Part 4
C’est ainsi que Pierre Akimovitch, en réalité cordonnier de profession, peint aussi des icones. Lorsqu’il est fatigué d’un travail, il passe à l’autre, après avoir fait trois fois le signe de croix; et une même piété préside aussi bien à sa couture et à son martelage, qu’à sa peinture. C’est déjà un homme assez vieux, mais toujours vaillant. Son dos qu’il voûte en faisant des bottes, il le redresse devant ses images, et il a su conserver ainsi une bonne tenue et un certain équilibre dans les épaules et dans les reins. Il a passé seul la plus grande partie de sa vie, sans jamais prendre la moindre part à l’agitation qui résultait du fait que sa femme Akoulina mît au monde des enfants, que ceux-ci mourussent ou se mariassent. Dans sa soixante-dixième année seulement Pierre était entré en relations avec ceux qui étaient restés dans sa maison et dont, à présent, il commençait à considérer qu’ils existaient véritablement. C’étaient: Akoulina, sa femme, personne silencieuse et modeste, une fille laide qui prenait de l’âge, et Aliocha, un fils qui, né relativement tard, n’avait que dix-sept ans. A celui-ci Pierre voulut apprendre la peinture; car il voyait que bientôt il ne pourrait plus suffire à toutes les commandes. Cependant il ne tarda pas à renoncer à cet enseignement. Aliocha avait peint la sainte Vierge, mais il était resté si loin du sévère et véritable modèle que son tableau semblait plutôt être un portrait de Marianne, la fille du cosaque Colokopytenko,--c’est-à-dire une chose très peu sainte,--et le vieux Pierre, après avoir fait à plusieurs reprises le signe de la croix, se hâta de recouvrir cette planche offensée, d’un saint Dimitri que, pour des raisons inconnues, il préférait à tous les autres saints.
Aussi Aliocha n’essaya-t-il plus jamais de peindre un tableau. A moins que son père lui ordonnât de dorer un nimbe, il était le plus souvent dehors, dans la steppe, personne ne savait où. Personne d’ailleurs ne le retenait chez lui. Sa mère s’étonnait qu’il fût tel, et appréhendait de lui parler, comme s’il avait été un étranger ou un fonctionnaire. Sa sœur l’avait battu aussi longtemps qu’il avait été petit, et maintenant qu’Aliocha avait grandi, elle le méprisait parce qu’il ne la battait pas. Au village on ne se souciait pas davantage de ce garçon. Marianne, la fille du cosaque, s’était moquée de lui, lorsqu’il lui avait déclaré qu’il voulait l’épouser, et Aliocha n’avait pas demandé aux autres jeunes filles si elles voulaient l’accepter pour fiancé. Dans la Ssetch, chez les Zaporogues, personne n’avait voulu l’emmener, parce qu’il semblait à tous trop débile, et encore un peu trop jeune. Une fois déjà il avait couru jusqu’au prochain monastère, mais les moines ne l’avaient pas accueilli,--et il ne lui restait donc que la lande, la vaste lande ondoyante. Un chasseur lui avait un jour fait cadeau d’un vieux fusil qui était chargé, Dieu sait de quoi. Ce fusil, Aliocha le traînait toujours avec soi, sans jamais tirer, d’abord pour économiser sa poudre, et puis, parce qu’il n’aurait su quel gibier abattre. Un soir tiède et calme, au début de l’été, tous étaient assis ensemble autour de la table grossière sur laquelle était posée une gamelle pleine de gruau. Pierre mangeait; les autres le regardaient et attendaient ce qu’il leur laisserait. Soudain le vieillard s’arrêta, la cuiller fichée dans l’air, et avança sa tête large et fanée dans la raie de lumière qui venait de la porte, et traversait la table avant d’entrer dans la pénombre. Tous prêtèrent l’oreille. A l’extérieur des murs de la cabane, on percevait le bruit qu’eût fait un oiseau de nuit qui, doucement, eût frôlé les poutres de son aile; mais le soleil avait à peine disparu et les oiseaux nocturnes sont en général plutôt rares au village. Or voici qu’on entendait de nouveau un bruit comme si maintenant une autre grande bête avait fait à tâtons le tour de la maison, et comme si, par tous les murs à la fois, on eût entendu son pas. Aliocha se leva doucement de son banc; à la même seconde quelque chose de haut et de grand obscurcit la porte, repoussa tout le soir, apporta de la nuit dans la cabane, et s’avança de toute sa grandeur, mais comme avec incertitude.
--C’est l’Ostap, dit la laide, de sa vilaine voix.
Et tous, aussitôt, le reconnurent. C’était un de ces Kobzars, un vieillard qui, avec sa bandoura à douze cordes, traversait les villages, et chantait la grande gloire des cosaques, leur courage et leur fidélité, leurs hetmans Kirdjaga Koukoubenko, Boulba, et d’autres héros: ce que tous entendaient volontiers. Ostap s’inclina trois fois dans la direction dans laquelle il soupçonnait que fussent les icones (et il se tournait ainsi, inconsciemment, vers la Znamenskaja), s’assit près du poêle, et demanda à voix basse:
--Chez qui suis-je, en somme?
--Chez nous, petit père, chez Pierre Akimovitch, le cordonnier, répondit Pierre avec chaleur.
Il était un ami du chant et se réjouissait de cette visite inattendue.
--Ah! chez Pierre Akimovitch, celui qui peint les images, dit l’aveugle pour à son tour se montrer aimable.
Puis le silence se fit. Dans les six longues cordes de la bandoura commença un son, et grandit, pour revenir, bref et comme épuisé, des six cordes courtes, et cet effet se reproduisait en rythmes de plus en plus rapides, jusqu’à ce que, finalement, on dût fermer les yeux, de peur de voir s’écraser quelque part le son de la mélodie qui venait de monter si haut, à une vitesse vertigineuse; alors l’air tournait court, et donnait de l’espace à la belle voix lourde du Kobzar qui remplit bientôt toute la maison, et appela même hors des chaumières voisines les gens qui s’assemblèrent à la porte et sous les fenêtres. Mais ce n’était pas les héros que célébrait cette fois la chanson. La gloire de Boulba, d’Ostranitza et de Nalivaiko semblait désormais établie. Pour tous les siècles la fidélité des cosaques était certaine. Ce n’était pas leurs prouesses que célébrait aujourd’hui la chanson. En eux tous, qui écoutaient, la danse semblait dormir plus profondément; car aucun ne remuait les pieds ni ne levait les mains. Comme la tête d’Ostap, toutes les autres têtes étaient penchées, et la triste chanson les faisait lourdes:
«Il n’y a plus de Justice dans ce monde. La Justice, qui peut la trouver? Il n’y a plus de Justice dans ce monde; car toute la Justice est soumise aux lois de l’Injustice.
»Aujourd’hui la Justice, l’infortunée, est mise aux fers. Et l’Injustice se rit d’elle, nous l’avons vue; elle est assise avec les panes, dans les sièges en or; dans les sièges en or elle est assise avec les panes.
»La Justice est couchée sur le seuil et supplie; chez les panes, l’Injustice, la mauvaise, est entrée; et ils l’invitent en riant dans leurs palais; et à l’Injustice ils remplissent de vin le gobelet.
»O Justice, petite mère, petite mère mienne, toi qui as des ailes semblables à celles de l’aigle! Un homme viendra peut-être encore qui voudra être juste, oui juste. Que Dieu l’aide! Lui seul le peut, il soulagera les jours des justes.»
Les têtes à présent se levèrent avec peine et sur tous les fronts était écrit le silence; ceux-là même qui voulaient parler, le voyaient. Et, après une pause brève et grave, le jeu reprit sur la bandoura, cette fois déjà mieux compris par la foule qui grandissait.
Trois fois Ostap chanta sa chanson de la Justice. Et elle était chaque fois différente. D’abord plainte, elle sembla ensuite un reproche, et, enfin, lorsque pour la troisième fois, le front levé, le Kobzar eut poussé comme une chaîne d’ordres brefs, alors une colère sauvage fit irruption hors des mots tremblants, et les saisit tous et les entraîna dans un enthousiasme à la fois large et anxieux.
--Où s’assemblent les hommes? demanda un jeune paysan lorsque le chanteur se leva.
Le vieux qui connaissait tous les déplacements des cosaques, cita un lieu voisin. Vite les hommes se dispersèrent, on entendit des appels brefs, des armes cliquetèrent et, devant les portes, des femmes se mirent à pleurer. Une heure plus tard, une troupe de paysans armés quitta le village dans la direction de Tchernigof. Pierre avait offert au Kobzar un verre de moût, dans l’espoir d’en apprendre plus long. Le vieillard mangea, but, mais ne répondit que brièvement aux nombreuses questions du cordonnier. Puis il remercia et s’en fut. Aliocha fit franchir le seuil à l’aveugle. Lorsqu’ils furent dehors dans la nuit, et seuls, Aliocha interrogea:
--Et tous peuvent-ils partir en guerre?
--Tous, dit le vieillard, qui disparut en allongeant le pas, comme si dans la nuit il avait recouvré la vue.
Lorsque tous furent endormis, Aliocha se leva du poêle sur lequel il s’était couché tout vêtu, prit son fusil et sortit. Dehors il se sentit tout à coup étreindre et doucement baiser sur les cheveux. Aussitôt il reconnut au clair de lune Akoulina qui, à petits pas pressés, courait vers la maison.
--Mère, s’étonna-t-il, et un sentiment étrange l’envahit.
Il hésita un instant. Une porte quelque part tourna dans ses gonds et un chien hurla. Alors Aliocha jeta son fusil sur l’épaule et partit à grands pas, car il espérait encore rejoindre les hommes avant l’aube.
A la maison tous firent comme s’ils ne s’étaient pas aperçus de l’absence d’Aliocha. Lorsqu’ils se furent réunis à table seulement et que Pierre eut vu la place vide, il se leva de nouveau, gagna l’angle de la pièce, et alluma un cierge devant la Znamenskaja. Un cierge très mince. La laide haussa les épaules.
Cependant Ostap, le vieillard aveugle, traversait déjà le village suivant, et entonnait d’une voix triste et doucement plaintive la chanson de la Justice.
Le paralytique attendit un instant. Puis il me regarda, étonné:
--Eh bien, pourquoi ne concluez-vous pas? N’est-ce pas comme dans l’histoire précédente? Ce vieillard était Dieu.
--Oh! et moi qui ne le savais pas, dis-je en frissonnant.
UNE SCÈNE DU GHETTO DE VENISE
M. Baum, propriétaire, maire, capitaine honoraire du corps des pompiers volontaires, et autre chose encore, mais pour être bref: M. Baum donc, doit avoir surpris une de mes conversations avec Ewald. Cela n’a rien d’étonnant d’ailleurs; il est le propriétaire de la maison dont mon ami habite le rez-de-chaussée. M. Baum et moi, nous nous connaissons depuis longtemps de vue. Mais dernièrement M. le Maire s’arrête, lève son chapeau tout juste assez pour qu’un petit oiseau eût pu s’envoler, si par hasard il avait été prisonnier. Il sourit poliment et prend l’initiative d’inaugurer nos relations.
--Vous voyagez quelquefois?
--Oui, oui, répliqué-je distraitement, c’est bien possible.
Le voici qui reprend sur un ton confidentiel:
--Je crois que nous sommes les seuls ici qui aient été en Italie?
--Vraiment?--je fais un effort pour être un peu plus attentif,--alors il est en effet urgent et nécessaire que nous causions l’un avec l’autre.
M. Baum rit.
--Oui, l’Italie c’est tout de même quelque chose... Par exemple, prenez Venise...
Je m’arrêtai.
--Vous vous rappelez encore Venise?
--Mais je vous en prie, gémit-il, car il était trop gros pour s’indigner sans fatigue, je vous en prie, comment n’aurais-je pas? Lorsqu’on a vu cela une fois... cette piazzetta... n’est-ce pas?
--Oui, répondis-je, j’aime particulièrement à me rappeler la promenade du canal, ce glissement léger et silencieux au bord des passés...
--Le Palazzo Franchetti, m’interrompit-il.
--La Cà d’Oro, répliquai-je.
--Le marché aux poissons.
--Le Palazzo Vendramin.
--... où Richard Wagner, ajouta-t-il vite, en Allemand cultivé qu’il était.
Je hochai la tête:
--Le ponte, savez-vous.
Il eut un sourire orienté.
--Bien entendu, et le musée, sans oublier l’Académie où un Titien...
M. Baum s’était soumis de la sorte à un examen assez fatigant. Je résolus de le dédommager par une histoire, et je commençai sans autre:
--Si vous passez sur le ponte di Rialto, le long du Fondaco dei Turchi et du marché aux poissons, et si vous dites à votre gondolier: «A droite!» il vous regardera peut-être bien avec un peu d’étonnement et vous demandera même: «Dove?» Mais vous vous entêtez à tourner à droite, vous quittez votre barque au bord d’un des petits canaux sales, vous marchandez avec lui, vous criez, et, à travers des défilés de rues et de porches noirs de suie, débouchez sur une petite place ouverte. Tout cela, simplement parce que mon histoire se déroule là.
M. Baum me toucha le bras avec douceur:
--Pardonnez-moi, quelle histoire?
Ses petits yeux allaient et venaient, un peu inquiets.
Je le tranquillisai:
--N’importe laquelle, cher monsieur. Pas du tout une histoire particulièrement digne d’être contée. Je ne peux même pas vous dire à quelle époque elle se déroula. Peut-être sous le doge Alvise Moncenigo IV, mais il se pourrait aussi bien que c’eût été plus tôt ou plus tard. Les tableaux de Carpaccio, si vous deviez en avoir vu quelques-uns, sont peints sur du velours pourpre; partout éclate quelque chose de chaud, comme de boisé, et autour des lumières tamisées, là-dedans, se pressent des ombres attentives. Giorgione a peint sur un vieil or fatigué, Titien sur du brocart noir, mais au temps dont je vous parle on aimait des images claires, posées sur un fond de soie blanche, et le nom avec lequel on jouait, que de belles lèvres jetaient dans le soleil, et que des oreilles ravissantes recueillaient, lorsqu’il tombait en tremblant, ce nom était Gian Battista Tiepolo.
Mais tout cela ne se déroule pas dans mon histoire. Cela ne regarde que la vraie Venise, la ville des palais, des aventures, des nuits pâles sur les lagunes qui, mieux que toutes les autres nuits, portent le son de secrètes romances. Dans ce morceau de Venise dont je parle, il n’y a que des bruits pauvres et quotidiens, les jours passent sur lui, monotones comme s’il n’y en avait qu’un seul, et les chansons que l’on entend là, sont des plaintes croissantes qui ne s’élèvent pas, mais, comme une fumée ondulante, se couchent sur les rues. Aussitôt qu’approche le crépuscule, tout un peuple vagabond se promène; d’innombrables enfants sont chez eux sur les places et contre les portes étroites et froides des maisons, ou jouent avec des éclats de verre et des débris d’émail bariolé comme celui avec lequel les maîtres ont composé les graves mosaïques de Saint-Marc. Rarement un noble pénètre dans le ghetto. Tout au plus, à l’heure où les jeunes filles juives vont à la fontaine, peut-on voir quelquefois une forme, noire, dissimulée sous le manteau et le masque. Certaines gens savent par expérience que cet homme porte un poignard, caché dans les plis de ses vêtements. Quelqu’un veut avoir vu, par hasard, au clair de lune, le visage du jeune homme, et depuis l’on affirme que ce visiteur noir et élancé serait Marc Antonio Priuli, le fils du proveditore Nicolo Priuli et de la belle Catharina Minelli. On sait qu’il attend sous le porche de la maison d’Isaac Rosso, puis, lorsque les alentours se font déserts, traverse la rue en biais et entre chez le vieux Melchisédech, le riche orfèvre qui a beaucoup de fils et sept filles, et de ses fils et de ses filles, beaucoup de petits-enfants. La plus jeune petite-fille, Esther, attend l’étranger, appuyée à son vieux grand-père, dans une chambre basse et sombre où beaucoup de choses brillent et brûlent; la soie et le velours retombent doucement sur les vases, comme pour apaiser leurs flammes pleines et dorées. Ici Marc Antonio est assis sur un coussin tissé d’argent, aux pieds du vieux Juif, et parle de Venise comme d’un conte, qui jamais ne s’est passé nulle part tout à fait ainsi. Il parle des acteurs, des batailles, de l’armée vénitienne, de visiteurs étrangers, d’images et de statues, de la Sensa, le jour de l’Ascension, du carnaval et de la beauté de sa mère, Catharina Minelli. Toutes ces choses ont pour lui un sens analogue: ce ne sont que des expressions différentes pour le pouvoir, l’amour et la vie; et toutes sont inconnues aux deux qui l’écoutent; car les juifs sont sévèrement exclus de tout commerce, et même le riche Melchisédech ne pose jamais pied dans le ressort du Grand Conseil, bien que, comme orfèvre, et jouissant de l’estime générale, il eût pu s’y hasarder. Durant sa longue existence, le vieillard avait obtenu du Conseil plus d’une faveur pour ses coreligionnaires qui, tous, sentaient en lui un père, mais il en avait toujours de nouveau subi le contrecoup. Chaque fois qu’un désastre atteignait l’État, on se vengeait sur les juifs. Les Vénitiens étaient eux-mêmes trop portés au négoce pour y employer leurs juifs, comme faisaient d’autres peuples; ils les harcelaient de tributs, les dépouillaient de leurs biens, et rétrécissaient de plus en plus l’emplacement du ghetto, de sorte que les familles qui, malgré toute cette misère, continuaient à se multiplier, en étaient réduites à construire leurs maisons vers en haut, les unes sur les toits des autres. Et leur ville qui ne touchait pas à la mer, s’élevait ainsi, lentement, dans le ciel, comme vers une autre mer, et, autour de la place au puits, se dressaient de tous côtés les édifices, pareils aux murs de quelque tour de géants.
Le riche Melchisédech, dans l’étrangeté de son grand âge, avait fait à ses concitoyens, fils et petits-enfants, une proposition surprenante. Il voulait toujours habiter la plus haut perchée de ces petites maisons dont les étages sans nombre se superposaient. On satisfit d’autant plus volontiers ce désir surprenant que l’on ne se fiait plus trop à la solidité des fondations et que vers le haut on bâtissait avec des pierres si légères que le vent ne s’apercevait presque pas qu’il y eût des murs. C’est ainsi que le vieillard se mit à déménager deux ou trois fois par an, et Esther, qui ne voulait pas le quitter, l’accompagnait toujours.
Enfin, ils furent arrivés si haut que, lorsqu’ils sortaient de leur étroit logis sur le toit plat, à la hauteur de leurs fronts un autre pays déjà commençait, des usages duquel le vieux, psalmodiant à moitié, parlait en mots obscurs. Il fallait maintenant monter très haut pour parvenir jusqu’à eux, à travers beaucoup de vies étrangères, en gravissant beaucoup de marches raides ou glissantes, et en passant devant beaucoup de mégères irritées. Ce chemin vous exposait encore à des assauts d’enfants affamés, et ses nombreux obstacles raréfiaient les relations. Marc Antonio lui aussi avait cessé de venir, et il manquait à peine à Esther. Durant les heures qu’elle avait passées, seule avec lui, elle l’avait regardé si longtemps, et avec des yeux si grands, qu’il lui semblait qu’alors il s’était abîmé dans ses yeux sombres, qu’il était mort, et que maintenant commençait en elle cette nouvelle vie éternelle, à laquelle, lui, chrétien, avait précisément cru. Avec ce sentiment nouveau dans son jeune corps, elle était debout sur le toit, des journées entières, et cherchait la mer. Mais si haut que fût son logis, on ne distinguait d’abord de là que le pignon du Palazzo Foscari, une tour quelconque, la coupole d’une église, une coupole plus éloignée, comme transie dans la lumière, et puis une grille de mâts, de poutres et de poteaux, au bord du ciel humide et tremblant.
Vers la fin de l’été, le vieillard déménagea encore une fois, malgré toutes les objections, et bien qu’il lui fût de plus en plus difficile de gravir les étages; car très haut au-dessus des autres, on avait construit une nouvelle cabane. Lorsque, après un si long intervalle, il traversa de nouveau la place, appuyé sur Esther, nombreux furent ceux qui se pressèrent autour de lui, s’inclinèrent sur ses mains tâtonnantes, et implorèrent son conseil dans beaucoup de questions; car il était pour eux comme un mort qui surgit de sa tombe, parce qu’un certain temps s’est accompli. Et il semblait en effet qu’il en fût ainsi. Les hommes lui racontaient que Venise était en révolution, que la noblesse était en péril, que bientôt tomberaient les frontières du ghetto, et que tous jouiraient de la même liberté. Le vieillard ne répondit rien, hocha seulement la tête, comme s’il savait cela depuis longtemps, et bien d’autres choses encore. Il entra dans la maison d’Isaac Rosso, au sommet de laquelle se trouvait son nouveau logis, et pendant une demi-journée il monta. En haut Esther eut un petit enfant blond. Lorsqu’elle fut rétablie, elle le porta sur le toit, et étendit pour la première fois tout le ciel doré dans les yeux ouverts de l’enfant. C’était une matinée d’automne d’une indescriptible clarté. Les choses paraissaient sombres, presque sans éclat; quelques lumières volantes seulement se posaient sur elles comme sur de grandes fleurs, restaient un instant immobiles, puis reprenaient un vol vague par delà les contours dorés, jusque dans le ciel. Et là seulement où les choses disparaissaient, du point le plus élevé, on pouvait voir ce que nul encore n’avait vu du ghetto: une calme lumière d’argent,--la mer. Et lorsque les yeux d’Esther se furent habitués à la magnificence, elle aperçut au bord du toit, à son extrême limite, Melchisédech. Il se leva, les bras étendus, et força ses yeux fatigués à regarder dans le jour qui se déployait lentement. Ses bras restèrent étendus, son front portait une pensée radieuse; on eût dit qu’il accomplissait un sacrifice. Puis il se laissa de nouveau tomber en avant, et appuya sa vieille tête contre la méchante pierre anguleuse. Mais le peuple était rassemblé sur la place et regardait en l’air. Des gestes et des mots disparates s’élevèrent de la foule, sans atteindre le vieillard, perdu dans sa prière solitaire. Et le peuple vit son ancêtre et son cadet, comme dans les nuages. Mais le vieillard continuait à se lever fièrement et à se prosterner toujours de nouveau sur le sol, humblement. Et la foule, en bas, grandissait, et ne le quittait pas des yeux: A-t-il vu la mer, ou bien l’Éternel, dans sa gloire?
M. Baum s’efforça de répondre très vite. Il n’y réussit pas aussitôt:
--La mer, probablement, fit-il sèchement. C’est d’ailleurs une impression...
Ce disant, il se montrait particulièrement bien informé et raisonnable.
Je pris rapidement congé de lui, mais ne pus me retenir de lui crier en partant:
--Ne manquez pas, surtout, de raconter cette aventure aux enfants.
Il réfléchit:
--Aux enfants? Mais, vous savez, ce jeune noble-là, cet Antonio, ou le diable sait comment il s’appelle, ne me paraît pas du tout un beau caractère; et puis l’enfant, cet enfant! Il me semble que pour... des enfants?
--Oh, le rassurai-je, vous avez oublié, cher monsieur, que les enfants viennent de Dieu. Comment les enfants douteraient-ils qu’Esther en ait eu un, alors qu’elle habitait si près du ciel?
Cette histoire aussi, les enfants l’ont entendue, et lorsqu’on leur demande ce qu’ils en pensent, et ce que le vieux juif Melchisédech a bien pu voir dans son extase, ils disent sans réfléchir:
--Oh, oui, la mer!
CELUI QUI ÉCOUTAIT LES PIERRES
Je suis de nouveau chez mon ami paralytique. Il sourit de sa manière particulière:
--Et de l’Italie vous ne m’avez jamais rien raconté?
--Cela veut dire que je dois le plus tôt possible rattraper le temps perdu?
Ewald hoche la tête et ferme déjà les yeux pour m’écouter. Je commence donc:
--Ce que nous éprouvons comme le printemps, Dieu ne le voit passer sur la terre que comme un fuyant et petit sourire. Il semble alors qu’elle se souvienne de quelque chose; en été elle en parlera à tous, jusqu’à ce qu’elle se fasse plus sage, dans le grand silence de l’automne, par quoi elle se confie aux solitaires. Tous les printemps que vous et moi réunis avons vécus, ne suffisent pas à combler une seconde de Dieu. Le printemps, pour que Dieu le remarque, ne doit pas rester dans les arbres et sur les prés. Il faut qu’il devienne en quelque manière puissant au cœur des hommes, car il se déroule alors, non pas dans le temps, mais dans l’éternité et en présence de Dieu.