Boum s'en était tenu là.

Le nouveau venu était incontestablement très empressé auprès de Tante Line. Les domestiques venaient immédiatement la chercher dès qu'il arrivait. Que de fois même ces visites importunes étaient venues troubler de délicieux moments où Boum croyait presque retrouver la douce intimité d'autrefois. Quand Line voyait Monsieur Claude, elle rougissait jusqu'à la racine de ses cheveux. Monsieur Claude envoyait à Line des corbeilles de fleurs très fréquemment. Ces présents irritaient profondément Boum, qui à voir leur qualité et leur dimension, avait compris l'impossibilité de lutter sur ce terrain. Une fois, après le déjeuner, devant un monument de roses blanches que Claude avait fait porter, l'enfant avait demandé tout bas à l'oreille de sa maman, des sous.

- Beaucoup de sous, avait-il dit.

Et comme la réponse avait été une question sur l'usage qu'il entendait faire de cette monnaie, il était resté gêné un moment sans répondre, puis comme il n'abandonnait pas ses idées, il donna une explication, mais cette fois si bas, si bas et si près de l'oreille maternelle que malgré toute l'attention donnée, il ne fut pas possible de savoir sa pensée, -- et l'heure de sa promenade était venue.

Sur les gazons pelés du Bois, il passa consciencieusement son après-midi à chercher des fleurs. Et ainsi, à l'heure de rentrer, quelques pâquerettes et quelques pissenlits, coupés presque sans tiges et un peu écrasés dans sa petite main chaude, vinrent mêler sur la robe de Miss Anny chargée de les assembler, leurs pauvres taches jaunes et rosées. Même avec beaucoup de fils et quelques brins d'herbe, ces fleurs faisaient piètre figure, la comparaison n'était pas possible. Le temps était passé où Line tenait compte des difficultés inhérentes à sa condition de petit garçon. Aussi après l'avoir considéré d'un air de dégoût, Boum jeta le bouquet, au grand scandale de l'Anglaise qui aimait voir respecter ses oeuvres propres, si modestes qu'elles fussent.

Les choses allaient très vite d'ailleurs. Il semblait que toute la maison se fut mis de la partie pour favoriser l'amitié de Line et de Claude. Ils passaient maintenant des après-midi entières seuls dans le petit salon, où tout le monde se tenait autrefois et Boum n'avait plus la permission d'y pénétrer. Il en avait bien envie pourtant; comme une force intérieure le poussait à venir troubler cet agaçant tête-à-tête. Une fois, n'y tenant plus, il avait ouvert la porte et avait constaté -- o douleur! -- que Monsieur Claude embrassait Tante Line comme s'il ne l'avait pas vue depuis six mois. Le soir de ce jour-là, Boum avait refusé son ordinaire baiser à sa tante. Il s'était violemment retourné la face contre son oreiller, et comme il pleurait abondamment, il entendit redire cette phrase que tout le monde avait coutume de lui répéter depuis quelque temps;

- Il est jaloux.

Il avait de la peine, tout simplement.

Constatant son chagrin, Tante Line lui avait dit en le quittant ce soir là:

- Demain je te dirai un gros secret.

Mais Boum était trop fait à l'infortune pour se faire la moindre illusion sur la part de bonheur que lui réservait cette révélation; comme la veille, quand sa tante fut partie il s'endormit sans joie, c'est-à-dire sans confiance dans le bonheur du lendemain.

En fait, cette grosse confidence "qu'il ne fallait dire à personne", était que Tante Line était fiancée à Monsieur Claude.

- Je vais me marier, avait dit Tante Line; je m'appellerai Line Vauquer de Conflans.

- Pourquoi? avait répondu Boum.

- Mais parce que Claude s'appelle comme ça, fit Line.

- Non, pourquoi tu te maries? précisa Boum. On était bien, tous les deux.

Cette évocation du bonheur disparu pas plus que des cadeaux, pas plus que les plus doux reproches ne changea rien. Les choses étaient trop avancées maintenant pour que Line fut pour Boum comme autrefois. Elle continuait à s'isoler des journées entières avec Claude, à le rencontrer en promenade, dans les visites et partout. Et comme si le monde entier eut pris parti contre Boum, tous les amis, tous les parents félicitaient Line de sa nouvelle condition et pour lui prouver leur satisfaction lui faisaient toutes sortes de présents. Ah, Boum la regardait la petite exposition dans la chambre de Line: les écrins ouverts, les pendules, les coupe-papiers, les éventails, les porte-cartes, les services à liqueur, les manches d'ombrelles et tant d'autres objets utiles et inutiles, sans rapport aucun l'un avec l'autre, comme un _décrochez-moi-ça_ d'objets neufs. Tous ces cadeaux évoquaient pour Boum, ses cadeaux à lui que Line rangeait jadis dans la boîte. A voir toute la différence qu'il y avait entre les uns et les autres, il sentait mieux ce qui distinguait l'affection de Line pour lui et l'affection qu'elle avait maintenant pour l'autre. En recevant ses cadeaux, Line -- il le comprenait maintenant -- jouait avec lui, elle faisait semblant d'être contente; elle l'aimait pour rire; ente son sentiment d'alors et son sentiment d'aujourd'hui était toute la distance qu'il y a, par exemple, entre un cheval de bois et un vrai cheval. En somme, -- c'était sa conclusion -- il y a deux mondes sur la terre: l'un est celui des grandes personnes qu'on prend au sérieux et qui vont librement; à elles est réservé le droit d'être heureux, d'aimer et d'être aimé; pour elles et à leurs tailles, toutes choses sont faites depuis les tables, les fauteuils et les maisons jusqu'aux voitures, aux chevaux, aux fleurs des magasins. L'autre est le monde des petits, ils ne servent qu'à amuser les grands qui ne tiennent pas compte d'eux; prétextes à châtiments ou à récompenses, objets à savonner, à promener, faire manger, travailler, dormir et surtout à dresser à toutes ses manies; éternels étrangers dont personne, ne comprenant exactement la langue, n'a jamais songé à écouter le coeur... Boum comprenait admirablement que son grand-père ait voulu fuir ce monde-là. A sentir que des temps infinis le séparaient de cette seconde vie et que de plus le jour où elle viendrait, il aurait tout de même perdu Line, Boum eut une tristesse immense et désespéra.

III.

... Des fleurs, des lumières, un prêtre tout d'or vêtu, au pied de l'autel Line en robe blanche à côté de _Lui_ Claude, le voleur de sa joie: Boum percevait tout cela dans la musique et dans l'encens. C'était comme l'apothéose de sa douleur. Parce qu'il était trop impressionnable et souffrant déjà, ses parents l'avaient dispensé de figurer dans la scène cruelle. Miss Anny l'avait mené avant l'heure, derrière un pilier de l'église. Quelques personnes le reconnaissaient et lui faisaient dévotement un petit signe dans un sourire en remuant la tête et en disant:

- B'jour Boum.

Il répondait en s'inclinant un peu, automatiquement, l'esprit ailleurs. Dans ses grands yeux noirs dilatés, aucune larme ne venait. Il était très calme et pourtant la fièvre brûlait son petit corps; ses tempes battaient vite.

Un violon sanglotait la _Méditation de Thaïs_. De jeunes couples passaient entre les chaises pour la quête. Boum attendait qu'on vint à lui en chauffant au creux de sa main une petite pièce d'or remise par sa maman à cet effet. Dans les frou-frous de soie, on entendait de petites toux discrètes et pieusement étouffées.