Part 4
Pendant un certain temps, les choses allèrent bien ainsi que je les avais supposées. Comme il convient à un nouveau parlementaire. Arsay ne prenait pas la parole aux séances, se contentant de temps en temps de pousser de sa place quelques bruyantes interjections, qu'il lui était loisible ensuite de développer à son aise en corrigeant les épreuves de l'Officiel. Personne ne trouvait rien à redire et comme je l'avais pensé, les indigènes de la Guadeloupe -- qui ne lisent d'ailleurs pas l'Officiel -- étaient très satisfaits. Arsay s'était fait inscrire à plusieurs commissions dont personne ne voulait, à celle de la prophylaxie contre la rage, à celle de l'étude du régime des pluies, notamment, pour lesquelles son égale incompétence le désignait particulièrement. Bref, si Arsay n'avait été imprudent et s'il n'avait pas voulu aborder la tribune avant que son inocuité ne fut dûment établie, il aurait fait une très honorable carrière.
Quelle idée saugrenue avait pu s'emparer de son esprit? C'était dans une discussion d'intérêt général intéressant tout spécialement sa circonscription. La Chambre devait statuer sur le règlement des compagnies maritimes. Arsay s'était fait inscrire; il avait mûrement travaillé son discours et entendait démontrer à la Chambre la nécessité vitale pour la Métropole, d'avoir des lignes de navigation régulières pour desservir les colonies. Les profanes peuvent penser que cette question bien simple aurait dû se discuter dans un calme académique. Singulière erreur! La Législation réglementant des compagnies quelconques, et des compagnies de navigation particulièrement, ne va jamais sans débats passionnés; en effet, il y a toujours dans les Assemblées les représentants des compagnies d'une part -- et ceux-ci ne veulent pas voir s'imposer une obligation supplémentaire qui pourrait dasn l'espèce, les forcer à desservir des ports immédiatements peu rentables; et puis, il y a les socialistes qui sont partisans de la socialisation de tous les services susceptibles d'être rendus par les compagnies; ceux-là ne veulent pas qu'une compagnie profite d'un monopole même si l'exercice de ce monopole doit se traduire par des pertes, en telle sorte que socialistes et représentants des compagnies sont toujours d'accord en pareille matière contre le reste de la représentation nationale qui pourrait être tenté de penser aux intérêts de la Nation.
Ah! ce fut une séance mémorable. Après l'audition de divers orateurs, vieux routiers du Parlement, bien trop malins pour s'engager à fond, Arsay monta à la tribune un gros dossier sous le bras. Il était très calme en apparence, peut-être au fond de lui-même, était-il ému d'abord parce que un premier discours engage toujours un peu l'avenir et ensuite à cause de son histoire ancienne que bon nombre de ses auditeurs connaissait. Qui sait, ne devait-il pas manquer de se demander, en proie à un noir pressentiment, si quelque suppôt des compagnies ou quelque communiste n'allait pas troubler son exposé par un fâcheux rappel.
Une jeune femme amie assistait à la séance et me l'a racontée. Arsay commença d'une voix un peu sourde, mais bien pose cependant; cette belle voix que nous lui avions connue au collège, quand de son brio, il éblouissait nos maîtres. L'assemblée qui savait avoir affaire à un novice convaincu, ignorant les tours de bâton et pouvant introduire un peu de nouveau dans cet ordinaire rebattu, écoutait avec attention. L'orateur dut trouver un encouragement dans cette attitude, et peu à peu la griffe de l'émotion qui le serrait au cou se relâchait: la voix devenait plus claire, le ton se faisait plus net, plus affirmatif. Quelques applaudissements partirent même du centre gauche. Après l'exposé, Arsay entra alors carrément dans le vif de la discussion et posa le problème sans ambages, dans son vrai jour. Immédiatement l'opposition droite et gauche réunie donna, mais c'étaient des interjections, des hurlements presque discrets assez inintelligibles et assez imprécis pour ne pas appeler de répliques. Arsay trouva, dans ces apostrophes, un nouvel encouragement: n'était-ce pas ainsi qu'étaient accueillis les plus grands orateurs parlementaires. Et il continua à dévider son argumentation qui était forte, plusieurs en ont témoigné. Un moment, on a pu dire qu'il tenait un véritable succès: il s'en rendait compte et en devenait meilleur. Il expliquait comment l'intérêt des compagnies même se conciliait avec le règleent qu'il lui semblait devoir être imposé; il disait que le pavillon créait le débouché, lorsqu'un membre de la gauche socialiste le prit furieusement à partie.
- C'est en raison de ces bénéfices futurs, disait l'interrupteur, qui sont certains que nous ne voyons pas, nous autres, la nécessité de faire un cadeau à des compagnies privées. Nous avons trop vu ces agissements jusqu'ici.
Par le sort le plus malencontreux, Arsay pour répliquer à cette interruption, posa lui-même une interrogation.
- Qu'avez-vous vu?
Des bancs de la droite modérée, une voix rogue partit, qui répondit:
- Ton dos. (3)
Oh, légèreté des corps législatifs! La Chambre se vengeait-elle de l'attention que l'argumentation soutenue d'Arsay lui avait imposée? On ne peut pas savoir. Toujours est-il que ce fut encore une fois un éclat de rire général et fou qui prit non seulement les opposants, mais les amis, les huissiers, les tribunes, jusqu'à l'élégant président; ce dernier, par principe, faisait semblant de se fâcher, mais sa sonnette méchante, mollement agitée, vibrait de petites notes comiques et complices, faisant penser à une vieille fille qui se retient devant une inconvenance. Toute la salle trépignait et le rire durait, repartant par saccade devant la mimique variée d'Arsay. Tantôt il montrait le poing aux travées d'extrême gauche, en vociférant comme M. Jaurès, des mots qu'en raison du tumulte, personne n'entendait, et tantôt il restait calme, adossé au bureau du président dans cette pose qui était familière à M. Jules Roche pendant les discussions orageuses; seulement Arsay passait brusquement de l'une à l'autre de ces attitudes, comme s'il n'eut pas eu le contrôle de ses actes, et ces transitions amusaient beaucoup. Enfin le silence se fit, silence dû à des rates trop dilatées, nullement engageant pour poursuivre une discussion et le président se penchant au-dessus de son pupitre disait:
- Parlez, mais parlez donc.
(3) Toujours même remarque que précédemment.
Arsay ne parlait pas, mais restait à la tribune tout de même. Ce ne fut qu'à une nouvelle interjection qu'il essaya, mais sa gorge serrée ne put pas articuler aucun mot; on n'entendit simplement que des syllabes huilées:
- Ah gueu... que... sue...
Le fou rire recommença.
Alors on vit Arsay en proie à une fureur singulière, déchirer et jeter en petits morceaux les feuilles de son dossier. Il les jetait dans la direction du président du Conseil, vieillard caustique qui faisait mine de les recevoir avec sa serviette entr'ouverte; mais trop légers pour l'atteindre, les bouts de papier volaient sur la tête des sténographes. Arsay déchirait toujours; quand il eut fini et comme le rire ne s'arrêtait pas, il fit mine un instant de vouloir foncer dans la salle, mais soudain, il se reprit et se mit à rire lui aussi, d'un rire étrange, pendant que sa main ouvrait lentement sa veste. L'assemblée croyant qu'il allait sortir un document à scandale, fit silence: alors avec une dextérité de maniaque, d'un seul coup, en cinq secondes, il se déculotta. In instant, le temps que la Chambre se ressaisisse et que les huissiers soient en haut des marches de la tribune, aux représentants librement élus de la France, au gouvernement responsable et compétent, aux diplomates actifs et intelligents de tous les pays du monde, à ces braves généraux que l'ingénieuse abomination de nos adversaires surprit mais n'ébranla pas, à cette grande presse intègre qui fait l'honneur de notre pays, à cette élite du public international si parisien et de toutes les élégances, Arsay montra ce qu'on l'avait jadis forcé à faire voir. Dans son geste outrageant, il avait baissé la tête, en sorte que sur la table de la tribune, la Chambre ne vit plus que ce qu'il voulait. C'était sur le plateau en son milieu, comme un disque rouge qui faisait penser au crépuscule d'un petit soir ou encore au sacrifice monstrueux sur l'autel du Parlement, d'une victime expiant les péchés que le Parlement n'avait jamais commis.
La tribune de la Chambre pourtant est une relique; elle servit aux Cinq Cents. Je sais bien que sur son grand côté qui fait face à la salle, un bas-relief en marbre blanc, représente deux femmes dont l'une écrit et l'autre souffle dans une trompe de mail-coach; cette allégorie symbolique est là certainement pour rappeler aux députés qui seraient tentés d'écouter la fragilité de la parole: "Ecris, leur dit-elle ou sinon, c'est comme si tu jouais de la trompette". Je sais que malheureusement, les députés qui sont à la tribune, ne voyant pas l'allégorie, oublient quelquefois son sens; mais enfin, tout de même, que de grandes paroles, que de discours féconds sont tombés du haut de ces marches. Quand on pense que de cette relique vénérable, à juste titre considérée comme le berceau de nos lois, que d'elle partit tout cet appareil de justice et de droit, ces grandes réformes bienfaisantes, ces conceptions géantes de notre politique étrangère, ces plans sublimes et désintéressés de notre action coloniale, ce petit arsenal de nos lois sociales que toutes les monarchies nous envient, en un mot tout ce qui nous honore et nous distingue des barbares: on reste scandalisé, à se dire qu'un instant, même un seul instant, la partie la plus vile d'un individu la dominât.
Arsay était devenu complètement fou.
On l'a enfermé à Bicêtre où le caleçon de force lui fut passé, parce que dans sa démence, le pauvre homme prend tout le monde pour des parlementaires et veut à chaque instant recommencer.
Quand le médecin-chef fait visiter à un personnage de marque, son établissement, il ne manque jamais de s'arrêter devant le pauvre malade et de le montrer avec orgueil, en disant tout bas:
- C'est un ancien député.
_En terminant son histoire, Turner avait conclu:_
- Dire tout de même que sans cette mauvaise farce de Levallois, Arsay aurait pu être ministre et même Président du Conseil.
La Saisie.
Nous avons été étudiants ensemble. Après quinze ans ou plus, nous nous étions rencontrés, ce soir de novembre, dans le hall de la gare de Lyon, attendant le même train et essayant de déchiffrer, sur une ardoise plaquée au mur, le retard dont la Compagnie bienveillante consentait à nous prévenir:
RETARDS ANNONCÉS TRAIN VENANT DE MARSEILLE 3.h.22
- C'est gai, dis-je.
- N'est-ce pas, fit quelqu'un; je suis pourtant si heureux de te revoir!
Et celui qui m'interpellait me serrait la main, je m'en souviens, avec un de ces émotions particulières qui sont l'apanage des gens ayant eu des malheurs. La rencontre de tels gens n'est jamais sans causer à notre égoïsme, des inquiétudes, au moins légères. Je les ressentais, en vérité: je me disais en moi-même: "Il aura 3 h.22 pour me raconter ses déconvenues", et je maudissais cette administration que l'Europe a cessé de nous envier, cependant qu'à haute voix je remarquais:
- Le hasard fait bien les choses.
- Quelquefois, répondit-il, assez tristement.
Je ne sais pas l'effet que j'ai bien pu lui produire, mais il m'avait paru fameusement changé; je me rappelais sa folle gaieté d'autrefois, son imagination ardente, jamais à court d'une farce inédite. C'était un sujet brillant que ses camarades d'école croyaient appelé au plus haut avenir. Maintenant, il avait passablement blanchi, bien qu'il fut à peu près de mon âge: les environs de quarante. Son visage avait un certain air résigné qu'il n'avait pas jadis; et pourtant, on l'aurait dit matériellement assez à son aise; il avait des vêtements quelconques, des gants et une pelisse qui sans être opulente, était parfaitement honorable. Le cadre était navrant: dix heures du soir, une de ces nuits froides, mouillées et tristes, dont les gares ont le secret. Le trottoir, qui brillait, collait aux pieds. La lumière crue tombait des globes électriques qui se balançaient doucement en l'air; on ne voyait pas d'ombre par terre et tous les gens en s'agitant ou en attendant avaient des figures longues et ennuyées.
Je proposai:
- Sortons d'ici, veux-tu? Allons au café.
Il accepta.
De l'autre côté de la rue, dans la brasserie, l'atmosphère était plus sympathique. Il faisait chaud. Une buée enveloppait les consommateurs autour des tables. A part quelques isolés, devant un bock -- qu'ils durent mettre vraisemblablement 3 h. 22 minutes à boire --, dans l'ensemble, c'était un public de petits employés et de petits fonctionnaires. Le piquet et la manille allaient leur train. Les plaisanteries et les chiffres classiques à ces jeux, faisaient comme un accompagnement en sourdine au solo des garçons qui clamaient les commandes:
- Deux menthes à l'eau... un café nature... quatre turins grenadine.
Nous étions bien sur la banquette de cuir, au fond, dans ce coin tranquille. A côté de nous il y avait deux amoureux. Seulement je ne savais pas trop quoi dire à cet ami si longtemps perdu de vue. Pour en sortir j'évoquais le passé:
- Tu te rappelles le Vachette, le Panthéon... Comme c'est loin!
- Loin de toi, peut-être, dit-il; certains jours, il me semble que c'est hier.
Je ne comprenais pas bien pourquoi ces détails étaient plus près de lui que de moi; pourtant quelque chose m'empêchait de demander des explications. Je sautais à une autre idée.
- Qu'est-ce que tu fais?
- Je suis médecin, répondit-il. Nous autres, au sortir de la Faculté, ce n'est pas comme vous après l'Ecole de Droit, qui devenez juges, financiers, huissiers ou ministres. Nous n'avons pas le choix. Je me suis installé dans le troisième, rue Béranger. Ça ne te dit rien, n'est-ce pas.
- Non, fis-je, je ne vois pas bien, en effet.
- C'est près de la place de la République, reprit-il, derrière le Théâtre Déjazet. Mes affaires ne vont pas mal. Mon Dieu, c'est une clientèle un peu spéciale, différente de celle qui habite au Bois de Boulogne; celle-là est réservée aux patrons. Je me suis fait à la mienne, que veux-tu, je n'ai plus d'ambition.
-Mais je croyais, dis-je, qu'après ton internat, tu préparais justement les hôpitaux.
- Moi aussi, fit-il, je l'ai cru longtemps. Seulement il faut avoir le temps et les moyens de se préparer et d'attendre... Je me suis marié très jeune, et cela change. Tu ne savais pas que j'étais marié?
Je fis signe que non.
- Tu as connu ma femme autrefois... c'est elle que je viens chercher au train. Elle me ramène mon fils qui était à Dijon, auprès de mon beau-père. Je leur ai acheté une petite bicoque, par là-bas, c'est leur pays.
Il parlait sur un ton posé et calme, cependant on aurait dit qu'il avait des larmes dans la gorge et cette impression m'empêchait encore d'intervenir.
Il reprit:
- J'ai épousé Loute.
Ce prénom ne me disait plus rien, mais après quelques précisions je revis bientôt la figure brune et la tournure gracile d'une de nos camarades des brasseries du quartier. Si je l'avais connue, je crois bien; et nous étions même un certain nombre qui l'avions connue tout à fait. Nous l'appelions "Moinotte" parce qu'elle ne mangeait guère qu'aux bords de nos tables et qu'elle était petite, vive, gamine et douce toujours. Ah certainement! il me semblait même que j'entendais encore le pépiement de son rire. Elle avait l'air d'être si ingénument ce qu'elle était. Si elle était arrivée à se faire épouser, celle-là, il fallait tirer l'échelle!
J'étais décidé à ne rien laisser voir de ma surprise; tout de même quelque chose dût le frapper en mon expression même. Il enleva son lorgnon pour passer ses mains sur ses yeux.
- C'était une bien bonne fille, dis-je peut-être un peu trop simplement.
- Oui, mais tu penses que c'était tout de même une fille, répliqua-t-il.
- Mais non, mon vieux, pas le moins du monde; tu l'as épousée, tu sais donc mieux que personne ce qu'elle vaut.
Cette considération ne le consolait pas. Un petit silence pénible se fit. Pour dire quelque chose, je remarque:
- Elle était bien jolie!
Cette phrase lui causa un peu de joie; elle amena sur se lèvres tristes un pauvre sourire, il me dit:
- N'est-ce pas?... Elle est aussi une bonne épouse et une bonne mère, je te l'assure.
- Et bien alors, fis-je.
- Oui, et alors, reprend-il. Tiens, tu es le premier camarade de ce temps-là que je rencontre; je ne les ai plus recherchés, tu comprends. Ce fut un tel changement. Les commencements ont été difficiles. Ma famille s'est éloignée de moi du jour au lendemain. Et il m'a fallu d'un coup gagner notre vie. Tu ne sais pas ce que c'est, toi, dans notre métier... les courses à pied dans la pluie, les étages, les veillées, les dispensaires, les accidents du travail. C'est pire que de donner des leçons. Les professeurs ont, du moins, des engagements réguliers; ils voient des enfants bien portants. Tandis que nous, nous allons, en passant, obligés de représenter, bien que nous soyons misérables nous-mêmes, et toujours auprès d'autres misères. Quand on a une femme à la maison qu'il faut consoler parce qu'elle vous répète sans cesse: "C'est moi qui ai fait ton malheur" c'est dur! Ah! ils étaient loin les travaux de laboratoire, les concours, les maîtres surtout... Heureusement, petit à petit, les choses s'arrangent, matériellement du moins: c'est une consolation énorme, surtout qu'on se souvient des débuts et aussi parce qu'il se fait, en nous, un espèce de décalement social... Je ne me plains plus d'habitude. Seulement, tu m'excuses, ce soir, c'est de te retrouver. Tu es marié?
Je fis signe que oui.
Il hocha la tête comme quelqu'un qui n'insiste pas, et reprit:
- Tu n'as pas idée comment s'est fait mon mariage. Une de ces histoires qui n'arrivent jamais. Je vais te la raconter, tu verras à combien peu tiennent nos destinées.
J'étais venu à Paris, le 3 janvier 1912, passer un concours pour une place de prosecteur. Ce mot ne te dit rien: dans le filon de la grande carrière médicale, c'est une étape nécessaire. J'avais quitté les miens en pleines vacances de Noël. Toute la journée, je m'étais fait ausculter et sonder par les grands pontifes de chez nous, ils étaient alors mes amis. Mes exposés n'avaient pas été trop mauvais. Dans l'ensemble, j'étais assez satisfait. Après les efforts de la journée, je me sentais un besoin terrible de me détendre. Note que j'étais en possession de l'argent de mon mois, grossi de toutes les étrennes que j'avais reçues. Ces circonstances réunies m'incitaient à faire la fête. Comme il n'y avait pas, à cette époque de l'année, le moindre camarade au quartier, je résolus de me chercher une compagne.
Vers huit heures du soir, je descendis au bar du Panthéon et j'aperçus Loute. Elle était seule, dans le sous-sol, avec le barman qui, sa serviette dans la bouche, dormait dans un coin. Loute perchée sur un tabouret, la tête appuyée sur son bras, suçait mélancoliquement la paille d'un verre vide. Je la mis rapidement au courant de mes intentions. Elle accepta mon invitation avec reconnaissance. Nous fûmes dîner dans un restaurant voisin et je fis déboucher quelques bouteilles de vins choisis. J'étais très en forme et elle aussi. Du moins, je l'ai cru, ce jour-là: depuis, -- parce que j'ai souvent ruminé cette scène -- il m'a bien semblé que Loute n'était pas tout à fait comme à son ordinaire; son rire devait sonner un peu faux; mais était-ce force de caractère ou insouciance ou bien habitude de sa part, ou bien seulement défaut de compréhension de la mienne; je ne m'aperçus de rien. Après le dîner, nous avions été à Bullier, presque désert ce soir-là et nous avions fini la nuit à Montmartre. Je crois que c'est la dernière nuit que je me sois amusé. Il y a des gens pour lesquels les transformations de la vie sont lentes; pour moi, la mienne s'est brusquement modifiée à cette date. Ce ne fut pas un tournant, mais un angle vif; comme un carrefour.
Le lendemain matin, j'étais chez Loute. Nous aurions pu faire la grasse matinée, rien ne nous pressait, pourtant, d'assez bonne heure, elle s'était levée. Je la vois encore, en jupon et en sandale, trottant dans son appartement pour nous faire du chocolat.
Cet appartement -- nous le connaissions tous -- était au Boulevard St-Michel, derrière le Luxembourg, un peu après l'Ecole des Mines, une maison d'angle au deuxième. Le mobilier et la décoration étaient de Martine. Tu sais bien, la chambre rouge et violette, le lit-sofa sur une marche de laque noire, la psyché empire. Tu vois?
- Pas du tout, dis-je avec conviction. En réalité je voyais très bien.
Mais il insista:
- Tu as oublié le salon bleu au tapis à carreaux qui était séparé de la salle à manger par un treillage de vigne verte? Le petit aquarium et le jet d'eau sur la cheminée du salon?... Enfin, je me les rappelle bien. Cet appartement était la joie et l'orgueil de Loute. Il lui avait été offert par un Roumain qui, ses études terminées, était reparti dans son pays. Loute en s'y installant avait vu se terminer pour elle l'ère des garnis. Elle le soignait méticuleusement, le nettoyait et le paraît toute la journée. A tous venants, elle en vantait l'originalité et le confort; c'est en lui, qu'elle passait, à lire ou à raccommoder, les bonnes heures de sa vie. Je m'en suis rendu compte ce jour-là, cet appartement était sa seule joie.
J'étais couché tranquillement en train de boire le chocolat brûlant qu'elle m'avait préparé; je remarquais qu'elle ne mangeait pas. Elle était assise, sa tasse sur les genoux, près de la fenêtre, regardant le boulevard; je la voyais un peu de profil et m'aperçus que des larmes tremblaient au bout de ses cils; du coup, je me levais, j'allais vers elle et la prenant dans mes bras, je lui demandais:
- "Qu'est-ce que tu as?"
D'abord, dans un faux sourire, elle essaya de nier ses larmes. J'ai appris depuis tout l'empire que cette petite femme peut avoir sur elle, puis comme j'étais le plus fort et que j'insistais, elle me répondit comme un gosse:
- "Du chagrin".
J'insistais encore, la pressais de questions; elle finit par m'ouvrir un petit secrétaire chinois qui était près d'elle et, pour toute réponse, me tendit un papier. C'était un commandement d'huissier. Je mis un bon moment à le lire. Tu sais, ces sortes de documents sont écrits dans une langue impossible. Mais l'acte citait un extrait de jugement et je compris à travers tout ce fatras que Loute n'avait pas payé son loyer depuis neuf mois et qu'à la requête de son propriétaire, auquel s'étaient joints quelques fournisseurs, l'huissier devait saisir meubles et les faire vendre aux enchères. Le commandement était daté de l'avant veille. Je pressentis le drame et lui demandais:
- "Ils vont te saisir?"
Mais Loute, tranquille devant cette éventualité, me répondit:
- Tout de même pas jusque-là, j'ai écrit hier au propriétaire pour lui demander encore un délai... seulement, c'est ennuyeux".