Histoire poétique des Mérovingiens

Part 32

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Ainsi s’opérait lentement la confusion des deux physionomies poétiques. Ce qui la rendit inévitable, c’est que les deux héros portaient des noms à peu près identiques. Ces noms avaient pour élément constitutif deux radicaux dont le premier, _theod_, leur était commun. Or, il y a dans l’onomastique allemande du moyen âge une tendance incontestable à ne tenir compte que de l’un des deux radicaux, l’autre--c’est ordinairement le second--pouvant s’échanger contre un équivalent[559]. Il se fait qu’ainsi on a pu facilement donner à Théodebert le nom de Théodoric et _vice versâ_, et rien n’a dû aider davantage à la confusion des deux personnages. Cette confusion n’est pas allée jusqu’à la fusion: les deux héros ont gardé leur individualité, mais ils ont fait un large échange de leurs qualités et de leurs aventures. Théodoric, qui était déjà au Xe siècle le Huga Theodoricus de Widukind, a gardé dans la poésie allemande du XIIIe siècle ce nom traditionnel de _Hugdietrich_. Quant à Théodebert, il paraît bien que sa personnalité est venue aboutir, partie à celle de _Wolfdietrich_, partie à celle du _Roi Ortnit_[560]. Je ne sais si la juvénile et mélancolique figure du héros que je viens de nommer n’a pas conservé mieux qu’une autre l’impression que Théodebert avait faite sur l’imagination de ses Francs, et je remarque en passant que la légende les fait périr tous les deux victimes d’un accident de chasse qui prend naturellement, dans le poème, un caractère des plus émouvants. Au reste, la critique n’a pas encore suffisamment débrouillé les éléments qui ont servi à constituer le vaste cycle poétique des _Hugdietrich_ et des _Wolfdietrich_, et il convient de ne pas chercher à en savoir plus qu’elle. Si j’ai touché à ce sujet, ç’a été pour faire voir combien il est fécond en traditions épiques.

[559] Un moine qui, en 712, fait une donation à l’abbaye d’Echternach est tour à tour appelé _Ansbertus_ et _Ansbaldus_ (Bréquigny et Pardessus II, p. 291). Dans Saxo Grammaticus VIII, p. 297 (Holder) on lit: Gotricus qui et Godefridus est appellatus. Il s’agit ici du roi normand contemporain et ennemi de Charlemagne. Dans le nécrologe de l’abbaye du Saint-Esprit à Luxembourg, la comtesse Ermesinde est appelée _Irmengardis_. (_Public. de l’Instit. Grand-Ducal_, XXIX, p. 357.) On pourrait multiplier ces exemples.

[560] Les trois poèmes de _Hugdietrich_, de _Wolfdietrich_ et d’_Ortnit_ ont été l’objet d’une édition critique dans le _Deutsche Heldenbuch_ de Karl Müllenhoff, par Amelung et Jaenicke, t. III et IV.

CONCLUSION.--L’existence de nombreuses chansons épiques sur Théodoric I et sur Théodebert I nous est attestée de trois manières:

1º Par le témoignage formel de l’auteur du IXe siècle;

2º Par les poèmes allemands du moyen âge dont ces princes sont devenus les héros, et qui eux-mêmes mettent en œuvre des chants plus anciens;

3º Par les récits de Grégoire lui-même, dont quelques-uns sont manifestement empruntés à des chants épiques, et dont les autres portent la trace de l’impression profonde que les figures des deux héros ont faite sur le chroniqueur franc.

LIVRE III

Les derniers Mérovingiens

CHAPITRE I

Frédégonde.

Après l’histoire de la guerre de Thuringe, il n’y a plus aucune trace de chant épique dans la chronique de Grégoire de Tours, et nous mettons désormais le pied sur le terrain de l’histoire pure. Les faits qu’il va raconter sont trop rapprochés de lui pour avoir pu s’altérer. Sans doute, il ne les connaît que par la tradition orale, et même son livre III est, sous ce rapport, le plus populaire de tous, car il ne repose ni sur des témoignages écrits ni sur l’observation personnelle, et il relève tout entier des rapports faits de vive voix au narrateur par ses contemporains. Néanmoins, il n’a rien d’épique. Les données que le chroniqueur y a recueillies ne sont ni défigurées ni idéalisées: elles se présentent à nous avec toute la couleur de la réalité et sans mélange de fiction. Le trait anecdotique, il est vrai, y tient une grande place, et, en général, l’importance accordée à l’élément dramatique et pittoresque est une preuve de leur origine populaire, mais c’est aussi la seule. Ces traditions sont restées au même degré de développement que les traditions gallo-romaines relatives à la guerre des Visigoths au moment où Grégoire les consigna par écrit: c’étaient des germes épiques pouvant s’ouvrir ou pouvant rester inféconds, selon les circonstances. Par endroits, vous voyez comme un commencement de germination, et l’œil exercé ne s’y trompe guère. C’est Clotilde qui, appelée à décider du sort de ses petits-enfants, s’écrie: «Je les aime mieux morts que tondus!»[561] C’est Deutérie, figure éminemment poétique et annonçant de loin celle de Brunehaut, qui, ayant conquis le cœur de Théodebert et craignant de trouver une rivale dans sa fille, attache celle-ci à un char traîné par des bœufs indomptés qui, du haut du pont de Verdun, se précipitent avec elle dans la Meuse[562]. C’est Childebert qui après avoir si souvent exprimé le désir de voir la Limagne d’Auvergne qu’on dit si belle, s’en voit empêché, le jour qu’il l’envahit, par un brouillard intense que Dieu envoie pour le punir[563]. C’est un orage miraculeux qui empêche le même Childebert, uni à Théodebert d’Austrasie, de détruire son frère Clotaire, lequel était sur le point de succomber à leurs coups[564]. C’est la fuite si dramatique du jeune Attale, souvenir de famille raconté à Grégoire par ses parents du côté maternel[565]. C’est, la distance rétablissant les conditions nécessaires au développement épique, l’histoire d’Amalasonthe entièrement défigurée et devenue une sombre légende[566]. Mais, à part cet unique épisode qui n’appartient d’ailleurs pas aux annales franques, nous rencontrons l’histoire partout, l’épopée nulle part. Même une aventure comme celle de Mundéric[567], qui devait plus que toute autre intéresser le peuple, ne semble pas encore avoir été l’objet d’une véritable élaboration poétique. Il se peut qu’il ait existé une chanson sur ce sujet, au moment où Grégoire écrivait, mais ou bien le chroniqueur n’a pas cru devoir lui emprunter ce qui se rencontrait encore dans la mémoire de tout le monde, ou bien la chanson elle-même se sera tenue sur le terrain rigoureusement historique: en effet, l’épisode ne contient pas une ligne qui puisse faire reconnaître l’amplification poétique. Le seul passage où l’influence de l’esprit épique se trahisse encore, c’est l’histoire de la défaite de Clotaire I par les Saxons, en 556[568]. On n’en sera pas étonné: jamais une défaite n’a laissé l’imagination populaire passive; toujours elle s’est évertuée à la pallier ou à l’expliquer. «La défaite, a dit excellemment M. de Monge, c’est la muse épique par excellence[569].» Nous en avons un exemple bien frappant ici. La tradition est obligée de raconter le désastre subi par les Francs en Saxe: désastre incontestable, et trop récent encore pour qu’elle ait pu le nier ou le transformer en victoire. Que fera-t-elle? Elle en enlèvera la responsabilité au roi, pour la reporter sur ce coupable collectif et peu intéressant qui s’appelle la multitude; elle montrera le roi faisant à trois reprises des efforts pour détourner son armée d’une expédition funeste, et forcé par les clameurs de la foule d’y participer malgré lui; d’autre part, elle ne nous laissera pas ignorer que les Saxons eux-mêmes ne s’attendaient pas à leur triomphe, et qu’ils avaient fait tout leur possible pour fléchir le roi Clotaire, tant il était redoutable. La défaite apparaîtra ainsi comme la juste punition de l’arrogance populaire; elle mettra plutôt en relief la sagesse et la prudence du roi qui l’avait prévue. Et enfin, pour que, malgré son outrecuidance, le peuple franc ne sorte pas trop compromis de l’aventure, la légende qui racontera sa défaite saura aussi que du côté des ennemis le nombre des morts a été presque aussi considérable que du côté des Francs. Ainsi seront satisfaits à la fois, dans une certaine mesure, le sentiment dynastique et le sentiment national, et le roi franc pourra se consoler en se disant que _tout est perdu fors l’honneur_[570]!

[561] Greg. Tur. III, 18.

[562] Id. III, 22-26.

[563] Id. III, 9.

[564] Id. III, 28.

[565] Id. III, 15. _Cf._ ci-dessus p. 171 et suiv.

[566] Id. III, 31.

[567] Greg. Tur. III, 14.

[568] Id. IV, 14.

[569] L. de Monge, _Études morales et littéraires_ t. II, p. 67.

[570] Rajna o. c. p. 125 a fort bien reconnu, d’un côté, que ce récit est historique, d’autre part, qu’il revêt déjà un coloris poétique.

«In essi (particolari) c’é innegabilmente del poetico; si direbbe di sentire l’eco di un canto sassone. Particolarmente ci suona coma qualcosa di epico la triplice ambasciata dei Sassoni col crescendo delle offerte, e il triplice rifiuto dei Franchi. E manifesta esagerazione, in cosa dove appunto l’epica ama sempre di esagerare, sarà la moltitudine dei morti, e sassoni e franchi, tale che _nec aestimari nec numerari possit_. Questo precisamente l’anno appresso che la massima parte dei Sassoni era stata distrutta dal medesimo Clotario: Chlotacharius rex... maximam eorum partem delevit!»

Ces observations sont fort justes, et en particulier celle qui est relative à la _triplicité_ des offres des Saxons. L’épopée, comme le dieu de Virgile, aime ce _numerus impar_. Rajna rappelle ici le triple conseil de Wiomad à Aegidius; de mon côté, je signalerai la triple exhortation de saint Anian au peuple d’Orléans (Greg. Tur. II, 7), laquelle, comme j’aurai l’occasion de le démontrer ailleurs, est d’origine épique et non historique.

Je ne saurais d’ailleurs pas accorder à M. Rajna qu’il y ait ici trace d’un chant saxon. M. Rajna allègue les sentiments hostiles aux Francs, et le fait que «solo il re è accarezzato»; mais pour l’épopée populaire, c’est le roi et non son peuple, c’est le héros individuel et non la collectivité qui concentre l’intérêt et qui a toujours raison. Les poètes épiques ont de tout temps préféré les rois à leurs peuples; quand ils présentaient à la multitude un des siens, il s’appelait Thersite, et elle n’en était pas offusquée.

Voilà toute la part de l’épopée dans la chronique de Grégoire à partir de la guerre de Thuringe: désormais, jusqu’à l’année 591, à laquelle il s’arrête, notre historien, à supposer même qu’il rencontre encore parfois la chanson épique sur son chemin, ne lui demande plus rien, ou ne trouve pas chez elle des souvenirs plus altérés que ceux que garde la mémoire publique. On pourrait croire que ses deux continuateurs, Frédégaire et le _Liber Historiae_, suppléent ici à son silence et nous apportent, encore une fois, l’écho de la poésie populaire sur ces sujets pour eux lointains. Mais non: ils se bornent à la résumer sèchement, ajoutant çà et là un détail assez suspect, mais n’enrichissant d’aucune légende le tissu de son récit. A part la tradition sur l’origine du nom des Lombards, qui appartient à un autre cycle, et une prétendue prophétie relative à Brunehaut, qui sera examinée plus loin, la légende épique est absente de toute la partie du résumé de Frédégaire relative à la période d’un demi-siècle qui s’écoule de 530 à 590. Et, bien qu’à partir de 584 Grégoire ait fait défaut au chroniqueur burgonde, et que ce fût une raison de plus pour qu’il demandât à la fiction populaire de suppléer à l’insuffisance de ses renseignements, il reste tout aussi sec pour les années 584-590 que pour les autres, et il en expédie l’histoire en quelques chapitres des plus sommaires.

Quant au _Liber Historiae_, pour cette même période de 530 à 590, il se borne également à marcher sur les pas de Grégoire. Sauf les légendes relatives à Frédégonde, qui vont être étudiées sans retard, il n’ajoute absolument rien à son auteur, sinon, çà et là, un détail que des circonstances tout à fait fortuites ou spéciales lui ont permis de connaître. Ainsi, il raconte d’une manière plus complète que Grégoire l’expédition de Childebert en Espagne, en ce sens qu’il nous apprend comment ce roi est entré en possession de l’étole de saint Vincent: mais qui ne voit qu’il se fait ici l’écho d’une tradition monastique conservée dans l’abbaye que Childebert, au retour d’Espagne, avait bâtie pour abriter la précieuse relique? Saint-Vincent, devenu plus tard Saint-Germain des Prés, était voisin de Saint-Denis où paraît avoir vécu notre chroniqueur: on comprend donc qu’il connaisse assez bien les souvenirs de cette église[571]. D’autres additions peuvent sans doute s’expliquer par les mêmes raisons; elles n’ont, dans tous les cas, rien d’épique, et n’autorisent aucunement à croire que pour cette période le _Liber Historiae_ ait puisé à une source populaire. Il n’y a d’exception qu’en ce qui concerne l’histoire de Frédégonde, l’héroïne qui fait les frais de ce chapitre.

[571] V. G. Kurth, _Étude critique sur le Gesta Regum Francorum_.

Il n’est pas étonnant que Frédégonde ait trouvé sa place dans la tradition populaire de la Neustrie. Peu de personnages devaient faire sur l’imagination de la foule une impression plus profonde que cette femme frénétique et endiablée, qui dépensait une somme prodigieuse d’énergie et d’intelligence à ourdir des intrigues et à préparer des crimes. Totalement dénuée de sens moral, mais animée des plus ardentes passions, toujours ivre d’ambition et altérée de vengeance, elle frappe sans pitié tout ce qui lui est obstacle, tout ce qui la menace, l’humilie ou la gêne. Souple et glacée comme la vipère, et possédant au plus haut degré cet art d’insinuation qui fut la cause de sa haute fortune et de son empire sur Chilpéric, elle a le talent de fixer le cœur de ce tyran luxurieux et mobile, bien plus, de le diriger à sa guise, et il n’est pas de crime qu’elle ne lui fasse commettre, puisqu’il va, sous son influence, jusqu’à sévir contre son propre sang et à exterminer sa race. Elle fera preuve des mêmes talents dans ses relations avec son beau-frère Gonthran de Bourgogne. Malgré les trop justes soupçons qu’elle inspirait à ce prince, et en dépit des charges accablantes qui pesaient sur elle, elle parvint, sinon à conquérir son entière confiance, du moins à lui inspirer une défiance incurable à l’endroit de son alliée naturelle, la reine d’Austrasie. Il n’était pas facile de prouver à Gonthran que Brunehaut, entourée d’ennemis et n’ayant d’autre espoir que dans le roi de Bourgogne, se fût avisée de comploter avec ses propres ennemis contre son unique allié. Eh bien, dès ses premières entrevues avec lui, Frédégonde avait obtenu ce grand résultat, et enfoncé dans l’esprit du roi le dard envenimé qui ne devait plus en sortir. En dépit de l’évidence, on le verra accueillir les calomnies les plus absurdes contre Brunehaut, lui prêter les projets les plus chimériques, et ne céder qu’à contre-cœur à l’évidence de son innocence, tant il y avait eu de force persuasive et insinuante dans les calomnies de Frédégonde! Mais Frédégonde savait jouer du couteau aussi bien que de la langue: par trois reprises, elle essaya, en armant des sicaires, de se débarrasser d’une rivale détestée, et ni sa propre détresse, ni l’indignation publique dont elle se sentait menacée ne purent arrêter le cours de ses forfaits.

Cette misérable femme est toute dégouttante de sang: les fils de Chilpéric, leur mère, leur sœur, l’évêque Prétextat, le roi Sigebert, des hommes et des femmes de toute condition sont tombés sous ses coups; néanmoins, elle meurt _pleine de jours_[572], et sans jamais avoir été inquiétée sérieusement par la vengeance de ses victimes. Telle est la Frédégonde que nous fait connaître l’histoire. On conviendra que la réalité pouvait fournir à l’imagination peu de types mieux faits pour la frapper fortement. Aussi la légende s’est-elle de bonne heure emparée de cette physionomie sinistre, pour la placer au centre de tableaux dignes d’elle. Car, chose curieuse! alors que la plupart des héros que l’épopée a célébrés ont été défigurés par elle et desservis dans leur réputation, la couleur des récits dont Frédégonde est l’héroïne ne se distingue en rien de celles que revêtent ses aventures dans l’histoire avérée. La femme perverse est restée dans le monde de la fiction ce qu’elle était déjà dans celui de la réalité: elle est passée de plein pied, si je puis ainsi parler, de l’un dans l’autre, et même on peut se demander si sa légende ne reste pas en deçà de l’histoire. Voici, dans la série des monstrueux exploits de Frédégonde, la part de la fiction poétique.

[572] Eo enim tempore mortua est Fredegundis regina senex et plena dierum. _Lib. Hist._ c. 37.

«Nous allons raconter, écrit l’auteur du _Liber Historiae_, comment Frédégonde trompa sa maîtresse, la reine Audovère. Frédégonde appartenait à la domesticité inférieure du palais. Chilpéric étant allé avec son frère Sigebert à la guerre contre les Saxons, Audovère, qu’il avait laissée enceinte, mit au monde une fille. Frédégonde, par ruse, la conseilla de la sorte: «Madame, voici que mon seigneur le roi revient victorieux; comment pourra-t-il accueillir avec joie sa petite fille non encore baptisée?» La reine, là dessus, fit préparer le baptistère et appeler l’évêque qui devait ondoyer son enfant. L’évêque étant arrivé, il ne se trouva pas de femme qui pût tenir la petite sur les fonts. Alors Frédégonde dit à la mère: «Trouverons-nous jamais mieux que vous pour remplir ce service? Tenez-la donc vous-même.» Audovère obéit. Quand revint le roi victorieux, Frédégonde alla à sa rencontre et lui dit: «Dieu soit loué, de ce que le roi notre seigneur revient vainqueur de ses ennemis et de ce qu’il lui est né une petite fille. Avec qui le roi mon seigneur couchera-t-il cette nuit, puisque la reine est maintenant sa commère à raison de sa fille Childesinde?» Et le roi répondit: «Si je ne puis coucher avec elle, je coucherai avec toi.» Lorsque le roi fut entré dans le palais, la reine accourut à sa rencontre avec son enfant, et le roi dit: «Tu as fait, dans ta simplicité, une chose bien funeste; maintenant, tu ne peux plus être ma femme.» Il lui fit prendre le voile avec sa fille, et il lui donna quantité de terres et de fermes; il condamna à l’exil l’évêque qui avait fait le baptême; quant à Frédégonde, il en fit sa reine.»[573]

[573] _Liber Historiae_ c. 31.

Pour bien apprécier cette histoire, il faut d’abord se remémorer les prescriptions du droit canonique de cette époque en matière d’empêchements de mariage. A partir d’une certaine date, on vit prévaloir dans l’Église cette idée que la parenté spirituelle contractée dans le baptême était un empêchement au même degré que la parenté selon la chair, que dis-je, qu’elle avait même un caractère plus sacré. Or, il y avait du chef du baptême diverses catégories de parenté. D’abord venait la parenté spirituelle qui rattachait le parrain et la marraine d’une part à leur filleule de l’autre: cet empêchement était le plus ancien et le plus grand de tous, et, dès 530, Justinien l’inscrivait dans le code civil[574]. En second lieu, il y avait l’empêchement qui existait entre les parents selon la chair d’une part et les parents selon le baptême de l’autre: ainsi le parrain ne pouvait épouser la mère de son filleul, ni la marraine le père de celui-ci, en vertu du canon 53 du concile _in Trullo_, tenu en 692[575]. En troisième lieu, le parrain et la marraine, en leur qualité de père et mère spirituels du filleul, étaient conçus comme des époux selon le baptême, et ne pouvaient, par conséquent, devenir époux selon la chair. Ce dernier empêchement, promulgué pour la première fois dans un concile romain de 721[576], fut introduit peu de temps après, par le roi Liutprand, dans la loi civile des Lombards[577]. Néanmoins, bien que promulgué une seconde fois au concile romain de 743[578], et rappelé en termes énergiques par le pape Zacharie, dans sa lettre de 747 à Pepin le Bref[579], il ne semble pas s’être introduit sans résistance.

[574] Ea videlicet persona omnimodo ad nuptias venire prohibenda quam aliquis... a sacrosancto suscepit baptismate, quum nihil aliud sic inducere potest paternam affectionem et justam nuptiarum prohibitionem, quam hujusmodi nexus, per quem Deo mediante eorum animae copulatae sunt. _Cod. Justin._ V, IV, 26.

[575] Hefelé, _Conciliengeschichte_ t. III, p. 337. Il renvoie au commentaire d’Assemani dans sa _Bibliotheca juris orientalis_ t. V. p. 166 et suiv. Il faut remarquer que ce canon était resté inconnu en Angleterre jusqu’au VIIIe siècle. Saint Boniface, qui avait autorisé le mariage d’un homme avec la mère de sa filleule, fut fort troublé d’apprendre que les Romains considéraient une union de ce genre comme un péché mortel, et il recourut aux lumières de plusieurs de ses amis d’Angleterre pour rassurer et éclairer sa conscience. Jaffé, _Bibl. Rer. Germ._ III, 29-31, p. 95 et suiv.

[576] Id. o. c. III, p. 362.

[577] Leg. Liutprandi, c. 34 (Pertz _Legg._ IV, p. 124).

[578] Hefelé, o. c. III, p. 516.

[579] _Codex Carolinus_ ep. 3 dans Jaffé, _Bibl. Rer. German._ IV.

Comme on le voit, le cas d’Audovère appartient à la seconde catégorie d’empêchements de mariage: celui qui s’oppose à l’union de la marraine et du père de l’enfant. Mais, si l’interdiction a été formulée pour la première fois en 692, l’histoire, qui est censée se passer vers le milieu du VIe siècle, perd toute vraisemblance, et trahit par là même sa provenance récente. D’ailleurs, à supposer qu’un empêchement eût existé dès cette date, il est d’autres motifs pour faire rejeter l’anecdote. Audovère n’étant qu’une des nombreuses compagnes de Chilpéric, il est difficile de décider si elle était considérée comme sa femme légitime ou comme sa concubine. Dans le premier cas, une simple bévue commise par ignorance n’avait pas le pouvoir de dissoudre un mariage, qui était de sa nature indissoluble. Dans le second cas, au contraire, les rapports entre Chilpéric et Audovère n’étaient d’aucune manière détruits aux yeux du roi, puisqu’ils n’avaient pas le caractère d’une union conjugale. Puis, le moyen de nous faire croire que ce barbare luxurieux, qui était habitué à violer tous les commandements de l’Église, eût été homme à renoncer à l’objet de sa passion pour une raison d’ordre théologique!

L’épisode est, de plus, en contradiction formelle avec l’histoire. Il est faux que jamais Chilpéric ait fait une expédition en Saxe avec Sigebert. Sigebert a combattu seul contre ce peuple qui, de même que les Thuringiens, semble avoir troublé par ses révoltes la première année de son règne, et qu’il força de se soumettre[580]. Il paraît bien que cette révolte fut déterminée par une invasion des Avares, rapportée par Grégoire de Tours, et que les tribus germaniques soulevées firent cause commune avec les envahisseurs, dont elles partagèrent la défaite[581]. Dans tous les cas, loin d’assister son frère dans ces difficultés, Chilpéric en profita pour lui enlever Reims et quelques autres villes, si bien qu’après son retour, Sigebert dut tourner ses armes contre lui et le mettre à la raison[582]. Ceci se passait en 562. Une seconde fois les Avares reviennent, sans que l’on puisse savoir s’ils ont eu les Saxons et les Thuringiens pour alliés. Sigebert, cette fois, fut vaincu, et se vit obligé de traiter avec eux. Est-il besoin de dire que Chilpéric se garda bien de lui porter secours?[583] Par la suite, Sigebert eut encore à s’occuper des Saxons revenus d’Italie, qu’il rétablit dans leur ancienne patrie: mais ce ne fut pas une expédition qu’il fit contre eux[584], et d’aucune manière Chilpéric ne l’assista: il ne cessa de se comporter comme son ennemi, et la guerre entre les deux frères fut presque permanente. Le cadre dans lequel le _Liber Historiae_ place sa légende est donc entièrement faux. Je ne veux pas aller plus loin, et je crois en avoir assez dit pour faire écarter de l’histoire cet épisode qui appartient en réalité au domaine de la fiction.