Histoire poétique des Mérovingiens

Part 38

Chapter 383,555 wordsPublic domain

Je crois devoir insister sur cette distinction entre l’impression que les faits historiques ont laissée, et l’élaboration dont ils ont été l’objet de la part du génie épique. Elle est particulièrement reconnaissable ici. Si le portrait de Dagobert qui vient de passer sous nos yeux atteste la vivacité de l’impression, la narration elle-même établit d’une manière non moins certaine la conformité stricte du récit à la réalité. Et cependant, il y a dans l’histoire de Dagobert I des épisodes qui semblaient appeler en quelque sorte l’imagination populaire. Tel est, par exemple, celui des Bulgares massacrés en Bavière par ordre du roi. Ces barbares s’étaient réfugiés, au nombre de neuf mille, sur le territoire de l’empire franc, pour échapper aux Avares qui leur avaient infligé une sanglante défaite. Dagobert ordonna d’abord aux Bavarois de leur accorder l’hospitalité, puis, sur le conseil des Francs, il commanda de les massacrer tous avec leurs femmes et leurs enfants, chose d’autant plus facile que ces malheureux étaient dispersés et sans défiance. Frédégaire, et à sa suite le _Gesta Dagoberti_[666], racontent avec une crudité naïve cette histoire flétrissante pour leur héros: ils ne blâment pas le vil expédient auquel il recourt pour se débarrasser d’hôtes encombrants, mais ils ne font rien non plus pour en diminuer l’odieux, preuve qu’ils se tiennent encore sur le terrain de l’histoire pure. Si la légende avait passé par là, elle nous aurait présenté les choses bien autrement: les Bulgares seraient devenus d’injustes envahisseurs, ou bien encore des hôtes perfides qui auraient récompensé par la plus noire trahison l’hospitalité du roi; leur massacre aurait été célébré comme une mesure de légitime défense et comme un triomphe remporté sur d’injustes agresseurs. Le récit de Frédégaire, on le voit, est antérieur à toute germination poétique du sujet, et la figure la plus épique peut-être des Mérovingiens est aussi celle qui, dans sa chronique, porte le moins le reflet de l’épopée.

[666] Fredeg. IV, 72. _Gesta Dagob._ 28.

Qu’on ne s’étonne pas de cette qualification que je viens d’appliquer au personnage en question. Bien que tout témoignage positif me fasse défaut pour étayer mon affirmation, je n’hésite pas à répéter qu’à mon sens Dagobert I a été le centre de l’épopée mérovingienne. S’il n’a été donné à aucun roi de sa dynastie d’avoir aux yeux de ses sujets le prestige éclatant dont il est revêtu dans nos chroniqueurs, il en faut conclure qu’aucun d’eux n’a dû occuper une place aussi brillante que la sienne dans l’épopée nationale. Et plus d’un indice nous permet de croire qu’il en a été réellement ainsi. D’abord la mention qui est faite de lui dans le chant sur la guerre de Clotaire contre la Saxe. Nous avons vu que, selon toute apparence, il s’agit là d’une guerre de Clotaire I, attribuée à Clotaire II en vertu d’un simple transfert épique, et que, par conséquent, Dagobert I n’a pu y jouer aucun rôle. Si donc il y a été introduit en dépit de l’histoire, c’est évidemment à cause de sa haute signification de héros d’épopée. D’autre part, nous rencontrons dans l’épopée carolingienne certains traits dont l’histoire de Dagobert nous offre la forme la plus ancienne, preuve qu’ils ont dû être racontés de lui avant de se voir, par la suite des temps, attribués à d’autres héros. Il en est ainsi notamment pour le curieux épisode raconté dans le Floovant, chanson de geste du XIIe siècle. D’après ce poème, Floovant, fils de Clovis, par pure espièglerie d’adolescent, s’est avisé un jour, pendant que le duc Sénéchal, son gouverneur, était endormi, de lui couper la barbe. Or, on ne pouvait faire de plus mortelle injure à un Franc que de le défigurer ainsi et de le livrer à la risée publique. Le malheureux alla se plaindre amèrement à Clovis, et le roi irrité voulut mettre à mort le fils coupable: il ne céda qu’à grand’peine aux sollicitations de la reine sa femme, et consentit à commuer la peine en un exil de sept années.

Cet épisode, comme MM. Guessard et Michelant le montraient dès 1859[667], et comme, depuis lors, l’ont prouvé MM. Gaston Paris[668], A. Darmesteter[669] et Rajna[670], n’est autre chose qu’une version nouvelle et peu altérée d’un récit qui figure déjà dans le _Gesta Dagoberti_. Le voici dans le texte de ce document:

[667] _Floovant, chanson de geste_, publiée par MM. Guessard et Michelant. Paris 1859, p. VI.

[668] Gaston Paris, _Hist. poét. de Charlemagne_, p. 444.

[669] A. Darmesteter, _De Floovante vetustiore gallico poemate_, p. 103 et suiv.

[670] Pio Rajna o. c. p. 146 et suiv.

«Dagobert croissait en vertu comme en âge, et il donnait par ses actions l’espérance qu’on trouverait en lui un excellent roi. Son père Clotaire avait choisi, pour traiter les affaires sous ses ordres, un certain Sadrégisile, d’une fidélité éprouvée, à ce qu’il croyait, et lui avait confié notamment le duché d’Aquitaine. Celui-ci, enorgueilli d’une si grande dignité, et travaillé soit par cet orgueil, soit par quelque espoir de posséder lui-même le royaume, souffrait impatiemment les heureux progrès de Dagobert, fils du roi. Quoiqu’il fît semblant de lui porter beaucoup d’amour, il ne put cacher longtemps ce qu’il méditait. Mais comme, craignant le roi Clotaire, il n’osait laisser éclater tout haut ses sentiments, sa secrète inimitié ne parut d’abord que par ses mépris répétés envers le fils du roi. Il alléguait pour excuse la jeunesse de celui-ci, disant qu’il ne fallait pas qu’un esprit encore inexpérimenté pût devenir insolent par la soumission des grands du royaume, ni que l’exercice d’un pouvoir acquis de trop bonne heure détournât le jeune homme du travail et de l’étude. On rapporta à Dagobert ce que faisait et disait cet homme; il s’était déjà aperçu lui-même de son inimitié, et par les paroles des autres il en fut tout à fait convaincu. Mais, ne pouvant le remettre aussitôt dans le devoir, il jugea qu’il fallait attendre une occasion pour examiner avec soin la chose, et faire subir à son rival le châtiment qu’il méritait. Un certain jour, Clotaire partit pour la chasse et s’en alla fort loin. Dagobert et le duc Sadrégisile restèrent à la maison. Alors Dagobert, ayant trouvé l’occasion qu’il désirait, manda le duc auprès de lui et l’invita à prendre son repas avec lui. Celui-ci, ne soupçonnant nullement ce qui devait arriver, commença à le traiter légèrement, et ne rendit point à son seigneur futur, que dis-je, à celui qui était déjà son seigneur, les honneurs qui lui étaient dus. Dagobert lui présenta la coupe trois fois, et cet homme, méritant de subir en ce jour la peine de ses précédentes insolences, la repoussa comme si elle lui eût été offerte, non par son seigneur, mais par un compagnon et à mauvais dessein. Alors Dagobert commença à l’accuser d’être infidèle envers son père, de le traiter lui-même en rival, de se montrer ennemi de ses compagnons, ajoutant qu’il ne fallait pas supporter longtemps les outrages d’un serviteur, ni tarder à venger ses injures, de peur que tant d’orgueil ne fût quelque jour poussé à l’excès; il le fit aussitôt battre de verges et le déshonora en lui faisant couper la barbe, ce qui était alors le plus grand affront. Ainsi cet homme qui s’était imaginé que, par une longue suite de prospérités, il deviendrait roi, apprit tout à coup combien il était loin de ce haut rang.

«Au retour de Clotaire, Sadrégisile, déshonoré par ces affronts, se présente devant lui et lui raconte en pleurant ce qu’il a souffert, et de la part de qui. Le roi, touché des injures de son duc, et se répandant contre son fils en menaces furieuses, ordonne qu’on le fasse venir vers lui. A cette nouvelle, Dagobert, qui ne devait ni ne pouvait résister, jugea qu’il lui était au moins permis de fuir la colère de son père en se retirant dans l’église des saints martyrs dont j’ai parlé. Il prit donc la fuite vers cet asile, et, poursuivi par son père, se rendit en toute hâte là où s’était réfugié autrefois le cerf que lui-même poursuivait. Ce souvenir lui faisait croire que les saints qui avaient repoussé les chiens de leur sanctuaire le protégeraient aussi contre le courroux du roi, et l’événement ne trompa point son espérance[671].»

[671] _Gesta Dagoberti_ trad. Guizot (_Collection de Mém. relatifs à l’histoire de France_, t. II, p. 276 et suiv.).

La ressemblance, on le voit, est frappante. Dans les deux récits, il y a un fils de roi qui outrage mortellement le favori de son père; dans chacun, le caractère spécial de l’outrage est le même; et, enfin, de part et d’autre, le monarque irrité se propose de tirer un châtiment exemplaire du coupable, qui n’est sauvé que grâce à des circonstances spéciales. On ne pourra certes pas soutenir que l’épisode de Floovant soit tiré du _Gesta Dagoberti_: les divergences des deux récits sont trop nombreuses: le nom du jeune prince, de son père, de sa victime, la raison de l’insulte, la manière dont le coupable échappe au châtiment, tout diffère et atteste que le poète du Floovant s’est inspiré d’une autre source. Et cette source ne peut être que la tradition populaire, à laquelle avait déjà puisé l’auteur du _Gesta Dagoberti_ lui-même.

Mais quelle est, dans ce cas, la plus ancienne des deux versions, et qui, du fils de Clovis ou du fils de Clotaire II, y a été célébré le premier? On ne peut pas nier que la version qui met en scène Dagobert I ait pour elle le privilège d’une antériorité considérable, puisqu’elle n’a pas été rédigée plus tard que 835[672]. Si Dagobert n’était devenu le héros de l’aventure que par suite d’un transfert épique en vertu duquel il aurait été substitué à un prince de l’âge précédent, ce transfert épique aurait fait totalement disparaître le nom et la personnalité de ce dernier, et on ne peut pas admettre qu’ils se fussent conservés jusqu’au XIIe siècle à côté de la version qui faisait intervenir Dagobert. D’aucune manière donc, nous ne sommes autorisés à croire que l’auteur du _Floovant_ aurait possédé, au XIIe siècle, la forme primitive d’une légende qui aurait été altérée dès le IXe: de pareils phénomènes de conservation ne se produisent jamais, et le transfert épique, une fois accompli, ne retourne pas sur ses pas. D’ailleurs, le Floovant de la _Chanson de Geste_ peut fort bien se ramener à Dagobert, avec qui il a en commun non seulement l’exploit de la barbe coupée, mais encore les combats contre les barbares de l’autre côté du Rhin; quant à son nom, ce n’est qu’un appellatif tellement vague qu’il peut être attribué à n’importe quel prince mérovingien. Floovant, en effet, comme l’a montré M. Gaston Paris, n’est autre chose que _Chlodoving_, forme patronymique signifiant _descendant de Clovis_[673]. Je crois donc que l’auteur du _Floovant_ a puisé à une source contenant une version déjà altérée de l’épisode rapporté dans le _Gesta Dagoberti_[674].

[672] Krusch dans _Script. Rerum Merov._ II, p. 396.

[673] Mais cela même n’est qu’une ingénieuse conjecture, et j’avoue que je ne suis pas absolument persuadé de l’identité de Floovant et de Chlodoving.

[674] Bangert, _Beitrag zur Geschichte der Flooventsage_ dit avec raison p. 21: «Die Geschichte Floovents ist die sagenhafte Geschichte des Koenigs Dagobert.»

Je crois aussi que la substitution de Clovis à Clotaire II comme père du héros est d’ordre purement littéraire, et que la tradition populaire en est bien innocente. Je m’abstiens d’ailleurs de tout jugement sur l’authenticité de l’épisode, qui est probablement inventé[675]. Si je devais dire toute ma pensée, j’avouerais que je le considère comme un motif poétique d’abord très indépendant de l’histoire de Dagobert, et qui, par la suite, n’y a été introduit qu’en vertu de la tendance constante des légendaires à mettre un nom connu sur les aventures qu’ils racontent.

[675] «Sadregisile paraît bien être un personnage inventé.» J. Havet, _Questions Mérovingiennes_ dans _Bibl. de l’Éc. des Chartes_ LI, p. 10.

Ce n’est pas tout. Il est un événement du règne de Dagobert I qui, tout en gardant une allure foncièrement historique dans Frédégaire, a certainement inspiré les chants nationaux, et a même fini par devenir le vrai noyau de l’épopée française: je veux parler de son expédition contre les Basques rebelles.

«La quatorzième année du règne de Dagobert, les Vascons se soulevaient violemment et faisaient de fréquents pillages dans le royaume franc qu’avait possédé Charibert. Le roi fit mettre en campagne toute l’armée du royaume des Burgondes, et en donna le commandement au référendaire Chadoindus, qui, du temps du roi Théodoric, avait fait preuve de sa valeur dans un grand nombre de combats. Celui-ci partit pour la Vasconie avec onze ducs[676] qui commandaient l’armée en sous-ordre, à savoir Arimbert, Amalgar, Leudebert, Wandalmar, Walderic, Ermeno, Barontus, Chairaard, tous de race franque, Chramnelen, de race romane, le patrice Willibald, de race burgonde, et Aigyna, de race saxonne, sans compter des comtes qui n’étaient pas sous l’autorité d’un duc. L’armée des Burgondes s’étant répandue par toute la Vasconie, les Vascons, descendant du haut de leurs rochers et de leurs montagnes, se hâtèrent à la guerre. La lutte ayant commencé, ils tournèrent le dos, selon leur usage, en voyant qu’ils allaient être vaincus, et se réfugièrent dans les gorges des Pyrénées où ils se tinrent cachés dans des endroits très sûrs au milieu des rochers. L’armée franque, les suivant à la trace sous le commandement de ses ducs, les vainquit, leur prit quantité de captifs, en tua un grand nombre, brûla leurs maisons, et s’empara de tous leurs biens. Enfin les Vascons, accablés et domptés, demandèrent leur pardon et la paix aux ducs ci-dessus nommés, promettant de se présenter par devant le glorieux roi Dagobert, de se livrer en son pouvoir et de faire tout ce qu’il leur ordonnerait. Cette armée serait retournée heureusement et sans dommage dans son pays, si le duc Arimbert n’eût été, par sa négligence, tué avec les seigneurs et les nobles de son armée par les Vascons dans la vallée de la Soule. L’armée des Francs, qui était allée de Burgondie en Vasconie, la victoire remportée, rentra chez elle[677].»

[676] Frédégaire ne parle que de _dix_ ducs et il en nomme _onze_, preuve évidente que son texte a été altéré, et qu’il faut lire _Quod cum undecem docis_ et non _quod cum decem_.

[677] Fredeg. IV, 78.

Il n’est pas douteux, comme on l’a déjà fait observer à plusieurs reprises[678], que cet épisode dramatique, qui semble avoir très particulièrement intéressé Frédégaire, puisqu’il le raconte avec un détail inusité, n’ait été, peu de temps après lui, et peut-être de son vivant, le sujet d’un chant populaire. Et ce chant paraît avoir fourni un de ses éléments principaux au chant de Roncevaux, avec lequel il se sera fondu selon la loi du transfert épique dès que le désastre de 778 eut été connu. En effet, ni la Vie de Charlemagne par Eginhard, ni les _Annales_ mises sous le nom du même auteur, ne nous parlent de douze chefs qui auraient commandé l’armée de Charlemagne[679], et pourtant, ces douze chefs font, si je puis ainsi parler, partie intégrante de la donnée traditionnelle qui sert de base au poème de Roland à Roncevaux. Pourquoi, si ce n’est pas parce qu’ils figuraient déjà dans une précédente histoire de désastre subi dans les Pyrénées, c’est-à-dire dans le chant qui célébrait la défaite glorieuse des douze pairs de l’armée mérovingienne? La preuve qu’il en est ainsi, c’est que les douze pairs n’apparaissent primitivement que dans la seule _Chanson de Roland_, à l’exclusion de tous les autres poèmes consacrés au règne de Charlemagne. Bien plus, si nous en croyons la _Karlamagnussaga_, qui certainement est ici l’écho de quelque voix plus ancienne, les douze pairs ont été choisis par Charlemagne au début de l’expédition, d’où il résulterait à l’évidence qu’ils n’ont pu figurer dans aucun autre épisode de l’histoire traditionnelle de ce grand roi, attendu qu’ils doivent périr à la fin de cette même expédition. Il est donc établi que les douze pairs forment, dans le cycle carolingien, un élément adventice qui y a été introduit par la poésie, et nullement fourni par l’histoire. Si, par la suite, ils trouvèrent encore une certaine place dans d’autres chansons de geste, d’ailleurs peu nombreuses, c’est parce que les auteurs de ces poèmes les ont empruntés à la _Chanson de Roland_, la seule où ils soient chez eux, si je puis ainsi parler[680].

[678] Il est difficile, écrivait déjà en 1852 Paulin Paris, de ne pas reconnaître une grande analogie entre ce récit (l’histoire du désastre de l’armée de Dagobert dans les Pyrénées) et les passages d’Eginhard relatifs à la défaite de l’arrière-garde de Charlemagne dans les Pyrénées... Il y a donc peut-être lieu de conjecturer que la mort d’Haribert a pu fournir le sujet d’une ancienne chanson française ou tudesque, et que, le langage en ayant vieilli ou s’étant perdu, les poètes du siècle suivant en auront cousu des fragments à la trame d’une chanson nouvelle, de façon à réunir dans le même récit la mort de Roland et celle des douze ducs de Dagobert. _Histoire littéraire de la France_ XXII, 731.

[679] V. Eginhard _Vita Karoli_ c. 9; _Annales Einhardi_ an. 778.

[680] V. G. Paris, _Hist. poét. de Charlemagne_, p. 417.

Tout donc nous montre que, malgré le silence de nos sources, Dagobert a dû occuper une grande place dans les souvenirs épiques de son peuple. Il a été, si je puis ainsi parler, le Charlemagne de l’épopée mérovingienne. Après l’apparition du grand empereur carolingien, la légende du fils de Clotaire II semble être venue, obéissant à la loi du transfert, se confondre avec la sienne. Néanmoins, le nom de Dagobert survécut longtemps encore, sinon dans les chants populaires, du moins dans les traditions ecclésiastiques. Un grand nombre de monastères lui attribuaient leur fondation[681], et, s’il faut en croire un chroniqueur normand du XIIe siècle, les Francs de cette époque connaissaient parfaitement l’histoire de sa vie[682].

[681] V. Albers, _Koenig Dagobert in Geschichte Legende und Sage, besonders des Elsasses und der Pfalz_. 2e édit. Kaiserslautern 1884. Selon cet ouvrage qui promet plus qu’il ne tient, et qui n’est pas exempt de graves erreurs, il y aurait, rien qu’en Austrasie, vingt-et-un établissements qui se réclameraient de Dagobert comme fondateur. Il est vrai qu’on l’aura confondu plus d’une fois avec Dagobert II et Dagobert III.

[682] Order. Vital, _Hist. eccles._ VI, 7. Sic nimirum, omnibus aemulis de medio ablatis, monarchiam Francorum solus obtinuit, moriensque Dagoberto filio suo, cujus gesta Francis notissima sunt, reliquit. On ne saurait dire si cet écrivain fait allusion au _Gesta Dagoberti_ ou bien à quelque autre source écrite ou orale.

Il est un autre épisode de la chronique de Frédégaire où, dans un exposé rigoureusement historique d’ailleurs, apparaît mieux encore l’impression épique qui devait déterminer, peu de temps après, l’éclosion de véritables chants. Les événements dont je veux parler se sont passés en 642; ils étaient donc récents pour l’interpolateur qui, vers le milieu du VIIe siècle, a ajouté à la chronique de Frédégaire le chapitre où ils sont racontés[683]. Aussi n’avons-nous aucune raison de suspecter la véracité de la page suivante:

[683] V. Krusch, _Script. Rer. Merov._ II, p. 2 et _Neues Archiv_, VII, p. 432.

«La huitième année du règne de Sigebert, Radulf, duc de Thuringe, s’étant révolté contre lui, Sigebert fit convoquer pour la guerre tous les leudes d’Austrasie. Ayant passé le Rhin avec une armée, il fut joint par tous les peuples de son royaume qui habitaient au-delà de ce fleuve. A la première rencontre, les troupes de Sigebert défirent et tuèrent un fils de Chrodoald nommé Faro, qui s’était uni avec Radulf; on réduisit en captivité tous les soldats de Faro qui échappèrent à la mort. Tous les grands et les soldats se jurèrent réciproquement que personne n’accorderait la vie à Radulf; mais cet engagement n’eut aucun effet. Sigebert, ayant passé avec son armée la forêt de Buchonie, s’avança promptement dans la Thuringe. De son côté, Radulf établit son camp sur une colline aux bords de l’Unstrut en Thuringe, et, ayant rassemblé de toutes parts autant de troupes qu’il put, il se retrancha dans ce camp pour s’y défendre avec les femmes et les enfants. Sigebert, arrivé avec son armée, fit entourer le camp de toutes parts. Radulf, en dedans, se prépara à résister avec vigueur, mais le combat s’engagea sans prudence. La jeunesse du roi Sigebert en fut la cause, les uns voulant combattre le même jour, les autres attendre le lendemain, et les avis demeurant ainsi fort divisés. Ce que voyant, les ducs Grimoald et Adalgise, qui pressentaient du danger pour Sigebert, le gardèrent avec grand soin. Bobon, duc d’Auvergne, avec une partie des troupes d’Adalgise, et Aenovale, comte du Sundgau, avec les gens de son pays, et beaucoup d’autres corps de l’armée, s’avancèrent aussitôt à la porte du camp pour attaquer Radulf. Mais Radulf, en intelligence avec quelques ducs de l’armée de Sigebert, sachant qu’ils ne voulaient pas se jeter sur lui avec leurs troupes, sortit par la porte du camp, et se précipitant avec ses guerriers sur l’armée de Sigebert, en fit un carnage extraordinaire. Les gens de Mayence trahirent dans ce combat: on rapporte qu’il périt un grand nombre de milliers d’hommes. Radulf, ayant remporté la victoire, rentra dans son camp. Sigebert, saisi, ainsi que ses fidèles, d’une douleur extrême, restait assis sur son cheval, pleurant abondamment et regrettant ceux qu’il avait perdus. Le duc Bobon, le comte Aenovale, d’autres nobles et braves guerriers, et la plus grande partie de l’armée qui les avait suivis à ce combat, avaient été tués à la vue de Sigebert. Frédulf, domestique qu’on disait ami de Radulf, périt également la nuit suivante. Sigebert demeura avec son armée sous ses tentes, non loin du camp ennemi. Le lendemain, voyant qu’il ne pouvait rien contre Radulf, il lui envoya des messagers, afin de pouvoir repasser le Rhin en paix. Sigebert, s’étant accordé avec Radulf, retourna dans son pays avec ses troupes[684].»

[684] Fredeg. IV, 87, trad. Guizot o. c. II, p. 225.