Histoires grises

Part 9

Chapter 9 2,059 words Public domain Markdown

Comme à l'habitude, ils causèrent. Laferrière avait raconté à Boum, quelques semaines avant, le sujet d'une prochaine pièce. Maintenant il le mettait au courant des modifications projetées. Boum était partisan des dénouements heureux. Il se passionnait en général pour les péripéties de ces personnages de rêve qui lui étaient devenus familiers; il les considérait comme des êtres vivants qu'il aimait. Ce jour-là, il parlait peu. Laferrière, qui se rendait parfaitement compte de l'état d'âme de l'enfant, se donnait l'air de ne pas s'en apercevoir.

Quand ils furent arrivés devant l'hôtel de la rue Pergolèse, Boum tendit sa main:

- Au revoir, Monsieur, fit-il. Je vais rester quelque temps loin de vous. Nous allons à la campagne pour trois semaines... C'est là que ma tante et son mari viendront nous retrouver. Je la reverrai... Après, j'aurai besoin de vous. Je n'ai que vous dans cette affaire.

Dans un demi-sourire, Laferrière répondit:

- Tu sais bien, Boum, que tu peux toujours compter sur moi, n'est-ce pas?

- Je le sais, dit Boum en le regardant sérieusement. Au revoir.

VIII

Dans son cabinet de travail, grande pièce encombrée, assombrie par les tentures et les cuirs de Cordoue malgré la grande baie vitrée qui donnait sur le parc de la Muette, Laferrière, assis à sa table, venait de recevoir son courrier du matin. L'heure des lettres était, pour sa nature heureuse, une heure bénie. Un grand nombre d'inconnus lui écrivaient. Il goûtait une volupté particulière... à l'ouverture brusque de cette porte sur l'intimité du monde extérieur. Des femmes lui faisaient des déclarations passionnées, des amis sincères lui donnaient des conseils pour la conduite de sa vie, la manière d'acheter du vin, d'écrire des pièces, de placer sa fortune, de combattre l'alcoolisme et combien d'autres choses encore. Après avoir mélangé les enveloppes comme un jeu de cartes il les faisait couper par son domestique qui, habitué à cette fantaisie, s'en acquittait maintenant avec un grand sérieux. L'homme de lettres lisait tout, dans l'ordre, d'un bout à l'autre, et n'aimait pas, pendant cette lecture, qu'on le dérangeât.

Ce matin, contrairement à l'usage, le domestique revint:

- C'est Monsieur Boum qui insiste pour voir M. le Comte tout de suite.

- De si bon matin? fit Laferrière. Qu'il monte.

Il pensa que ce devait être pour l'importante histoire du duel, et cette perspective l'ennuya. Un jour il faudrait bien, après tout, mettre fin à cette plaisanterie.

Un regret le prenait de l'avoir tant fait durer. Pauvre petit, qu'est-ce qu'il dirait s'il se voyait abandonné?

Boum fit une entrée inattendue. A peine eut-il ouvert la porte qu'il courut vers Laferrière, tomba assis par terre devant lui, et câlinement mettant sa tête sur les genoux de son ami, il se mit à sangloter sans pouvoir dire un seul mot.

Laferrière, ému, ne savait que dire.

- Allons, allons, faisait-il... ne pleure pas... qu'est-ce que tu as... dis-moi... explique.

L'enfant pleurait toujours. L'homme, désolé par ce chagrin, finit par grossir la voix et dire presque rudement: - Assez, Boum, je te défends de pleurer ainsi.

L'effet de ce changement de ton opéra. Boum n'était pas habitué à s'entendre parler ainsi par celui qui était le confident de son coeur. Avec son petit mouchoir il tamponna ses yeux.

Laferrière en profita pour le relever. Il l'entraîna vers un divan un peu surélevé auquel un baldaquin de vieilles soies donnait un vague air de trône. Il força l'enfant à s'asseoir près de lui.

Boum, parla longuement.

Il était parti avec ses parents pour la campagne et avait attendu pendant dix longues journées qu'Elle revînt. Elle était revenue.

-... Mais, fit-il, elle est toute changée... d'abord elle n'est plus du tout jolie. Elle a un gros ventre. Elle n'est plus gentille. Elle rit tout le temps de moi, ne m'a même jamais parlé seul une fois. Elle est aussi sévère pour moi que M. Claude et reproche à maman de ne pas bien m'élever. Elle m'a dit, parce que j'ai regardé dans un paquet qu'on apportait, que j'étais curieux comme une vieille chouette -- c'était des cigares pour lui qu'il se fait envoyer dans une valise pour ne pas payer l'octroi --. Et puis, quoique Tante Line soit grande, elle s'occupe toute la journée de petits bonnets, de petites robes, et de petits bas que les marchands ne cessent de lui envoyer; elle en a toute une armoire, alors qu'avant son mariage elle ne jouait jamais à la poupée, mais tout le temps avec moi... A cause de tout ça, je me suis aperçu que c'est moi maintenant qui ne l'aime plus. Alors je suis très malheureux, je n'ai plus rien, je ne veux plus rien.

Et il se remit à pleurer doucement.

- C'est pour ça, fit Laferrière, que tu pleures! mais mon pauvre Boum, ces choses-là arrivent tous les jours.

- C'est cependant malheureux, répliqua Boum.

- Voyons, voyons... fil Laferrière... tu étais séparé d'une femme que tu croyais aimer, je te plaignais. Maintenant, tu en es toujours séparé, mais tu ne l'aimes plus... tu devrais te réjouir.

- Peut-être! fit le petit, plus navré de n'être pas compris.

Les larmes coulaient lentement de ses yeux. Il ajouta:

- Cependant je suis triste... très triste.

- Alors, c'est que tu l'aimes encore, lança Laferrière... tu n'es pas raisonnable.

- Mais non, dit Boum. Je vous assure que je ne l'aime plus, mais plus du tout. Qu'elle soit heureuse ou malheureuse, ça m'est égal. Voyez, à présent si elle voulait quitter M. Claude, pour venir avec moi, avec moi seul: et bien je ne voudrais plus. Je vous l'ai dit: je ne veux plus rien. Mais c'est justement cela qui me fait du chagrin. Je suis bien plus malheureux qu'avant qu'elle vienne, avant je croyais... comprenez-vous?... Je ne peux pas expliquer.

Et pour rendre sa pensée, le petit agitait ses deux mains devant son ami en le regardant de ses yeux mouillés.

- Boum, fit Laferrière, tu es un gosse que j'aime, mais tu es un gosse. Je veux te consoler, mais je ne veux pas te dire des choses que tu es trop jeune pour saisir. Tiens, tu as confiance en moi, crois-moi sans comprendre. Ne pense plus à Tante Line. Vis des joies de ton âge, je t'assure qu'elles sont douces, plus tard on les regrette; oublie, cours, amuse-toi, joue avec tes petits camarades; ne cherche pas ce que tu n'as pas trouvé. Sache attendre. Je t'assure, c'est bête de souffrir. Regarde par la fenêtre, c'est le matin, peut-être aimerions-nous mieux tous les deux que ce soit midi, -- il ferait plus chaud, il y aurait plus de lumière dans les arbres, par terre les ombres seraient plus noires... et pourtant notre désir commun ne change rien, le matin reste le matin. C'est déjà beaucoup, crois-moi, de savoir que midi viendra.

Boum écoutait maintenant sans mot dire, sans tout comprendre, mais trouvant quand même aux paroles qu'il entendait comme une sorte de vertu bienfaisante.

Encouragé, Laferrière continuait:

- Voyons, tu t'es bien fait quelquefois mal.

Boum fit signe que non.

- Si, reprit l'homme, quand tu es tombé sur te genoux, tu t'es écorché. C'était un mauvais moment, tu as dû pleurer certainement. Cependant le mal a passé, ton genou s'est guéri. Regarde, on ne voit plus rien du tout.

Et, du doigt, il montrait les jambes brunes de l'enfant.

- Mais, fit Boum, qui ne pleurait plus, je ne veux plus guérir maintenant.

- Tu crois, répondit Laferrière... En effet, on croit, et puis, un jour... enfin assez, ne me fais pas dire, Boum ami, justement ce que je ne veux pas te dire. Mais crois-moi, attends.

Evidemment, pour le petit cerveau, il y avait encore là un mystère. Pendant un instant, un silence, l'enfant, la tête entre ses deux mains, essaya de comprendre. Laferrière le laissa méditer. Mais Boum renonça vite à chercher:

- Peut-être, fit-il brusquement d'un air détaché, vous avez raison. Je ne sais pas tout. Un jour je saurai. D'ici là, j'en veux à tous ceux qui m'ont fait mal. (Et pour la première fois, sa figure d'enfant devenait mauvaise.) Je m'appliquerai à vivre seul, sans regarder personne. Je reconnais maintenant, que j'étais sot de vouloir me battre en duel. Ce n'est décidément pas la manière. Plus tard, je ne sais pas encore comment, mais je vous le jure, je me vengerai...

Et Boum quitta son vieil ami sans le moindre attendrissement, en lui tendant une main froide et en disant à celui qui lui avait parlé avec tout son coeur un "merci quand même", désabusé et rageur, dont Laferrière resta médusé. Sa figure d'enfant avait eu soudain une expression de cruauté méchante. A voir ce Boum, qui avait toujours été si tendre, si bon, on eut dit à cet instant une petite bête féroce qui aurait eu un sens humain de la cruauté.

IX

Des années passèrent. Boum, suivant à la lettre les conseils de son vieil ami, l'avait complètement délaissé. Cancre dans ses diverses classes, il avait vécu des années de collège au milieu de ses condisciples sans jamais leur faire de confidence et sans se faire une seule amitié. Ceux-ci le tenaient pour un mauvais camarade, les maîtres le tenaient pour un mauvais élève. Assez intelligent, il avait un dédain souverain pour l'effort et méprisait les résultats naïfs auxquels aspiraient ceux de son âge. Il était d'un égoïsme parfait. Il savait devoir être riche. Il affectait en toute circonstance, un scepticisme déplacé et passablement agaçant. C'est ainsi qu'il atteignit l'âge d'homme.

Maintenant il a vingt-quatre ans. Physiquement c'est un beau gars. Grand, bien découpé par l'entraînement à tous les sports, il est élégant dans ses gestes, mais son visage complètement rasé a déjà dans le regard et dans le pli de sa bouche jolie, je ne sais quoi de blasé et de vieux.

Boum s'est amusé. Malheureusement, à cause de son argent, il n'a pas reçu de sa vie dissipée l'éducation dernière qu'en reçoivent les jeunes hommes qui sont obligés de s'imposer par un quelconque mérite. Il n'eut jamais besoin d'être fin, d'être délicat, d'être amusant même; ses moindres gestes, même ceux du plus mauvais goût, recevaient toujours les approbations louangeuses du monde intéressé dans lequel il évoluait. Au contraire, il avait acquis la réputation d'un être supérieurement habile, d'un malin à qui "on ne la fait pas".

Un certain printemps, il avait fait, sur le yacht d'un de ses amis, une croisière. Le voyage avait duré deux mois et, par suite de sa situation de fortune et de ses qualités physiques, il avait été le "beau" du navire comme certaines femmes sont, de l'autre côté de l'Atlantique, "les belles de la cité".

A bord, il avait rencontré une petite jeune fille très douce et très blonde. Il s'en était amusé comme de toutes les femmes. Mais la petite n'avait pas su jouer tout le temps. Une nuit, en Méditerranée, en rade des îles grecques, elle était venue le retrouver devant la porte de sa cabine, à l'arrière du bateau. Tout le monde était couché. Le décor était magique, c'était partout comme une symphonie magnifique de tous les bleus que des yeux virent jamais. Au fond, les îles bleu sombre coupaient la ligne monotone de la mer plate, bleue aussi, sur laquelle la lune faisait comme un immense chemin bleu d'acier. La jeune fille était belle, roulée dans sa cape blanche. Elle se tenait presque droite sur un fauteuil de pont. Boum était vautré sur un paquet de cordages. Ils parlèrent longtemps. A la fin, elle lui avait dit:

- Boum, je sais qu'on dit que vous n'avez pas de coeur, que vous êtes méchant, mais je sais que ce n'est point vrai. Je vous ai vu longtemps et je vous aime. Sans vous, la vie me paraît inutile... Je n'ai pas besoin de ce pour quoi l'on vous admire... Je vous laisserai libre, je serai si tendre, si effacée, petit à petit vous verrez... Je vous assure que je vous aime éperdument.

En entendant ces paroles, Boum était parti d'un grand éclat de rire. Et la jeune fille l'avait quitté en pleurant.

Quelques mois plus tard, comme la pauvre enfant avait encore cru devoir exprimer sa tendresse, un après-midi, au polo, Boum fit la joie de son entourage en lisant une lettre dans laquelle elle lui écrivait:

... J'ai essayé, je ne peux pas sans vous. Je serai votre maîtresse si vous voulez, ce que vous voudrez... mais je vous aime.

On avait beaucoup ri.

Il y avait longtemps que Boum était devenu un mufle, parce que, depuis longtemps, il ne croyait plus à l'amour.

Table des matières

Plutarque. La carrière d'Arsay-Lancourt. La saisie. Boum.

End of Project Gutenberg's Histoires grises, by E. Edouard Tavernier