Histoire poétique des Mérovingiens
Part 35
Cette version, infiniment plus en harmonie avec le caractère sacré du prélat et avec sa mission de paix et de charité, l’est aussi avec tous les épisodes où nous voyons les évêques intervenir dans les luttes des rois pour les apaiser. Saint Avit de Micy n’a pas tenu un autre langage à Chlodomir partant pour la guerre de Burgondie[620], saint Germain de Paris a fait les mêmes exhortations à Sigebert lancé à la poursuite de son frère Chilpéric[621]. Partout, dans cette époque troublée, les évêques se sont interposés pour prévenir les violences; nulle part on ne voit qu’ils les aient approuvées, conseillées, que dis-je, qu’ils aient poussé directement au fratricide. Il y a eu, sans doute, de mauvais évêques à l’époque mérovingienne, il y en a même eu beaucoup; mais ceux qui auraient été capables de donner au roi des conseils si pervers se seraient souillés par d’autres crimes encore qui les auraient signalés à l’aversion de tous, et l’on ne voit pas qu’aucun de ces peu intéressants personnages ait été traité de _beatos et apostolicos vir_. L’épisode ne contient donc pas seulement une contradiction interne; il est, de plus, contredit lui-même par tout le milieu dans lequel nous le trouvons. Frédégaire semble s’en être rendu compte; aussi, tout en attribuant un rôle odieux à l’évêque, il fait effort pour en atténuer l’immoralité. Si Lesio intervient, c’est parce que Théodoric est un prince plein de valeur et son frère un insensé. Mais cela n’atténue rien et ne rend pas moins invraisemblable le rôle de Lesio. Il faut même ajouter qu’on ne voit pas bien pourquoi le prélat prend la peine d’adresser cette excitation à un prince en pleine chasse, et tout altéré du sang de sa victime? Il était tout au moins inutile de l’exciter; il était incontestablement nécessaire de l’adoucir. Concluons donc que le patriotisme burgonde, égaré par la haine que l’on vouait naturellement à l’ennemi austrasien, a inconsciemment altéré la physionomie de la tradition. Là où celle-ci nous montrait, comme dans toutes les aventures du même genre, un évêque rappelant à un roi sanguinaire les lois éternelles de l’humanité la légende nationale a voulu voir, tout au contraire, une approbation explicite donnée à la guerre impie par un saint personnage comme l’évêque de Mayence. Elle a, dans ce but, remanié la légende, mais elle ne l’a pas fait assez adroitement pour dissimuler la trace de son travail primitif, ou pour en effacer entièrement les traits originaux, et le discours du loup, auquel elle n’a pas osé toucher, rappelle et indique une contexture du récit toute différente de l’actuelle. Ainsi, dans les œuvres de la statuaire antique réparées par une main moderne, l’ensemble a pris plus d’une fois une attitude différente de celle que trahit la conformation des parties originales, et l’artiste, en étudiant celles-ci, peut restituer à l’ensemble son expression dramatique véritable.
[620] Greg. Tur. III, 6. Cf. ci-dessus, p. 321.
[621] Id. IV, 51.
A part les deux épisodes qui viennent d’être étudiés, le récit de Frédégaire ne contient rien qui puisse être considéré comme épique. Si l’histoire de la lettre de Brunehaut à Alboin, déchirée par celui-ci et retrouvée par un esclave de Warnachaire qui la porta à son maître[622], peut être regardée comme historique, ou si elle doit plutôt être reléguée dans le domaine des fables, c’est un point que je n’ai pas à examiner ici: de toute manière, cette aventure n’a pas la couleur de l’épopée, et rien n’interdit de la considérer, si l’on veut, comme une des nombreuses historiettes qui ont été forgées par les grands sur le compte de cette malheureuse reine. Pour le reste, le récit de Frédégaire garde d’un bout à l’autre la couleur et l’accent de l’histoire: nulle digression à tendances dramatiques, nul développement d’une situation particulièrement émouvante, nul élément personnel mêlé aux sanglantes réalités de la chose publique. Sobre et ferme, le récit se moule en quelque sorte sur les faits, dont il reproduit les contours et les proportions avec un air de vérité qu’il est impossible de méconnaître. Manifestement, la légende épique de Brunehaut ne faisait que balbutier au moment où Frédégaire écrivait. Ou, pour mieux dire, les souvenirs personnels de ce chroniqueur, combinés avec ceux de ses bailleurs de renseignements, le dispensaient d’y recourir.
[622] Fredeg. IV, 40.
Si maintenant nous ouvrons le _Liber Historiae_, nous serons frappés de voir jusqu’à quel point une histoire si nette et si sûre y est défigurée par les arabesques de l’imagination épique. Ce n’est plus la succession des faits, c’est un tout logique, un véritable poème dans lequel, du commencement à la fin, un seul caractère engendre toute la trame du récit, imprime sur tous les événements sa marque personnelle, et, en lutte avec toutes les forces morales et physiques, finit par succomber écrasé sous le poids des crimes qu’il a accumulés. Quelle intensité d’émotion, quelle puissance dramatique dans ces pages, si on les compare avec la sèche narration de Frédégaire! Pour des esprits incapables d’apprécier la sereine beauté de l’histoire pure, combien la Brunehaut du _Liber Historiae_ a dû paraître plus intéressante, plus poétique, plus vraie même que celle du chroniqueur burgonde! Il faut entendre ici la voix populaire. Bien que traduite dès l’origine dans l’aride et monotone latin du moine de Saint-Denis, et de là dans notre français moderne, qui est bien, je pense, le langage le moins épique du monde, elle garde encore une partie de la stupeur naïve avec laquelle elle a redit à la postérité les tragiques aventures de la reine d’Austrasie.
«Brunehaut donnait tous les jours de pires conseils à Théodoric, disant: «Pourquoi négliges-tu de réclamer le trésor de ton père et son royaume des mains de Théodebert, puisque tu sais qu’il n’est pas ton frère, attendu qu’il a été créé de l’adultère de ton père avec une concubine?» Entendant cela, Théodoric, qui était de naturel farouche, rassembla une nombreuse armée et se mit en marche contre son frère Théodebert. Ils se rencontrèrent pour la bataille auprès du château de Tolbiac. Là on combattit ferme, et Théodebert, voyant son armée taillée en pièces, prit la fuite et se réfugia dans la ville de Cologne. Théodoric brûla et ravagea le pays des Ripuaires, et le peuple de ce pays se rendit dans ses mains en disant: «Roi notre seigneur, épargne-nous ainsi que notre terre; nous voici à toi: ne continue pas d’exterminer ce peuple.» Et il répondit: «Ou bien amenez-moi Théodebert vivant, ou bien coupez-lui la tête et me l’apportez, si vous voulez que je vous épargne.» Alors ils entrèrent dans la ville, et, inventant des mensonges, ils dirent à Théodebert: «Voici ce que décide ton frère. Rends le trésor de ton père que tu gardes par devers toi, et alors il retournera avec son peuple.» Lorsqu’ils lui eurent dit ce mensonge, il entra avec eux dans le palais de son trésor. Et comme, les coffres ayant été ouverts, il y cherchait les ornements, l’un d’eux, ayant tiré son glaive, le frappa par derrière sur le crâne, puis ils prirent la tête et ils l’exposèrent sur les murs de la ville de Cologne. Théodoric, voyant cela, prit la ville et s’y rendit maître de grands trésors. Comme les principaux des Francs lui prêtaient serment dans la basilique de Saint-Géréon martyr, il lui semblait qu’on le blessait traîtreusement au côté. Et il dit: «Gardez les portes; quelqu’un de ces traîtres de Ripuaires vient de me frapper.» Mais lorsqu’on eut découvert ses vêtements, on ne trouva rien qu’un petit signe couleur de pourpre. Il revint de là avec quantité de butin, ainsi que les fils et la fille de Théodebert, laquelle était belle, et il rentra dans la ville de Metz, où était arrivée la reine Brunehaut. Il prit les enfants de Théodebert et il les tua; le plus jeune, qui portait encore la robe blanche du baptême, il lui brisa la tête contre une pierre et en fit jaillir la cervelle.
«Théodoric alors, voyant la beauté de la fille de Théodebert, sa nièce, voulut se l’unir par mariage. Brunehaut lui dit: «Comment peux-tu prendre pour femme la fille de ton frère?» Et il répondit: «Ne m’as-tu pas dit qu’il n’était pas mon frère? Pourquoi, mauvaise ennemie, m’as-tu fait commettre ce péché de devenir le meurtrier de mon frère?» Et, tirant son épée, il voulut la tuer. Elle, arrachée à ses coups par les nobles qui l’entouraient, se sauva à grand’peine dans la chambre du palais. Puis, remplie de haine, elle lui fit présenter un breuvage empoisonné par la main de ses domestiques. Le roi Théodoric le but sans se douter du poison, et, commençant à languir, il mourut et rendit son esprit pervers au milieu des péchés. Brunehaut fit périr ses fils, qui étaient encore enfants.
«Ces princes étant morts, les Burgondes et les Austrasiens, ayant fait la paix avec les autres Francs, élevèrent le roi Clotaire à la souveraineté unique des trois royaumes. Le roi Clotaire, ayant mis son armée en mouvement, se dirigea sur la Burgondie, et fit dire à Brunehaut de venir le trouver en paix, feignant de vouloir l’épouser. Elle, parée d’ornements royaux, alla le trouver au château de Tiroa, sur la rivière du même nom. En l’apercevant, il lui dit: «Ennemie du Seigneur, pourquoi as-tu perpétré tant de crimes et as-tu osé faire périr une telle lignée royale?» Alors, l’armée des Francs et des Burgondes ayant été réunie, tous crièrent d’une seule voix que Brunehaut était digne de la mort la plus honteuse. Alors, sur l’ordre du roi Clotaire, elle fut hissée sur un chameau et promenée à travers toute l’armée, puis, attachée aux pieds de chevaux sauvages, elle fut mise en pièces et périt. Pour finir, son tombeau fut le feu, et ses ossements furent brûlés[623].»
[623] _Liber Historiae_ c. 38-40.
Voilà bien, ou je me trompe fort, le ton et les motifs de la poésie épique. Cette histoire, fréquemment démentie par le silence de Frédégaire ou contredite par son témoignage formel, est en grande partie apocryphe; elle a, d’autre part, une vérité poétique remarquable. Le type de Brunehaut est conçu ici, d’un bout à l’autre, selon les lois de l’esprit poétique, qui exige un caractère fidèle à lui-même, qui attribue à un seul personnage la responsabilité de tous les événements, et qui proportionne d’une manière très consciencieuse l’expiation subie à la grandeur des forfaits commis. Il ne semble pas douteux qu’à la base d’une légende aussi organique se trouve un chant populaire.
Je partagerai l’examen de l’histoire poétique de Brunehaut en trois parties. La première contient le récit de la guerre entre les deux frères; la deuxième, l’épisode des amours de Théodoric et de la vengeance de sa grand’mère; la troisième, celui de la mort tragique de Brunehaut elle-même.
La première partie, comparée au récit de Frédégaire, laisse deviner tout de suite sa provenance populaire. La précision du détail historique y est entièrement sacrifiée. Les itinéraires suivis, les villes prises en route, la double bataille livrée, tout a disparu. Par contre, les motifs des événements sont indiqués: les excitations de Brunehaut apparaissent comme la cause directe de la guerre, et nous savons même la raison pour laquelle Théodoric devrait, d’après elle, s’armer contre le roi d’Austrasie. Il est inutile d’insister ici sur l’historicité de ce qui a été omis, sur la non historicité de ce qui a été ajouté. Le récit de la capture et de la mort tragique de Théodebert d’après le _Liber Historiae_ est en contradiction formelle avec celui des mêmes événements par Frédégaire, qui en a été presque le contemporain: c’est assez dire qu’il doit être écarté d’emblée par la critique[624].
[624] Il va sans dire qu’étant plus dramatique, la version du _Liber_ avait toute chance d’être préférée par les écrivains postérieurs; aussi Aimoin l’a-t-il accueillie III, 99 (Bouquet III, page 176), tout en reconnaissant qu’elle contredit Frédégaire.
Le récit du _Liber Historiae_ ne porte pas seulement le caractère d’une véritable amplification poétique; il se trahit encore comme le développement nouveau d’un motif épique déjà ancien. Ce roi de Cologne qui périt assassiné par les ambassadeurs de son parent, pendant qu’il se baisse sur son coffre pour y chercher des trésors, nous l’avons déjà rencontré précédemment: il s’appelait Chlodéric, fils de Sigebert le Boiteux, et c’est un vrai transfert épique qui a fait attribuer ses aventures au roi Théodebert[625]. L’histoire de ce dernier aura été coulée, selon toute vraisemblance, dans un moule déjà existant et par là même elle aura fait oublier la précédente. L’épisode de la blessure de Théodoric à Saint-Géréon est beaucoup plus obscur. Il repose manifestement sur une donnée populaire: le cadre du moins ne peut avoir été inventé par le moine neustrien, et la couleur n’a absolument rien de monastique, mais est foncièrement barbare. Quant au fait en lui-même, je ne sais qu’en penser. Aimoin déjà n’y comprenait plus rien, puisque, reproduisant cette partie du récit du _Liber Historiae_, il écrit: _Solummodo signum quoddam apparuit purpureum, quod ego reor citae mortis fuisse indicium_. Il n’y a là qu’une ingénieuse conjecture personnelle, et à coup sûr les premiers narrateurs populaires de notre épisode ne lui ont pas attribué de caractère prophétique. J’incline à croire qu’il y a sous ce récit un fait historique défiguré, dont il serait oiseux de chercher à retrouver l’aspect primitif[626].
[625] L’auteur du _Liber Historiae_ n’a d’ailleurs pas reproduit l’épisode de Chlodéric et de Sigebert dans son histoire de Clovis: pourquoi, alors qu’il l’a dû lire dans Grégoire de Tours, et qu’il reproduit d’après celui-ci l’histoire de Ragnacaire et de Rignomir? Je n’irai pas jusqu’à dire qu’il ne voulait pas raconter deux fois les mêmes aventures, et qu’il avait remarqué la parenté des deux épisodes; je crois plutôt que le chant épique sur les meurtres de Clovis avait déjà cessé d’être connu.
[626] Faudrait-il mettre en rapport ce _signum purpureum_ trouvé sur le corps de Théodoric avec le _niello_ qui est, dans l’épopée française, la marque de naissance des princes de la maison royale, et sur lequel M. Rajna disserte savamment p. 295-299?
La deuxième partie de notre récit a un caractère plus émouvant encore que la première. Elle relève de la même inspiration qui a déjà dicté l’étrange histoire de Frédégonde et de Landéric. Quelle ironie tragique dans la manière dont éclate la brouille entre le roi des Burgondes et sa grand’mère! C’est elle qui, par ses mensonges, l’a poussé à commettre un premier crime, et qui se révolte maintenant de lui voir commettre le second: mais quelle foudroyante repartie elle s’attire de la part de ce prince! Corneille n’a pas trouvé dans sa Rodogune de scène plus terrible que celle de cette mère poursuivie l’épée à la main par son petit-fils, et qui, arrachée à sa fureur par les gens de son entourage, se venge de lui en lui envoyant la mort dans un breuvage empoisonné. Emporté par son sujet, le poète va jusqu’à raconter le meurtre des enfants de Théodoric par Brunehaut: crime inventé contre lequel protestent à la fois l’histoire et la raison, mais qui était trop dans la tonalité du sujet pour pouvoir être épargné à la mémoire de cette malheureuse femme[627].
[627] G. Kurth o. c. p. 72.
Maintenant vient l’expiation. Le châtiment de Brunehaut sera exemplaire: elle sera traitée comme Jézabel, dont elle est d’ailleurs, aux yeux de nos écrivains, la vivante image. Comme la perfide reine d’Israël, tombée dans sa vieillesse au pouvoir de Jéhu, avait essayé de le séduire en appelant à son secours tous les artifices de la toilette, ainsi Brunehaut, frappée d’aveuglement, se persuade que son neveu victorieux se laissera séduire par ses charmes flétris. Mais, de même que Jézabel a été, par ordre du vainqueur, précipitée du haut de sa fenêtre et foulée aux pieds des chevaux, ainsi la vieille furie sera traitée par le roi des Neustriens avec des outrages non moins raffinés. Le parallèle est frappant; il semble s’être présenté à la pensée des premiers narrateurs, même de ceux qui n’ont pas prononcé ici le nom de Jézabel[628]. Veux-je dire par là qu’il faille regarder comme inventée l’histoire du dernier supplice de Brunehaut? Nullement. J’ai établi ailleurs qu’elle est, au contraire, parfaitement historique, et je crois même que c’est son horrible supplice qui a le plus contribué à suggérer l’idée d’une comparaison entre ses destinées et celles de l’antique Jézabel. Mais c’est le propre de la chanson épique de mêler à doses égales, dans ses récits émus, le vrai et le faux, _pene historico ritu_, comme dit Jordanès[629]. Il ne faut d’ailleurs pas s’étonner que la poésie ait respecté l’histoire de la fin de Brunehaut. Quelle fiction aurait pu rivaliser ici avec la tragique horreur de la réalité?
[628] V. Jonas, _Vita Columbani_ c. 31; _Passio sancti Desiderii_ c. 2 (_Anal. Bolland._ IV, p. 253); Walafrid Strabo, _Vita S. Galli_ (Bouquet III, p. 475).
[629] La mention du chameau dans l’épisode du supplice de Brunehaut pourrait être regardée comme un détail apocryphe ou poétique: il n’en est rien. Pour ne parler ici que de la Gaule, nous voyons par Grégoire de Tours que le prétendant Gundovald avait dans son armée des chameaux qui faisaient office de bêtes de somme (Greg. Tur. VII, 35), et par le _Vita Eligii_ que saint Éloi avait également un chameau servant au même usage. (_Vita Eligii_ lib. II, pars 11 c. 12 dans Ghesquière t. III, p. 140.) C’est d’ailleurs sur un chameau qu’on avait coutume d’exposer dans l’empire de Byzance les malheureux qu’on vouait à l’infamie ou à la dérision; voir Socrate, _Hist. eccl._ III, 2 _in fine_; Denys d’Alexandrie dans Eusèbe, _Hist. eccl._ VI, 41; Procope, _Bell. goth._ III, 32.
Plus qu’aucune autre, la mémoire de Brunehaut a vécu longtemps dans les imaginations populaires. Les terribles vicissitudes de sa vie et surtout sa fin épouvantable avaient fait sur les esprits une impression profonde: elle devint, pour la multitude, une espèce de magicienne douée d’un pouvoir presque surnaturel, et elle fut mise au rang de ces génies tour à tour bons ou mauvais qui, d’après les traditions rustiques, auraient présidé à la confection des principales œuvres de l’esprit humain. On sait que, dans les premiers siècles du moyen âge, les populations barbares qui remplacèrent l’Empire dans nos provinces ne purent se persuader que l’homme aurait été capable à lui seul de produire les gigantesques monuments dont les Romains avaient orné notre sol. Ces remparts inexpugnables, ces palais superbes, ces châteaux-forts sourcilleux, ces magnifiques routes militaires, en un mot, toutes les œuvres qui exigeaient quelque talent d’ingénieur et d’architecte, quelque grand déploiement de forces collectives, furent considérées comme dues à l’initiative, tout au moins à la collaboration de quelque puissance surnaturelle. Le diable est de toutes ces puissances celle qui, nous dit-on, est intervenue le plus souvent. On n’en finirait pas si l’on comptait les chaussées ou les édifices d’origine romaine qui sont mis sous le nom de ce maître ouvrier. Mais ce nom lui-même, dans son uniformité, paraît couvrir une multitude de désignations spéciales se rapportant à autant de divinités différentes, plus tard identifiées avec le diable en vertu de l’enseignement des docteurs, qui voyaient dans chaque faux dieu un démon. Plusieurs de ces noms ont survécu jusqu’aujourd’hui, et Wodan ainsi que Irmin occupent encore leur place dans le nom de plus d’une route en Angleterre et en Allemagne. Les géants et les fées ont partagé avec les dieux le privilège d’être regardés comme constructeurs de routes, et les personnages célèbres de l’histoire ou de la légende, principalement les femmes, ont été par la suite associés, sous ce rapport, aux fées et aux géants. C’est ainsi qu’en France, à côté du _chemin Henri IV_ (Béarn), du _chemin Charles_ (Bretagne) et du _chemin César_ (Béarn), on connaît le _chemin de la reine Marguerite_ (Auvergne), le _chemin de la reine Achilette_ (Languedoc), le _chemin de la reine Jeanne_ (Provence), le _chemin de la reine Blanche_ (Franche Comté), le _chemin de la reine de Hongrie_ (Ardennes), le _chemin de la Pucelle_ (Champagne), le _chemin de la reine Haudiatte_ (Lorraine), le _chemin de la reine Anne_ (Bretagne), etc., etc., etc.[630]
[630] Paul Sébillot, _Traditions et superstitions des ponts et chaussées_ (_Revue des tradit. popul._ t. VI, p. 2 et suiv.).
En Angleterre, une légende consignée par écrit dès avant le XIIe siècle interprète également par l’initiative d’une reine l’origine des voies romaines dans cette île. Ce serait l’impératrice Hélène, qui, au dire d’un des Mabinogion, aurait eu «l’idée de faire faire de grandes routes de chaque ville forte à l’autre à travers l’île de Bretagne.» Les routes furent faites, et on les appelle les chemins d’Elen Lluydawc (la conductrice d’armées)[631].
[631] _Les Mabinogion_, trad. de J. Loth dans d’Arbois de Jubainville. _Cours de littérature celtique_ t. III, p. 168. Une note l. l. nous apprend que dans le pays de Galles les voies romaines portent par endroits le nom de _Sarn Elen_ ou chaussée, chemin ferré d’Elen.
Rien donc ne doit moins nous étonner que le nom de Brunehaut attribué en pays roman à un grand nombre de voies de communication et de ruines d’édifices anciens. J’en ai fait un relevé qui est sans contredit fort incomplet, mais qui permettra néanmoins de se faire une idée de la diffusion considérable de ce nom dans la toponymie.
Tour Brunehaut à Izel (Luxembourg).
Pierre Brunehaut à Hollain (Hainaut)[632].
[632] Nélis, _Réflexions sur un ancien monument du Tournaisis appelé vulgairement la pierre Brunehaut_ (_Mémoires de l’Acad. impér. et roy. de Bruxelles_, t. I, 1777), après avoir montré qu’on ne peut attribuer à Brunehaut ni ce monument ni tous les autres qui portent son nom dans les pays sur lesquels elle n’a pas régné, continue en ces termes: «Le curé d’Hollain, dans la paroisse de qui se trouve cette pierre, m’a dit d’avoir vu dans d’anciennes notes de ses prédécesseurs, qu’avant le XIVe ou XVe siècle cette pierre s’appelait _la brune pierre_, et que ç’a été sous ce nom qu’elle servait de limite ou de borne à quelques portions de sa dîme... Plus tard, après la renaissance des lettres, nos premiers géographes, sans beaucoup d’examen et pour se donner peut-être un air d’érudition, ayant entendu parler d’ailleurs des chaussées de Brunehaut qui passent là tout près, en auront pris occasion d’attribuer ce monument à notre reine, en changeant le nom de _brune pierre_ en _Brunehaut pierre_ dont ils l’auront cru un abrégé. Voilà comment peut être venu le nom de _pierre Brunehaut_.» (p. 480). A comparer le chemin nommé _Brunestraete_, dans l’ancien duché de Limbourg et mentionné par Ernst (_Hist. du Limbourg_ I, p. 213), qui l’interprète par _chemin Brunehaut_.
Brunehaut, hameau de Liberchies (Hainaut).
Chaussée Brunehaut. Nom que la route romaine de Bavai à Cologne porte en Hesbaye. Appelée _Via Strata Brunichildis_ dès le XIVe siècle par le _Chronicon Gemblacense_, manuscr. 3803 de la bibliothèque royale de Bruxelles.
Chemin Brunehaut, venant de Milmort (Hesbaye) vers la vallée de la Meuse, au nord de Liège.
Fontaine Brunehaut (1391-1762) à Laon (Aisne) avec une ferme du même nom.
Chaussée Brunehaut, venant de Scarponne à Nonsard (Meuse).
Chemin de Brunehaut, dit aussi le _Haut Chemin_, sur le territoire d’Amblaincourt (Meuse).
Brunehaut, bois communal de Pillon (Meuse).
Brunechildis castrum, sur l’Aveyron, aujourd’hui Bruniquel (Tarn et Garonne).
Chaussée Brunehaut ou _Levée de la reine de Sicile_ à Saint-Baussant (Meurthe).
Chaussée Brunehaut ou _Chemin Saunaire_ à Ville-au-Val (Meurthe).
Brunehaut, nom d’une tour du château de Vaudemont (Meurthe).