Histoire poétique des Mérovingiens
Part 39
Est-il besoin de démontrer l’impression profondément épique que les événements ici racontés ont dû faire sur l’esprit des contemporains? Toutes les lignes de notre écrivain la trahissent: cette tristesse de l’accent, ces parenthèses toutes poétiques qui apprécient les faits et en prédisent les résultats (_sed haec promissio non sortitur effectum--sed hoc prilio sine consilio initum est--haec adoliscencia Sigyberti regis patravit_), ces images qui peignent la situation et qui semblent recueillies sur place: Bobon d’Auvergne combattant avec son peuple à la porte du camp ennemi, la plupart de ces braves périssant sous les yeux de Sigebert, ce jeune roi à cheval, pleurant sur la mort de ses fidèles, Adalgisile et Grimoald lui servant de gardes du corps pendant toute la bataille, voilà autant de traits pittoresques et frappants qui ont été vus par le peuple, et communiqués par lui au chroniqueur. Et surtout, le grand, l’éternel motif qui se rencontre dans l’histoire de toutes les défaites reparaît ici avec éclat: le jeune roi franc a été trahi! L’ennemi avait des intelligences avec plusieurs ducs de l’armée franque, et, tout spécialement, les gens de Mayence ont manqué à leur devoir: _Macancinsis hoc prilio non fuerunt fedelis!_ Vraie ou fausse, cette accusation, qui a passé inaperçue des historiens, a ouvert aux poètes un domaine presque infini: c’est, en effet, la trahison des Mayençais qui, chantée et prodigieusement grossie par la voix populaire, est devenue le noyau de la geste de Mayence, c’est-à-dire de la geste des traîtres! Si, pendant des siècles, l’épopée carolingienne a flétri avec une patriotique indignation le nom des Mayençais, n’en cherchez pas la raison ailleurs que dans le fait obscur dont une ligne de Frédégaire nous a seule gardé le souvenir historique. Là est le germe épique d’où est sorti, avec une frondaison opulente et touffue, le vaste arbre généalogique d’une lignée de perfides et de rebelles, parmi lesquels apparaît Ganelon, le traître par excellence, le vrai Judas de son peuple!
Ainsi, ce sont deux batailles malheureuses, à peu près oubliées par l’histoire, mais dont le cuisant souvenir n’a cessé d’obséder l’imagination populaire, qui ont donné à l’épopée française, l’une sa figure la plus aimée, l’autre son type le plus odieux. Et ce sont deux événements arrivés dans le siècle du Charlemagne mérovingien qui, en se combinant, sous l’action de l’imagination poétique, avec l’histoire plus récente du désastre de Roncevaux, ont formé le vivant et fécond noyau de l’épopée carolingienne. Toute la figure prise par l’histoire qui est le sujet de la _Chanson de Roland_ s’explique, en effet, par la combinaison légendaire de trois thèmes: la défaite de l’Unstrut, celle de la Soule et celle de Roncevaux. Si la poésie a gardé cette dernière localité pour théâtre de l’événement, c’est non seulement parce qu’elle avait été celui du plus récent de ces épisodes, mais encore parce que l’imagination française était plus familiarisée avec les vallées du midi de la Gaule qu’avec les rives lointaines du fleuve au nom barbare. Dès lors, la trahison des Mayençais a dû également être transportée dans les gorges des Pyrénées, et c’est sur eux, ou, pour mieux dire, sur l’un d’eux (l’épopée ne connaissant que des individus déterminés) qu’est venue retomber la responsabilité de la mort de Roland, le héros carolingien. Enfin, pour augmenter l’infamie de la trahison et l’intérêt du public pour la victime, l’épopée a de plus établi entre Ganelon et Roland le lien de parenté que nous savons. Tel est l’ensemble des opérations auxquelles s’est livré le génie épique pour aboutir finalement à mettre sur pied les héroïques figures de la _Chanson de Roland_. Long et fructueux labeur, dont les points de départ et d’arrivée sont d’un côté deux sèches notices écrites en un latin barbare au VIIe siècle, et, de l’autre, le poème le plus admirable que nous ait légué le moyen âge.
En continuant cette revue, je remarque dans Frédégaire un autre passage encore où est relaté un événement bien fait pour inspirer la poésie épique: je veux parler de son récit du combat livré sous les murs d’Autun entre Flaochat, maire du palais de Burgondie, et Willehad, patrice du même pays. Cette lutte sanglante, dont la description remplit le dernier chapitre de sa chronique, et dont les deux acteurs principaux semblent lui avoir inspiré aussi peu de sympathie l’un que l’autre, Frédégaire nous la décrit dans une de ses pages les plus dramatiques, avec la netteté de dessin et la vivacité de couleur qui attestent un témoin placé à un bon poste d’observation. J’y relève surtout un épisode curieux et presque homérique. Au cours de la bataille, le Franc Berthar, qui combattait dans les rangs de Flaochat, apercevant parmi les ennemis le Burgonde Manaulf, qui avait été son ami, et qui était sur le point de succomber avec les siens, lui cria: «Viens sous mon bouclier, et je te délivrerai de ce péril.» Mais, comme il élevait son bouclier pour en couvrir son ami, celui-ci lui donna un coup de son glaive dans la poitrine, et tous les compagnons de Manaulf fondirent à la fois sur le téméraire et généreux Berthar, qui s’était trop avancé et qui fut blessé grièvement. Alors Chaubedo, son fils, le voyant en danger de mort, accourut, renversa d’un coup d’épée Manaulf et tua les autres agresseurs, et c’est ainsi qu’en fils fidèle, avec l’aide de Dieu, il arracha Berthar à la mort. Il y avait là un bien beau sujet pour la poésie épique, et je serais bien étonné qu’elle n’en eût tiré aucun parti.
Nous pouvons donc conclure que Frédégaire écrit et achève son œuvre dans un milieu profondément remué par l’imagination épique, et qui devait l’être encore plusieurs siècles après lui. Les événements dont le récit occupe ses dernières pages ont été chantés par la voix populaire en même temps que racontés par la plume du chroniqueur. Si celui-ci n’a pas recouru aux productions du génie populaire, c’est qu’il disposait de moyens d’informations plus immédiats, et aussi parce qu’il avait une médiocre entente de la poésie barbare.
Les impressions épiques n’ont pas manqué non plus à l’auteur du _Liber Historiae_. Sans doute, nous ne les trouvons pas dans les parties de sa chronique où il raconte un passé éloigné, et qui ne sont que le résumé sec et décharné de documents écrits. Il ne faut pas les voir non plus dans certaines traditions qui lui sont propres, et qui ont pour objet l’histoire de son monastère de Saint-Denis. Ce qu’il raconte, par exemple, du crime et de la folie de Clovis II[685] n’appartient en aucune manière à l’épopée: c’est une historiette pieuse qui ne doit avoir guère franchi l’enceinte du monastère, et qui, si elle était arrivée à la popularité, n’aurait jamais inspiré la poésie épique. Et toutefois, bien que vivant au fond du cloître, et à l’écart du milieu où retentit la voix de l’épopée, notre auteur n’a pu se dérober entièrement à cette espèce particulière d’impression que les grands événements de l’histoire font sur les masses populaires. C’est, si l’on me permet de parler ainsi, avec des yeux épiques qu’il a vu les deux grandes figures de son temps, je veux dire ses compatriotes Ebroïn et saint Audoën. Ces deux hommes, remarquables à des points de vue divers, dépassaient de toute la tête la multitude des personnages secondaires qui gravitaient autour d’eux. Audoën était le patriarche de la Neustrie, le plus vénéré de ses pontifes, le plus populaire de ses chefs, et tout nous fait croire qu’il a occupé une grande place dans les affaires publiques de son temps, où il semble être intervenu moins comme le maître auquel on obéit que comme l’oracle auquel on défère. La chronique, muette sur toute chose à cette époque, ne parle guère de lui, mais la multitude des écrits où il est mentionné, et l’accent respectueux avec lequel son nom y est prononcé permettent de suppléer au silence de la chronique et de deviner ce qu’elle ne dit pas[686]. Quant à Ebroïn, il est en quelque sorte la contre-partie du type de saint Audoën. Autant la figure lumineuse de l’évêque est entourée d’hommages, autant les malédictions s’amassent sur celle du maire du palais. C’est un tyran odieux, c’est un scélérat capable de toutes les perfidies, c’est le meurtrier des saints. Il faut voir sous quelles sombres couleurs il est dépeint notamment dans la Vie de saint Léodegar, qui a fixé pour la postérité les traits de ce personnage historique. Et la plupart des hagiographes le traitent avec tout aussi peu de ménagements[687]. Ebroïn était-il réellement, comme ils le soutiennent, le despote inhumain qui ne connaissait ni la justice ni la pitié, et dans la carrière duquel l’histoire ne peut relever que des crimes? Ou bien cet homme énergique et résolu a-t-il été, comme Brunehaut, calomnié par une aristocratie qui ne pouvait supporter aucune autorité, et qui considérait à l’égal d’un crime toute tentative de mettre une borne à son ambition effrénée? Il est difficile, en l’absence de données historiques explicites, de se prononcer d’une manière certaine, mais ce n’est pas trop s’aventurer que d’admettre, ici encore, qu’il y a eu de notables exagérations. S’expliquerait-on les relations d’amitié que cet homme chargé de tant d’anathèmes entretint avec saint Audoën, s’il n’avait été autre chose qu’un monstre altéré de sang?
[685] _Liber Historiae_ c. 44. Cf. _Gesta Dagoberti_ c. 52.
[686] Saint Audoën est mentionné dans les écrits suivants: Fredeg. IV, 78; _Liber Historiae_ c. 42, 45, 47; Fredeg. _Contin._ c. 4 (Krusch); _Gesta Dagoberti_ c. 42 (cf. 44) et 51; _Vita Agili_ c. 14-19; _Vita Columbani_ c. 50; _Vita Geremari_ c. 8, 10, 11, 17, 23-25; _Vita Wandregisili_ c. 12 et 13; _Vita Balthildis_ c. 5; _Vita Filiberti_ c. 1, 2, 23-27; _Vita Amandi_ c. 16; _Vita Eligii passim_; _Vita Ansberti_ c. 9, 14; _Vita Desiderii_ c.
Voir aussi dans le _Neues Archiv_ XIV, 171, le poème acrostiche en forme de croix, en l’honneur du même saint, publié par Wattenbach, et qui est peut-être d’un contemporain.
[687] Cf. le _Liber Historiae_ c. 45, 46, 47; le continuateur de Frédégaire c. 2, 3, 4; le _Vita Filiberti_ (Mabill. II, p. 789); le _Vita Ragneberti_ (Bouquet III, p. 619); le _Vita Wilfridi_ (ib. p. 601); le _Vita Anstrudis_ (ib. p. 615); l’appendice du _Vita Amandi_ par Milon (ib. p. 536).
Par contre, il est parlé de lui en termes plutôt favorables dans le _Vita Eligii_, qui, soit dit entre parenthèses, n’est positivement pas l’œuvre de saint Audoën (Bouquet III, 561), dans le _Vita Drausii_ (ib. p. 610), dans le _Vita Balthildis_ (ib. III, 572), et enfin dans le _Vita Praejecti_ (ib. III, 595) qui nous donne peut-être la note la plus juste en l’appelant _alias strenuo viro, sed in nece sacerdotum nimis feroce_.
Il est vrai que ces relations mêmes sont devenues, pour l’imagination populaire, le point de départ d’une de ses plus sombres légendes. Il faut écouter ici le _Liber Historiae_, dont nous allons avoir à noter la dernière effusion épique.
Après l’assassinat de Childéric II, en 675, les Neustriens, de concert avec saint Léodegar, avaient choisi pour maire du palais Leudesius, fils d’Erchinoald. Ebroïn crut le moment venu de tenter de nouveau la fortune. Sortant du couvent de Luxeuil où les partisans de Childéric II l’avaient enfermé, il reprit le chemin de la Neustrie avec une armée. C’est alors que, selon le _Liber Historiae_, il aurait envoyé demander conseil à saint Audoën et que le saint lui aurait répondu: «Qu’il te souvienne de Frédégonde.» Ebroïn aurait compris: après avoir mis en fuite l’armée de Leudesius, il lui aurait donné la chasse, se serait emparé des trésors royaux et de la personne du roi lui-même, puis, par de faux serments, il aurait attiré auprès de lui Leudesius et l’aurait fait périr; saint Léodegar et son frère Gérin auraient subi le même sort[688].
[688] _Liber Historiae_ c. 45.
Dans cet exposé historique, le lecteur a déjà mis le doigt sur un épisode qui ne l’est pas: la consultation de saint Audoën. Écrivant à cinquante ans des faits, l’orateur du _Liber Historiae_ ne les connaissait pas d’assez près pour être renseigné sur un détail en soi-même aussi imperceptible que cette consultation. Quel besoin, au surplus, Ebroïn avait-il d’un conseil de saint Audoën, et quelle apparence que, comme le prétend le _Liber Historiae_, il se fût préoccupé de la manière dont il devait user de sa victoire avant d’être sûr de celle-ci? Puis, à qui fera-t-on croire que saint Audoën, le personnage le plus vénérable de son temps, eût donné pareil conseil formulé en pareils termes? Mais qu’Ebroïn ait agi comme si le conseil lui avait été donné; que l’imagination populaire, révoltée de sa cruauté, n’ait trouvé à lui comparer que l’exécrable Frédégonde, et qu’elle ait, dans une fiction au tour satirique, imaginé de lui faire proposer cette reine comme un modèle à suivre, voilà ce qui se comprend à merveille. Cela étant, et les besoins de la légende exigeant qu’elle nommât le conseiller, où pouvait-elle en trouver un qui fût plus écouté d’Ebroïn que l’archevêque de Rouen? Il était donc naturel qu’elle amenât ici le nom de ce saint personnage. On ne s’étonnera pas qu’elle ait mis dans sa bouche un conseil aussi atroce: le niveau moral de l’imagination populaire, nous avons eu l’occasion de le constater plus d’une fois, est fort inférieur à celui des saints qui font alors l’éducation des masses, et souvent il est arrivé à l’épopée de leur faire du tort à son insu, en leur attribuant des actes dont l’immoralité lui échappait ou du moins ne la révoltait pas. A ceux qui se refuseraient à admettre cette explication, je suis tenté de dire en modifiant un peu le mot de saint Audoën: «Qu’il vous souvienne de Clotilde!»[689]
[689] V. ci-dessus p. 327.
Et si l’on m’accorde que le conseil de saint Audoën au maire du palais n’est autre chose qu’une légende, on ne sera pas embarrassé pour découvrir la catégorie de récits dans laquelle on peut faire rentrer l’épisode. L’histoire d’Ebroïn et d’Audoën, c’est celle de Denys de Syracuse, c’est celle de Tarquin le Superbe et de Sextus Tarquin au siège de Gabies, c’est encore, pour citer un exemple plus récent, celle de Charles d’Anjou et du pape Clément IV. Charles aurait fait demander au pape ce qu’il fallait faire de Conradin de Souabe, devenu son prisonnier, et le souverain pontife lui aurait répondu: _Vita Conradini mors Caroli[690]._
[690] Sur ce conte, répété par Giannone et qui paraît peu croyable à Sismondi lui-même, v. César Cantu, _Hist. univ._ t. VI, p. 104 de la trad. Aroux et Leopardi, Bruxelles 1846.
Je retranche donc tout simplement de l’histoire des Mérovingiens cette anecdote suspecte, qui est d’ailleurs la dernière trace de l’intervention du génie populaire dans ce sujet. A partir de ce moment, les annales du VIIe siècle vont expirer dans le _Liber Historiae_ et dans la continuation de Frédégaire, sans qu’on y rencontre seulement une étincelle de poésie. Les rois mérovingiens ont cessé d’attirer l’attention de leurs peuples, ou, lorsqu’on leur accordera encore de temps en temps un regard, il sera chargé de raillerie et de mépris. La caricature des derniers descendants de Clovis, tracée par la plume d’Eginhard, tel sera l’épilogue de l’histoire poétique des Mérovingiens[691]. Ce n’est pas à dire que la faculté poétique du peuple franc se sera éteinte. Elle aura trouvé un sujet plus digne d’elle dans la dynastie qui grandit pleine de gloire et d’avenir, et qui refoulera les Mérovingiens non seulement du trône, mais encore de la place qu’ils avaient occupée dans l’épopée nationale.
[691] Eginhard, _Vita Karoli_ c. 1. Tous les termes de ce tableau satirique sont à peser, et même, par ci par là, à contrôler.
CHAPITRE V
Résumé et conclusions.
Notre dépouillement fait, nous pouvons conclure.
Il est établi que les sources que nous venons d’étudier nous ont conservé l’histoire des premiers siècles francs, non seulement d’après des documents écrits et d’après des souvenirs personnels, mais aussi, dans une certaine mesure, d’après des traditions populaires.
Nous avons déterminé la part qui revient à celles-ci dans l’historiographie mérovingienne, et nous avons montré que cette part est beaucoup plus considérable qu’on ne se le figure. Nous avons eu aussi l’occasion de démêler, dans ces traditions, plusieurs classes qui ne doivent pas être confondues entre elles, et qui représentent des phases distinctes de leur développement. Les unes reflètent simplement des _impressions épiques_, augmentant à la vérité la proportion des choses, mais conservant intacts leurs contours et aussi leurs rapports entre elles. Ce sont des données puisées à même la source populaire, au moment précis où l’image des faits vient s’y reproduire, et avant qu’elle ait pu être altérée. Les autres sont des récits populaires nés d’une impression épique, mais qui ont grandi et se sont développés au cours de leur voyage à travers les multitudes: on y trouve déjà tous les caractères de l’épopée, les confusions de personnages, les motivations arbitraires, les formes typiques des principales aventures, la tendance à expliquer tous les événements par l’intervention incessante d’une justice surnaturelle qui, dès ici-bas, récompense les bons et punit les méchants. Dans la dernière classe enfin de nos récits, nous rangeons tous ceux qui contiennent l’analyse ou, si l’on veut, le résumé de véritables _chants épiques_. On les reconnaît à ce qu’ils ont quelque chose de plus achevé et de plus complet, que l’action y naît, se noue et se dénoue selon des lois logiques, et que l’épisode s’enlève comme un tout indépendant sur la trame de la narration. Nous avons noté, au cours de nos recherches, plusieurs récits ayant ce caractère, tout en signalant la difficulté qu’il y a, plus d’une fois, de reconnaître les limites précises qui les séparent de ceux de la classe précédente.
Tels sont donc les divers matériaux dont se compose notre histoire légendaire des Mérovingiens. Il a fallu les recueillir tous, à quelque phase de la formation épique qu’ils correspondent, parce que c’est seulement en les étudiant dans leur ensemble qu’on arrive à une idée un peu claire du procédé épique, c’est-à-dire de l’évolution que l’imagination populaire fait subir, en partie à son insu, aux faits historiques qui l’ont frappée, et dont elle nous offre finalement le reflet idéalisé. Il l’a fallu encore pour dégager l’histoire proprement dite, et pour délimiter exactement son domaine du côté où il confine à celui de la légende. Ce travail, si je ne me trompe, est fait désormais. Réunies, toutes nos légendes constituent un tout poétique dont l’apport dans l’historiographie franque est maintenant visible. C’est quelque chose comme un nuage assez déchiré et à moitié transparent qui passerait devant un paysage, masquant telle partie ou ne laissant entrevoir telle autre qu’à travers le brouillard doré. Mais ce que nous avons conservé en fait de traditions épiques est loin de représenter tout ce qui en existait chez les Francs. Ce n’en est, au contraire, qu’un faible spécimen, servant à établir irréfragablement l’existence de l’épopée mérovingienne, nullement à en faire connaître l’étendue ou l’intensité. La prodigieuse popularité de certains types épiques remontant jusqu’à l’époque des premiers rois francs, la longue durée et la vaste diffusion de certains moules poétiques datant de cette même époque, et que l’on retrouve à tous les âges de l’épopée française, ne s’expliquent pas sinon par l’extraordinaire vitalité et la singulière puissance de propagation que doit avoir eues la poésie mérovingienne qui leur a donné naissance. Nombreux sont les motifs qui, depuis les premiers jours de cette poésie, se sont transmis de siècle en siècle à travers tout le moyen âge. Je cite au hasard l’étranger qui fait la conquête de son hôtesse, la princesse amoureuse qui offre crûment ses faveurs à celui dont elle est éprise, le jeune héros qui commet une _desmesure_ et qui doit fuir sur la terre étrangère, l’ambassadeur qui s’acquitte de sa mission avec autant d’adresse que de courage, tantôt bravant en face l’ennemi qu’il intimide, tantôt le dupant avec un art consommé, la demande en mariage et les fiançailles ayant toujours lieu selon les mêmes circonstances typiques, sans compter des données poétiques comme la nappe coupée, le casque qui rend invisible, le bain qui rend invulnérable, l’épée prise pour mesure de la clémence, etc., etc.[692] Et que d’autres traits encore, propres à l’épopée française, et qui trouveraient leur origine incontestable dans les chants de l’époque mérovingienne, si nous connaissions mieux ceux-ci[693]!
[692] V. sur tout ceci le curieux chapitre de M. Rajna intitulé: _Moduli comuni all’epopea carolingia e alla merovingia_ (p. 245 à 273).
[693] Il y a même dans nos chansons de geste des traits qui remontent bien plus haut que l’époque mérovingienne, et qui, par-delà le christianisme, plongent en pleine antiquité germanique. Voir les exemples cités par Heinzel dans le _Sitzungsberichte_ de l’Académie de Vienne, t. CXIX, p. 92 et suiv. Il y a lieu cependant de n’accueillir qu’avec beaucoup de réserves les rapprochements qu’il plaît à certains écrivains allemands d’établir sous ce rapport: à les entendre, les figures les plus incontestablement historiques de la légende carolingienne ne seraient que des personnifications de l’éternel dieu solaire, et tout se ramènerait au mythe du combat de l’été contre l’hiver. Nul n’a plus divagué sur ce sujet que Osterhagen dans deux articles de la _Zeitschrift für romanische Philologie_ t. X et XI.
Nous rencontrons, dans la poésie épique des Allemands, non seulement des traits, mais même des sujets entiers qui remontent à une origine mérovingienne. On a déjà vu que les poésies du moyen âge sur Hugdietrich et sur Wolfdietrich ne sont que la mise en œuvre de l’histoire légendaire des rois d’Austrasie Théodoric et Théodebert[694]. Quant au cycle des Nibelungen, ce sont également les Francs d’Austrasie qui lui ont fourni le plus sympathique et le plus brillant de ses héros, à savoir ce jeune Achille barbare, Sigfried, dont la tradition place la patrie à Xanten sur le Rhin, en plein pays ripuaire[695]! Voilà donc deux épopées franques dont les éléments constitutifs au moins devaient avoir déjà une existence propre à l’époque des Clotaire et des Théodoric, et dont nos sources écrites ne nous ont rien dit ni rien fait connaître! Et certes, les Saliens n’étaient pas moins riches que leurs frères orientaux en souvenirs poétiques. Nous ne pouvons douter que, comme les autres peuples barbares du VIe siècle dont les traditions nous sont mieux connues, ils n’aient possédé un florissant cycle de chansons tant nationales qu’étrangères. Comme les autres peuples, ils chantaient Théodoric, Attila et Sigfried; comme eux aussi, ils redisaient la gloire de leurs héros indigènes, dans une série de chants dont le nombre et l’importance devaient être considérables, puisqu’ils ont abouti, d’un côté, au poème des Nibelungen, de l’autre, à la _Chanson de Roland_, c’est-à-dire aux deux chefs-d’œuvre poétiques du moyen âge.
[694] Voir ci-dessus p. 377.
[695] Je sais bien qu’il est convenu que Sigfried n’est qu’un mythe solaire; mais, sans vouloir discuter cette hypothèse assez difficile à soutenir, je me bornerai à remarquer que de toute manière ce mythe est localisé de temps immémorial parmi les Francs Ripuaires, et c’est tout ce que je veux démontrer ici.