Part 5
J'étais moins rassuré qu'elle, mais son attitude cependant m'enlevait une partie de mes inquiétudes. Il s'agissait de 3.800 frs. Inutile de te dire que je ne les avais pas. Evidemment cette somme était beaucoup pour moi, mais je pensais qu'elle ne serait peut-être pas grand chose pour un propriétaire parisien. Cependant par précaution, à la pensée de l'effondrement que cette saisie produirait en Loute, j'eus d'abord l'idée de télégraphier à ma famille une invention quelconque. Mais je réfléchis que la réponse en admettant même que la fable soit crue, n'arriverait jamais à temps et la procédure suivait son cours. Je pensais aussi filer chez des camarades, leur expliquer le cas et réunir le magot, mais c'était les vacances et je ne voyais pas chez qui frapper. Devant cette impossibilité d'agir, je finis par me persuader que Loute avait raison; il n'y avait peut-être dans tout le pathos de cette feuille qu'une manoeuvre destinée à effrayer une petite fille. En fin de compte, si contrairement à nos prévisions, l'inévitable arrivait, il serait toujours temps d'aviser. Je m'habillais à la hâte et comme tu penses, une fois prêt, je ne m'en allais pas.
Naturellement le charme était rompu. J'essayais de la distraire en lui racontant des histoires de l'autre monde; celui-ci n'étant guère divertissant pour elle. Mais je ne devais plus être en forme: cette fois le vin n'opérait plus, mes histoires ne la déridaient pas. La conversation tombait et toujours, Loute, bien qu'elle ne crut pas au danger, revenait à la fenêtre, comme pour se donner une contenance. Je tentais un moment de me moquer légèrement de son mobilier, de lui dire que cette décoration était danubienne et bonne pour un certain temps, mais qu'elle devait forcément lasser à la longue. L'expression de ce jugement la fit sourire et je compris vite que mon insistance, sur ce sujet, n'aurait d'autres effets que de lui démontrer mon mauvais goût.
Et le temps passait, quand j'entendis Loute tout d'un coup pousser un cri de douleur, le cri d'une bête frappée à mort.
C'était sur le boulevard; une lourde voiture vide, moitié charrette, moitié camion, s'avançait lentement.
- "Tu es sotte, fis-je, si une voiture de déménagement ne peut plus passer sous tes fenêtres..."
Celle-ci ne passait pas. Elle venait bel et bien vers nous, suivie sur le trottoir par trois messieurs qui firent, une fois arrivés devant notre porte, des signes au conducteur. Sur leur gestes, la voiture vint docilement se ranger sous nos fenêtres mêmes. Quatre bonshommes en descendirent, l'un d'eux avait une grosse figure ronde, coiffé d'un casque à mèche; je ne l'oublierai de ma vie.
Et bien, vois-tu, je n'ai jamais été condamné à mort, mais j'imagine que la vue du fourgon qui doit vous mener à la guillotine doit vous faire ressentir quelque chose d'analogue à ce que je ressentais alors. Quelques minutes d'angoisse se passèrent; le temps aux hommes de monter l'escalier. Loute pâle ne pleurait plus, mais je voyais un tremblement nerveux agiter son maxillaire inférieur. Le timbre retentit. Le premier mouvement de la pauvre petite fut de ne pas ouvrir, mais comme je lui faisais remarquer rapidement et aussi doucement que possible l'inutilité de cette résistance, elle me demanda d'aller ouvrir moi-même. Ils entrèrent. Il y avait la concierge, l'huissier, les deux témoins et derrière eux le choeur des déménageurs qui avaient l'air de figurants. L'huissier se présenta, il devait "parler à la personne".
- "Elle est très émue, dis-je, si vous voulez me faire votre communication..."
Il insista, la loi ordonnant qu'il fasse lui-même sa signification au débiteur.
- "Au surplus, ajouta-t-il en souriant, je saurais y mettre la manière. Entre gens du monde, il n'y a pas de situation dont on ne puisse se tirer."
C'était un grand garçon, assez jeune et se sachant beau. Ses vêtements étaient d'une élégance fripée, mais recherchée tout de même. L'eau coulait de son parapluie sur le tapis. Je le lui pris des mains, pour le mettre au porte-manteau, un peu brusquement peut-être. Ce tabellion m'agaçait.
- "Vous vous souciez des gages des créanciers, me dit-il, avec une suave ironie... c'est bien."
Il était le plus fort, je n'avais rien à dire. Je le précédais chez Loute.
Elle le reçut debout, appuyée contre le mur et écouta sans broncher son petit discours. Ah! certes, on voyait que cet homme de loi avait l'habitude; il récitait une leçon qu'il avait dû placer bien des fois, dans des circonstances identiques et où alternaient savamment les mots de la procédure et ceux de l'encouragement. Parmi ces derniers, il y en avait d'une méchanceté cruelle et d'une cuisante impertinence. Il disait, par exemple: "Il vous est loisible d'ailleurs de racheter, ou de faire racheter (et il se tournait en disant ces mots vers moi) vos meubles à l'hôtel des ventes". Je t'avoue, que je baissais la tête comme un coupable, sans arriver à comprendre cependant la faute que j'avais commise. J'aurais donné toute ma fortune pour pouvoir jeter à la figure de cet individu les 3,800 francs qu'il poursuivait.
- "Vous pouvez prendre tout votre temps, continuait-il; la loi nous prescrit de ne point saisir: le coucher qui vous est nécessaire, c'est-à-dire votre lit, vos couvertures, draps, édredons, etc., les habits dont vous êtes couverte. Je suis seul juge, vous pourrez mettre sur vous tous les vêtements auxquels vous tenez. Enfin il va sans dire que tous les papiers et menus objets n'ayant comme valeur principale que le souvenir, par vous y attaché, vous resteront".
Loute n'avait pas répondu, comme il fallait donner des ordres pour l'enlèvement, elle parla. Elle était blême et sa gorge était si contractée que le son de sa voix en était changé et les mots qu'elle disait semblaient être dits par une autre. Elle ne croyait pas encore à ce moment que ces hommes allaient prendre son mobilier.
- "Vous vous trompez, Monsieur, fit-elle, très calmement; je me suis arrangée avec le propriétaire, auquel j'ai écrit hier."
Et ce fut dit avec une telle autorité que l'huissier lui-même en fut troublé; un instant il hésita. Mais son trouble ne dura pas, il la pressa de questions, elle s'embrouilla et comme elle s'en rendit soudain compte, d'un coup elle tomba à genoux aux pieds de l'homme, les mains crispées au pan de sa jaquette.
- "Monsieur, Monsieur, criait-elle, je vous en supplie, je paierai, je vous le promets, je vous le jure."
Je m'étais trompé, l'huissier n'était peut-être pas méchant au fond; il la releva gentiment en disant:
"Ma pauvre petite dame, je n'y peux rien, ce n'est pas ma faute, je ne fais qu'obéir. Soyez sage, on tâchera de vous laisser pas mal de choses, le plus possible... c'est un mauvais moment, il passera comme les autres, vous verrez."
Il la fit s'asseoir, cependant que discrètement, du coin de l'oeil, il disait à l'équipe des déménageurs: "Commencez".
Ils s'attaquèrent à l'autre pièce d'abord. L'huissier me fit signe de rester auprès d'elle, cependant qu'il sortait de la chambre, sans faire de bruit, sur la pointe des pieds. J'ai fait ce jour-là la réflexion que les hommes ne sont pas tout de même si méchants qu'ils le disent. Chez tous, même les plus sots, et même chez ceux qui font la plus vilaine besogne, quand on cherche, on retrouve du coeur.
Pendant ce temps, Loute s'était assise sur la marche basse qui supportait son lit; la tête dans ses bras, le visage sur les couvertures, je l'entendais qui pleurait doucement à petits coups. Elle poussait de petites plaintes régulières, monotones comme des cris d'enfant et qui semblaient ne devoir s'arrêter jamais. Je restais debout près d'elle, désemparé, ne sachant que lui répéter sur tous les tons:
- "Loute, ma petite Loute, ne pleure plus."
Mes paroles n'avaient aucun effet; malgré tous mes efforts, je sentais qu'au milieu de l'hostilité qui l'accablait, j'étais pour elle un étranger, un spectateur qui ne participait en rien à l'affaire. Cette sensation m'était désagréable: la malheureuse souffrait tellement.
Derrière la cloison, le bruit mat que faisaient les meubles en se heurtant aux portes, les interjections des hommes, le bruissement des étoffes qu'on pliait, parvenaient jusqu'à nous, et Loute avait toujours son petit hoquet de douleur; elle l'interrompit à peine une fois, en entendant arracher le treillage de vigne. Qu'est-ce qu'on a bien pu en retirer à la vente?
Quand tout fut emballé et descendu de ce qui avait été l'appartement, sauf la chambre où nous étions, l'huissier tapa à la porte et me dit à voix basse d'emmener "la débitrice" pour qu'il puisse déménager cette pièce aussi. Je relevais Loute et j'entrais avec elle au salon.
En le voyant, elle tomba en arrière dans mes bras. La pièce était nue, vidée; plus un tabouret, plus une chaise, plus un tableau ne restait de l'ancienne décoration; seuls les papiers des murs aux tons heurtés, demeuraient, pour témoigner du passé; mais ils paraissaient sales, avec leurs panneaux de teintes plus vives qui marquaient par endroit l'ancienne place des meubles. Sur le parquet, au milieu, un tas d'objets hétéroclites s'amoncelait; il y avait des mouchoirs, des cadres de photographies, des menus, des livres, des programmes, des lettres, et bien d'autres choses encore parmi lesquelles vosinaient un petit amour bouffi, en pâte tendre et un gros bocal à confiture vide dans lequel l'huissier avait eu la délicate attention de mettre l'eau et les poissons rouges de l'aquarium. Ce tas restait à Loute, comme lui restèrent son lit et sa toilette et aussi, grâce à la bonté du saisissant, presque tous ses vêtements: c'était tout ce que la loi, dans sa mansuétude, permettait de laisser à une pauvre petite fille qui n'avait pas assez d'argent encore pour garder ses meubles. L'appartement était "à l'ordonnance" comme on dit dans ce métier, il n'y avait plus rien à saisir. Quelle sale journée ce fut, mon pauvre ami.
Loute s'était pourtant calmée un peu. Dans un effort de volonté, elle avait fait toute seule le tour de l'appartement. Ce n'était déjà plus le sien. En revenant au salon, elle eut un sourire amer et me dit:
- "Tu vois, c'est fini maintenant, tu peux partir."
Cette injustice me frappa, parce qu'après tout si je n'avais matériellement rien pu faire pour elle, de tout mon coeur j'avais souffert avec elle; j'estimais mériter tout autre chose que ce singulier remerciement. Un instant, j'eus l'idée de prendre mon chapeau et de partir, mais je pensais bientôt, qu'agir ainsi c'était vraiment lui donner raison, c'était augmenter son chagrin, prendre parti contre elle, la dépouiller davantage, si c'était possible, en lui prenant mon amitié et en me mettant en quelque sorte à la suite sur la liste des créanciers poursuivants. Je ne le voulus pas.
- "Oui, Loute, fis-je, je vais partir, mais je ne partirai pas seul, je ne te laisserai pas dans cette maison désolée; tu viendras habiter chez moi."
En entendant mes paroles, elle se redressa vivement; elle battit l'air de ses mains comme pour écarter le voile d'un rêve; elle vint vers moi pour me faire répéter.
- "Quoi, dit-elle, qu'est-ce que tu as dit?
Je lui confirmais mon invitation. Elle me demanda:
- "Jusqu'à quand?"
Je lui répondis:
-"Tant que tu voudras."
Alors elle se blottit dans mes bras; elle mit sa tête sur mon épaule et pleura de nouveau, mais ce n'était plus les mêmes larmes. Je sentis que quelque chose d'immense s'était passé en elle; ces mots l'avaient guérie de la plus grande douleur de l'humanité: l'isolement du coeur.
Pendant cette scène, je me souviens, quand elle me regardait ses yeux étaient dilatés: on aurait dit qu'elle les ouvrait tout grand pour mieux comprendre l'impossible réalité. Inconsciemment, de temps en temps, elle venait s'appuyer de tout son poids sur mon épaule pour mieux se rendre compte de la solidité de son appui.
Quant à moi, je puis te le dire, j'étais gêné un peu de l'immensité de cette reconnaissance, j'étais effrayé et pourtant j'étais un peu fier, au fond. Je sais bien qu'il y avait du malentendu dans tout cela, mais j'étais fier tout de même.
En réalité, c'est dans cette minute que je me suis marié avec elle. Je ne m'en suis aperçu qu'après, mais je me suis bien rendu compte que c'était à ce moment-là. Peut-être on me dira que ce ne fut pas de mon plein consentement et que je me fixais, en moi-même, un temps limité, que je me disais: nous verrons plus tard. C'est vrai, mais aucun de nos actes n'est absolu. Je me suis marié ce jour-là parce qu'alors elle m'a offert toute sa vie, parce que je ne l'ai pas refusée et parce que depuis lors je n'aurais plus jamais pu l'abandonner sans rompre cet équilibre moyen de l'ordre dans lequel nous vivons, sans faire ce qu'on appelle un crime, tu comprends. Loute le sentait bien, et je t'assure que, si invraisemblable que cela puisse te paraître, elle devint dans un moment une autre femme: c'est sans un regret qu'elle quitta l'ancien appartement de son coeur.
Elle n'avait pas de malle pour emporter ses nippes: nous les laissâmes où elles étaient au milieu de la pièce pour les reprendre le lendemain, n'emmenant avec nous que le bocal où clapotaient les poissons rouges. Je le portais entre nous deux, elle avait pris mon bras. Nous ne nous parlions pas, nous marchions religieusement vers ma demeure, pensant probablement chacun à des choses bien différentes, mais unis tout de même. En entrant dans mon appartement, elle était avec moi comme si elle venait de me connaître, grave, prévenante et effarouchée, intimidée aussi. Quand elle enleva son chapeau et son manteau, je voyais qu'elle se préoccupait déjà de leur trouver une place qui ne me gêna pas, mais qui soit cependant ordonnée et définitive. Le soir, pour la distraire, je voulus l'emmener dîner dans une brasserie; elle s'y refusa absolument, estimant qu'il était inutile de faire des dépenses exagérées. Comme j'essayais de lui montrer qu'il convenait de marquer, au moins ce jour, par un bon souvenir; elle me répondit lointaine:
- "Le bonheur laisse toujours et n'importe où un bon souvenir."
En effet, c'était peut-être son bonheur.
Elle m'emmena, derrière Cluny, dans une petite crémerie, déserte à cette heure; et nous mangeâmes simplement, en face l'un de l'autre, sur une petite table à toile cirée. Pendant le dîner, elle me demanda si je tenais beaucoup au Quartier latin, si mes travaux m'obligeaient à y habiter. Je compris qu'elle voulait fuir le passé, bien qu'elle me donnât pour ce changement d'autres raisons; elle disait:
- "On pourrait prendre un petit appartement avec cuisine. On mangerait à la maison, c'est meilleur marché. C'est plus sain d'ailleurs."
Je savais bien ce que je faisais. Pouvais-je faire autrement? Peu de jours après, je m'installais avec elle dans ce quartier de la place de la République que je n'ai plus quitté depuis.
Tu peux deviner ce que fut notre vie. Je me suis retiré du milieu des camarades. Je ne passais plus l'eau que pour aller à la Faculté et j'en revenais sitôt après le cours ou l'hôpital. Je continuais mes études au début comme par le passé, mais aux grandes vacances, la question s'est posée. Je tentais d'abord de raconter des contes à ma famille; je disais que je remplaçais mes maîtres. Mais à la longue, il a bien fallu qu'on sache. Après plusieurs sommations, mon père m'a écrit un beau jour qu'il ne voulait plus entendre parler de moi, qu'il ne me donnerait plus d'argent, qu'il me déshériterait. Mon frère et ma belle-soeur m'ont tourné le dos. Depuis, il n'y a pas bien longtemps, on m'a écrit qu'on consentait à me recevoir, mais sans elle, et entre temps, j'avais connu avec Loute la misère, -- tu ne peux pas savoir comme ça nous a unis. J'avais dû pour vivre abandonner les concours, bâcler ma thèse et pratiquer; j'avais eu un enfant, je m'étais marié. Il y a des histoires qu'on ne recommence pas.
Certainement être un paria est dur. Je sais que j'en suis un, plus que tu ne le crois même, parce que si je suis coupé d'avec les miens, d'avec mes amis, d'avec tous ceux connus ou inconnus qui avaient des habitudes de pensée, d'éducation et de vie analogues à celles que j'avais moi-même et dans lesquelles j'avais été élevé -- on ne s'adapte jamais au nouveau milieu. Sans le vouloir, on le heurte et il vous heurte; on a beau faire, on n'en a pas toujours été, on n'en sera jamais tout à fait. Depuis la façon de mettre sa serviette à table, jusqu'aux plaisanteries habituelles, jusqu'à ces idées toutes faites et stupides parfois qu'on ne raisonne plus mais dans lesquelles nous vivons, jusqu'aux sujets les plus sérieux: il y a tout un monde qu'on ne franchit pas... à moins qu'on mette plus d'une vie à le traverser.
(Je crois qu'en disant ces derniers mots, il eut une larme.)
- Seulement, reprit-il, il y a des compensations; c'est quelque chose, l'affection de quelqu'un qui vous doit tout, pour qui on est tout. La carapace qui semble se solidifier entre les moitiés de monde qu'on a quitté chacun de son côté, finit par être si épaisse qu'on s'en trouve tous les deux isolés comme dans une cellule; les bruits de l'extérieur n'arrivent même plus, alors on passe tout son temps à se regarder, à se découvrir. On ne connaît plus personne, jamais je ne m'en suis rendu aussi bien compte que le jour de mon mariage. Pour toi, ce souvenir évoque, sans doute, des amis, des voitures, des orgues, des lumières, peut-être une réception, puis une fuite. Pour nous, ce fut autre chose: nous sommes partis une après-midi -- il pleuvait -- à pied sous le même parapluie, la marie n'était pas loin. Nous avons attendu notre tour dans une grande salle, en compagnie de nombreux couples. Ils étaient tous du peuple de Paris, rien d'élégant, je t'assure, mais eux, du moins, leurs parents les accompagnaient. Un peu avant qu'on nous appelle, un huissier me demanda mes papiers -- "Et vos témoins, fit-il".
- "Je pensais, répondis-je, humblement, que quelqu'un voudrait bien me rendre service, vous, par exemple?"
Il m'expliqua qu'il était fonctionnaire et qu'à ce titre, les règlements le lui interdisaient. Sur ma prière, il demanda aux témoins du mariage suivant -- la fiancée avait un ulcère affreux au visage -- de bien vouloir m'aider; avec quel tact il le fit, si tu savais.
- "Monsieur et Madame sont loin de chez eux, leur dit-il, leurs parents n'ont pas pu venir..."
Pauvre brave homme! Ce fut vite bâclé. L'adjoint nous lut le texte indispensable, du même air qu'il nous aurait dressé une contravention; nous avons dit "oui" sans émotion et cinq minutes après nous étions dans la rue, à nous garer des tramways et des automobiles. Loute était pressée de rentrer à cause du petit. Je rentrais avec elle. Je ne te dirais pas qu'en voyant le bambin sucer goulûment la vie au sein de sa maman, je n'ai pas eu d'étranges et douloureuses pensées; mais je me suis dit qu'il avait raison quand même le petit; la vie valait d'être vécue puisque je voyais ce spectacle qui était du bonheur tout de même. Je me suis promis de faire de mon fils, plus tard, un homme de sciences, un chimiste de préférence, de façon qu'il ait le moins possible affaire avec les hommes. C'est trop compliqué et c'est trop dur. J'espère qu'il m'écoutera.
Nous avions quitté le café depuis un moment. Nous sommes de nouveau dans le hall de la gare, quand enfin à l'autre bout du trottoir brillent les feux de la locomotive, il me dit:
- Pourquoi t'ai-je raconté tout cela?
Peu après, je vois à l'une des portières d'un wagon de seconde, une tête de femme qu'il me semble avoir déjà vue. Elle aperçoit mon ami et lui fait un geste câlin de la main. Comme je suis venu attendre mon frère, je le cherche et finis par le rejoindre.
En sortant, dans la lumière blafarde, je vois, pas très loin de moi, le Docteur, sa femme et son fils, un beau petit de cinq ans, qui se dirigent vers la barrière. Une seconde, rien qu'une seconde, j'eus l'idée d'aller les saluer, mais je me dis: après tout, qu'est-ce que je leur rapellerais? De mauvais souvenirs! et tout de même, s'ils me demandaient d'aller les voir: je n'ai pas épousé une fille de brasserie, moi!
Boum.
I.
Boum avait huit ans. Sa vie s'annonçait des plus heureuses. Il avait une maman toute jeune, très bonne et très gaie. Son papa, ancien officier de cavalerie, était un peu sévère, mais sévissait peu au demeurant; Boum étant toujours content, avait pris l'habitude d'être sage, c'est un état qui comporte de grosses simplifications. Comblé de toutes sortes de biens, il habitait avec ses parents, un petit hôtel de la rue Pergolèse, non loin du Bois de Boulogne. Une débonnaire "nursing governess" était préposée à ses soins minutieux dans lesquels le bain et le savonnage tenaient une grande place. Sa chambre avait des murs tout blancs que rehaussait, dans le haut, une frise représentant une chasse à courre avec des cavaliers, des dames, des chevaux et des chiens; deux fenêtres y donnaient toujours ce qu'il y avait de soleil dans l'air; et des jouets divers et compliqués -- de ceux que les marchands savent amuser aussi les grandes personnes -- en encombraient les tables et le parquet. Boum était robuste et grand pour son âge. Mais tout ceci réuni ne comptait pas en comparaison de deux dons qu'il avait reçus de la nature, et qui n'avaient pas de prix.
D'abord Boum était beau et attrayant. Cet avantage lui assurait la bienveillance de tous et une grande popularité. Sur le chemin qui menait de sa maison au Bois, il était connu; les concierges et les boutiquières l'interpellaient à son passage:
- Vous allez vous promener, Monsieur Boum.
Boum tirant un peu sur le bras de sa nurse, tournait sa bonne figure ronde et répondait à tous, dans un sourire qui augmentait encore les sympathies:
- Oui, merci, je vais retrouver mes petits amis.
Parmi la gent enfantine, il trônait mais si incontestablement, qu'il pouvait trôner modestement, avantage considérable si l'on songe qu'ainsi ne diminue en rien le charme et partant le pouvoir de trôner.
Le deuxième de ses dons était une tante. Elle s'appelait: Tante Line. Boum estimait qu'elle était ce qu'il y avait de plus joli au monde et beaucoup de gens pensaient comme lui. De grands yeux violets sous les cils très longs qui faisaient, en battant, une ombre noire, un petit nez qui riait toujours sur une bouche minuscule, des joues qui étaient du rose des roses, sous d'inarrangeables cheveux blancs à force d'être blonds, un cou très long, un corps svelte de dix-huit ans qui a fait beaucoup de sports et qui est toujours vêtu d'une ultra élégante simplicité; le tout monté sur deux petits pieds qui paraissaient ridiculement petits dans leurs hautes bottines: ainsi était Tante Line. Comme son neveu, elle était vive, toujours décidée, douce et heureuse de vivre. Comme lui et plus que lui encore, elle attirait les sympathies; toujours son passage déclanchait immanquablement des interruptions et un silence sur la nature duquel, il était impossible de ne pas être fixé.
Boum adorait Line et Line adorait Boum. Avec personne il ne s'amusait comme avec elle. Elle seule savait écouter ses histoires sérieusement et sans rire toujours comme toutes les autres grandes personnes, ce qui est bien pénible à la longue et finit par isoler terriblement. Ils prenaient leur premier déjeuner ensemble, se promenaient ensemble et causaient pendant que leurs deux gouvernantes anglaises "s'apprenaient l'anglais" comme disait Line. Les sujets de leurs conversations étaient inépuisables. L'histoire fantastique du père de Line les alimentait surtout.