Histoire poétique des Mérovingiens
Part 37
Par une bonne fortune bien rare, nous possédons un document ancien qui atteste l’existence, chez les Francs du VIIe siècle, d’une chanson populaire sur la victoire de Clotaire en Saxe: c’est, comme tout le monde le sait, la Vie de saint Faron de Meaux, écrite au IXe siècle par son successeur Helgaire, qui nous a même conservé deux strophes de la chanson. Nul doute qu’il n’ait reproduit d’après elle l’épisode qu’il raconte dans les termes suivants:
«Sous le règne de Clotaire II, les Saxons, dont la fidélité était toujours branlante, se révoltèrent, et leur roi Berthold envoya au souverain des Francs un message conçu en termes d’une rare insolence. «Je sais, lui faisait-il dire, que tu n’es pas capable de me résister, et que tu n’as pas non plus cette prétention. Aussi je veux user de douceur envers ton pays, qui n’est pas à toi, mais à moi, et où je me propose de m’établir. Tu auras à venir à ma rencontre, et à me servir de guide dans cette région que je ne connais pas encore. Quand je serai là, je délibérerai avec les miens sur les guerres à entreprendre, car nous ne voulons pas la faire à toi et à tes lâches guerriers.» Lorsque le roi Clotaire II apprit de quel message étaient chargés pour lui les envoyés saxons, il fut saisi de fureur et il ordonna de les mettre à mort. En vain on lui démontra qu’il se déshonorerait en violant dans leur personne le droit des gens: il ne voulut rien entendre, et tout ce que put obtenir saint Faron, qui était dans son entourage, ce fut que le supplice des Saxons serait remis au lendemain. Mais ce délai devait lui suffire pour les sauver. Pénétrant la nuit dans la prison de ces malheureux, il les exhorta avec tant d’éloquence qu’il les persuada de se laisser baptiser et de devenir chrétiens. Le lendemain, le conseil du roi étant réuni pour délibérer de nouveau sur l’affaire, le saint homme déclara que les prisonniers n’étaient plus des Saxons, mais des chrétiens, et qu’il venait de les voir revêtus encore de la robe blanche des catéchumènes. Cette nouvelle frappa d’admiration tout le monde: naturellement il ne fut plus question de sentence capitale; au contraire, le roi combla de présents les nouveaux chrétiens et les renvoya libres dans leur patrie. Plus tard cependant, Clotaire ravagea la terre des Saxons, et n’y laissa la vie qu’à ceux des habitants dont la taille n’excédait pas la mesure de son épée. A la suite de cette victoire fut composé un chant populaire qui circula dans toutes les bouches, et que les femmes chantaient en chœur et en battant des mains. Voici le début de ce chant:
Il faut chanter Clotaire, roi des Francs, Qui alla combattre au pays des Saxons. Mal en eût pris aux envoyés Saxons Sans l’illustre Faron, Burgonde de nation
Et la fin:
Quand les envoyés Saxons vinrent en pays franc Où était Faron, le prince, Poussés par Dieu, ils passèrent par la ville de Meaux Et ainsi ils ne furent pas tués par le roi des Francs
Ce chant populaire, dit en terminant le biographe, montre quelle était l’universelle célébrité du saint[650].
[650] Hildegarii _Vita Faronis_ dans Mabillon, _Acta Sanct. sax._ II, p. 590. Ex qua victoria carmen publicum juxta rusticitatem per omnium pene volitabat ora ita canentium, feminaeque choros inde plaudendo componebant... Hoc enim rustico carmine placuit ostendere, quantum ab omnibus celeberrimus habebatur.
Il faut remarquer que l’hagiographe ne cite de cette chanson que ce qui est nécessaire à la glorification de son héros, et celui-ci semble y avoir été mentionné seulement en passant, puisque l’auteur de sa vie ne trouve que deux strophes où il soit parlé de lui. Le reste de l’épisode, c’est-à-dire la manière dont Faron sauva de la mort les envoyés saxons, n’était donc pas célébré dans le chant populaire, qui était consacré à Clotaire (_de Clotario est canere_) et non à l’évêque de Meaux, et qui roulait sur les victoires de Saxe (_ex qua victoria carmen publicum juxta rusticitatem per omnium pene volitabat ora_). Cela étant, où Helgaire a-t-il trouvé le récit de l’intervention de saint Faron? Il l’a trouvé dans le même document qui lui a fourni le début et la fin de la chanson de Clotaire II, à savoir, dans un _Vita Chilleni_ qu’il cite à plusieurs reprises, et auquel il fait de larges emprunts[651]. Saint Quellien ou Kilien était un moine irlandais qui, venu en Gaule avec saint Colomban[652], avait fait un pèlerinage à Rome, et s’était ensuite établi auprès de son parent saint Fiacre[653] dans la Brie, d’où l’évêque de Meaux, saint Faron, l’avait envoyé évangéliser l’Artois[654]. Saint Faron avait en grande estime le missionnaire irlandais, et entretenait avec lui les relations les plus affectueuses, si bien que la biographie de saint Quellien est devenue, pour Helgaire, une source qui lui a fourni de précieux renseignements sur saint Faron. Cette biographie paraît avoir été écrite au cours du VIIe siècle: plus tard, elle n’aurait pas eu sur le saint des renseignements si nombreux et si précis. Helgaire, il est vrai, ne dit pas qu’il lui emprunte les deux strophes du chant de Clotaire, mais il n’a pas même besoin de prendre cette peine, tant la chose est manifeste. De supposer qu’au moment où il écrivait, c’est-à-dire à la fin du IXe siècle, il aurait encore circulé un chant sur Clotaire II, et qu’il aurait pu le recueillir à la source populaire, cela ne viendra à l’idée de personne: au temps d’Helgaire, Clotaire II était bien oublié, et s’il était encore resté quelque chose du chant en question, les noms, dans tous les cas, auraient fait place à celui de quelque autre héros, de Charlemagne probablement. D’ailleurs, Helgaire lui-même a soin de marquer, par la manière dont il parle de ce document, qu’il ne s’agit pas d’un poème encore vivant qu’il aurait entendu chanter lui-même, mais d’un souvenir du passé: la chanson, dit-il, _circulait_ sur les lèvres de tout le monde, les femmes la _chantaient_ en chœur en battant des mains. Voilà des imparfaits assez significatifs, et tout le monde conviendra que, après cela, on ne peut pas croire que Helgaire ait trouvé le passage ailleurs que dans une source écrite, je veux dire dans le _Vita Chilleni_[655].
[651] _Vita Faronis_ c. 70, 79 et 103 (Mabillon o. c. p. 589 et 592).
[652] V. sur lui le chant de Ratpert en l’honneur de saint Gall dans Müllenhoff et Scherer, _Denkmaeler Deutscher Poesie und Prosa_, 2e édition, p. 19.
[653] _Vita S. Fiacrii_ c. 4 (Mab. o. c. II, p. 573).
[654] C’est ce saint Quillien, d’ailleurs peu connu, qui est vénéré à Aubigny en Artois.
[655] Cf. Rajna, p. 120 et suiv. qui a le premier restitué au _Vita Chilleni_ la paternité du précieux renseignement sur le chant de Clotaire.
D’autre part, aux yeux de Helgaire, la guerre de Saxe dont il est parlé dans la chanson est bien celle que raconte le _Liber Historiae_. En effet, Helgaire connaît parfaitement le _Liber Historiae_; c’est à cet ouvrage qu’il emprunte ses renseignements généraux sur l’histoire des Francs, notamment dans son coup d’œil rétrospectif du chap. 25. Lorsqu’il le trouve en contradiction avec le _Vita Columbani_, auquel il emprunte également de nombreux extraits, il prend la peine de le noter[656]: preuve d’un sens critique qui s’éveille déjà. Si donc la chanson n’avait pas raconté les mêmes choses que le _Liber Historiae_ au sujet de la guerre de Clotaire en Saxe, n’avons-nous pas le droit de croire que notre auteur noterait le désaccord? Et si, au contraire, il parle avec un tel ton de certitude de Bertoald, de la victoire du roi franc, et de l’usage qu’il fit faire de son épée, n’est-ce pas parce que tout cela se trouvait dans la chanson aussi bien que dans le _Liber Historiae_? Comment d’ailleurs en aurait-il été autrement, puisque le _Liber_, on l’a vu, n’a pu que reproduire la chanson, et que la chanson ne pouvait raconter autre chose que cela? Nous devons conclure, par conséquent, que le récit de Helgaire et celui du _Liber Historiae_ nous présentent deux paraphrases différentes de la même source poétique, le _Liber_ racontant le tout, le _Vita_ le rappelant sous forme de résumé.
[656] Porro Theodoricus post internecionem sui fratris Theodeberti jam supra revelati penes Mettense morans opidum, divinitus percussus juxta Gesta B. Columbani, sed juxta Francorum a Brunechilde veneno infectus infoeliciter hominem exiuit. _Vita S. Faronis_ c. 29 dans Mabillon _Acta Sanct._ II, p. 586.
Il faut cependant noter une différence entre les deux versions. Dans le _Liber_, les Saxons ont attaqué les Francs à l’improviste, et dans la persuasion que Clotaire était mort: aussi ils sont remplis d’épouvante quand ils apprennent qu’il est encore de ce monde, et qu’il vient d’arriver dans le camp de Dagobert. Dans le _Vita_, au contraire, ils ont provoqué Clotaire en lui faisant parvenir un message outrageant. De plus, dans le _Liber_, Bertoald n’est que le duc des Saxons, tandis que dans le _Vita_, il est leur roi. Le sujet a donc été altéré depuis le moment où il a été analysé dans le _Liber_, et des motifs nouveaux y ont été ajoutés, preuve que la chanson a joui d’une existence assez longue, et d’une véritable popularité.
Quelle est maintenant l’historicité de notre récit? Nous l’avons déjà vu: les dangers courus par Dagobert et le duel entre Clotaire et Bertoald sont incontestablement du domaine de la fiction épique. Mais le cadre dans lequel sont placés ces intéressants récits, je veux dire l’histoire de la guerre de Clotaire II contre les Saxons, doit-elle aussi être regardée comme fictive et écartée de l’histoire? Après de longues hésitations, et après avoir soumis cette question à un minutieux examen, j’ai brûlé les pages dans lesquelles je la résolvais d’une manière négative, et je me suis rallié à l’opinion de M. Rajna, qui admet ici un transfert épique causé, comme presque toujours, par l’identité des noms[657]. Le chant que nous venons d’analyser a raconté sous le nom de Clotaire II, en les embellissant, des événements qui se sont passés sous le règne de Clotaire I: telle est la conclusion à laquelle je suis arrivé sur les pas de mon savant collègue italien, et à laquelle j’espère rallier aussi mes lecteurs.
[657] Rajna p. 124-130.
D’abord, en dehors du _Liber Historiae_ et du _Vita Chilleni_, qui ont puisé l’un et l’autre à des sources épiques, et qui ont d’ailleurs écrit, l’un à cent, l’autre à deux cents ans de distance, aucun document ne mentionne une guerre de Clotaire II contre les Saxons. Frédégaire, qui est pour le règne de ce prince et de son successeur une source historique de premier ordre, ne se borne pas à ignorer totalement cette prétendue expédition; il donne par anticipation un démenti à ceux qui la racontent, en affirmant que, devenu maître de l’Austrasie et de la Burgondie, Clotaire II les gouverna heureusement pendant seize années, et vécut en paix avec tous ses voisins[658]. Voilà un témoignage qui ne laisse aucune place pour une guerre de Saxe sous Clotaire II. Un événement de cette importance n’aurait certes pas échappé à Frédégaire, qui écrivait peu d’années après la mort de Clotaire II et qui raconte tout ce qu’il sait: et, à supposer qu’il l’eût omis, par quelle autre voie la connaissance en serait-elle arrivée à l’auteur du _Liber Historiae_ et à celui du _Vita Chilleni_? Encore une fois, par la tradition épique seule, c’est-à-dire précisément par un témoignage qui ne prouve rien en matière d’histoire, aussi longtemps qu’il n’est pas corroboré par un témoignage d’autre nature.
[658] Firmatum est omnem regnum Francorum, sicut a priorem Chlotarium fuerat dominatum, cunctis thinsauris dicione Chlothariae junioris subjecitur, quod feliciter post sedecem annis tenuit, pacem habens cum universas gentes vicinas. Fredeg. IV, 42.
Mais il y a plus. Non seulement le récit du _Liber_ et du _Vita_ manque de preuve, mais il y a de fortes présomptions pour croire qu’il n’est qu’un remaniement de l’histoire d’une des deux guerres de Saxe de Clotaire I.
Nous avons vu plus haut que cette guerre a fait certainement le sujet de chants épiques, et que la couleur de ceux-ci s’est déjà répandue sur la narration, d’ailleurs exacte, que Grégoire de Tours nous en a laissée[659]. Nous y avons surtout constaté une tendance déjà accentuée à transformer en victoire la défaite subie par le roi franc. Et cette tendance, chose curieuse, se remarque également dans la chronique de Marius d’Avenches et dans l’appendice de celle de Marcellin. Je dirai plus: ces deux derniers auteurs, confondant les deux expéditions de Clotaire entre elles et négligeant les détails essentiels, arrivent à les présenter comme des campagnes victorieuses et ne semblent pas se douter que les Francs aient jamais subi un désastre en Saxe. Qu’est-ce à dire, sinon que l’élaboration épique de cette histoire a commencé de fort bonne heure, et que Marius ainsi que le continuateur anonyme de Marcellin en ont même accueilli une version plus stylisée déjà que celle de Grégoire? Car de supposer que ce dernier, ou la source orale consultée par lui, auraient transformé en défaite le récit d’une victoire des armées franques, cela serait de toute invraisemblance, et je ne crois pas qu’une idée semblable vienne à aucun critique. Force nous est donc de conclure que, conformément aux lois de l’épopée, l’histoire de la guerre malheureuse de Clotaire I en Saxe a fait de bonne heure l’objet de chants populaires, qui l’ont insensiblement transformée en une éclatante victoire. Et si, comme cela me paraît indubitable, il a existé au VIIe siècle un chant de ce genre, il est certain qu’il a dû s’appliquer à Clotaire II en vertu de l’identité des noms, et de l’impossibilité pour le public de distinguer l’un des rois de l’autre par un signe mnémonique quelconque[660]. Donc, ou bien il n’y a pas eu de chant sur la guerre de Saxe de Clotaire I--et il paraît bien qu’il y en a eu--ou bien ce chant a été appliqué à Clotaire II. Une telle conclusion me semble s’imposer. Ajoutons qu’il n’est pas difficile de retrouver, dans l’histoire mise sous le nom de Clotaire II, un trait qui révèle celle de Clotaire I. D’après la version du _Vita_, c’est à Clotaire lui-même que les envoyés saxons apportent le message insolent de leur maître; or, cela ne se pouvait, puisqu’ils n’avaient pour voisin que l’Austrasie, et que l’Austrasie était sous l’autorité de son fils Dagobert[661]. Ce trait, que la chanson du VIIe siècle a conservé par mégarde, est parfaitement vraisemblable tant qu’il s’agit de Clotaire I, mais il devient contradictoire si le récit s’applique à Clotaire II.
[659] V. ci-dessus p. 383.
[660] Les chiffres par lesquels l’érudition moderne distingue les divers rois qui ont porté le même nom n’existaient pas au moyen âge; le peuple ne connaissait par suite qu’un seul roi Clotaire, un seul roi Charles, et tout ce qui était raconté de l’un s’appliquait d’emblée à l’autre.
[661] Cette objection a déjà été soulevée par A. de Valois _Rer. Franc._ III, 59.
Le travail de contamination et de fusion paraît d’ailleurs avoir commencé assez tôt. Parlant de l’expédition de Clotaire I en Saxe, qu’il rapporte inexactement à l’année 553, le continuateur de Marcellin dit que les rebelles furent domptés sur les bords du Wéser[662]. Aucune de nos sources écrites ne nous a conservé ce détail. D’autre part, nous voyons par les versions poétiques sur la guerre de Clotaire II que l’engagement avec l’ennemi a eu lieu sur les bords du Wéser. Cette circonstance ne doit pas être fortuite: j’y vois, au contraire, une preuve de plus que ce que la bouche populaire racontait de Clotaire I a passé dans la légende de Clotaire II. Aller plus loin, et rechercher la raison de l’introduction de Dagobert dans le récit me semble un travail aussi téméraire que peu fructueux: nous connaissons trop peu l’histoire du temps pour pouvoir dire quelle circonstance aujourd’hui oubliée a dû motiver les changements subis par la légende. Peut-être les principaux traits de la chanson étaient-ils déjà constitués à l’époque où elle n’était appliquée qu’à Clotaire I, et Dagobert n’est-il que le prête-nom d’un des fils de ce roi, de Sigebert, par exemple, qui devait lui succéder en Austrasie. Dans tous les cas, nous avons ici un nouvel exemple, et des plus curieux, de la manière dont l’esprit épique élabore les matériaux qui lui sont fournis par l’histoire.
[662] 553. Quo ipso anno Clotarius ipse Saxones rebellantes juxta Wiseram fluvium magna caede domuit, et Thoringiam pervasam devastavit. Bouquet II, 20.
CHAPITRE IV
Derniers accents épiques.
Après Clotaire II, il n’y a plus trace de chants épiques dans nos sources, ou du moins on n’en trouve plus qu’elles aient analysé. Sans doute, il continue de s’en produire, mais ou bien les chroniqueurs les ignorent, ou bien ils ne leur demandent pas de renseignements sur des personnages et sur des faits qu’ils connaissent sans leur secours. C’est la notoriété publique désormais qui leur fournit leurs données. Tout le monde est au courant des événements du jour et de la veille, et peut les raconter avant qu’il y ait des chansons pour les célébrer. Il y a une mémoire publique qui est le réservoir commun où viennent puiser le poète et le chroniqueur. Seulement, il faut remarquer que cette mémoire est épique elle-même, c’est-à-dire qu’elle garde moins les faits que les impressions, et qu’elle obéit aux lois de l’imagination et non aux exigences de la science historique. Elle ne retient que quelques traits saillants des événements, de préférence ceux qui ont un caractère dramatique et pittoresque, et laisse les autres dans l’ombre sans se préoccuper de leur degré d’importance. L’histoire telle qu’elle s’en souvient n’est nullement l’histoire telle qu’elle s’est passée. Un triage s’est fait, qui a éliminé toutes les données pour lesquelles l’âme populaire n’a pas d’intelligence. Il n’est resté que les éléments susceptibles de subir l’action transformante du génie poétique. Et l’ensemble de ces éléments constitue la source exclusive où les chroniqueurs vont puiser leurs renseignements oraux.
Si nous passons en revue les récits de nos chroniqueurs à partir du point où on n’y peut plus démêler l’influence des chants épiques, nous y constaterons sans peine la réalité du triage dont il vient d’être question. Chacun des faits racontés, pris isolément, a gardé son caractère historique; mais l’ensemble, par là même qu’il constitue un choix fait par l’imagination, a une couleur plutôt poétique. Le dessin est encore celui de l’histoire; la couleur est celle de la poésie.
Voici, par exemple, dans le _Liber Historiae_, le roi Dagobert qui s’offre à l’admiration du lecteur. C’est le roi vaillant par excellence, le vrai soutien des Francs, le sévère justicier, le grand bienfaiteur des églises. La paix règne dans tout son royaume, protégé par sa forte épée. Le bruit de sa gloire retentit parmi les nations, et il inspire la terreur à tous ses voisins. Néanmoins, il est pacifique et bienveillant, et il règne sur le peuple franc comme un nouveau Salomon. Lorsqu’il meurt, il est universellement pleuré de ses sujets, et la voix des regrets populaires se fait entendre autour de sa tombe[663].
[663] _Liber Historiae_ c. 43.
Ce portrait ne contient, à proprement parler, aucun élément qu’il faille regarder nécessairement comme épique, et toutefois, qui ne voit à quel point il est idéalisé? Aucun des traits qui caractérisent la physionomie individuelle n’y est conservé; tous ceux, au contraire, avec lesquels on peut tracer la figure du roi juste et sage s’y retrouvent. Ce n’est pas le portrait d’un souverain des Francs du VIIe siècle qui est peint ici: c’est le type du roi. Son vrai nom n’est pas Dagobert, c’est Salomon.
Mais ce type du monarque, obtenu par l’élimination de tout ce qui est personnel ou individuel, n’est lui-même que l’élaboration d’un ensemble de matériaux recueillis par une plume contemporaine, et triés sous l’influence de l’imagination épique. Ces matériaux, nous les retrouvons dans les pages que Frédégaire a consacrées au règne de Dagobert I. Ce roi a produit sur le chroniqueur, ou du moins sur ses bailleurs de renseignements, une impression profondément épique. Il est pour eux, si l’on peut ainsi parler, le monarque par excellence. Lorsqu’il entre en Burgondie, il frappe de terreur les grands, tant ceux du clergé que les laïques; par contre, son arrivée comble de joie les pauvres et les affamés de justice. A Langres, il fait éclater sa haute impartialité vis à vis des grands et des petits. Inaccessible à la corruption, le roi ne fait aucune acception de personnes; la justice seule règne avec lui, et c’est ainsi qu’il se rend agréable au Très Haut. A Dijon, à Saint-Jean de Losne, à Châlons-sur-Saône, il déploie la même fermeté et la même grandeur d’âme. Le sommeil n’approche pas de ses paupières et la nourriture ne restaure pas ses membres, tant il est passionnément préoccupé de faire droit à tous, afin que personne ne sorte de sa présence sans avoir obtenu justice. Son règne est heureux et prospère: de sages conseillers, Arnulf et Pepin, en rehaussent l’éclat; il est aimé de ses peuples, et sa gloire retentit sur toutes les lèvres[664]. Au dehors, il inspire une telle crainte que les peuples se soumettent spontanément à lui, ou l’appellent à leur secours quand ils sont attaqués. Pas un des rois francs ses prédécesseurs ne l’a égalé en gloire. Tel est ce souverain qui fait l’orgueil de l’Austrasie. Mais dès que, devenu par la mort de Clotaire II maître de tout l’empire franc, il met le pied sur le sol de la Neustrie corrompue, dont il s’éprend et où il veut fixer sa résidence, il tombe dans une irrémédiable et honteuse décadence. Il oublie cet amour de la justice qui l’animait autrefois, il se met à dépouiller l’Église et ses leudes pour remplir ses trésors, il se livre à la volupté, il a trois reines et une multitude de concubines. Son cœur reste bon, il est vrai, et sa main aime encore à s’ouvrir pour les malheureux, mais la cupidité maudite n’a-t-elle pas terni toutes ses qualités, et peut-on espérer pour lui le royaume éternel?[665]
[664] Ut a cunctis gentibus immenso ordine laudem haberit.
[665] Fredeg. IV, 58-60.
Ce portrait en partie double est stylisé, c’est incontestable, et bien que le nom de Salomon ne soit pas prononcé, il est manifeste que c’est le souvenir de ce roi qui a flotté devant l’esprit du chroniqueur au moment où il esquissait la figure de Dagobert. C’est donc sous la dictée de l’imagination qu’il a écrit ces lignes, dans lesquelles on pourra ne relever aucun détail qui ne soit historique, bien que, pris dans son ensemble, le tableau donne l’idée d’une figure obtenue grâce à un vrai travail de sélection épique.