Histoire poétique des Mérovingiens

Part 33

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[580] Fortunat. _Carm._ VI, 1, 73:

Hic nomen avorum Extendit bellante manu, cui de patre virtus Quam Nablis ecce probat, Thoringia victa fatetur.

Id. VI, 1a, 9:

Cujus rapta semel sumpsit Victoria pinnas Et tua vulgando prospera facta volat. Saxone Thoringo resonat, sua damna moventes Unius ad laudem tot cecidisse viros.

[581] Id. VII, 16, 47. Quae fuerit virtus, tristis Saxonia cantat.

[582] Greg. Tur. IV, 23.

[583] Id. IV, 29.

[584] Id. IV, 42.

C’est encore une aventure de sérail qui fait le fond de la seconde légende relative à Frédégonde, mais, cette fois, la couleur en est sombre et l’accent tragique.

«La reine Frédégonde était belle et avait un esprit fécond en ressources, mais elle trahissait son époux. Landéric était alors maire du palais: c’était un homme plein de talent; la reine l’aimait beaucoup et entretenait des relations adultères avec lui. Un jour que le roi partait de bonne heure pour aller chasser à Chelles, dans les environs de Paris, comme il aimait beaucoup la reine, il revint de l’écurie au moment où elle se lavait la tête dans sa chambre à coucher, et il lui donna un léger coup sur le dos. Elle, se persuadant que c’était Landéric: «Que fais-tu là, Landéric?» s’écria-t-elle. En même temps elle se retourna, et elle s’aperçut que c’était le roi, et elle fut saisie d’épouvante. Lui, en proie à la plus vive indignation, partit pour la chasse. Cependant Frédégonde fit venir Landéric et lui raconta tout ce qui venait de se passer: «Vois maintenant, dit-elle, ce qui te reste à faire, car les supplices nous attendent dès demain». Landéric, désespéré, s’écria en versant des larmes: «C’est à la male heure que mes yeux t’ont vue! Je ne sais que faire, et je me sens pris de tous côtés.--Ne crains rien, répondit-elle, écoute mon conseil, et nous ne périrons pas. Ce soir, quand le roi reviendra de la chasse, nous enverrons des assassins qui le tueront, et qui crieront que c’est un attentat de Childebert d’Austrasie; et lorsqu’il sera mort, nous règnerons avec mon fils Clotaire.» Et en effet, la nuit venue, comme Chilpéric rentrait de la chasse, des assassins gorgés de vin par Frédégonde lui plongèrent leur scramasax dans le ventre pendant qu’il descendait de cheval, et au moment où ses gens regagnaient chacun sa demeure. Il poussa un cri et tomba mort. Alors, obéissant au mot d’ordre de la reine, les meurtriers crièrent: Voilà ce que le roi d’Austrasie Childebert a fait du roi notre seigneur. Alors l’armée se dispersa dans tous les sens à la recherche des coupables, mais les soldats ne trouvèrent personne et rentrèrent chez eux.»[585]

[585] _Liber Historiae_ c. 35. Cf. Aimoin III, 56 (Bouquet III, p. 92). Hildegaire _Vita Faronis_, c. 25 (Mab. saec. II, p. 586).

Cette histoire, à première vue, n’a rien d’invraisemblable. On connaît les mœurs de Frédégonde. Grégoire de Tours l’accuse formellement d’avoir offert ses faveurs à un certain Eberulf[586], et le roi Gonthran n’était pas fort certain de la légitimité de la naissance de Clotaire II[587]. Mais l’important rôle politique attribué à l’amant de la reine cadre mal avec l’histoire. Grégoire de Tours ne prononce pas même le nom de ce personnage, ce qui est tout au moins une présomption contre le récit du _Liber_. Dans Frédégaire, il est vrai, Landéric nous apparaît avec le titre de maire à la date de 603[588], et ce témoignage est confirmé par un autre document du VIIe siècle, qui nous le montre exerçant le même office auprès du roi Clotaire II à Chelles[589]. Mais cela ne prouve pas pour 584; tout au contraire, on pourrait se demander si l’histoire racontée par le _Liber_ n’a pas été imaginée après coup pour expliquer l’élévation de Landéric.

[586] Id. VII, 21: Rogatus enim fuerat ab ea, ut post mortem regis cum ipsa resederet, sed optenere non potuit.

[587] Id. VIII, 9.

[588] Fredeg. IV, 25 et 26.

[589] _Vita Gaugerici_ dans Bouquet III, p. 488: _Anal. Boll._ VII, p. 393: Viro illustri Landerico, tunc tempore majorem domus praefati principis.

L’histoire a d’ailleurs un autre défaut. Elle est trop intéressante, elle est trop dramatique, elle est, si je puis ainsi parler, trop flatteuse pour l’imagination et trop satisfaisante pour le sentiment moral du public: c’est ainsi qu’on doit souhaiter que les choses se soient passées, quand on veut que les fautes soient expiées ici-bas, et que la Providence intervienne par quelque coup de théâtre. On peut se demander comment Grégoire de Tours, si au courant des faits de son temps, aurait ignoré ce tragique épisode, ou pourquoi il n’aurait pas cru devoir le raconter. Ce n’était certes pas pour épargner Frédégonde, car il rapporte de cette reine des crimes si abominables que sa réputation n’avait plus rien à perdre. Lui-même d’ailleurs revient à plusieurs reprises sur le mystérieux assassinat de Chilpéric, nous communique toutes les versions qui ont circulé sur cet événement, nous montre les soupçons se portant tour à tour sur divers personnages, et formule sa propre opinion en des termes qui montrent qu’il ne sait trop que croire: «Ce qui a causé la mort de Chilpéric, dit-il, c’est sa propre méchanceté.»[590]

[590] Greg. Tur. VIII, 5. Cf. mon étude sur la _Reine Brunehaut_, p. 26, n.

Il met, comme on voit, Frédégonde hors de cause, et il faut bien que l’innocence de cette reine ait été, ici, bien réelle pour qu’il la décharge d’emblée. D’ailleurs, nul ne devait perdre plus que Frédégonde à la mort de son mari: on le vit bien aussitôt après, car elle tomba dans une détresse cruelle, et, pendant plusieurs années, elle vécut dans la situation la plus menaçante. Il n’y a donc aucune apparence qu’elle eût, de gaieté de cœur, créé elle-même la situation dans laquelle allait sombrer toute sa fortune. La légende, il est vrai, écarte cette objection en la montrant acculée, en quelque sorte, à la nécessité du meurtre pour échapper à la vengeance de son mari: mais, je le répète, pour ingénieuse qu’elle soit, cette explication tombe devant le silence de Grégoire de Tours.

L’origine de la légende me semble claire. Il faut la chercher dans la série de raisonnements que l’imagination populaire a faits sur les événements pour les enchaîner d’une manière logique. Landéric était maire du palais sous la régence de Frédégonde pendant la minorité de Clotaire II: voilà le point de départ. Quelle explication plus inévitable y avait-il de sa fortune, sinon qu’il était l’amant de la reine?[591] Du coup, on trouvait le moyen d’expliquer aussi l’obscure histoire de la mort de Chilpéric: il suffisait de supposer que les relations coupables des deux amants étaient antérieures à sa mort, et qu’elles en avaient été la cause. Il ne restait plus qu’à faire connaître l’occasion qui les força à se débarrasser du roi par un crime. Ici, une imagination un peu inventive avait libre jeu, et la scène du lavabo, si je puis l’appeler ainsi, fut créée.

[591] On verra expliquer de la même manière, en Austrasie, l’arrivée au pouvoir de Protadius. Cf. mon étude sur _la Reine Brunehaut_, p. 48.

Les deux légendes que je viens de raconter sont-elles d’origine populaire? Je ne sais, et je suis assez tenté de croire que non. Les histoires d’alcôve et les complots d’antichambre ne figurent généralement pas dans le répertoire populaire, et un mot comme: _Finis donc, Landéric!_ semble trahir le lettré plutôt que le rapsode. Tout au moins dirai-je que si les deux épisodes ont été racontés dans le peuple, ils auront subi quelques remaniements en passant par les milieux savants et monastiques où les a trouvés l’auteur du _Liber Historiae_.

Par contre, la troisième légende a tout à fait l’accent d’un de ces récits étranges et extraordinaires dont le merveilleux ne heurte pas l’esprit des gens du peuple; je ne doute nullement qu’elle ait été recueillie dans les chaumières des paysans neustriens.

«Childebert, roi d’Austrasie, apprenant que son oncle Chilpéric avait péri par les maléfices de Frédégonde, rassembla son armée, qui comprenait les Burgondes et les Austrasiens. Sous le commandement des patrices Gundoald et Wintrion, cette armée, traversant la Champagne, pénétra dans le pays de Soissons qu’elle livra au pillage. Frédégonde, en l’apprenant, réunit ses troupes sous les ordres de Landéric et des autres chefs des Francs, et arriva à Brennacum, faisant de grandes largesses à ses guerriers pour les exciter à combattre contre l’ennemi. Apprenant que l’armée des Austrasiens était considérable, elle convoqua les siens et leur dit: «Levons-nous la nuit et marchons contre eux des lanternes à la main; les camarades qui seront en tête tiendront des branches d’arbre et attacheront des sonnettes au cou de leurs chevaux, pour que les sentinelles de l’ennemi ne puissent pas nous reconnaître. Puis, le jour venu, nous nous précipiterons sur eux, et nous pourrons remporter la victoire.» On se rallia à cet avis. Il avait été convenu entre les deux armées qu’on en viendrait aux mains à tel jour, à Trucciacum, dans le Soissonnais[592]. Frédégonde, conformément au plan qu’elle avait fait prévaloir, se mit en marche au milieu de la nuit, précédée d’hommes portant des branches d’arbre et avec tout l’attirail décrit ci-dessus; elle-même, montée à cheval, portait le petit Clotaire dans ses bras. C’est ainsi qu’on arriva à Trucciacum. Cependant les sentinelles austrasiennes, apercevant sur les hauteurs les branches vertes que portaient les Francs, et entendant résonner les sonnettes de leurs chevaux, se dirent de proche en proche: «Est-ce que hier il n’y avait pas des champs découverts là où nous voyons maintenant des forêts?» Et le camarade en riant répondait à son camarade: «Tu as bu à coup sûr, et tu déraisonnes. N’entends-tu pas les sonnettes de nos chevaux qui paissent auprès de la forêt?[593]» Cependant le jour venait, et les Francs, se précipitant à grand son de trompettes sur les Austrasiens et les Burgondes endormis, en massacrèrent un grand nombre, tant grands que petits. Gundoald et Wintrion ne durent leur salut qu’à la rapidité de leurs chevaux. Quant à Frédégonde, elle arriva avec son armée jusqu’à Reims, pillant et saccageant, puis elle retourna chargée de butin à Soissons[594].

[592] Le point d’honneur germanique défendait d’attaquer un adversaire sans l’avoir _défié_, c’est-à-dire sans l’avoir prévenu de son attaque et lui en avoir fait connaître le jour et l’heure; tomber sur lui à l’improviste était considéré comme une lâcheté. On se souvient que Clovis, sur le point d’attaquer Syagrius, lui avait demandé de faire choix d’un champ de bataille (cf. ci-dessus p. 216). Nous avons donc ici une preuve de plus que notre récit est d’origine populaire, c’est-à-dire né de la tradition orale et non de l’histoire savante, qui n’aurait pas conservé ce trait.

[593] Sur les clochettes au cou du bétail v. Fortunatus, _Carmina_ II, 16, 49.

[594] _Liber Historiae_ c. 36.

Tel est le récit du _Liber Historiae_. Remarquons d’abord que la guerre dont il y est question eut lieu réellement en 592, et qu’elle se termina, comme dans notre épisode, par la victoire de la Neustrie. Les témoignages de Frédégaire et de Paul Diacre corroborent ici celui du _Liber Historiae_[595]. Celui-ci, il est vrai, s’écarte déjà de la réalité en nous montrant Clotaire II porté à la bataille dans les bras de sa mère: en 592, Clotaire II avait huit ans, ce qui gâte un peu la vraisemblance de ce pittoresque épisode. Au surplus, ni Frédégaire ni Paul Diacre ne disent mot d’un détail aussi remarquable, et cela est significatif, au moins en ce qui concerne le premier de ces deux auteurs. Peut-être la légende n’existait-elle pas encore de son temps; peut-être aussi ne s’était-elle pas encore répandue en dehors de son lieu d’origine. Localisée à Troussy, il paraît bien qu’elle a été trouvée sur place par le moine de Saint-Denis, qui avait, comme je l’ai montré ailleurs, une connaissance spéciale du Soissonnais, et qui était peut-être même un enfant de ce pays. La fraîcheur naïve et le parfum tout rustique qui règnent dans le récit attestent qu’il a été puisé à même la source populaire: dans toute l’histoire poétique des Mérovingiens, il n’y en a pas un, je crois, qui ait un caractère aussi accentué et un pareil goût de terroir. La vivacité dramatique y est extrême: il semble qu’on assiste à ces préparatifs nocturnes qui ont lieu dans le camp de Frédégonde, qu’on soit transporté ensuite dans celui des Austrasiens, qu’on entende le dialogue des soldats, qu’on perçoive dans le lointain le son des clochettes pendues au cou des chevaux pâturant dans la forêt, qu’on voie apparaître ces feuillages mouvants qui descendent du haut des coteaux, puis soudain voilà Frédégonde qui apparaît avec son armée, et le carnage qui commence!

[595] Fredeg. IV, 14: Eodem anno Quintrio dux Campanensim cum exercito in regno Clothariae ingreditur. Clotharius cum suis obviam pergens, hostiliter Quintrione in fugam vertit, sed utrosque exercitus nimium trucidatus est.

Paul Diac. IV, 4: Childepertus quoque bellum gessit cum consobrino suo Chilperici filio; in quo proelio usque ad triginta milia hominum caesa sunt.

Cette histoire de _la forêt qui marche_ était d’ailleurs un mythe répandu chez tous les peuples du Nord, et nous en retrouvons, chez plusieurs, des versions étonnamment semblables à celle que nous venons d’exposer. La plus célèbre est celle du roi d’Écosse Macbeth, immortalisée par le génie de Shakespeare[596]. Un contemporain de Macbeth, l’évêque Conon de Trèves, imposé aux Tréviriens par son oncle Annon de Cologne, périt victime du même stratagème employé par ses sujets rebelles (1066), au dire du _Gesta episcoporum Treverensium_[597]. Enfin, le chroniqueur danois Saxo Grammaticus, qui écrivait à la fin du XIIe siècle, nous montre le roi Hacon surprenant et vainquant ses adversaires à la faveur d’une ruse semblable[598]. Voilà donc, à quatre reprises, le motif de _la forêt qui marche_ reparaissant dans les annales des peuples, et sans que l’on puisse constater la parenté des diverses versions. Ce qui est certain, c’est que la légende du _Liber Historiae_ est la plus ancienne de toutes. Je n’oserais dire que c’est elle qui a le mieux conservé les traits primitifs de la tradition, si toutefois, comme je le pense, nos quatre versions peuvent être ramenées à un type unique. A mon sens, dans l’esprit de ceux qui ont les premiers mis en circulation la légende, _la forêt qui marche_ n’était autre chose qu’une illusion produite par la science magique du personnage principal, et avait pour effet de jeter l’épouvante dans l’âme de l’ennemi, qui reconnaissait à ce signe l’action d’une puissance surnaturelle et irrésistible. Il semble qu’il soit resté quelque chose de cette donnée très ancienne dans l’histoire de Macbeth, telle qu’elle est reproduite par Boethius et vivifiée par Shakespeare. Macbeth, sans doute, voit dans la marche de la forêt l’accomplissement d’une prophétie funeste, mais cette prophétie elle-même n’était si redoutable que parce qu’un signe surnaturel devait en précéder l’accomplissement. Du moment que ce signe se produit, Macbeth doit reconnaître qu’il est perdu: car à quoi bon lutter contre une puissance qui dispose d’une force merveilleuse, et qui fait marcher la forêt contre le vaincu du destin?

[596] Hector Boethius, _Scotorum Historiae libri XIX_, Paris 1754, f. 254 v.

[597] _Continuat._ c. 8 dans Pertz, _Scriptor._ VIII, p. 182. Il faut remarquer que la vie de Conon, écrite par Thierry à la fin du XIe siècle, raconte la fin tragique de Conon sans mentionner l’épisode des branches d’arbres: la légende sera née depuis la rédaction de la vie.

[598] Saxo Grammaticus V, p. 150 (Holder).

Et ne serait-ce pas là aussi la forme première de la légende de Frédégonde? Qu’est-ce qui nous interdit de penser que, dans l’idée poétique des contemporains, cette reine, riche en inventions et en ruses, avait employé un charme magique pour laisser croire aux Austrasiens terrifiés que toutes les forces de la nature marchaient contre eux sous les ordres de leurs ennemis? L’histoire des Francs du VIe siècle nous montre Sigebert d’Austrasie vaincu par les artifices magiques des Huns, qui font apparaître aux yeux de son armée des visions fantastiques, grâce auxquelles ils lui infligent un sanglant désastre[599]. Et, dans d’autres traditions épiques, nous voyons également la victoire expliquée par des artifices du même genre. Dans la bataille de Moytura, lorsque Lug, le roi des Tuatha Dé Dannan, demande à ses deux sorcières ce qu’elles peuvent faire pour lui, elles répondent: «Nous ensorcellerons les arbres, les pierres et les mottes de terre qui, aux yeux des Fomoré, prendront l’apparence d’une troupe de soldats, et les Fomoré, tout effrayés, fuiront en tremblant[600].»

[599] Chuni vero iterum in Gallias venire conabantur. Adversum quos Sigibertus cum exercitu dirigit, habens secum magnam multitudinem virorum fortium. Cumque confligere deberent, isti magicis artibus instructi, diversas eis fantasias ostendunt et eos valde superant. Greg. Tur. IV, 29.

[600] Dans d’Arbois de Jubainville, _La Littérature épique de l’Irlande_, p. 431.

D’autre part, on pourrait aussi trouver l’origine de la légende dans une intention satirique des vainqueurs. Les ennemis Austrasiens auraient été conçus comme des gens tellement bornés et stupides, qu’ils ne se seraient pas même aperçus du mouvement de la forêt, ou qu’ils ne l’auraient remarqué que lorsqu’il était trop tard pour se défendre! Il y aurait là quelque énorme plaisanterie épique semblable à l’illusion de Ragnacaire dans la chanson sur les meurtres de Clovis, mieux encore, à celle des Hérules vaincus par les Lombards, lorsque, dans leur affolement, ils se jetèrent au milieu des champs de lin et s’y mirent à nager, croyant être en pleine mer[601]. Dans la forme qu’elle revêt sous la plume de l’auteur du _Liber Historiae_, la légende de Frédégonde s’harmonise plutôt avec cette dernière conjecture; de fait, l’écrivain semble se plaire à bien accentuer la niaiserie de ces bonshommes austrasiens, qui sont témoins du stratagème, et qui, jusqu’au dernier moment, ne savent rien deviner. Mais on pourrait également voir, dans le dialogue imaginaire qu’il leur prête, la préoccupation qu’aurait eue l’auteur monastique d’enlever à son récit toute trace de paganisme: or, une Frédégonde disposant des forces de la nature, et demandant son triomphe aux ressources infernales de la magie, choquait probablement les idées religieuses du chroniqueur anonyme qui écrivait sous les voûtes de Saint-Denis. Quoi qu’il en soit, la multitude de traits pittoresques conservés dans le récit ne permet pas de croire à un remaniement bien profond du sujet. Ces clochettes suspendues au cou du bétail dans les forêts, et cette Frédégonde qui chevauche au milieu de son armée, ce sont là des coups de pinceaux vifs et rapides auxquels notre froid annaliste ne nous a pas habitués, et qui semblent bien plutôt tracés par la main de ce grand peintre qui est l’imagination populaire. Si notre narrateur les a reproduits plus fidèlement, cela tient sans doute, comme je l’ai supposé, à ce que la légende, recueillie par lui dans son pays natal et sur les lèvres des vieillards, avait pour le vieux moine tout le charme d’un souvenir d’enfance, et qu’elle s’est gravée dans sa mémoire avec une vivacité particulière.

[601] V. ci-dessus p. 38 et 39.

Les _Mabinogion_ du pays de Galles nous offrent un curieux épisode où la comparaison d’une flotte avec une forêt devient l’occasion d’une espèce d’énigme. Bendigeit Vran, roi de Bretagne, a mis en mer pour se venger d’un prince d’Irlande, et sa flotte apparaît en vue des côtes de ce pays.

«Les porchers de Matholvoch, qui étaient sur le bord des eaux, retournèrent auprès de lui: «Seigneur, dirent-ils, porte-toi bien--Dieu vous donne bien, répondit-il, apportez-vous des nouvelles?--Oui, seigneur, des nouvelles surprenantes. Nous avons aperçu un bois sur les eaux, à un endroit où auparavant nous n’en avons jamais vu trace.--Voilà une chose surprenante: c’est tout ce que vous avez vu?--Nous avons vu encore, seigneur, une grande montagne à côté du bois, et cette montagne marchait; sur la montagne un pic, et de chaque côté du pic un lac. Le bois, la montagne, tout était en marche.--Il n’y a personne ici à rien connaître à cela, si ce n’est Branwen; interrogez-la.» Les messagers se rendirent auprès de Branwen. «Princesse, dirent-ils, qu’est-ce que tout cela, à ton avis?--Ce sont, répondit-elle, les hommes de l’île des Forts qui traversent l’eau...--Qu’est-ce que ce bois qu’on a vu sur les flots?--Ce sont des vergues et des mâts de navire.--Oh! dirent-ils, et la montagne que l’on voyait à côté des navires?--C’est Bendigeit Vran, mon frère, marchant à gué. Il n’y avait pas de navire dans lequel il pût tenir.--Et le pic élevé et les lacs des deux côtés du pic?--C’est lui jetant sur cette île des regards irrités; les lacs des deux côtés du pic sont ses yeux de chaque côté de son nez.» D’Arbois de Jubainville et Loth, _Cours de litt. celt._ III, p. 83.

Telle est la place de Frédégonde dans les souvenirs légendaires des Neustriens. Deux histoires d’alcôve dont on n’oserait pas garantir l’origine populaire, et une légende locale dont le parfum épique est des plus prononcés, nous attestent dans tous les cas que cette femme étonnante n’a pas manqué d’occuper l’imagination de ses contemporains.

CHAPITRE II

La reine Brunehaut.

La reine Brunehaut, qui a tenu une si grande place dans l’histoire de son temps, n’en a pas occupé une moindre dans l’épopée. Il ne se pouvait pas que cette figure grandiose et tragique ne frappât fortement les imaginations, et ne s’y gravât avec ces traits terribles que lui a donnés, dès le VIIe siècle, la plume des chroniqueurs et des hagiographes. Néanmoins, lorsqu’il s’agit de démêler dans sa physionomie les traits qu’elle a eus réellement et ceux qu’elle tient de la légende, on se trouve devant une difficulté que nous n’avons pas encore rencontrée au cours de ces recherches. Jusqu’ici, en effet, notre analyse n’a dégagé que deux éléments constitutifs de l’histoire: d’un côté, des souvenirs exacts et précis, qui ont été fixés par écrit d’assez bonne heure pour ne pas subir d’altération notable; de l’autre, des traditions poétiques qui, en passant par le prisme de l’esprit populaire, y ont été soumises à un remaniement profond et organique. Cette fois, nous aurons à tenir compte d’un troisième élément, celui qui, pour les historiens de la vieille école, était la seule source des inexactitudes de l’histoire, je veux dire la fable inventée de parti pris, l’erreur propagée par la malveillance, la légende défigurée par l’impopularité. En butte aux haines d’une classe nombreuse et puissante, qui constituait presque à elle seule toute la nation, Brunehaut a été atrocement calomniée par tous ceux que contrariait l’absolutisme de son gouvernement. Et les calomnies des grands, se répandant dans le peuple qui ne connaissait la souveraine que par ces rapports mensongers, y ont fait autour du nom de la malheureuse femme cette sinistre auréole d’infamie contre laquelle la critique a pour devoir de protester. Ces calomnies, tombées dans l’esprit populaire, y ont été comme les germes desquels est sortie toute la multitude des légendes épiques. Tous n’ont pas fructifié. Quand Frédégaire écrivit, c’est à peine si un ou deux s’ouvraient; les autres étaient restés stériles. Par contre, l’auteur du _Liber Historiae_ était justement placé à la distance nécessaire pour que le personnage lui apparût dans l’auréole épique: aussi trouvons-nous chez lui des traces manifestes d’épopée.