Part 2
La main droite prit congé de la gauche, lui donna beaucoup de noms aimables. Oui, l’on affirme même que, soudain, elle se serait inclinée devant l’autre, et aurait dit: «O saint esprit!» Mais déjà saint Paul s’approchait, coupait la main droite du bon Dieu, et un archange la recevait et l’emportait sous son large vêtement. De sa main gauche cependant Dieu couvrait la blessure pour empêcher que son sang ne coulât sur les étoiles, et de là ne retombât en tristes gouttes sur la terre. Peu de temps après, Dieu qui observait attentivement tout ce qui se passait en bas, remarqua que des hommes vêtus de fer se faisaient autour d’une certaine montagne plus nombreux et plus actifs qu’autour de toutes les autres. Et il attendit de voir apparaître sa main. Mais il ne vit paraître qu’un homme enveloppé d’un manteau rouge, semblait-il, et qui traînait avec peine une chose noire et vacillante. Au même instant, la main gauche de Dieu qui était couchée devant son sang ouvert, commença de s’agiter, et tout à coup, avant que Dieu pût l’en empêcher, elle quitta sa place et erra comme folle au milieu des étoiles et cria: «Oh, la pauvre main droite, et dire que je ne peux pas l’aider». En même temps elle tiraillait le bras gauche de Dieu, à l’extrémité duquel elle était pendue, et s’efforçait de s’échapper. Mais toute la terre rougit du sang de Dieu, et l’on ne pouvait plus distinguer ce qui se passait en dessous. Il s’en fallut peu alors que Dieu ne mourût. Par un suprême effort il rappela sa main droite; elle vint, pâle et tremblante, et se coucha à sa place, comme un animal malade. Mais la main gauche elle-même--qui cependant savait bien des choses puisqu’elle avait reconnu la main droite de Dieu, en bas, sur la terre, lorsque celle-ci, vêtue du manteau rouge, avait gravi la montagne--ne put apprendre de sa sœur ce qui, ensuite, s’était passé sur cette montagne. Cela doit avoir été effroyable. Car la main droite de Dieu ne s’en est pas encore remise, et elle ne souffre pas moins de son souvenir que de l’ancienne colère de Dieu qui n’a toujours pas pardonné à ses mains.
Ma voix se reposa un peu. L’étranger avait caché sa figure sous ses mains. Longtemps il demeura ainsi. Puis dit d’une voix que je connaissais depuis longtemps:
--Et pourquoi m’avez-vous raconté cette histoire?
--Qui d’autre m’aurait compris? Vous venez chez moi, sans rang, sans emploi, sans fonction temporelle, presque sans nom. Il faisait sombre lorsque vous êtes entré, mais je remarquai dans vos traits une ressemblance...
L’homme étranger leva un regard interrogateur.
--Oui, répondis-je à son regard muet, je pense souvent que peut-être la main de Dieu est de nouveau en route...
Les enfants ont appris cette histoire, et sans doute la leur a-t-on racontée de telle façon qu’ils ont tout compris; car ils aiment cette histoire.
POURQUOI LE BON DIEU VEUT QU’IL Y AIT DES PAUVRES
L’histoire qui précède s’est tellement répandue que monsieur l’instituteur se promène dans la rue avec une expression profondément blessée. Je comprends cela. C’est toujours un danger pour un instituteur que les enfants tout à coup sachent quelque chose qu’il ne leur a pas lui-même raconté. L’instituteur doit être en quelque sorte le seul trou dans la planche par lequel on peut regarder dans le potager; s’il y a encore d’autres trous, les enfants se pressent chaque jour autour d’un autre, et se lassent bientôt définitivement de cette vue. Je n’aurais pas retenu ici cette comparaison, car tous les instituteurs ne consentent peut-être pas à n’être que des trous; mais l’instituteur dont je parle et qui est mon voisin, l’a lui-même qualifiée de «tout à fait pertinente». Et dussiez-vous être d’un autre avis, c’est devant l’autorité de mon voisin que je m’incline.
Il était debout devant moi, reculait toujours de nouveau ses lunettes, et disait:
--Je ne sais pas qui a raconté cette histoire aux enfants, mais c’est certainement incorrect de surcharger et de tendre leur imagination par d’extraordinaires inventions comme celles-ci. Il s’agit d’une sorte de conte...
--Je l’ai par hasard entendu raconter, l’interrompis-je.
(Et ce disant, je ne mentais pas, car, en effet, depuis ce soir-là, il m’avait été rapporté par madame ma voisine).
--Ah voilà! fit l’instituteur à qui cela semblait facilement explicable. Eh bien, qu’en pensez-vous?
J’hésitai, aussi reprit-il très vite:
--Tout d’abord il me semble incorrect d’utiliser librement et de son propre chef des matières religieuses et surtout bibliques. Tout cela a été évidemment exprimé dans le catéchisme de telle manière que cela ne peut être mieux dit.
Je voulus faire une remarque, mais me rappelai au dernier instant que l’instituteur avait dit: «tout d’abord»; et que par conséquent la syntaxe et le sain équilibre de la phrase exigeaient un «ensuite», peut-être même un «et enfin», avant que je pusse me permettre d’ajouter quoi que ce fût. C’est ce qui arriva en effet. Mais, comme l’instituteur a transmis à d’autres encore qui l’oublieront aussi peu que moi, cette phrase dont la construction sans défaut emplira d’aise tous les connaisseurs, je ne veux que rappeler encore ce qui, après ces belles paroles annonciatrices «et enfin», venait comme le finale d’une ouverture:
--... Et enfin... (tout en négligeant la conception très fantastique du thème) il me semble que le sujet n’a même pas été suffisamment pénétré et envisagé dans tous les sens. Si j’avais le temps d’écrire des histoires...
--Il vous semble donc que quelque chose manque dans ladite histoire? ne pus-je me retenir de l’interrompre.
--Oui, plus d’une chose. Du point de vue de la critique littéraire, en quelque sorte. Si vous me permettez de vous parler en confrère...
Je ne compris pas ce qu’il voulait dire et répliquai avec modestie:
--Vous êtes trop aimable, mais je n’ai pas que je sache exercé dans l’enseignement aucune...
Un souvenir, tout à coup, me revint, je m’interrompis, et il poursuivit d’un ton plus froid:
--Pour ne citer qu’un défaut, il n’est pas possible d’admettre que Dieu (en supposant que nous commencions par accepter le sens même de l’histoire), il n’est pas possible que Dieu, dis-je,--que Dieu donc n’ait fait aucune autre tentative pour voir un homme, tel qu’il est, je veux dire...
A présent je croyais pouvoir de nouveau me concilier les bonnes grâces de monsieur l’instituteur. Je m’inclinai légèrement et commençai:
--Tout le monde sait, cher monsieur, que vous vous êtes consacré avec beaucoup de dévouement (et, si j’ose m’exprimer ainsi, non sans être payé de retour), à la question sociale.
Monsieur l’instituteur sourit.
--Je puis donc admettre que ce dont je me propose dans la suite de vous faire part, n’est pas trop éloigné de votre intérêt, d’autant plus que je puis le rattacher à votre dernière et très pénétrante remarque.
Il me regarda avec étonnement:
--Dieu, par hasard, aurait-il?...
--En effet, confirmai-je, Dieu est justement en train de faire une nouvelle tentative.
--Vraiment? s’écria l’instituteur. Sait-on cela dans les milieux autorisés?
--Je regrette de ne pouvoir vous le dire, déplorai-je, je ne suis pas en rapports avec ces milieux, mais si vous voulez bien quand même entendre ma petite histoire?
--Vous me rendriez un réel service.
L’instituteur enleva ses lunettes et en essuya les verres avec soin, tandis que ses yeux nus avaient honte.
Je commençai:
--Un jour le bon Dieu regardait dans une grande ville. Comme tout ce remue-ménage fatiguait ses yeux (à la vérité les rets de fils électriques n’y contribuaient pas peu), il décida de confiner ses regards pour quelque temps à une haute maison de rapport, parce que ce serait beaucoup moins fatigant. En même temps il se souvint de son ancien désir de voir une fois un homme vivant, et dans ce but ses regards plongèrent, en remontant peu à peu, dans les fenêtres des divers étages. Les gens du premier (c’était un riche commerçant avec sa famille), n’étaient pour ainsi dire que vêtements. Non seulement toutes les parties de leur corps étaient couvertes d’étoffes précieuses, mais les contours extérieurs même de ces habits montraient en beaucoup d’endroits une telle forme qu’aucun corps ne pouvait se dissimuler dessous. Au deuxième étage il n’en allait guère mieux. Les gens du troisième étaient sans doute beaucoup moins couverts, mais ils étaient si sales que le bon Dieu ne distinguait que des sillons gris et que dans sa bonté il était déjà tout prêt à leur ordonner de produire des fruits. Enfin, sous le toit, dans une petite chambre mansardée, le bon Dieu trouva un homme, vêtu d’un méchant habit, qui était occupé à pétrir de la glaise. «Oho, d’où tiens-tu cela?» l’interpella-t-il. L’homme ne retira même pas sa pipe des dents, et grommela: «Le diable sait d’où. J’aimerais bien mieux n’être qu’un cordonnier. On est assis là, toute la sainte journée, et l’on s’échine.» Et le bon Dieu eut beau poser d’autres questions encore, l’homme était de mauvaise humeur et ne répondait plus. Jusqu’au jour où arriva pour lui une grande lettre du maire de cette ville. Alors, sans que le bon Dieu l’eût même interrogé, il se mit à tout lui raconter. Depuis si longtemps il n’avait plus reçu de commande. Maintenant, tout à coup, il devait faire une statue pour le parc municipal, et elle devait s’appeler: _la Vérité_. L’artiste travailla jour et nuit dans un atelier lointain, et en voyant cela, le bon Dieu retrouvait de vieux souvenirs. S’il n’en avait toujours encore voulu à ses mains, il aurait peut-être de nouveau entrepris quelque chose.
»Mais lorsque vint le jour où la statue qui s’appelait _la Vérité_, devait être portée à sa place, au jardin, où Dieu aussi eût pu la voir dans sa perfection, il y eut un gros scandale, car une commission de conseillers municipaux, de professeurs et d’autres personnages d’importance avait réclamé que la statue fût en partie vêtue avant que le public l’eût sous les yeux. Le bon Dieu ne put comprendre pourquoi, tant l’artiste poussait des jurons. Les conseillers municipaux et les professeurs lui ont fait commettre ce péché, et le bon Dieu sûrement prendra sur ceux... Mais qu’avez-vous, cher monsieur? Vous toussez terriblement!
--C’est déjà passé, répondit mon instituteur d’une voix tout à fait claire.
--D’ailleurs je n’ai plus que peu de chose à vous apprendre. Le bon Dieu quitta la maison de rapport et le parc municipal, et il allait déjà retirer son regard, d’un seul mouvement, comme on tire une ligne de l’eau, pour voir si rien n’a mordu. Or justement il y avait quelque chose à l’hameçon: une toute petite maison habitée par plusieurs hommes, à peine vêtus, car ils étaient très pauvres. «C’est donc cela? pensa le bon Dieu. Il faut que les hommes soient pauvres. Ceux-ci, me semble-t-il, sont déjà très pauvres, mais je veux les rendre pauvres au point qu’ils n’aient même plus une chemise à se mettre.» Ainsi en décida le bon Dieu.
Je fis une pause pour indiquer que j’étais au bout de mon histoire. Monsieur l’instituteur cependant n’était pas satisfait; il trouvait mon conte aussi peu achevé et arrondi que le précédent.
--Oui, m’excusai-je, à présent il faudrait qu’arrivât un poète qui inventât à cette histoire quelque conclusion fantastique, car en réalité elle n’est pas encore finie.
--Comment cela? fit monsieur l’instituteur, et il me regarda d’un air attentif.
--Mais, cher monsieur, lui rappelai-je, comme vous avez la mémoire courte! N’êtes-vous pas le président de l’œuvre de charité qui fonctionne ici?
--Oui, je le suis depuis une dizaine d’années et...
--C’est justement cela. Vous et votre œuvre, vous empêchez le plus souvent Dieu d’atteindre son but. Vous habillez les gens.
--Mais je vous en prie, monsieur, fit modestement l’instituteur, ce n’est que de l’élémentaire charité, et qui ne peut être que très agréable à Dieu.
--Ah, on est sans doute convaincu de cela dans les milieux autorisés? demandai-je sans un soupçon de malice.
--Bien entendu, on l’est. En ma qualité de président de notre œuvre j’ai même dû entendre plus d’une parole élogieuse. Soit dit entre nous, à l’occasion de la prochaine promotion on veut même reconnaître mon activité en... vous comprenez?
Monsieur l’instituteur rougit pudiquement.
--Mes meilleurs souhaits, répondis-je.
Nous nous tendîmes la main et monsieur l’instituteur s’en fut d’un pas si digne et si mesuré que je suis convaincu qu’il a dû arriver en retard à l’école.
Comme je l’ai appris plus tard, une partie de cette histoire (autant qu’elle pouvait leur convenir), est quand même parvenue aux enfants. Monsieur l’instituteur aurait-il inventé une conclusion?
COMMENT LA TRAHISON VINT EN RUSSIE
J’ai encore un ami, ici, dans le voisinage. C’est un homme blond et paralytique qui, l’été comme l’hiver, a sa chaise tout contre la fenêtre. Il peut paraître très jeune; oui, dans son visage qui écoute il y a parfois quelque chose de presque puéril. Mais d’autres jours au contraire il vieillit, les minutes passent sur lui comme des années, et soudain il est un vieillard dont les yeux las ont presque déjà lâché la vie. Nous nous connaissons depuis longtemps. D’abord nous nous regardions toujours, plus tard, involontairement, nous nous sourîmes, pendant une année nous nous saluâmes, et, Dieu sait depuis quand, nous nous racontons ceci et cela, sans choix, comme cela vient.
--Bonjour, appela-t-il lorsque je passai. (Et sa fenêtre était encore ouverte sur le riche et calme automne.) Il y a longtemps que je ne vous ai pas vu.
--Bonjour Ewald.
Je m’approchai de la fenêtre, comme j’en ai l’habitude, en passant.
--J’étais en voyage.
--Où étiez-vous? demanda-t-il avec des yeux impatients.
--En Russie.
--Oh! si loin?
Il se pencha en arrière, et puis:
--Quelle espèce de pays est-ce, la Russie? Très grand, n’est-ce pas?
--Oui, répondis-je, grand et en outre...
--Ai-je posé une question stupide? interrompit Ewald en souriant, et il rougit.
--Non, Ewald, au contraire. Comme vous me demandez: Quelle espèce de pays est-ce? bien des choses m’apparaissent plus clairement. Par exemple, les frontières de la Russie.
--A l’est? s’enquit mon ami.
Je pensai: «Non».
--Au nord, interrogeait le paralytique.
--Voyez-vous, me vint-il à l’esprit, l’habitude de lire des cartes a gâté les hommes. Tout n’y est-il pas montré en un plan égal et lisse? Lorsqu’ils ont nommé les trois continents, ils croient avoir tout fait. Un pays n’est pourtant pas un atlas. Il a des montagnes et des abîmes. En haut et en bas aussi, il doit toucher à quelque chose.
--Hum, réfléchit mon ami, vous avez raison. A quoi la Russie pourrait-elle confiner de ces deux côtés-là?
Soudain, le malade leva les yeux comme un jeune garçon.
--Vous le savez, m’écriai-je.
--Peut-être à Dieu?
--Oui, confirmai-je, à Dieu.
--Ah oui, approuva mon ami d’un air de comprendre. Ce n’est qu’ensuite que lui vinrent quelques doutes.
--Dieu est-il donc un pays?
--Je ne crois pas, répondis-je, mais dans les langues primitives beaucoup de choses portent les mêmes noms. Il y a sans doute là un empire qui s’appelle Dieu. Les peuples simples souvent ne savent pas distinguer leur pays de leur empereur; tous deux sont grands et bons, terribles et grands.
--Je comprends, dit lentement l’homme assis près de la fenêtre. Et ce voisinage, le sent-on en Russie?
--On le sent à chaque occasion. L’influence de Dieu y est toute puissante. Quoi que l’on apporte, là-bas, qui vient d’Europe, ce ne sont jamais que des pierres, dès qu’elles ont traversé la frontière. Parfois des pierres précieuses, mais seulement bonnes pour les riches, les hommes prétendus «cultivés», tandis que de l’autre côté, de l’autre empire, vient le pain dont vit le peuple.
--Et le peuple, sans doute, en a en surabondance?
J’hésitai:
--Non, ce n’est pas le cas. L’importation de Dieu est rendue plus difficile par certaines circonstances.
Je tentai de le détourner de cette pensée:
--Mais on a adopté beaucoup des coutumes de ce vaste voisinage. Tout le cérémonial, par exemple. On s’adresse au tsar presque comme à Dieu.
--Ah, on ne lui dit donc pas: Votre Majesté?
--Non, on les appelle tous deux: petit père.
--Et l’on s’agenouille devant tous deux?
--On se jette à terre devant eux, on touche du front le sol, on pleure et on dit: «J’ai péché, pardonne-moi, petit père». Les Allemands qui voient cela prétendent que c’est un esclavage indigne. Je pense autrement. Que signifie la génuflexion? Elle veut dire: j’ai du respect. Mais il suffit pour cela de se découvrir, dit l’Allemand. Oui, sans doute le salut, la révérence, sont en quelque sorte aussi des expressions de déférence, des abréviations qui se sont formées dans des pays où il n’y avait pas assez d’espace pour que tout le monde pût s’étendre par terre. Mais on se sert bientôt mécaniquement des abréviations, sans plus prendre conscience de leur signification. C’est pourquoi il est bon d’écrire en entier, partout où le temps et l’espace le permettent, cette belle et importante parole: Respect.
--Oui, si je le pouvais, je m’agenouillerais aussi, rêvait le paralytique.
--Mais, poursuivis-je après une pause, beaucoup d’autres choses en Russie viennent encore de Dieu. On a le sentiment que chaque chose nouvelle, chaque vêtement, chaque plat nouveau, chaque vertu et même chaque péché doivent d’abord être autorisés par lui, avant d’entrer en usage.
Le malade me regarda, d’un air presque effrayé.
--Ce n’est que sur un conte que je m’appuie en disant cela, me hâtai-je de le rassurer, une _bylina_, comme on dit, ce qui signifie: une chose qui a été. Je veux brièvement vous en dire le contenu. Le titre est: «Comment la trahison vint en Russie».
Je m’appuyai contre la fenêtre, et le paralytique ferma les yeux comme il faisait volontiers, lorsqu’une histoire commençait quelque part.
--Le terrible tsar Ivan voulait imposer un tribut aux princes qui étaient ses voisins et les menaçait d’une grande guerre s’ils n’envoyaient pas de l’or à Moscou, dans la ville blanche. Les princes, après avoir tenu conseil, dirent comme un seul homme: «Nous te proposons trois énigmes. Viens, au jour que nous t’indiquons, en Orient, près de la pierre blanche, où nous serons réunis, et apporte-nous les trois solutions. Si elles sont justes, nous te donnons aussitôt les douze tonnes d’or que tu nous réclames.» Tout d’abord le tsar Ivan Vassiliévitch réfléchit, mais les nombreuses cloches de sa ville blanche le dérangeaient. Alors il convoqua ses savants et ses conseillers, et tous ceux qui ne pouvaient pas répondre à ses questions, il les faisait conduire sur la grande place rouge où l’on construisait justement l’église consacrée à Vassili le Nu, et il les faisait tout simplement décapiter. Cette occupation faisait passer le temps si vite que, soudain, il se trouva en route pour l’Orient et la pierre blanche où l’attendaient les princes. Il n’avait de réponse à aucune des trois énigmes, mais la chevauchée est longue et il lui restait toujours encore la chance de rencontrer un sage; car, en ce temps-là, beaucoup de sages étaient en fuite, parce que tous les rois avaient l’habitude de leur faire couper la tête lorsqu’ils ne leur paraissaient pas assez sages. Cependant aucun sage ne paraissait à l’horizon, mais un matin il aperçut un vieux paysan barbu qui bâtissait une église. Celui-ci en était déjà arrivé à la charpente, et il était occupé à poser sur elle les petits chevrons. Or c’était vraiment curieux d’observer que le vieux paysan descendait toujours de nouveau de l’église, pour chercher un à un les chevrons qui étaient entassés en bas, au lieu d’en prendre beaucoup à la fois dans son long caftan. Aussi devait-il toujours de nouveau descendre et monter à l’échelle, et l’on ne pouvait pas du tout prévoir, si, de cette manière, il réussirait jamais à fixer ces centaines de chevrons. Le tsar s’impatienta:
--Idiot, s’écria-t-il (c’est ainsi qu’en Russie on interpelle d’ordinaire les paysans), idiot, tu devrais prendre une sérieuse charge de bois, et puis escalader ton église, ce serait beaucoup plus simple.
Le paysan qui était justement descendu, s’arrêta, tint la main au-dessus des yeux, et répondit:
--Laisse-moi plutôt faire, tsar Ivan Vassiliévitch, chacun entend son métier mieux que les autres; mais puisque te voici justement, je veux te donner les réponses aux trois énigmes que tu devras connaître, en Orient, non loin d’ici, à la pierre blanche.
Et il lui inculqua les trois réponses, l’une après l’autre. D’étonnement le tsar ne parvenait même pas à le remercier.
--Que dois-je te donner pour ta récompense? demanda-t-il enfin.
--Rien, fit le paysan, qui saisit un chevron et voulut remonter à l’échelle.
--Halte, ordonna le tsar. Cela ne peut aller ainsi. Il faut que tu formes un vœu.
--Eh bien, petit père, si tu l’ordonnes, envoie-moi une des douze tonnes d’or que tu recevras des princes, en Orient.
--Bien, approuva le tsar. Je te donne une tonne d’or.
Puis il s’en fut au galop, pour ne pas oublier entre temps les réponses.
Plus tard, lorsque le tsar fut revenu de l’Orient, avec les douze tonnes, il s’enferma dans son palais, à Moscou, au milieu du Kremlin à cinq portes, et vida une tonne après l’autre sur le parquet luisant de la salle, jusqu’à ce qu’il eût devant lui une véritable montagne d’or qui projetait une grande ombre noire sur le sol. Oublieux de sa promesse, le tsar avait vidé la douzième tonne. Il voulut de nouveau la remplir, mais regretta de devoir enlever une telle quantité d’or de ce magnifique monceau. La nuit, il sortit dans la cour, puisa du sable fin dans la tonne jusqu’à ce qu’elle fût aux trois quarts pleine, rentra sans bruit dans son palais, étendit l’or par-dessus le sable, et, le lendemain matin, envoya la tonne par un messager dans la région de la vaste Russie où le vieux paysan bâtissait son église. Lorsque celui-ci vit arriver le messager, il descendit de son toit qui n’était toujours pas achevé, et appela:
--N’approche pas, mon ami. Repars avec ta tonne qui contient trois quarts de sable et à peine un petit quart d’or. Je n’en ai pas besoin. Dis à ton maître que jusqu’à présent il n’y avait pas eu de trahison en Russie. Ce sera sa faute à lui, si dorénavant il devait s’apercevoir qu’il ne peut compter sur personne; car il a montré comment on trahit, et de siècle en siècle son exemple, dans toute la Russie, trouvera beaucoup d’imitateurs. Je n’ai pas besoin d’or, je peux vivre sans or. Je n’attendais pas de l’or de lui, mais de la véracité et de la probité. Au lieu de cela, il m’a trompé. Répète cela à ton maître, le terrible tsar Ivan Vassiliévitch qui est assis dans sa blanche ville de Moscou, avec sa mauvaise conscience et sa robe garnie d’or.
Après quelques instants de chevauchée, le messager se retourna encore une fois: le paysan et son église avaient disparu. Et là où avait été le tas de chevrons la terre était plate et vide. Alors l’homme, épouvanté, prit le galop vers Moscou, arriva hors d’haleine devant le tsar et lui raconta assez confusément ce qui venait d’arriver, et que le prétendu paysan n’avait été nul autre que Dieu.
--Je me demande s’il avait raison, fit mon ami à voix basse, lorsque le dernier écho de mon histoire se fut perdu.
--Peut-être, répondis-je, mais vous savez, le peuple est superstitieux.
--Dommage, dit sincèrement le paralytique.
--Ne voulez-vous pas me raconter bientôt une nouvelle histoire?
--Volontiers, mais à une condition.
Je m’approchai encore une fois de la fenêtre.
--Laquelle? s’étonna Ewald.
--Il faut qu’à l’occasion vous racontiez tout cela aux enfants du voisinage, le priai-je.
--Oh, les enfants viennent en ce moment si rarement chez moi.
Je le consolai:
--Ils viendront. Sans doute n’aviez-vous pas envie de leur raconter ces temps derniers,--peut-être faute de sujet, ou par excès de sujets. Mais lorsque quelqu’un sait une véritable histoire, pensez-vous que cela puisse demeurer longtemps secret? Jamais de la vie! Cela se répète, surtout entre enfants.
--Au revoir!
Sur ce je m’en allai.