Histoire poétique des Mérovingiens

Part 34

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Ma tâche n’est pas de relever, dans le récit de Frédégaire, les innombrables erreurs qu’il commet au détriment de la réputation de Brunehaut: je l’ai fait ailleurs[602], et, considérant les résultats de cette étude comme désormais acquis, je me bornerai ici à rechercher le travail de l’esprit populaire sur les données historiques plus ou moins pures dont il disposait.

[602] G. Kurth, _La Reine Brunehaut_ (_Rev. des Quest. histor._ juillet 1891).

Dans la chronique de Frédégaire, il y a trois passages qui, à première vue, suggèrent l’idée d’une élaboration de l’histoire par l’imagination publique: nous allons les examiner successivement.

Le premier passage est relatif à une prophétie sibylline au sujet de Brunehaut. Parlant du maire du palais Gogon, qui aurait été assassiné, à ce qu’il prétend, par Brunehaut[603], Frédégaire écrit: «Ce Gogon eut une administration prospère jusqu’au jour où il amena Brunehaut d’Espagne. Bientôt elle l’eut rendu odieux à Sigebert, qui, instigué par elle, le mit à mort. L’influence de cette femme a causé tant de maux et fait verser tant de sang dans le pays des Francs qu’alors fut réalisée la prophétie de la Sibylle qui dit: «Bruna viendra du pays d’Espagne, et devant sa face périront quantité de gens. Mais elle-même sera mise en pièces sous les sabots des chevaux[604]».

[603] J’ai montré o. c. p. 14 que c’est une erreur manifeste de Frédégaire. Gogon survécut de quinze ans au mariage de Brunehaut et mourut dans son lit. Voir Greg. Tur. VI, 1.

[604] Fredeg. III, 59: Prosperum haec Gogonem ad gubernandum fuit, quoadusque Brunechildem de Spania adduxit. Quem Brunechildis continuo apud Sigybertum fecit odiosum ipsumque suo instigante consilio Sigybertus interfecit. Tanta mala et effusione sanguinum a Brunechildis consilium in Francia factae sunt, ut prophetia Saeville impleretur dicens: «Veniens Bruna de partibus Spaniae ante cujus conspectum multae gentes peribunt. Haec vero aequitum calcibus disrumpetur.» M. Krusch, dans son édition de Frédégaire, ferme les guillemets après _peribunt_, à tort selon moi. La prophétie, qui est postérieure à Brunehaut, comme tout le monde me l’accordera sans doute, ne pouvait manquer de contenir l’histoire de la fin de cette princesse, qui était l’expiation de ses crimes. D’ailleurs, quelle apparence y a-t-il que Frédégaire eût ajouté ici, pour son compte, une réflexion qui, si elle était de lui, serait parfaitement oiseuse, pour ne rien dire de plus?

Il résulte de ce texte qu’au moment où écrivait Frédégaire, il existait chez les Francs une prophétie attribuée à la sibylle, et qui prédisait le règne et la mort de Brunehaut. Ce texte était, par conséquent, postérieur à 613. Il était, comme on le voit, en prose, et avait cet accent biblique propre à tous les oracles sibyllins; il se tenait, au surplus, dans un certain vague fait pour en augmenter l’effet, évitait d’entrer dans le détail historique, ne désignait même Brunehaut que par la forme diminutive de son nom[605]. On reconnaît donc ici, sans contestation possible, une de ces prédictions après coup comme aimaient à les composer ces âges d’imaginations crédules, et qu’ils mettaient régulièrement sur le compte des sibylles païennes, auxquelles nul ne refusait alors le don de prophétie. L’auteur était probablement quelque clerc[606] ennemi de la reine d’Austrasie, peut-être le même qui écrivit les _Annales_ dont s’est servi Frédégaire. Celui-ci, trouvant ce texte dans sa source, n’a pas un instant douté de son authenticité; il l’a donc accueilli et reproduit avec la plus entière confiance. Il lui est même arrivé, à cette occasion, une petite mésaventure assez curieuse. Étranger, à ce qu’il paraît, à l’usage germanique d’abréger les noms, et voyant la reine d’Austrasie appelée Bruna, il s’est persuadé que ce devait être le nom primitif qu’elle avait porté en Espagne, et qu’on l’avait modifié en Austrasie pour lui faire honneur. Et c’est ce qui l’amène à écrire gravement, en parlant du mariage de cette princesse: _Ad nomen ejus ornandum est auctum, ut vocaretur Brunechildis_[607].

[605] L’immense majorité des noms propres germaniques se compose de deux radicaux dont le premier est toujours le déterminatif du second. Ex.: Brunechild, _la vierge à la cuirasse_ (cf. le mythe de Brunehild dans l’Edda); Dagobert, _brillant comme le jour_; Gunthramn, _le corbeau de la guerre_, etc. Or, ces noms sont susceptibles de deux modifications organiques. L’une consiste à échanger le second radical contre un autre de même valeur (voir sur ce procédé ci-dessus p. 377). L’autre, beaucoup plus fréquente, consiste à former le diminutif en laissant tomber le second radical: ainsi Hugo = Hugbertus (_Vita Bonifat._ c. 27 et 28 dans _Anal. boll._ I, p. 64); Racco = Ragnemod (Fortun. _Carm._ IX, 10): Ago = Agilulf (Jaffé _Regest. Pontif. Roman._ I, 1273); Theudes = Theudericus; (Il s’agit ici du roi des Visigoths Theudis, appelé Théodoric dans les conciles de Valence et de Lérida en 546. Comme on n’a pas vu l’identité du nom, on a cru devoir changer la date des conciles et les placer sous le règne de Théodoric le Grand; de là des contestations bien inutiles. Aschbach _Geschischte der Westgothen._) Berta = Bertrada (Hontheim, _Hist. dipl. Trever._ I, p. 112). Balzo = Baldwinus (Van Lokeren, _Chartes de Saint-Pierre de Gand_, p. 38); Bruna équivaut donc à Brunehild. Cf. Stark, _Die Kosenamen der Germanen_, Vienne 1866.

[606] _Ante conspectum_, pour dire _à cause de_, est un hébraïsme de la Vulgate.

[607] Fredeg. III, 57. Je vois ici une nouvelle preuve que Frédégaire est Romain d’origine. Cf. ci-dessus p. 79 et suiv.

Cette naïve conjecture, qui ne pouvait entrer que dans la tête d’un Romain, a du moins l’avantage de nous montrer le travail d’exégèse et de divination que le bon chroniqueur faisait sur ses sources, et de nous faire retrouver un élément purement subjectif là où l’on croyait être en face d’un récit puisé dans la tradition écrite ou orale. Je n’ai d’ailleurs pas besoin d’insister davantage sur l’épisode, puisqu’après l’analyse qui vient d’être faite, il est évident qu’il n’a rien de populaire, et qu’il ne peut à aucun point de vue être rangé dans la catégorie des traditions épiques.

Le deuxième passage de Frédégaire où l’histoire de Brunehaut semble offrir quelque couleur épique est celui-ci: «En 599, Brunehaut fut chassée par les Austrasiens, et trouvée toute seule par un pauvre dans la campagne d’Arcis-sur-Aube. Sur sa demande, il la conduisit à Théodoric, qui reçut sa grand’mère avec plaisir et la combla d’honneurs. En récompense, ce pauvre reçut l’évêché d’Auxerre avec l’appui de Brunehaut[608].»

[608] Fredeg. IV, 19.

J’ai déjà montré que ce récit est radicalement faux, et je ne crois pas avoir besoin de refaire ici ma démonstration. Brunehaut n’a pas été chassée d’Austrasie, et n’a pu être rencontrée dans un état de dénuement complet sur les frontières de la Burgondie. Saint Didier d’Auxerre n’était pas un pauvre avant de devenir évêque; c’était un parent de Brunehaut, et l’un des hommes les plus riches de son temps[609]. La légende qui rassemble ces deux personnages dans la communauté de la misère ne paraît pas d’ailleurs avoir un caractère bien traditionnel. Je crois plutôt en saisir l’origine dans les rancunes des grands. «Saint Didier d’Auxerre, parent de Brunehaut, et, sans doute, parvenu à l’épiscopat grâce à elle (604), devait être le partisan et l’appui de cette reine; il était mal vu, par conséquent, de l’aristocratie rebelle de cette époque. Quoi d’étonnant, dès lors, si, pour expliquer les bons rapports entre l’évêque et la reine, des ignorants ou des malveillants ont imaginé une historiette qui permettait de faire d’une pierre deux coups, en frappant à la fois la protectrice et le protégé? Le prestige éclatant de ces deux personnages, alors au sommet de la fortune, ne pouvait qu’être diminué, si l’on parvenait à faire croire qu’il n’y avait pas longtemps qu’ils s’étaient trouvés l’un et l’autre dans l’abîme de la détresse, et qu’entre la reine et l’évêque le seul lien était le souvenir de leur commune misère[610].»

[609] G. Kurth, _art. cit._ p. 42-46.

[610] Id. ib. p. 43.

Mais cette légende, forgée par l’ignorance ou par la haine, semble être tombée dans un milieu fertile et s’être développée dans les imaginations populaires. Si je ne me trompe, elle s’y est dépouillée du caractère satirique qu’elle avait à l’origine, et transformée en un de ces naïfs récits d’aventures comme le peuple en a toujours raconté. La rencontre entre le mendiant et la reine dans la campagne est peut-être la forme pittoresque dans laquelle l’imagination populaire a traduit la donnée qui lui était fournie par les grands au sujet des relations antérieures entre les deux personnages; peut-être est-ce le peuple aussi qui a localisé l’épisode en lui donnant pour théâtre la ville d’Arcis-sur-Aube. Il est d’ailleurs à remarquer que parmi les légendes de Frédégaire, il en est plus d’une qui provient des confins de la Burgondie et de l’Austrasie: qu’on se souvienne de l’exemption de tributs accordée par Childéric aux habitants de Bar, et du ravage des terres burgondes par Clotilde dans les environs de Villery. Voilà, dans la chronique de notre auteur, le troisième _border-tale_ que nous rencontrons: cela est assez remarquable, et jette peut-être un peu de lumière, sinon sur la patrie de l’auteur, du moins sur la provenance de ses renseignements.

Jusqu’ici, nous avons pu constater dans l’histoire de Brunehaut la trace probable de légendes populaires qui sont elles-mêmes l’écho des calomnies des grands, mais nous n’y avons pas remarqué le travail de la chanson épique. Il est peut-être permis de reconnaître l’action de celle-ci dans l’histoire des luttes fratricides de Théodebert et de Théodoric, fomentées, d’après la tradition, par leur grand’mère Brunehaut. Cette histoire, dont Jonas et Frédégaire nous ont encore conservé la physionomie réelle, s’est altérée d’assez bonne heure, et nous apparaît, dans le _Liber Historiae_, sous des traits incontestablement poétiques. Elle était d’ailleurs faite, par son caractère hautement tragique, pour frapper vivement l’esprit de la multitude, et pour s’y refléter en des images agrandies[611].

[611] Fredeg. IV, 38; Jonas, _Vit. Columb._ c. 57; _Liber Historiae_, 38.

Voici d’abord la charpente des faits. Les deux frères, entre lesquels il existait depuis longtemps une animosité que leur grand’mère avait sans succès essayé d’apaiser[612], en vinrent finalement aux prises. Parti de Langres au mois de mai de l’année 612, Théodoric se dirigea par Andelot et par Nasium, dont il s’empara au passage, sur Toul, où il rencontra Théodebert qui avait pris l’offensive. Le sort des armes se prononça contre le roi d’Austrasie, qui, poursuivi par son frère, passa les Vosges, et, par Metz, se sauva jusqu’à Cologne. Là, il réunit à la hâte tout ce qu’il put trouver de soldats parmi les peuplades d’Outre-Rhin, puis il vint de nouveau se mesurer avec son frère à Tolbiac, où se livra une des plus sanglantes batailles dont les annales des Francs aient gardé le souvenir. Sur les pas du malheureux roi d’Austrasie fugitif de nouveau, Théodoric pénétra dans Cologne et envoya à la poursuite de son frère un détachement qui s’empara bientôt de sa personne. Il fut conduit enchaîné à Châlons-sur-Saône, pendant que son fils Mérovée, qui n’était qu’un petit enfant, avait la tête brisée contre une pierre. Une obscurité sinistre règne sur la fin du malheureux prisonnier; ce qui est certain, c’est qu’il périt bientôt dans les fers, et que son frère Théodoric le suivit de près dans la tombe, emporté par une de ces maladies qui fauchaient dans la fleur de l’âge les voluptueux princes de la famille mérovingienne. Leur grand’mère Brunehaut ne perdit pas courage dans ces conjonctures critiques. Elle fit proclamer souverain des deux royaumes le fils aîné de Sigebert, et arma pour repousser Clotaire II, qui, appelé par les Austrasiens révoltés, avait pénétré dans les états de ses parents. Mais tout s’unissait pour trahir cette femme intrépide: elle-même fut livrée à ses ennemis, et, victime de haines implacables et sauvages, elle périt du supplice atroce qui vaudra toujours à sa mémoire la pitié, et l’infamie à celle de ses bourreaux.

[612] Aucune partie de l’histoire de Brunehaut n’a été plus méchamment défigurée que celle-là. Alors que les sources la montrent qui travaille à pacifier ses petits-fils, la légende lui attribue la responsabilité de la guerre entre eux. Voir mon travail cité p. 45 et suiv.

Comme on le voit par ce rapide aperçu, il y a dans cette série d’événements une source d’émotions dramatiques comme on les rencontrerait difficilement ailleurs au même degré. Aussi l’imagination populaire en a-t-elle été profondément frappée. Frédégaire, qui écrit sous la dictée de la tradition orale, à un moment où elle n’a pas encore pu altérer les faits, nous permet cependant d’entrevoir les parties de cette histoire qui ont fait le plus d’impression sur le peuple. C’est d’abord la funeste bataille de Tolbiac, où deux peuples frères ont répandu le meilleur de leur sang pour assouvir des haines fratricides. «Jamais, dit Frédégaire, de toute antiquité, les Francs ni les autres peuples n’ont livré un combat si meurtrier. Les deux armées combattaient avec un tel acharnement et firent de part et d’autre un tel carnage, que les cadavres, ne trouvant pas de place pour tomber, restaient debout, serrés les uns contre les autres comme des vivants[613].» Voilà bien comme raconte la mémoire populaire. Non que je veuille soutenir que le détail est nécessairement fictif, mais je dis qu’il est de ceux qui frappent la multitude et qu’elle aime à retenir. Celui-ci était fait pour germer et pour fructifier dans d’autres imaginations. Des morts qui restent debout dans une mêlée, s’est dit le bon Aimoin, cela se comprend; mais lorsque cette mêlée se déplace, que deviennent ces morts? Nécessairement ils subissent l’impulsion donnée à toute la masse, et ils s’avancent avec les vivants: _Tanta utriusque partis animositate concursum est, ut cadavera interfectorum, prae multitudine comprimentium se populorum, non valentia ad terram ruere, quemadmodum equis insederant, una cum vivis circumferrentur_[614]. On le voit, le thème est riche: les morts marchent, leurs chevaux, morts ou vifs (Aimoin ne nous tire pas d’angoisse), participent au mouvement; nous aurons tout à l’heure une vraie bataille de spectres[615].

[613] Fertur a Francorum ceterasque gentes ab antiquito sic forte nec aliquando fuisse prilium conceptum. Ibique tantae est rages ab uterque exercitus facta est, ubi falange ingresso certamenis contra se priliabant cadavera occisorum undique non haberint ubi inclinis jacerint sed stabant mortui inter citerorum cadavera stricti, quasi viventes. Fredeg. IV, 38. Cf. Jonas _Vita Columban._ c. 57: Ibi proelio inito innumerae hominum phalanges ex utroque exercitu perierunt.

[614] Aimoin III, 97 (Bouquet III, p. 115).

[615] C’est M. Lucien Double qui nous ménage ce régal: «La mêlée était si épaisse, écrit-il, que des rangs entiers de morts, poussés par les vivants qui les suivaient, _s’avançaient rigides et pâles_, n’ayant pas la place de tomber, _s’enferrant à chaque pas davantage sur les lances et sur les épées_; en plus d’un endroit, il y eut même, de chaque côté, _des rencontres de bataillons entiers de cadavres_ (authentique[616]) qui ne pouvaient même pas s’affaisser sur le sol, étreints dans les remous de cette tempête humaine.» L. Double, _Brunehaut_, Paris 1878, p. 185.

[616] La parenthèse est de M. Double.

Rien ne produit plus d’effet sur les esprits peu cultivés que ces grandes scènes de carnage; ils y reviennent incessamment avec une curiosité enfantine et malsaine, et ils en embellissent le récit chaque fois qu’ils le reproduisent. Il n’y a presque pas une grande bataille de l’époque barbare qui ne soit connue par quelqu’un de ces traits affreux[617].

[617] V. ci-dessus p. 366 et suiv.

Un autre épisode de la lutte fratricide a fait une vive impression sur l’imagination populaire: c’est l’intervention de l’archevêque de Mayence. Vaincu à la bataille de Toul, Théodebert fuyait devant les forces supérieures de son frère, qui le poursuivait l’épée dans les reins, lorsque, dit Frédégaire, le saint homme apostolique Lesio, évêque de la ville de Mayence, aimant la valeur de Théodoric et détestant la folie de Théodebert, vint trouver Théodoric et lui dit: «Achève ce que tu as commencé. Il faut que tu mènes cette affaire à terme d’une manière profitable. Une fable populaire dit que le loup étant monté sur une montagne, comme ses jeunes commençaient déjà à chasser, les appela à lui et leur dit: «Aussi loin que vos yeux peuvent voir dans tous les sens, vous n’avez pas d’amis, si ce n’est quelques-uns de votre race. Achevez ce que vous avez commencé.»

Voilà, évidemment, une tradition populaire. Cela ne veut pas encore dire, assurément, que ce soit une légende épique: il suffit pour le moment d’acter que Frédégaire n’a pas trouvé l’épisode dans quelque source écrite. Le développement considérable qu’il prend ici dans la narration assez sommaire du chroniqueur, et la complaisance avec laquelle y est raconté l’apologue de l’évêque, sont à ce point de vue des indices caractéristiques. Ce qui ne l’est pas moins, c’est l’altération déjà toute romane du nom du prélat. Si Frédégaire le connaissait autrement que par la tradition orale, il aurait exactement reproduit son nom, qui est Leudegarius, au lieu qu’il n’en connaît que la forme romane Lesio[618]. Mais je vais plus loin, et je crois reconnaître une trace d’altération épique dans la contexture de l’épisode lui-même. On ne comprend pas bien celui-ci sous sa forme actuelle. L’évêque de Mayence, nous est-il dit, appréciait la valeur de Théodoric et méprisait la sottise de son frère; il vint donc trouver le roi de Burgondie et l’engagea à continuer son expédition contre Théodebert, jusqu’à ce qu’il eût raison de lui. Voilà qui se comprend. Ce qui ne se comprend plus, c’est que, pour l’encourager à persévérer dans ses desseins fratricides, l’évêque lui raconte une fable de laquelle il résulte qu’il devrait épargner son frère, vu qu’il n’a pas d’autre ami. Il y a là une contradiction interne qu’il est impossible de nier, et nul ne soutiendra qu’elle ait fait partie de la version primitive. De deux choses l’une: ou bien l’évêque a réellement exhorté Théodoric à détruire son frère, et alors il n’a pu lui raconter l’apologue du loup en chasse; ou bien il le lui a en effet raconté, et alors il est manifeste qu’il l’a fait pour détourner le roi d’un projet criminel.

[618] Cf. le nom de l’évêque d’Autun saint Leudegarius, devenu Léger en français.

Mais quelle était la version primitive, et serait-il permis de la retrouver en l’absence de tout témoignage qui pourrait nous mettre sur la voie? Je pense que oui, et je ne crois pas me tromper en admettant que le noyau du récit, ce qui en constitue la partie la plus originale comme aussi la plus frappante pour l’esprit populaire, c’est précisément l’apologue du loup en chasse. Le peuple est fidèle à ses fables; il les redit de bouche en bouche avec une exactitude scrupuleuse. Telles Bidpaï et Lokman les ont racontées, telles le bon La Fontaine les a mises en vers, et telles on continue de les faire apprendre à nos enfants. Celle-ci est d’ailleurs vraiment puisée à même la source populaire. Ce loup qui mène ses fils sur la montagne et qui leur fait jeter un coup d’œil sur tout le paysage étendu à leurs pieds, ce n’est pas un personnage inventé par le chroniqueur, c’est le héros animal de la grande comédie _aux cent actes divers_. Le discours qu’il adresse à ses fils (_Quam longe oculus vester in unamquemque parte videre prevalet, non habetis amicus, nisi paucus qui vestro genere sunt_), c’est sans doute, comme il arrive d’ordinaire dans les versions orales, la partie la mieux conservée de la tradition, précisément parce qu’elle en est l’élément essentiel, que tout le reste ne sert qu’à préparer, qu’à introduire en quelque sorte[619]. Or, ce discours contient une double leçon adressée par le vieux loup aux louveteaux: il leur rappelle d’abord qu’ils sont sans amis sur la terre, ensuite, qu’ils peuvent compter sur ceux de leur race. Qu’est-ce à dire, sinon que, Théodebert étant le frère de Théodoric, celui-ci doit compter sur l’amitié de celui-là, puisque _les loups ne se mangent pas entre eux_? Donc, si je ne fais erreur, la version primitive de notre récit présentait l’intervention de l’évêque de Mayence comme une tentative pour détourner Théodoric de son entreprise meurtrière, en lui rappelant qu’il avait peu d’amis, et qu’un frère est toujours le meilleur des soutiens.

[619] Comme dans l’histoire de Childéric et de Basine, les paroles de celle-ci (si in transmarinis partibus aliquem cognovissem utiliorem tibi, expetissem utique cohabitationem ejus); comme dans l’histoire de la mort de Chlodéric le discours de Clovis (dum ego per Scaldem fluvium navigarem, etc.); comme dans l’histoire de la guerre de Thuringe, le discours de Théodoric à ses soldats (indignamini, quaeso, tam meam injuriam quam interitum parentum vestrorum, etc.).