Part 3
Et le même jour encore les enfants ont entendu cette histoire.
COMMENT LE VIEUX TIMOFEI MOURUT EN CHANTANT
Quel bonheur de raconter à un paralytique! Les hommes bien portants sont si peu stables; ils considèrent toutes choses, tantôt d’un côté, tantôt d’un autre, et lorsque pendant une heure on a marché avec eux et qu’ils se tenaient à votre droite, il arrive que tout à coup ils vous répondent à votre gauche, parce qu’ils se sont avisés que ce serait plus poli et que cela témoignerait d’une meilleure éducation. De la part d’un paralytique on n’a rien de pareil à redouter. Son immobilité le rend semblable aux objets avec lesquels il entretient en effet les relations les plus intimes. Et il est en quelque sorte lui-même un objet, un objet qui non seulement écoute par son silence, mais encore par ses paroles rares et douces, par ses sentiments tendres et respectueux.
Je n’aime rien autant que de raconter à mon ami Ewald. Et je fus tout joyeux lorsqu’il m’appela de sa fenêtre quotidienne:
--J’ai quelque chose à vous demander.
Vite j’entrai chez lui et le saluai.
--D’où provient cette histoire que vous m’avez racontée dernièrement? demanda-t-il enfin. Est-elle tirée d’un livre?
--Hélas, oui, répondis-je. Les savants l’y ont ensevelie depuis qu’elle est morte; il n’y a pas très longtemps de cela. Voici cent ans elle vivait encore, insoucieuse, sur beaucoup de lèvres. Mais les mots dont les hommes se servent à présent, ces mots lourds, difficiles à chanter, lui étaient hostiles, et lui enlevèrent une bouche après l’autre, jusqu’à ce qu’elle ne vécût plus que retirée, et pauvrement, sur quelques lèvres sèches, comme sur un douaire. Et elle périt là, sans descendance, et fut, comme on dit, enterrée avec tous les honneurs dans un livre où reposaient déjà d’autres histoires de la même origine.
--Et était-elle très âgée lorsqu’elle mourut? demanda Ewald.
--Quatre à cinq cents ans, répondis-je en rapportant la vérité, et plusieurs de ses parents ont même atteint un âge beaucoup plus considérable.
--Comment? Sans jamais reposer dans un livre? s’étonna Ewald.
Je déclarai:
--Autant que je sache, elles ont toujours erré de bouche en bouche.
--Et n’ont jamais dormi?
--Si. Lorsqu’elles s’étaient élevées de la bouche du chanteur, elles s’attardaient parfois dans un cœur où il faisait chaud et sombre.
--Les hommes étaient-ils donc assez tranquilles pour que les chansons pussent dormir dans leurs cœurs?
Ewald me sembla très incrédule.
--Il faut bien que les choses aient été ainsi. On prétend qu’ils parlaient moins, qu’ils dansaient des danses qui grandissaient peu à peu et qui berçaient. Et surtout on dit qu’ils ne riaient pas à haute voix, comme cela devient aujourd’hui de plus en plus fréquent malgré notre degré de culture.
Ewald allait encore me poser une question, mais il se contint et sourit:
--Je vous interroge... je ne cesse de vous interroger... Mais peut-être vouliez-vous me raconter une histoire?
Il me jeta un regard plein d’attente.
--Une histoire? Je ne sais pas. Je voulais seulement dire que ces chansons étaient l’héritage de certaines familles. On les avait reçues et on les léguait à d’autres, non sans les avoir usées un peu par l’emploi quotidien, mais intactes néanmoins, comme une vieille bible que l’on se transmet de père en fils. Et les enfants déshérités se distinguaient de leurs frères par ceci qu’ils ne savaient pas chanter, ou du moins qu’ils ne connaissaient qu’une petite partie des chansons de leurs pères et aïeux, et ils perdaient avec les autres chansons la grande part d’expérience que toutes ces _bylines_ et ces _skaski_ contenaient aux yeux du peuple. C’est ainsi, par exemple, que Jegor Timofejevitch avait épousé contre la volonté de son père, le vieux Timofei, une belle jeune femme, et était parti avec elle pour Kiew, la ville sainte où se trouvent les tombeaux des plus grands martyrs de la sainte église orthodoxe. Le père Timofei, qui passait dans la région pour le chanteur le plus savant, à dix journées de ronde, maudit son fils et raconta à ses voisins qu’il était souvent convaincu de n’en avoir jamais possédé. Cependant il devint muet de regret et de tristesse. Et il chassait tous les jeunes gens qui s’introduisaient dans sa chaumière, pour devenir les héritiers des innombrables chansons qui étaient enfermées dans le vieillard comme à l’intérieur d’un violon poussiéreux.
«Père, petit père, donne-nous donc l’une ou l’autre de tes chansons. Vois, nous voulons les porter dans les bourgs, et tu les entendras retentir dans toutes les cours, lorsque le soir tombe, et que le bétail s’est calmé dans les étables.»
Mais le vieux, qui était toujours assis sur le poêle, secouait la tête du matin au soir. Il avait l’ouïe dure, et comme il ne savait pas si quelqu’un des jeunes gens qui guettaient à présent sans cesse autour de la maison, n’avait pas de nouveau supplié, il agitait en tremblant sa tête blanche, et faisait: Non, non! jusqu’à ce qu’il s’endormît,--et puis encore une fois: non, dans son sommeil.
Il eût volontiers fait ce plaisir aux jeunes gens; il regrettait lui-même que la poussière muette de son corps dût bientôt reposer sur ses chansons, peut-être dans très peu de temps. Mais s’il avait essayé de leur en enseigner une, il se serait sans doute souvenu de son Jegorouchka, et puis qui sait ce qui serait arrivé. Car, c’est seulement parce qu’il se taisait toujours, que jamais on ne l’avait entendu pleurer. Derrière chaque mot veillait un sanglot, et il devait toujours fermer la bouche, vite et doucement, pour qu’il ne s’échappât en même temps.
Le vieux Timofei, depuis très longtemps déjà, avait enseigné à son fils quelques chansons, et à l’âge de quinze ans celui-ci en savait plus long et chantait plus juste que tous les hommes du village et des environs. Néanmoins, le vieux disait à son fils, les jours de fête, lorsqu’il était un peu ivre:
--Jegorouchka, ma colombe, je t’ai déjà enseigné beaucoup de chansons, beaucoup de _bylins_, et aussi les légendes des saints, une presque pour chaque jour. Mais je suis, tu le sais, le plus savant de tout le gouvernement, et mon père connaissait toutes les chansons de la Russie, et même des chansons tartares. Tu es encore jeune, et c’est pourquoi je ne t’ai pas encore conté les plus beaux _bylins_, où il y a des mots pareils à des icones, et que l’on ne peut même pas comparer aux mots ordinaires. Et tu n’as pas encore appris à chanter ces mélodies que personne, fût-il cosaque ou paysan, n’a jamais pu entendre sans pleurer.
Timofei répétait cela à son fils, tous les dimanches et tous les jours de fête de l’année russe, c’est-à-dire assez souvent. Jusqu’à ce que celui-ci, après une discussion violente, disparût en même temps que la belle Ustjenka, la fille d’un pauvre paysan.
La troisième année qui suivit cet événement, Timofei tomba malade, à l’époque précisément où l’un de ces nombreux cortèges de pèlerins, qui de toutes les régions de l’empire se dirigent vers Kiew, allait se mettre en route. Et l’on vit alors Ossip, le voisin de Timofei, entrer chez le malade:
--Je pars avec les pèlerins, Timofei Ivanitch, permets-moi de t’embrasser encore une fois.
Ossip n’était pas un grand ami du vieillard, mais à présent qu’il allait entreprendre ce long voyage, il jugea nécessaire de prendre congé de lui comme d’un père.
--Je t’ai quelquefois offensé, fit-il en sanglotant, pardonne-moi, mon petit cœur, c’était la boisson, et tu sais qu’on n’en peut rien. Mais je vais prier pour toi et j’allumerai un cierge. Adieu, Timofei Ivanitch, porte-toi bien, mon petit père; peut-être guériras-tu, si Dieu le veut, et tu nous chanteras de nouveau quelque chose. Oui, oui, voilà bien longtemps que tu ne nous as plus rien chanté. Quelles chansons étaient-ce donc? Celle de Djuk Stépanovitch par exemple, crois-tu donc que je l’aie oubliée? Que tu es bête! Je la sais bien par cœur. Pas comme toi, naturellement: pardi, tu connaissais ton affaire. Dieu t’avait accordé cela comme il accorde à d’autres ceci. A moi par exemple...
Le vieillard qui était couché sur le poêle se tourna en gémissant et fit un mouvement comme s’il voulait dire quelque chose. Ce fut comme si l’on avait entendu prononcer doucement le nom de Jegor. Peut-être voulait-il envoyer un message à son fils. Mais lorsque le voisin, debout près de la porte, demanda: «Tu disais quelque chose, Timofei Ivanitch?» il était déjà de nouveau couché là et secouait doucement sa tête blanche. Cependant, Dieu sait comment cela advint, une année à peine après le départ d’Ossip, Jegor rentra de façon très inattendue. Le vieillard ne le reconnut pas tout de suite, car il faisait nuit dans la chaumière, et ses yeux fatigués ne recueillaient plus que malaisément une forme nouvelle. Mais lorsque Timofei eut entendu la voix de l’étranger, il prit peur, et sauta en bas du poêle, sur ses vieilles jambes vacillantes. Jegor l’attrapa au vol et ils s’étreignirent. Timofei pleurait.
Le jeune homme ne cessait d’interroger:
--Es-tu depuis longtemps malade, père?
Lorsque le vieux se fut un peu calmé, il grimpa de nouveau sur son poêle, et interrogea d’une voix sévère:
--Et ta femme?
Silence. Jegor cracha:
--Je l’ai chassée, sais-tu, avec l’enfant.
Il se tut un instant, puis reprit:
--Voici qu’un jour Ossip arrive chez moi. «Ossip Nikiphorovitch», que je lui dis. Il répond: «Oui, c’est moi. Ton père est malade, Jegor. Il ne peut plus chanter. Tout est silencieux au village, comme s’il n’avait plus d’âme notre village. Rien ne frappe, rien ne bouge, plus personne ne pleure et on n’a même plus de raison sérieuse de rire.» Je réfléchis. Qu’est-ce qu’il faut faire? J’appelle ma femme. «Ustjenka, que je lui dis, il faut que je rentre, plus personne ne chante là-bas, c’est mon tour. Le père est malade.» «Bien», dit Ustjenka. «Mais je ne peux pas t’emmener. Le père, tu le sais, ne veut pas de toi, et je ne reviendrai sans doute jamais quand je serai là et que je chanterai.» Ustjenka me comprend: «Eh bien! que Dieu soit avec toi! Il y a ici beaucoup de pèlerins qui donnent l’aumône. Dieu nous aidera, Jegor.» Et voilà que je m’en vais. Et maintenant, père, dis-moi toutes tes chansons.
Le bruit se répandit que Jegor était rentré et que le vieux Timofei chantait de nouveau. Mais cet automne-là le vent soufflait si fort à travers le village qu’aucun passant ne put savoir avec certitude si l’on chantait, ou non, dans la maison de Timofei. Et la porte ne fut ouverte à aucun de ceux qui frappaient. Les deux hommes voulaient être seuls. Jegor était assis au bord du poêle sur lequel était étendu son père, et de temps en temps son oreille s’approchait de la bouche du vieillard; car celui-ci chantait en effet. Sa vieille voix portait, un peu voûtée et tremblante, toutes les plus belles chansons vers Jegor, et celui-ci hochait quelquefois la tête, ou balançait ses jambes pendantes, comme s’il avait chanté. Cela dura ainsi pendant de longs jours. Timofei trouvait toujours de nouveau une chanson plus belle au fond de son souvenir. Souvent, la nuit, il éveillait son fils et, tandis que, de ses mains fanées et pleines de tressaillements, il faisait des mouvements incertains, il chantait une petite chanson, et encore une, et encore une--jusqu’à ce que le matin paresseux commençât de bouger. Et peu après la plus belle, il mourut.
Durant les derniers jours, il avait souvent amèrement déploré qu’il portât encore en lui une foule de chansons et qu’il n’eût plus le temps de les communiquer à son fils. Il était couché là, le front sillonné de rides profondes, tout à sa méditation tendue et anxieuse, et son attente faisait trembler ses lèvres. De temps en temps il se redressait, hochait un peu la tête, remuait les lèvres, et enfin venait une petite chanson douce; mais à présent il chantait le plus souvent les mêmes strophes de Djuk Stépanovitch, qu’il aimait surtout, et, pour ne pas le fâcher, son fils devait paraître étonné et feindre de les entendre pour la première fois.
* * * * *
Lorsque le vieux Timofei Ivanitch fut mort, la maison que Jegor habitait seul, resta fermée pendant quelque temps encore. Puis, au printemps suivant, Jegor Timofeivitch, qui portait déjà une barbe assez longue, parut à sa porte, et commença d’aller et venir dans le village, et de chanter. Plus tard, il se rendit aussi dans les villages voisins, et les paysans racontaient déjà que Jegor était un chanteur au moins aussi savant que son père; car il connaissait un grand nombre de chants héroïques et graves, et tous les airs que nul, qu’il fût cosaque ou paysan, ne pouvait entendre sans pleurer. Et, au surplus, il avait un ton doux et triste tel qu’on ne l’avait trouvé dans la voix d’aucun chanteur avant lui. Et ce ton se retrouvait toujours de nouveau dans le refrain, ce qui le rendait particulièrement émouvant. Ainsi du moins ai-je entendu dire.
--Il n’avait donc pas appris ce ton de son père? dit mon ami Ewald après quelques instants.
--Non, répondis-je, on ne sait pas d’où il provenait.
J’avais déjà quitté la fenêtre lorsque le paralytique fit encore un mouvement et me cria de loin:
--Il a peut-être pensé à sa femme et à son enfant. D’ailleurs il n’a pas dû les faire venir, puisque son père était mort.
--Non, je ne crois pas. Car, en effet, il est mort seul.
LA CHANSON DE LA JUSTICE
Lorsque je passai de nouveau devant la fenêtre d’Ewald, il me fit signe et sourit:
--Avez-vous promis quelque chose de particulier aux enfants?
--Comment cela? m’étonnai-je.
--Voici: lorsque je leur ai raconté l’histoire de Jegor, ils m’ont reproché que Dieu n’y parût pas.
Je sursautai, effrayé:
--Comment? Une histoire sans Dieu? Est-ce donc possible?
Puis je réfléchis:
--En effet, il n’est pas question de Dieu dans cette histoire. Pas la moindre allusion. Je ne comprends pas comment cela a pu se produire. Si quelqu’un m’avait demandé une telle histoire, je crois que je l’aurais cherchée toute ma vie, inutilement...
--Ne vous tourmentez pas pour cela, dit-il avec une certaine bienveillance. Je pense qu’on ne peut jamais savoir si Dieu est dans une histoire avant qu’elle soit vraiment finie. Car même s’il n’y manque que deux mots, même s’il n’y a plus à venir que la pause qui suit les derniers mots du conte, Il peut toujours encore arriver.
Je hochai la tête, et le paralytique dit d’une voix toute différente:
--Savez-vous encore quelque chose de ces chanteurs russes?
J’hésitai:
--Ne voulons-nous pas plutôt parler de Dieu, Ewald?
Il secoua la tête:
--J’aimerais tant en apprendre plus long sur ces hommes étranges. Je ne sais pas comment cela se fait; je pense toujours: si l’un d’entre eux entrait ici, chez moi...
Et il tourna la tête vers la porte, au fond de la chambre. Mais ses yeux revinrent à moi, très vite, et non sans une certaine gêne.
--Mais naturellement, ce n’est pas possible, se reprit-il avec hâte.
--Pourquoi donc ne serait-ce pas possible, Ewald? Tout peut vous arriver, ce qui est épargné aux hommes qui ont l’usage de leurs jambes, parce qu’ils passent ou prennent la fuite devant maintes choses. Dieu vous a destiné, Ewald, à être un point tranquille au milieu de toute cette hâte. Ne sentez-vous pas comme tout se meut autour de vous? Les autres pourchassent les jours, et lorsque, enfin, ils en ont atteint un, ils sont si essoufflés qu’ils ne peuvent même plus lui parler. Mais vous, mon ami, vous êtes assis simplement à votre fenêtre, et vous attendez; et il arrive toujours quelque chose à ceux qui attendent. Vous avez un sort tout particulier. Songez donc, même la madone ibérienne, à Moscou, doit sortir de sa petite chapelle et, dans une voiture noire, attelée de quatre chevaux, se rend chez ceux qui célèbrent une fête, que ce soit un baptême ou la mort. Mais chez vous tout doit venir...
--Oui, dit Ewald avec un sourire étranger. Je ne peux même pas aller à la rencontre de la Mort. Beaucoup d’hommes la trouvent en cours de route. Elle appréhende d’entrer dans les maisons et vous appelle dehors, à l’étranger, à la guerre, sur une haute tour, sur un pont qui se balance, dans une brousse, ou dans la folie. La plupart des hommes vont tout au moins la chercher quelque part, et la rapportent sur leur dos, sans qu’ils s’en doutent. Car la Mort est paresseuse; si les vivants ne la dérangeaient toujours de nouveau, qui sait? peut-être s’endormirait-elle.
Le malade réfléchit un moment, puis reprit avec un certain orgueil:
--Mais chez moi elle devra venir si elle me veut. Ici dans ma petite chambre claire, où les fleurs se tiennent si longtemps, par-dessus ce vieux tapis, en passant devant cette armoire, entre la table et le bois du lit (ce n’est pas du tout si facile), jusqu’à mon large et cher et vieux fauteuil, qui alors mourra probablement avec moi parce que lui aussi a en quelque sorte vécu avec moi. Et elle devra faire tout cela, de la manière usuelle, sans bruit, sans rien renverser, sans rien entreprendre d’extraordinaire, comme si elle n’était qu’une visite. Oui, cela rapproche singulièrement cette chambre de moi. Tout se déroulera ici, sur cette scène étroite, et ces dernières circonstances différeront à peine de tous les autres événements qui se sont produits ici, ou qui m’attendent encore. Tout enfant déjà, je trouvais singulier que les hommes parlassent de la mort autrement que de toutes les autres circonstances, et cela simplement parce que personne ne trahit rien de ce qui lui arrivera ensuite. Mais comment un mort se distingue-t-il d’un homme qui devient sérieux, qui renonce au temps, et s’enferme pour méditer tranquillement quelque chose dont la solution depuis longtemps le tourmente? Lorsqu’on est entouré de gens, on ne peut même pas se rappeler le Notre Père; à plus forte raison, comment donc pourrait-on se souvenir de quelque autre correspondance obscure qui ne consiste peut-être pas en mots, mais en événements? Il faut aller à l’écart, dans je ne sais quel silence inaccessible, et peut-être les morts sont-ils justement des hommes qui se sont retirés ainsi pour méditer sur la vie.
Il y eut un bref silence que je délimitai par les paroles suivantes:
--Cela me fait songer à une jeune fille. On peut dire que pendant les premières dix-sept années de sa vie claire, elle n’a fait que regarder. Ses yeux étaient si grands et si personnels, que tout ce qu’ils recevaient, ils le dépensaient eux-mêmes, et dans tout le corps de cette jeune créature la vie se déroulait, indépendante d’eux, nourrie de bruits simples et intimes. Mais à la fin de ce temps je ne sais quel événement trop violent dérangea ces vies distinctes qui se touchaient à peine: les yeux percèrent en quelque sorte vers le dedans et tout le poids du dehors tomba à travers eux dans le cœur obscur, et chaque jour s’abîmait avec une telle force dans ces regards levés et profonds que ce cœur éclata dans la poitrine étroite, comme un verre. Alors la jeune fille devint pâle, dépérit, chercha la solitude pour réfléchir, et enfin, d’elle-même, elle gagna ce silence où les pensées, sans doute, ne sont plus troublées.
--Comment est-elle morte? demanda mon ami, doucement, et d’une voix un peu rauque.
--Elle s’est noyée. Dans un étang calme et profond, à la surface duquel se formèrent beaucoup de cercles qui s’élargirent lentement, jusqu’au delà des nénuphars blancs, de sorte que toutes ces fleurs en baignant dans l’eau se dilatèrent.
--Est-ce aussi une histoire, cela? demanda Ewald, pour que le silence qui succédait à mes paroles ne devînt pas trop puissant.
--Non, répondis-je, c’est un sentiment.
--Mais ne pourrait-on pas le transmettre aux enfants, ce sentiment?
Je réfléchis:
--Peut-être.
--Et comment?
--Par une autre histoire.
Et je commençai à raconter.
--C’était au temps où dans la Russie du Sud on combattait pour la liberté...
--Pardonnez-moi, dit Ewald, comment faut-il entendre cela? Le peuple voulait-il par hasard s’affranchir du tsar? Cela ne s’accorderait ni avec ce que je pense de la Russie ni avec vos histoires précédentes. Et s’il en était ainsi, je préférerais ne pas entendre votre conte. Car j’aime l’image que je me suis faite des choses de là-bas, et je voudrais la laisser intacte.
Je dus sourire et le rassurai:
--Les _panes_ polonais (c’est vrai que j’aurais dû commencer par là) étaient les maîtres dans la Russie du Sud et dans ces steppes silencieuses et désertes que l’on appelle l’Ukraine. Ils étaient des maîtres durs. Leur oppression et l’avarice des juifs, qui détenaient même la clef des églises et ne la restituaient aux chrétiens que contre argent sonnant, avaient lassé et rendu songeur le jeune peuple autour de Kiew, et en amont du Dniepr. La ville elle-même, Kiew la Sainte, l’endroit où la Russie s’était pour la première fois racontée par ses quatre cents coupoles d’églises, s’enfonçait toujours plus en elle-même, et se dévorait en incendies, comme en de soudaines pensées démentes, derrière lesquels la nuit se fait toujours plus illimitée. Le peuple, dans la steppe, ne savait pas trop ce qui lui arrivait. Pris d’une étrange inquiétude, des vieillards sortaient la nuit de leurs cabanes, et contemplaient en silence le ciel haut et éternellement calme; et le jour on pouvait voir au dos des _kourgans_ apparaître des silhouettes qui, dans leur attente immobile, se détachaient des lointains. Ces kourgans sont des tombeaux de races disparues qui parcourent toute la steppe comme une ondulation figée et endormie. Et dans ce pays dans lequel les tombeaux sont des montagnes, les hommes sont les abîmes. Profonds, obscurs et silencieux sont les indigènes, et leurs paroles ne sont que des ponts fragiles et oscillants, suspendus au-dessus de leur être véritable.
Parfois de sombres oiseaux s’élèvent des kourgans. Parfois de sauvages chansons descendent dans ces hommes pleins de pénombre, et disparaissent en eux, profondément, tandis que les oiseaux se perdent dans le ciel. Dans toutes les directions tout semble sans limites. Les maisons elles-mêmes ne peuvent prêter d’abri contre cette immensité; leurs petites fenêtres en sont combles. Seules, dans les angles sombres des chambres, les vieilles icones sont debout comme des bornes kilométriques de Dieu, et l’éclat d’une petite lumière apparaît dans leur encadrement, comme un enfant perdu dans une nuit étoilée. Ces icones sont le seul point fixe, le seul signe rassurant au bord de la route, et aucune maison ne peut exister sans elles. Toujours de nouveau il est nécessaire qu’on en fasse de nouvelles; lorsque l’une se défait de vieillesse, toute mangée par les vers, lorsque quelqu’un se marie, ou se bâtit une cabane, ou lorsque quelqu’un, comme le vieil Abraham, par exemple, meurt avec le désir d’emporter saint Nicolas dans ses mains jointes, probablement pour comparer à cette image les saints qui sont au ciel, et reconnaître, avant tous les autres, celui qu’il honore le plus...