Histoire poétique des Mérovingiens

Part 36

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Tour Brunehaut, près de l’église de Saint-Julien au pays d’Étampes. (Lecointe, _Annales Francorum_ a. 613 nº 16. Ad. de Valois, _Rer. Francicar._ l. XVII.)

Butte Brunehaut ou Tombe Brunehaut, tumulus près de Laniscourt (Aisne), 1178. _Sicut extendit a via que ducit ad tumulum Brunehaudis ultra Lanisicurtem_. (Matton, _Dict. topogr. de l’Aisne_.)

Turris Brunichildis à Auxerre (Yonne). Le _Gesta Epp. antissiod._ de Heiric, qui est du IXe siècle, rapporte que l’évêque Maurinus, contemporain de Charlemagne, trouva un trésor _in turre Brunichildis_ (Pertz _Scriptor._ XIII, p. 395).

Château Brunehaut, dans le pays de Cahors (Lot).

Chaussée Brunehaut, nom de la voie romaine de Cambrai à Arras et à la mer.

Brunhild (1404, 1543), ancien canton du territoire de Volgelsheim (Haut-Rhin).

Lectulus Brunihildis (1043, 1221), dans le Feldberg, près de Francfort-sur-Mein. Grimm, _Deutsche Heldensage_, p. 169, n.

Domus Brunichildis. _Est in eâ (Aquitaniâ) et silva vocabulo Leccena, non contemnendae magnitudinis, Biturigibus atque Arvernis confinis, in quâ usque hodie ostenditur lapidea domus Brunichildis reginae quondam Francorum, amoeno, (ut nos quoque aspeximus), sita loco_, Aimoin, _Gesta Francor._ praefat. IV (Bouquet III, p. 26).

Ce rapide aperçu, qui nous montre le nom de Brunehaut donné à des châteaux, à des tours, à des routes, à des fermes, à des hameaux, à des tombeaux, à des fontaines, à des bois, atteste combien se sont trompés ceux qui, se fondant sur des données incomplètes, ont cru que les chaussées baptisées du nom de Brunehaut le devaient à cette circonstance que cette reine les avait ou construites, ou réparées. Un phénomène général s’explique par une loi générale, et il faut bien abandonner l’hypothèse vulgaire d’une Brunehaut constructrice de routes, bien que, comme on l’a vu, elle ait déjà été formulée au Xe siècle par Aimoin[633]. Non, c’est l’idée presque surnaturelle qu’on se faisait de Brunehaut qui a fait mettre sous son nom une si grande multitude de choses. Elle a construit et bâti tout cela, mais dans l’imagination populaire seulement, et en sa qualité d’être doué d’un pouvoir surnaturel comme les démons ou les fées, dont elle est la proche parente. Je suis heureusement en état de fournir, à l’appui de mes interprétations, un texte du XIVe siècle attestant bien que tel était, alors et auparavant, la tradition populaire relative à Brunehaut. Écoutons Jean d’Outremeuse:

[633] Aedificia sane ab ipsâ constructa usque in hoc tempus durantia ostenduntur tam innumera, ut incredibile videatur ab unâ muliere, et in Austria tantum modo et Burgundia regnante, tanta in tam diversis Franciae partibus fieri potuisse. _Gesta Franc._ IV, 1 (Bouquet III, p. 115). On le voit, Aimoin lui-même nous fournit les arguments contre la tradition dont il se fait l’écho. Voir N. Bergier, _Histoire des grands chemins de l’empire romain_, édit. de Bruxelles 1728, t. I, p. 98-104.

«Item l’an Ve et XXVI commenchat à faire la royne Brucilde mult de mervelhe par nygromanche, et fist une cachie tout pavée de pires de la royalme d’Austrie jusques en la royalme de Franche, et de Neustrie jusques en Acquitaine et en Borgungne. Et d’aultre costeit elle les faisoit venir parmy la terre que ons nommoit Brabant, et d’aultre part vers le paiis où la grant Tongre avoit esteit destruit. Et tant de voies et de cachies elle fist que chu estoit grand mervelhe et briefement par tout l’isle de Europe estoient lesdits cachies, et estoient faites par teile maneire qu’elle ne jondoient mie tout ensemble, mais duroit cascon cachie II liwes, ou III, ou IV, ou V, ou VI, et alcunne fois plus ou moins en une piche, et puis faloit chis pavement, jusques a tant qu’il retrovoit une altre pieche del cachie. Et fut tout chu faite en une seule nuit, et les fit faire par les males espirs, enssi comme Virgile faisoit à son temps. Et chu faisoit-elle por accomplir sa male pensee que ele avoit del faire male: si voloit allier plus legierement del unc paiis a l’autre, pour nuit et pour jour. Cest cachie est encor et serat à tousjours, et le nommons no la cachie Brunehote, car Brucildis en latin, c’est Brunehote en franchois.»[634]

[634] Jean de Preis dit d’Outremeuse, _Ly Myreur des Histors_, ed. Borgnet-Bormans, Bruxelles 1869, t. II, p. 225. Cf. la _Geste de Liége_, même volume p. 576.

Ainsi transformée en une puissance surnaturelle et malfaisante, la reine Brunehaut se voyait singulièrement rapprochée de la célèbre walkyrie qui portait le même nom, et dont le caractère de divinité, effacé par ses amours mortelles avec Sigfried, reparaît à plusieurs reprises dans les légendes qui ont parlé d’elle. Ne peut-on pas croire qu’elles ont été confondues entre elles, et que plus d’une fois nous devons interpréter par le souvenir de la walkyrie certains noms de lieu dans lesquels nous sommes habitués à retrouver celui de la reine? Ainsi nous savons par un écrivain du XIIIe siècle qu’au moyen âge, dans les Pays-Bas, la voie lactée s’appelait _Brunelstraet_[635], de même qu’au Xe siècle en Saxe on l’appelait _le chemin d’Iring_, et qu’à la même époque on la connaissait en France sous le nom de _chemin Saint-Jacques_. Qui nous interdit de voir ici une réminiscence de la mythologie, d’après laquelle la voie lactée aurait été le chemin par lequel la walkyrie menait au Walhalla les âmes des morts tués dans les combats? Cela n’est pas impossible. Et toutefois, je ne me sens pas pressé d’interpréter de la même manière les autres noms repris ci-dessus.

[635] «Aristoteles saghet van galaxa, dat heyt men ghemynliken in duutsche die _Brunelstraet_ ende is een puur vuer ende wart meer ontsteken ende verlicht. Ende darom scynt daer een lange licht, ende dat is die Brunelstraet ende wart dese voorseide sterren ghevert syn in eenre stat van den hemel, daerom siet men Brunelstraet in eenre stede, daer sy niet af en gaet, also lange als sy duert.» Fr. Thomas, _Natuurkunde_, cité par Van den Bergh dans _Nyhoff Bijdragen_ IIIe série, t. II, p. 215.

Sans doute, on trouve en pays germanique quelques noms de lieux qui se rapportent plus vraisemblablement à l’amante de Sigfried qu’à l’épouse de Sigebert, mais ils sont en petit nombre, et ils se rencontrent exclusivement en dehors de la Gaule romane. J’accorde fort volontiers, par conséquent, qu’un nom de lieu comme _lectulus Brunnihilde_ sur le Feldberg, près de Francfort-sur-Mein, renferme une allusion à la légende de la vierge endormie au milieu de la forêt enchantée[636]. Mais des exemples de ce genre ne prouvent rien pour la toponymie des régions gauloises, où une tradition attestée dès le Xe siècle rapporte manifestement son origine à la reine Brunehaut[637], et où il serait d’ailleurs fort difficile de prouver que la légende de Brunehild et de Sigfried ait jamais été répandue dans les milieux populaires qui ont créé les noms.

[636] V. W. Grimm, _Die deutsche Heldensage_, p. 199, n.

[637] Je ne crois pas nécessaire de discuter ici une autre tradition d’après laquelle les grandes voies romaines qui rayonnent autour de Bavai seraient l’œuvre d’un roi de Belgis nommé Brunehaldus. Cette version, qui est déjà consignée au XIVe siècle dans la chronique de Jacques de Guyse, et pour laquelle je renvoie à Bergier o. c. p. 100, est manifestement d’origine érudite, et ne paraît pas avoir jamais circulé dans le peuple.

La conclusion de cette enquête, c’est que le nom de la reine Brunehaut a retenti longtemps sur les lèvres du peuple, associé à des souvenirs de grands crimes et de grandes actions, et mêlé par l’imagination de la multitude à bien des événements auxquels elle était restée étrangère. L’épopée, après avoir fait d’elle une grande criminelle, l’a finalement transformée en une espèce de magicienne, pouvant être comparée à ce grand enchanteur du nom de Virgile qui a tant occupé, lui aussi, les esprits du moyen âge.

CHAPITRE III

Clotaire II.

L’histoire du roi Clotaire II, telle qu’elle nous est racontée par Frédégaire, se tient sur un terrain rigoureusement historique. Notre chroniqueur a été le contemporain de ce prince, dont il a parfaitement connu les annales, et dont les traits se sont reflétés avec une vérité entière dans le miroir de sa chronique. Aucun élément légendaire ne diminue la netteté de sa physionomie, aucun rayon de poésie n’en relève le caractère un peu terne. Cependant nous savons que Clotaire II a inspiré la muse populaire dès son vivant: c’est à lui que se rapporte le témoignage le plus ancien et le plus explicite que nous possédions sur l’existence de l’épopée franque. Et, de fait, dans le _Liber Historiae_, nous retrouvons l’écho de la chanson épique relative à ce prince, et dont il est parlé dans la _Vie de saint Faron_. Voici le récit du _Liber_:

«Le roi Clotaire avait un fils nommé Dagobert, jeune prince vaillant et énergique, et plein de ressources. Lorsqu’il fut grand, son père l’envoya gouverner l’Austrasie sous la direction de Pepin. Les Francs Austrasiens s’assemblèrent et le proclamèrent leur roi. En ces jours, les Saxons se révoltèrent, et ils réunirent une armée composée de plusieurs peuples contre Dagobert et Clotaire. Dagobert, ayant rassemblé ses troupes, passa le Rhin et marcha hardiment contre les Saxons. Le combat s’étant engagé vigoureusement, Dagobert fut frappé sur son casque, et une partie de ses cheveux, tranchée par le coup, tomba à terre. Son écuyer, placé derrière lui, la ramassa. Dagobert, voyant son peuple sur le point de succomber, lui dit: «Cours vite avec cette poignée de mes cheveux trouver mon père, afin qu’il vienne à notre secours, avant que toute l’armée ne périsse.» L’écuyer prit sa course en hâte, traversa la forêt d’Ardenne et parvint jusqu’au fleuve. Là était arrivé le roi Clotaire avec une nombreuse armée. En voyant accourir le messager qui apportait la boucle de cheveux de son fils, il fut saisi de douleur, et, levant le camp au milieu de la nuit à grand son de trompettes, il passa le Rhin avec ses troupes et courut au secours de Dagobert. Lorsqu’ils eurent fait leur jonction, le cœur plein de joie et en battant des mains, ils gagnèrent ensemble le Wéser et y plantèrent leurs tentes. Berthoald, duc des Saxons, se tenait sur l’autre rive, tout prêt à l’entrevue qui déciderait du combat. Entendant le tumulte des Francs, il s’informa de ce qui se passait. «C’est, lui répondit-on, le seigneur Clotaire qui est arrivé, et de cela se réjouissent les Francs.»--«Vous en avez menti, répondit Bertoald en éclatant de rire, ou bien vous rêvez quand vous dites que Clotaire est parmi nous, alors que nous avons appris qu’il est mort.» Cependant le roi lui-même était debout sur la rive, revêtu de sa cuirasse et coiffé de son casque, qui cachait sa chevelure striée de poils blancs. Lorsqu’il se fut découvert, Bertoald le reconnut et lui cria: «Tu étais donc là, animal bigarré?» En entendant cet outrage, le roi indigné se jeta à cheval dans le Wéser, que sa monture rapide lui fit franchir à la nage. Toute l’armée franque entra dans le fleuve à la suite du roi, et le franchit à grand’peine avec Dagobert à cause de ses gouffres profonds. A peine sur l’autre rive, Clotaire, enflammé d’une ardeur farouche, engagea un combat acharné contre Bertoald. «Retire-toi de moi, ô roi, dit Bertoald, de peur que je ne te tue; si tu l’emportes, tout le monde dira que tu as tué ton serviteur Bertoald; si c’est moi qui l’emporte, alors il y aura grande rumeur parmi tous les peuples, et l’on dira que le roi des Francs a été tué par son esclave.» Mais le roi ne voulut pas l’écouter, et il persista à l’accabler. Un cavalier du roi, qui l’avait suivi de loin, s’écriait: «Courage, seigneur roi! Sus à votre ennemi!» Les mains du roi étaient lourdes; il était d’ailleurs protégé par sa cuirasse. Enfin le roi vint à bout de Bertoald; il lui coupa la tête et l’éleva au bout de son épée, puis il revint parmi les Francs. Ceux-ci, qui étaient plongés dans le deuil, ne sachant ce qu’il était devenu, furent alors remplis de joie. Le roi dévasta tout le pays des Saxons et y fit de grands massacres, n’épargnant que ceux des habitants dont la taille ne dépassait pas la longueur de son épée, appelée _spata_. Tel fut le signe qu’il établit dans ce pays. Après quoi il rentra victorieusement chez lui.»

«Celui qui refuserait de reconnaître ici le squelette d’un poème, dit excellemment M. Rajna, devrait renoncer aussi à le reconnaître dans un résumé de l’Iliade ou de la chanson de Roland. L’évidence est telle, qu’elle ne frappe pas seulement le regard exercé de modernes comme Gaston Paris, Monod et Darmesteter, mais qu’elle a été entrevue même par des écrivains qui vivaient à une époque peu au courant des choses de la légende. Il y a plus de deux siècles qu’Adrien de Valois a déclaré que ce récit est une pure fiction, non seulement parce que les meilleures sources ne disent rien de l’expédition qui y est racontée, mais aussi à cause des absurdités et des invraisemblances de tout genre qui y sont accumulées.»[638]

[638] Rajna o. c. p. 114. Il faut d’ailleurs lire le passage d’Adrien de Valois, _Rer. Franc._ III, p. 59, qui est une des meilleures pages de la critique du XVIIe siècle. On ne saurait mieux établir, de nos jours, l’impossibilité historique de l’épisode; tout ce qu’il y faut ajouter, c’est sa provenance épique.

Le récit du _Liber_ a été reproduit en entier, au IXe siècle, par le _Vita Dagoberti_[639], mais avec quelques variantes qui offrent un certain intérêt. Selon la première, ce ne sont pas seulement quelques cheveux, mais une partie de la tête du jeune prince (_particula de capite ejus_) qui est coupée par le fer de l’ennemi et portée à Clotaire II. La seconde nous donne le nom de l’écuyer de Dagobert, qu’elle appelle Adthyra. La troisième corrige la bévue qu’il y a à faire traverser l’Ardenne avant le Rhin par un messager qui vient des bords du Wéser: ici, en effet, le dit messager, en homme qui connaît sa géographie, passe d’abord le Rhin, et arrive ensuite en Ardenne, où il va trouver Clotaire II séjournant alors à Longolarium. La quatrième veut expliquer pourquoi les mains de ce roi sont appesanties dans son combat avec Bertoald: c’est que non seulement il porte sa cuirasse, comme dit la version du _Liber Historiae_, mais qu’ayant passé le fleuve à la nage, il a les vêtements remplis d’eau que sa cuirasse empêche de s’écouler.

[639] _Vita Dagoberti_ c. 14 dans _Script. Rer. Meroving._ t. II, p. 404; Aimoin.

Ces variantes pourraient donner à croire, à première vue, que l’auteur du _Vita Dagoberti_, qui a copié textuellement le récit du _Liber Historiae_, l’a retrempé à la source populaire et y a repris quelques détails omis par le précédent chroniqueur. Je me hâte de dire qu’il n’en est rien, et que tout s’explique d’une manière beaucoup plus simple. La première variante n’est qu’un malentendu suggéré par la ressemblance des mots. _Particula de capillis ejus_ (_Liber Historiae_, c. 41) est devenu _particula de capite ejus cum capillis_. La deuxième a le même caractère: _Adthyra_ est une transcription vicieuse pour _ad terram_ qui se trouve dans le _Liber_[640]. L’addition du nom de _Longolarium_ peut être considérée comme une conjecture de l’auteur du _Vita Dagoberti_, qui, voyant Clotaire II résider en Ardenne, tombe naturellement sur le nom d’une des rares villas royales qu’il y avait dans ce pays[641]: on sait d’ailleurs combien il aime ce genre de gloses géographiques[642]. Mais il n’est pas même nécessaire de faire cette supposition, vu que le nom se trouve déjà dans un des manuscrits du _Liber Historiae_ que le _Vita Dagoberti_ peut avoir eu sous les yeux. La dernière variante, enfin, n’est qu’une amplification servant de commentaire à ces mots en effet assez obscurs: _Erat enim rex luricatus._ Nous restons donc en présence d’une seule version de notre récit.

[640] C’est du moins la conjecture assez probable de M. Krusch, dans une note aux deux passages en question. (_Script. Rer. Meroving._ II, p. 311 et 404.) M. Rajna, p. 123, n., résout moins bien la difficulté en proposant de lire _at tiro_, car le _autem_ qui suit _Adthyra_ dans le _Vita Dagoberti_ est incompatible avec cette leçon; aussi M. Rajna est-il obligé de le biffer, ce qui augmente l’énigme.

[641] Il n’y avait, outre Longlier, que Belsonancum, où Childebert II tint un plaid en 585 (Greg. Tur. VIII, 21). _Longolarium_ c’est Longlier (province de Luxembourg belge) et non pas Lengeler (grand-duché de Luxembourg). M. Rajna, p. 114, n., écrit: «_Longolarium_ ora _Glare_ nella diocesi di Liegi.» Ce _Glare_ n’existe pas.

[642] Cf. G. Kurth, _Étude critique sur le Gesta Regum Francorum_.

Tout y a le ton et la couleur épiques. D’abord les cheveux coupés par le glaive, que Dagobert envoie à son père en signe de sa détresse. Cet usage germanique reparaît au XIIe siècle encore, et dans une circonstance historique: Boémond de Tarente, tombé en 1100 au pouvoir des Turcs, envoya une touffe de ses cheveux à Baudouin d’Edesse, en signe de captivité et de deuil[643]. Le détail n’est donc pas de ceux qu’on rencontre seulement dans le monde de la fiction; il est légendaire, à la vérité, mais il reste conforme à la coutume, comme les choses épiques le sont toujours. Quant à la géographie bizarre en vertu de laquelle, venant du pays des Saxons, on traverse l’Ardenne pour arriver au Rhin, elle n’aurait rien qui dût surprendre un lecteur un peu au courant des choses épiques, s’il était certain que nous possédons ici le texte pur du _Liber Historiae_. Je suis porté à me demander si le _Vita Dagoberti_ ne nous a pas conservé une rédaction plus authentique de ce passage, et si l’on peut croire que l’auteur du _Liber Historiae_, si scrupuleux et d’ordinaire si bien informé en matière de géographie, aurait reproduit dans son récit des données aussi fantaisistes, lui qui, nous l’avons vu, ne se fait pas faute de corriger les traditions pour les mettre d’accord avec ses notions géographiques. Le nom du Rhin ne figure d’ailleurs que dans un seul manuscrit du _Liber_, les autres se bornent à dire: le fleuve[644], et qu’est-ce qui nous empêche d’entendre par là la Meuse plutôt que le Rhin? De la sorte, on mettrait d’accord la géographie et les textes, sans être obligé d’y faire aucune correction arbitraire.

[643] Albertus Aquensis VII, 29.

[644] V. l’édition de M. Krusch, p. 312. L’éditeur n’admet pas _Reno_ dans le texte et écrit en note: «Nomen fluvii in _B_ perperam suppletum est, cum puer ex Saxonia profectus atque Ardennam silvam transgressus, ad Rhenum pervenire minime potuerit.

Clotaire va au secours de Dagobert. Il décampe la nuit _à grand son de trompettes_; il est accueilli dans le camp de son fils _par des applaudissements_. Ces détails dramatiques sont bien de provenance populaire. Le dialogue échangé de rive en rive entre Bertoald et les Francs ne l’est pas moins, et la scène où Clotaire se fait reconnaître en ôtant son casque porte en quelque sorte le cachet de l’épopée. C’est en effet lorsque, le casque enlevé, les flots de la longue chevelure royale du Mérovingien roulent sur ses épaules que, de loin, on reconnaît un prince de la famille de Clovis[645], et c’est à leur couleur grisonnante (_crines cum canicie variatas_) qu’on s’aperçoit que c’est Clotaire lui-même et non son fils. L’invraisemblance de la situation est foncièrement épique: mais, on le sait, jamais l’imagination populaire ne se laisse arrêter par des difficultés de temps et de lieu, et le caractère dramatique des scènes la préoccupe exclusivement.

[645] Il paraîtrait, d’après ce passage, que les rois mérovingiens ramassaient leur chevelure sous le casque; c’est ce qu’insinuent également ces paroles de la lettre de saint Avitus à Clovis: Conferebamus namque... quale esset illud... cum sub casside crines nutritos salutaris galea sacrae unctionis indueret, etc. (Bouquet IV, p. 50).

L’interpellation lancée au roi par Bertoald, de l’autre bord du fleuve, a évidemment le caractère de ces injures homériques familières aux héros d’épopée; elle est d’ailleurs assez difficile à comprendre, le mot _bale_ faisant défaut dans nos glossaires ou n’y ayant aucune interprétation satisfaisante[646]. Il est probable qu’elle contient une allusion à la couleur bigarrée des cheveux du roi franc; cela est dans le goût barbare, et un des épisodes les plus hautement épiques de Paul Diacre nous offre un exemple du même genre de plaisanterie. Les Lombards reçus au festin du roi des Gépides Turisind sont raillés par le fils de ce prince, parce qu’ils portent autour de la jambe des bandelettes blanches qui les font assez ressembler à des chevaux balzans. Mais cette imprudente plaisanterie lui vaut une foudroyante réplique: «Va voir le champ de bataille d’Asfeld, et tu verras quels coups de sabots peuvent donner ces cavales; là les ossements de ton frère gisent épars comme ceux d’une bête de somme[647].»

[646] L’adjectif _bale_ ne se rencontre nulle part qu’ici. Il y a dans les manuscrits des variantes, _bile_ et _blare_, qui ne sont guère plus instructives, à moins qu’avec Ducange on ne corrige _bile_ en _vile_, ce qui donnerait au moins un sens quelconque. Paulin Paris traduit par _cheval bai_, mais _bale_ ne donnerait jamais _bai_, et _bai_ n’est pas non plus la couleur d’une chevelure noire et blanche. Aimoin fait dire à Bertoald: _Tunc hic eras, muta bestia?_ et la chronique de Saint-Denis: «Es-tu là, vieille jument chauve?» mais nous ne savons pas sur quoi reposent ces interprétations. Rajna, p. 279, dont je résume ici la note, évite de se prononcer lui-même; quant à Krusch, ad. l. l., il voit dans le mot un celtique _bal_ = _falsus_ et traduit par: _fausse bête_, en rapprochant de notre passage le nom de Ballomeris donné par mépris au prétendant Gundovald (Greg. Tur. VII, 14).

[647] Paul Diacre, _Hist. Lang._ I, 24.

Tout le reste de l’épisode respire un souffle vraiment épique. Comme Clotaire y apparaît redoutable à ses ennemis! Lui absent, tout va mal; il arrive, et aussitôt l’allégresse reparaît dans l’armée des Francs en même temps que la terreur dans celle des Saxons. L’insulte qui lui est adressée ne reste pas un moment sans vengeance, et son adversaire se rend si bien compte de la supériorité du roi franc qu’il fuit aussitôt, et qu’il le supplie de renoncer à la lutte. Il ne semble pas que le narrateur ait entièrement compris sa source, car la raison pour laquelle les mains du roi sont appesanties n’est pas sérieuse, et l’explication du _Vita Dagoberti_ n’est autre chose, on l’a vu, qu’une conjecture. Mais cela même est une preuve de sa fidélité relative à la reproduire: il ne l’a pas traitée comme certaines autres qui, en passant par ses mains, ont pris une couleur monastique: il l’a laissée telle qu’il l’a trouvée.

Il me reste à dire un mot de l’épée de Clotaire employée comme mesure. Ce trait encore est bien populaire, ce qui, comme le fait observer M. Rajna, ne veut pas dire qu’il ne pourrait pas être historique[648]. Il signifie que Clotaire ordonne de massacrer tout ce qui est au-dessus d’une certaine taille, et d’épargner les enfants. La même chose est racontée de Charlemagne par le moine de Saint-Gall[649]. La mémoire du peuple aime à retenir des traits de ce genre, de préférence à des choses plus importantes.

[648] Cet auteur rappelle, p. 117, n., qu’à la prise de Negrepont, Mahomet II ordonna de mettre à mort tout ce qui portait barbe, ce qui équivalait à donner un signe matériel auquel se reconnaissaient tous les hommes faits. Je noterai aussi la locution employée par les Livres Saints dans les récits de massacres: on ne laisse vivre aucun _mingentem ad parietem_, c’est-à-dire aucun mâle.

[649] _Monach. S. Gall._ II, 12.