Part 5
Un jour que ceci arriva, les regards de Dieu suspendirent leur vol obscur au-dessus de l’Italie. Le pays, en bas, était clair, le temps brillait comme de l’or, mais, jetée en biais sur lui, comme un chemin sombre, s’étendait l’ombre d’un homme aux épaules larges, lourde et noire, et, plus loin, en avant de lui, l’ombre de ses mains qui travaillaient, inquiète, agitée de sursauts, tantôt au-dessus de Pise, tantôt au-dessus de Naples, tantôt se perdant sur le mouvement incertain de la mer. Dieu ne put détourner ses yeux de ces mains qui lui parurent d’abord jointes, comme des mains qui prient; mais la prière qui en jaillissait, les ouvrait largement. Il y eut un silence dans les cieux. Tous les saints suivirent les regards de Dieu, et, comme lui, contemplèrent l’ombre qui voilait à moitié l’Italie, et les hymnes des anges s’arrêtèrent sur leurs lèvres, et les étoiles tremblèrent, car elles craignaient d’avoir commis quelque faute et, humblement, elles attendirent le blâme irrité de Dieu. Mais rien de tel n’arriva. Les cieux s’étaient ouverts de toute leur largeur au-dessus de l’Italie, de sorte que Raphaël était à genoux à Rome, et que le bienheureux Fra Angelico de Fiesole était debout dans un nuage, et se réjouissait à son aspect. Beaucoup de prières à cette heure étaient en route, entre terre et ciel. Mais Dieu n’en reconnut qu’une: la force de Michel-Ange qui montait vers lui comme une odeur de vignes. Et il souffrit qu’elle occupât toutes ses pensées. Il se pencha davantage, trouva l’homme qui travaillait, regarda par-dessus ses épaules, sur ses mains qui écoutaient le long des pierres, et prit tout à coup peur: les pierres auraient-elles aussi des âmes? Et voici que ces mains s’éveillaient, et fouillaient la pierre comme un tombeau où vacille une voix faible et mourante.
--Michel-Ange, s’écria Dieu, angoissé, qui est dans la pierre?
Michel-Ange prêta l’oreille; ses mains tremblaient. Puis il répondit d’une voix sourde:
--Toi, mon Dieu. Qui d’autre? Mais je ne puis parvenir jusqu’à toi.
Et Dieu comprit alors qu’il était aussi dans la pierre, et il se sentit inquiet et à l’étroit. Tout le ciel n’était qu’une seule pierre, et il était enfermé en son milieu et il espérait que les mains de Michel-Ange le délivreraient, et il les entendait venir, mais de loin. Le maître cependant était de nouveau penché sur son œuvre. Il ne cessait de penser: tu es un petit bloc, et un autre que moi pourrait à peine trouver un homme en toi. Mais moi je sens ici une épaule: c’est celle de Joseph d’Arimathie; ici se penche Marie, je sens ses mains tremblantes qui soutiennent Jésus, Notre Seigneur, mort tout à l’heure crucifié. Si ces trois ont assez d’espace dans ce petit morceau de marbre, comment d’un rocher ne ferais-je pas surgir toute une race endormie? Et à larges coups il libéra les trois figures de la pietà, mais ne détacha pas tout à fait les voiles de pierre de leurs visages, comme s’il avait craint que leur profonde tristesse ne se posât sur ses mains en les paralysant. Aussi fuyait-il vers une autre pierre. Mais chaque fois il renonçait à donner à un front sa pleine clarté, à une épaule sa courbe la plus pure, et lorsqu’il formait une femme, il ne posait pas le dernier sourire autour de sa bouche, pour que sa beauté ne fût pas tout à fait trahie.
En ce temps-là il ébaucha le tombeau pour Jules della Rovere. Il voulait dresser une montagne au-dessus du pape de fer, et en outre une race qui la peuplerait. Agité par beaucoup de projets obscurs, il alla dans ses carrières. Au-dessus d’un pauvre village, s’élevait, roide, la pente. Encadrées d’oliviers et de pierres fanées, les cassures fraîches apparaissaient, comme un grand visage pâle sous une chevelure qui vieillit. Longtemps Michel-Ange demeura devant ce front voilé. Soudain il aperçut en dessous deux immenses yeux en pierre qui le regardaient. Et Michel-Ange sentit qu’il grandissait sous l’influence de ce regard. A présent lui aussi se dressait haut au-dessus de la terre, et il semblait que de toute éternité il fût le voisin fraternel de cette montagne. La vallée reculait sous lui comme derrière un homme qui monte, les chaumières se serraient les unes contre les autres comme des troupeaux, et le visage de roc apparaissait plus proche et plus parent, sous ses voiles de pierre blanche. Il exprimait une attente immobile, et cependant au bord du mouvement.
Michel-Ange réfléchit:
--On ne peut te rompre, car tu n’es que d’une seule pièce.
Puis il éleva la voix:
--Je veux t’achever. Tu es mon œuvre!
Et il se retourna vers Florence. Il vit une étoile, et la tour du dôme. Et autour de ses pieds était le soir.
Tout à coup, arrivé à la Porta Romana, il hésita. Les deux rangées de maisons s’étendirent vers lui comme des arbres, et déjà elles l’avaient saisi et tiré dans la ville. Toujours plus étroites et plus crépusculaires devenaient les rues, et lorsqu’il entra chez lui, il se sentit entre des mains obscures auxquelles il ne pouvait plus échapper. Il s’enfuit dans la salle, et de là dans la chambre, à peine longue de deux pieds, où il avait coutume d’écrire. Les murs de la pièce se rapprochèrent de lui, et l’on eût dit qu’ils luttaient avec sa démesure et le repoussaient dans sa forme, ancienne et étroite. Et il se laissait faire. Il se mit à genoux et se laissa former par eux. Il sentit en soi une humilité, et éprouva le désir d’être petit. Et une voix vint:
--Michel-Ange, qui est en toi?
Et l’homme, dans sa chambre étroite, posa son front dans ses mains, et dit d’une voix basse:
--Toi, mon Dieu, qui d’autre?
Alors l’espace s’élargit autour de Dieu, et il leva librement son visage qui était au-dessus de l’Italie, et regarda autour de soi: avec leurs manteaux et leurs mitres, les saints étaient debout, et les anges allaient avec leurs chants, comme avec des brocs d’eau luisante, parmi les étoiles altérées, et le ciel n’avait pas de fin.
Mon ami paralytique leva les yeux et suivit les nuages du soir, à travers le ciel.
--Dieu est-il donc là? demanda-t-il.
Je me tus. Puis je me penchai vers lui:
--Ewald, sommes-nous donc ici?
Et nous nous tînmes les mains avec émotion.
COMMENT LE DÉ A COUDRE DEVINT LE BON DIEU
Lorsque je quittai ma fenêtre, les nuages du soir étaient toujours encore là. Ils semblaient attendre. Dois-je aussi leur raconter une histoire? Je le leur proposai. Mais ils ne m’entendirent même pas. Pour leur devenir intelligible et réduire la distance qui nous séparait, je m’écriai:
--Je suis aussi un nuage du soir.
Ils s’arrêtèrent; sans doute me regardaient-ils. Puis ils étendirent vers moi leurs fines ailes, rosées et transparentes. C’est leur manière de se saluer entre eux. Ils m’avaient donc reconnu.
--Nous sommes au-dessus de la terre, expliquèrent-ils, plus exactement au-dessus de l’Europe, et toi?
J’hésitai.
--Il y a là un pays...
Ils s’informèrent.
--A quoi ressemble-t-il?
--Du crépuscule parmi des choses...
--Cela, l’Europe l’est aussi, s’exclama en riant un jeune nuage.
--Possible, répondis-je, mais j’ai toujours entendu dire que les choses en Europe étaient mortes.
--Oui, en effet, remarqua un autre, avec mépris.
--Mais quelle absurdité serait-ce, que des choses vivantes!
--Les miennes vivent, m’obstinai-je. C’est là justement qu’est la différence. Elles peuvent devenir différentes: une chose qui par exemple est venue au monde comme crayon ou comme poêle, ne doit pas pour cela désespérer de progresser. Un crayon peut un jour, si tout va bien, devenir même un mât, et un poêle peut devenir au moins un portail de ville.
--Décidément, voilà un bien sot nuage du soir, dit la petite nuée qui, tout à l’heure déjà, s’était exprimée avec si peu de réserve.
Un vieux nuage craignit qu’elle ne m’eût offensé.
--Il y a des pays très différents, dit-il en manière d’apaisement. Je me suis un jour perdu au-dessus d’une petite principauté allemande, et aujourd’hui encore je ne puis croire qu’elle fasse partie de l’Europe.
Je le remerciai et dis:
--Je vois que nous nous accorderons difficilement. Si vous le permettez, je raconterai tout simplement ce que j’ai vu durant ces derniers temps se dérouler au-dessous de moi. Cela vaudra sans doute mieux.
--Je vous en prie, m’autorisa le vieux nuage au nom de tous.
Je commençai:
--Des hommes sont dans une chambre. Je suis assez haut, et voilà pourquoi ils m’apparaissent comme des enfants. Aussi dirai-je tout simplement: des enfants. Des enfants donc sont dans une chambre. Deux, cinq, six, sept enfants. Ce serait trop long de leur demander leurs noms. D’ailleurs les enfants semblent causer avec animation; et sans doute leur conversation trahira-t-elle l’un ou l’autre de leurs noms. Il y a peut-être assez longtemps déjà qu’ils sont réunis, car l’aîné (j’entends qu’on l’appelle Hans) remarque comme en manière de conclusion:
--Non, décidément, nous ne pouvons pas en rester là. J’ai entendu qu’autrefois, le soir,--les soirs tout au moins où l’on était sage,--les parents racontaient toujours des histoires aux enfants jusqu’à l’heure d’aller se coucher. Est-ce que ces choses-là arrivent encore aujourd’hui?
Une petite pause, puis Hans se répondit à lui-même:
«Non, elles n’arrivent plus nulle part. Pour moi, puisque je suis déjà grand, je leur abandonnerais volontiers les quelques dragons qui leur donneraient tant de mal, mais, en somme, ils ont le devoir de nous dire qu’il y a des ondines, des nains, des princes et des monstres.»
--J’ai une tante, fit remarquer une petite fille, qui me raconte quelquefois...
--Quelle blague, l’interrompit Hans, les tantes ne comptent pas, elles mentent.
Toute la compagnie parut très intimidée en présence de cette affirmation hardie, mais irréfutable.
Hans poursuivit:
--Il s’agit d’ailleurs ici avant tout des parents parce que ceux-ci ont en quelque sorte le devoir de nous instruire de cette manière; les autres le font tout au plus par bonté. On ne peut pas l’exiger d’eux. Mais, écoutez-moi bien, que font nos parents? Ils se promènent avec de méchantes figures offensées, rien ne leur est assez bon, ils crient et grondent, et malgré cela ils sont indifférents, et la fin du monde arriverait qu’ils s’en apercevraient à peine. Ils ont quelque chose qu’ils appellent des «idéaux». Peut-être est-ce une espèce de petits enfants qui ne doivent jamais rester seuls et donnent beaucoup de peine; mais s’il en est ainsi, ils n’auraient pas dû nous avoir, nous. Voici donc, les enfants, ce que je pense: c’est sûrement triste que les parents nous négligent. Mais nous le supporterions quand même, si ce n’était une preuve que les grands en général deviennent bêtes, et rétrogradent, si je puis ainsi dire. Nous ne pouvons pas empêcher leur déchéance, car, pendant la journée, nous n’avons aucune influence sur eux, et lorsque nous rentrons tard de l’école, on ne peut plus exiger de nous que nous nous asseyions et que nous essayions encore de les intéresser à quelque chose de sérieux. Cela nous peine vraiment d’être assis pendant je ne sais pas combien de temps sous la lampe, et que notre mère ne comprenne même pas le principe de Pythagore. Tant pis, nous n’y pouvons rien. Les grands deviendront toujours plus bêtes... cela ne fait rien: qu’est-ce que nous y perdons? la culture? Ils se découvrent l’un devant l’autre, et lorsqu’un crâne chauve apparaît, par hasard, ils pouffent de rire. Si nous n’étions pas assez raisonnables pour pleurer de temps en temps, je vous le dis, il n’y aurait plus d’équilibre, même dans ces circonstances-là. Et avec cela, quelle présomption! Ils prétendent même que l’empereur est une grande personne. J’ai lu dans les journaux que le roi d’Espagne est un enfant. C’est le cas de tous les rois et de tous les empereurs--voilà la vérité. Mais à côté de tant de choses superflues, les grands en ont quand même une qui ne nous est pas du tout indifférente: le bon Dieu. Il est vrai que je ne l’ai jamais vu avec l’un d’eux, mais c’est cela justement qui est suspect. Je pense que dans leur distraction, avec leurs préoccupations et leur hâte, ils ont dû le perdre quelque part. Mais voilà: il est pourtant bien nécessaire. Beaucoup de choses ne peuvent se faire sans lui, le soleil ne peut pas se lever, les enfants ne peuvent pas venir au monde, et le pain aussi risquerait de s’arrêter. Il a beau sortir chez le boulanger, c’est le bon Dieu qui est assis, et qui tourne les grands moulins. Bref, ce n’est pas difficile de trouver beaucoup de raisons pour lesquelles le bon Dieu est indispensable. Mais c’est un fait, les grands ne s’occupent pas de lui, à nous donc d’y songer. Écoutez ce que j’ai pensé. Nous sommes tout juste sept enfants. Chacun de nous doit porter le bon Dieu, pendant un jour: cela fait qu’il sera avec nous toute la semaine, et on saura toujours où il est.
Il y eut ici un instant de grand embarras. Comment faire? Pouvait-on prendre le bon Dieu dans sa main, ou le mettre dans sa poche? Un petit, cependant, racontait:
--J’étais seul dans la chambre. Une petite lampe brûlait près de moi, et j’étais assis dans mon lit, et je disais ma prière--très fort. Quelque chose bougea entre mes mains jointes. C’était doux et chaud, comme un tout petit oiseau. Je ne pouvais pas ouvrir mes mains parce que la prière n’était pas finie. Mais j’étais curieux et priais horriblement vite. Puis, en disant amen, je fis comme cela (le petit étendit ses mains et écarta ses doigts), mais il n’y avait rien dedans.
Tous pouvaient imaginer cela. Hans lui-même ne savait que conseiller. Tous le regardaient. Et tout à coup il dit:
--C’est bête, cela. N’importe quelle chose peut être le bon Dieu. Il n’y a qu’à le lui dire.
Il se retourna vers le garçon le plus voisin de lui, qui était roux:
--Naturellement pas un animal. Il se sauverait. Mais un objet, vois-tu, est là. Tu entres le jour, tu entres la nuit, il est toujours là, dans la chambre, il peut donc très bien être le bon Dieu.
Peu à peu les autres s’en convainquirent.
--Mais nous avons besoin d’une petite chose qu’on puisse porter partout avec soi; sinon, cela n’a pas de sens. Videz tous vos poches!
On vit alors paraître d’étranges choses: des rognures de papier, des canifs, une gomme, des plumes, de la ficelle, de petits cailloux, des vis, des sifflets, de petits copeaux de bois, et beaucoup d’autres choses encore qu’on ne peut reconnaître à distance, ou dont les noms me font défaut. Et toutes ces choses reposaient dans les mains plates des enfants, comme effrayées par la perspective soudaine de devenir le bon Dieu, et toutes celles qui avaient un peu d’éclat, brillaient pour plaire à Hans.
Longtemps le choix fut indécis. Enfin on trouva chez la petite Resi un dé à coudre qu’elle avait un jour pris à sa mère. Il était brillant, comme en argent, et grâce à sa beauté il devint le bon Dieu. Hans lui-même l’empocha, car il commençait la série, et tous les enfants, le reste de la journée, marchèrent derrière lui et furent fiers de lui. On convint plus difficilement de celui à qui on confierait le dé pour le lendemain, mais, prévoyant, Hans fixa aussitôt le programme de toute la semaine, pour qu’il n’y eût pas de disputes à ce sujet.
Cette organisation apparut en somme excellente. Du premier coup d’œil et à tout moment on pouvait savoir qui détenait justement le bon Dieu, car celui-là marchait un peu plus raide et plus solennel, avec une figure de dimanche. Les trois premiers jours les enfants ne parlèrent que de cela. A tout moment l’un d’eux demandait à voir le bon Dieu, et bien que l’influence de cette grande dignité n’eût même pas transformé le dé, sa qualité de dé n’apparaissait cependant que comme un vêtement discret autour de sa véritable forme. Tout se déroula dans l’ordre. Le mercredi Paul le détint, le jeudi, la petite Anna. Le samedi vint. Les enfants jouaient à s’attraper, et, hors d’haleine, s’élançaient les uns entre les autres, lorsque Hans tout à coup appela:
--Qui donc a le bon Dieu?
Tous s’arrêtèrent. L’un regardait l’autre. Aucun ne se rappelait l’avoir vu depuis deux jours. Hans fit le compte pour savoir de qui le tour était venu. Il trouva: la petite Marie. Et sans autre il demanda le bon Dieu à la petite Marie. Que faire? La petite fouilla d’abord ses poches. A présent seulement elle se rappelait l’avoir reçu le matin; mais il avait disparu, sans doute l’avait-elle perdu en jouant.
Et lorsque les enfants rentrèrent chez eux, la petite resta sur le pré et chercha. L’herbe était assez haute. Deux fois des gens passèrent et demandèrent à la petite si elle avait perdu quelque chose. Chaque fois l’enfant répondit: «Un dé», et continua à chercher. Les passants l’aidaient pendant quelques instants, mais bientôt, fatigués de se pencher, lui conseillaient, en reprenant leur route:
--Rentre plutôt chez toi. Il n’y a qu’à en acheter un autre.
Cependant Mariette continuait à chercher. Le pré, au crépuscule, se faisait de plus en plus étranger, et l’herbe commençait à devenir humide. Puis arriva de nouveau un homme. Il se pencha sur l’enfant.
--Que cherches-tu?
Cette fois, Mariette, prête à pleurer, répondit avec un entêtement courageux:
--Le bon Dieu.
L’étranger sourit, la prit tout simplement par la main, et elle se laissa conduire, comme si tout était bien. En marchant l’inconnu dit:
--Regarde, le joli dé que j’ai trouvé aujourd’hui.
Les nuages s’impatientaient depuis longtemps. Le plus sage d’entre eux qui, dans l’intervalle, était devenu très gros, se tourna vers moi:
--Pardonnez-moi, ne pourrais-je savoir le nom du pays au-dessus duquel...
Mais les autres nuages entrèrent en riant dans le ciel, et entraînèrent le vieillard.
UN CONTE SUR LA MORT ET UN ÉPILOGUE D’UNE MAIN ÉTRANGÈRE
Je regardais encore toujours dans le ciel qui s’éteignait lentement, lorsque quelqu’un dit:
--Vous semblez beaucoup vous intéresser à ce pays là-haut.
Mon regard tomba vite, comme un oiseau abattu, et je vis que j’étais arrivé au mur bas de notre petit cimetière. Devant moi, au delà de ce mur, un homme tenait une pelle et souriait gravement.
--Et moi, je m’intéresse plutôt à ce pays-ci, ajouta-t-il en désignant la terre noire et humide qui, en plus d’un endroit, transparaissait entre les nombreuses feuilles sèches qui se murent en bruissant, avant que je me fusse aperçu qu’un vent s’était levé.
Une horreur subite me saisit:
--Pourquoi faites-vous cela? m’écriai-je.
--Il nous nourrit, n’est-il pas vrai? et puis, je vous en prie, tous les hommes ne font-ils pas comme moi? Ils ensevelissent Dieu là-bas, comme je fais les hommes ici.
Il montra le ciel, et m’expliqua:
--Oui, cela aussi, c’est un grand tombeau, où croissent en été beaucoup de myosotis sauvages.
Je l’interrompis:
--Il fut un temps où les hommes enterraient Dieu au ciel, cela est vrai.
--Les choses ont-elles changé? demanda-t-il avec une tristesse étrange.
Je poursuivis:
--Oui, chacun jetait alors une poignée de ciel sur lui, je sais. Mais il n’y était déjà plus, ou tout au moins...
J’hésitai.
--Savez-vous, repris-je, autrefois les hommes priaient comme ceci.
J’étendis les bras et sentis involontairement ma poitrine s’élargir.
«Alors Dieu se jeta dans tous ces abîmes pleins d’humilité et de ténèbres, et il ne retournait que contre son gré au ciel qu’insensiblement il rapprocha de plus en plus de la terre. Mais une nouvelle foi commença. Comme elle ne pouvait faire comprendre aux hommes que son nouveau Dieu se distinguait de l’ancien (car dès qu’elle commençait à le célébrer, les hommes reconnaissaient aussitôt en lui leur Dieu de toujours), l’annonciateur de la nouvelle loi changea la manière de prier. Il enseigna que l’on joignît les mains et décida: «Voyez, notre Dieu veut être prié ainsi, il est donc différent de celui que vous croyiez jusqu’à présent accueillir dans vos bras». Cela, les hommes le comprirent, et l’attitude des bras ouverts devint une attitude méprisable, terrible, et plus tard on la fixa à la croix pour la montrer à tous comme un symbole de détresse et de mort.
»Lorsque Dieu jeta de nouveau ses yeux sur la terre, il prit peur. A côté des innombrables mains jointes, on avait construit beaucoup d’églises gothiques, de sorte que mains et toits, également raides et aigus, s’avançaient vers lui comme des armes ennemies. Le courage de Dieu est ailleurs. Il retourna dans son ciel, et lorsqu’il eut observé que les tours et les prières nouvelles grandissaient toujours derrière lui, il quitta ses cieux à leur autre extrémité, et échappa ainsi à cette poursuite. Il fut lui-même surpris de trouver au delà de sa patrie rayonnante, un commencement de ténèbres qui l’accueillit en silence, et, pris d’un sentiment étrange, il s’enfonça toujours plus avant dans cette pénombre qui lui rappelait les cœurs des hommes. Il se rappela pour la première fois que les têtes des hommes sont claires, mais que leurs cœurs sont pleins d’une obscurité toute semblable, et il fut pris d’un désir d’habiter le cœur des hommes, au lieu de traverser toujours cette insomnie lucide et froide de leurs pensées.
»Or donc, Dieu a poursuivi sa route. L’obscurité autour de lui se fait toujours plus épaisse, et la nuit où il s’avance a un peu de la chaleur odorante d’une glèbe fertile. Bientôt les racines se tendent vers lui avec le beau geste ancien de la large prière. Rien de plus sage que le cercle. Le Dieu qui devant nous s’est enfui dans les cieux, nous reviendra par la terre. Et, qui sait, peut-être, un jour, lui creuserez-vous, par hasard, vous-même, sa porte...»
L’homme à la pelle dit:
--Mais c’est un conte, cela.
--Dans notre voix, lui répondis-je doucement, tout devient conte, puisque en elle rien ne peut s’être passé.
Pendant quelques instants l’homme regarda devant lui. Puis il endossa sa veste avec des mouvements brusques et demanda:
--Nous pourrions peut-être repartir ensemble?
J’approuvai de la tête.
--Je rentre. Nous suivons sans doute le même chemin. Vous n’habitez donc pas ici?
Il franchit la petite porte grillagée, la fit doucement tourner dans ses gonds gémissants, et répondit:
--Non.
Après quelques pas, il devint plus confiant.
--Vous aviez raison, tout à l’heure. C’est bizarre que l’on ne trouve personne qui veuille faire cela, ici dehors. Je n’y avais jamais réfléchi autrefois. Mais maintenant que je me fais vieux, des pensées me viennent quelquefois, d’étranges pensées, comme celle-là par exemple, sur le ciel, et d’autres encore. La mort. Qu’en savons-nous? En apparence tout, et en vérité, peut-être rien. Souvent, lorsque je travaille, les enfants--je ne sais pas à qui ils appartiennent--sont autour de moi. Et une de ces idées justement me prend. Alors je creuse comme une bête, pour tirer toute ma force hors de ma tête et la dépenser dans mes bras. La tombe devient beaucoup plus profonde que ne l’exige le règlement, et une montagne de terre grandit à côté. Mais les enfants se sauvent lorsqu’ils voient mes gestes sauvages. Ils croient que je me mets en colère.
Il réfléchit.
--Et c’est vrai que c’est une espèce de colère. On s’émousse, on croit l’avoir surmontée, et tout à coup cela vous... On a beau faire, la mort est une chose incompréhensible et terrible.
Nous suivions une longue route, sous des arbres fruitiers qui déjà avaient perdu leurs feuilles, puis la forêt commença à notre gauche, comme une nuit qui d’un instant à l’autre peut nous envahir complètement.
--Je veux vous raconter une petite histoire, proposai-je, elle durera tout juste le temps d’aller jusqu’au village.
Mon compagnon hocha la tête et alluma une vieille petite pipe. Je racontai: