Histoire poétique des Mérovingiens
Part 31
Enfin, le pont de cadavres sur l’Unstrut complète l’aspect poétique du récit et y imprime, pour ainsi dire, le cachet authentique de l’origine populaire. Une figure de langage ou une exagération de narrateur prise pour un fait réel, et transportée dans le récit de la bataille comme le fait le plus important à noter: voilà le pur esprit épique!
Nous rencontrons souvent cette conception pour ainsi dire typique du génie populaire. Déjà les Romains racontaient qu’à la bataille de Cannes, l’armée d’Annibal avait traversé le Vergellus sur un pont de cadavres[529]. L’encombrement du champ de bataille par les cadavres des morts est rendu dans les écrits du moyen âge de diverses manières qui se rapprochent beaucoup de celle-là.
[529] Documenta cladis cruentus aliquamdiu Aufidus, pons de cadaveribus _jussu ducis_ factus in torrente Vergelli, modii duo annulorum Carthaginem missi dignitasque equestris taxata mensura. Florus II, 6, 18.
Eorum dux Hannibal, cujus majore ex parte virtus saevitiâ constabat, in flumine Vergello corporibus Romanis _ponte facto_ exercitum transduxit, ut aeque terrestrium scelestum Karthaginiensium copiarum egressum terra quam maritimarum Neptunus experiretur. Val. Max. IX, 2, § 2.
J’ai souligné dans ces deux passages _jussu ducis_ et _ponte facto_, desquels il me paraît résulter que ces deux écrivains classiques n’ont pas bien compris la tradition populaire dont ils se font l’écho, en attribuant à un ordre d’Annibal ce qui se trouve être le résultat naturel d’une bataille. Mais combien, en toutes choses, la littérature romaine s’est tenue à distance de l’âme populaire!
Dans les traditions scandinaves, la mer, à la suite d’une bataille navale, est tellement couverte de cadavres, que la flotte victorieuse ne peut plus avancer[530]. D’après la tradition gothique, le sang est répandu à tels flots dans la bataille de Mauriac contre Attila, qu’il gonfle et fait déborder le ruisseau qui coule sur le théâtre du combat[531]. Dans la bataille livrée par Théodoric II à son frère Théodebert, la cohue et le massacre furent tels que les cadavres restèrent debout sur le champ de bataille, serrés dans les rangs des vivants qui continuaient de combattre[532]. Dans la bataille que le même livra à Clotaire II, près de Dormelles, il y eut tant de morts et tant de sang versé que la rivière, obstruée de cadavres et arrêtée par le sang figé, ne put plus couler[533]. L’histoire légendaire de la Pologne nous parle d’une victoire de Boleslas Chrobry, après laquelle on ne put traverser la plaine qu’en marchant sur les cadavres, tandis que le Bug roulait des flots de sang[534]. Au passage d’une rivière par l’armée du même prince, la multitude compacte des soldats ne laissait plus apercevoir les flots: on eût dit que les soldats passaient une route à pied sec[535].
[530] Frotho cum patriam repetere vellet, inauditum navigationis impedimentum expertus est. Quippe crebra interfectorum corpora, nec minus scutorum hastarumque fragmenta jactante estu universum maris constraverant sinum... Igitur medii obstrictae cadaveribus hesere puppes, etc. Saxo Gramm. _Gesta Danorum_ V, p. 156, Holder.
[531] Nam si senioribus credere fas est, rivulus memorati campi humili ripa praelabens, peremptorum vulneribus sanguine multo provectus est, non auctus imbribus, ut solebat, sed liquore concitatus insolito, torrens factus est cruoris augmento. Jordan. c. 40.
[532] Fertur a Francorum ceterasque gentes ab antiquito sic forte nec aliquando fuisse prilium conceptum. Ibique tantae estrages ab uterque exercitus facta est, ubi falange ingresso certamenis contra se priliabant, cadavera occisorum undique non haberint ubi inclinis jacerint, sed stabant mortui inter citerorum cadavera stricti, quasi viventes. Fredeg. IV, 38.
[533] _Liber Historiae_ c. 37. Tantus populus ibidem caecidit ut ipse fluvius de corporibus mortuorum repletus, illa aqua currere non valeret pro sanguine coacolata.
Et l’auteur ajoute immédiatement, comme pour ne pas laisser de doute sur l’origine épique de son récit: In ipsâ pugnâ fuit angelus Domini gladio evaginato super ipso populo.
[534] _Chronicon Polonorum_ I, 7. Tanta fuit ibi militum flumen transeuntium multitudo, quod non aqua videbatur ab inferioribus, sed quaedam itineris siccitudo. (Pertz, _Script._ IX, p. 430 et 432.)
[535] Je ne crois pas devoir réfuter l’étrange idée de Gloel, _Forschungen_ IV, p. 200, n., qui, ignorant, à ce qu’il paraît, les textes modernes que j’ai reproduits ci-dessus, se persuade que c’est pour faire étalage de son érudition classique que Grégoire mentionne ici un pont de cadavres.
Je n’ai pas grand chose à dire de l’épisode du tour que Théodoric veut jouer à Clotaire, et de la manière dont, après avoir vu sa ruse déjouée, il parvient à se tirer d’embarras sans qu’il lui en coûte rien. De pareils traits n’ont pas besoin de plus amples commentaires. Celui qui ne voit pas derrière le rideau de cette fiction passer les pieds du génie populaire, celui-là, j’en suis sûr, aura depuis longtemps jeté ce livre, et je n’écris par pour le convaincre.
L’épilogue du récit est bien significatif. Grégoire raconte et admet comme vrai que Théodoric a attiré Hermanfried à Tolbiac par des promesses, qu’il l’y a retenu par des présents, et que le malheureux prince thuringien a péri précipité du haut des murs de la ville, un jour qu’il y conversait avec le roi franc. «Mais, dit-il, nous ne savons pas qui l’a fait tomber; beaucoup croient retrouver ici la perfidie manifeste de Théodoric.» Nul doute, pour quiconque sait lire, que Grégoire se débat ici, une nouvelle fois, contre une source populaire dont il se refuse à admettre tout le contenu. Il éprouve du scrupule à accuser le roi d’un crime aussi grave sur la foi d’une source aussi peu sûre, il ne veut pas prendre la responsabilité de l’assertion, et la laisse pour compte à ceux dont il la tient. Son _multi tamen adserunt_, tout comme, plus haut, le _tradunt enim multi_ à l’occasion de l’origine des Francs[536], ou le _quidam adserunt_ au sujet de la descendance de Mérovée[537], désigne ici la tradition populaire, qui lui a déjà plusieurs fois inspiré une défiance instinctive[538]. Peut-être a-t-il eu encore une autre raison pour prononcer son _ignoramus_. La variante de Frédégaire, attribuant la mort de Hermanfried à Théodebert, pourrait faire croire qu’il y avait au moins deux versions, et que le fils et le père, à cause de leur succession et surtout de la quasi-identité de leur nom, ont été confondus entre eux, comme cela leur est arrivé si souvent dans l’épopée germanique[539]. Si Grégoire a déjà connu la double version, quoi d’étonnant qu’il ne se soit pas prononcé? Je dois cependant ajouter qu’à mon sens, il est peu probable qu’il ait connu la version de Frédégaire, qui a plutôt succédé à celle de Grégoire que coexisté avec elle. En général, une tradition orale n’a pas de gloses, et ne se charge pas de variantes marginales comme un manuscrit. Je ne sais l’importance qu’il faut attribuer à l’assertion du _Liber Historiae_, racontant que Théodoric fit mourir aussi les enfants de Hermanfried. Ce serait s’aventurer que de croire, sur la foi de ces paroles, que l’auteur puisait à même la source populaire. Au contraire, il ne raconte que d’après Grégoire, et cet unique détail ajouté par lui est dû, sans doute, au travail purement conjectural et explicatif qu’il fait sur le texte de son auteur, et dont j’ai donné quantité d’exemples. Ce qui reste acquis, de toute manière, c’est que la chanson vivait encore à l’époque de Frédégaire, et que la substitution épique de Théodebert à Théodoric remonte à une époque fort rapprochée de leur existence historique.
[536] V. ci-dessus p. 102 et 103.
[537] V. ci-dessus p. 152.
[538] Les critiques, cette fois encore, ont été trompés par le langage de Grégoire de Tours, et se sont figuré les choses sous un jour faux. Ampère (_Hist. litt. de la France avant Charlemagne_, 2e édit. II, p. 281) voit ici _une sorte d’ironie au fond de la narration de Grégoire_, qui, d’après lui, saurait parfaitement à quoi s’en tenir sur l’auteur du meurtre de Théodoric. C’est méconnaître complètement la nature du talent de Grégoire, qui ne sait pas manier l’arme de l’ironie, et c’est ignorer l’attitude spéciale qu’il croit devoir prendre vis à vis des traditions épiques. D’après Lippert o. c. XV, p. 13, nous aurions ici la preuve que Théodoric a essayé de ne pas porter la responsabilité de son crime et l’a fait exécuter par autrui; cf. id. p. 16. D’après Gloel o. c. p. 230 qui croit pouvoir combiner les récits de Grégoire et de Frédégaire, c’est Théodoric qui a commandé le crime et Théodebert qui l’a perpétré: et si Grégoire ne parle pas de ce dernier, c’est peut-être parce que, tout en le sachant coupable, il a obéi à la prédilection qu’il a manifestement pour ce roi. Enfin, Lorenz se persuade que si la rumeur publique est indécise à l’endroit du coupable, cela tient à ce que le crime avait été ourdi assez adroitement pour qu’on pût y voir le fait d’un hasard malheureux. (_Die Thüringische Katastrophe_, p. 64.) Je crois pouvoir laisser de côté la tentative de Fischer, _Der Tod Hermanfrits, letzten Koenigs des Thüringischen Reiches_, Culm 1863, qui veut voir dans le Tolbiacum de Grégoire le Saubach thuringien, et qui prétend retrouver dans la toponymie de cette dernière localité des souvenirs formels du roi Hermanfried. Il est réfuté à suffisance par Lippert o. c. XV, p. 8 et suivantes.
[539] K. Müllenhoff, _Die Austrasische Dietrichssage_. Cette confusion explique peut-être aussi pourquoi on attribue à Théodebert la victoire remportée sur Chochilaicus sous le règne de son père Théodoric. On verra plus loin qu’elle a persisté pendant tout le moyen âge, et que sous les noms de Hugdietrich et de Wolfdietrich le père et le fils n’ont cessé d’être pris l’un pour l’autre.
Il ne faudrait pas croire d’ailleurs que le long récit qui vient d’être analysé soit le résumé d’une seule et même chanson épique. Il n’y règne, en effet, ni unité ni cohésion, et il paraît bien que Grégoire a eu sous les yeux au moins trois sources différentes. La première guerre de Thuringe, causée par les intrigues d’Amalberge, est l’objet d’un récit complet qui ne paraît pas attendre une suite. Sans doute, il ne raconte pas une histoire très satisfaisante pour les Francs, puisque Théodoric, après avoir rendu tant de services à son allié thuringien, se voit trompé par lui, mais ce manque de fidélité à la promesse faite couvre de honte le traître et non le roi franc, et celui-ci garde, aux yeux du peuple, tout l’honneur et de sa victoire et de sa générosité. En effet, l’épopée, qui glorifie la ruse chez le héros national quand elle réussit, la flétrit dans les mêmes conditions chez l’adversaire. Dans l’espèce, elle inculquait d’autant mieux aux masses le juste grief que le magnanime souverain avait contre des ingrats, et préparait ainsi les esprits à l’idée d’une revanche à prendre. Nous rencontrons ici la même situation que dans l’histoire de la première guerre de Burgondie: là aussi, on nous a montré Clovis victorieux, dupé, il est vrai, par un intrigant, mais parce qu’il était trop généreux, et léguant à son peuple un motif légitime pour attaquer les Burgondes dès qu’ils pourront.
Le second récit, c’est l’histoire d’une nouvelle guerre de Thuringe, plus sanglante et plus décisive, et qui se termine par le splendide triomphe des armes franques. Ce récit est absolument indépendant du premier; une preuve manifeste en est dans le discours de Théodoric, qui a été analysé plus haut. Ce discours, en effet, rattache l’épisode non à la première guerre de Thuringe, que la source ne semble pas avoir connue, mais à une expédition hostile que les Thuringiens auraient faite en pays franc, et que les Francs auraient encore à venger. Il est vrai que le discours mis dans la bouche de Théodoric ajoute à ce long exposé, en sous-ordre et fort brièvement, le motif tiré du manque de fidélité de Hermanfried à sa promesse: _Nunc autem Hermanfredus quod mihi pollicitus est fefellit et omnino haec adimplere dissimulat_. Mais ces paroles, qui ne se rapportent en rien à la narration que le roi vient de faire à son peuple, sont même entièrement inintelligibles dans sa bouche: il est probable qu’elles ont été ajoutées ici par Grégoire, qui, lui, se rappelle l’épisode précédent, et qui essaie de mettre les deux récits d’accord entre eux. Mais la soudure reste visible, et trahit la diversité de provenance des deux narrations rattachées entre elles.
De même qu’il ne dépend pas de ce qui précède, le récit de la seconde guerre ne se rattache pas à ce qui suit. Il trouve sa fin logique dans la défaite des Thuringiens et dans la conquête de leur pays par les Francs: _Patratam ergo victuriam, regionem illam capessunt et in suam redigunt potestatem._ Puis viennent des renseignements qui ne sont certes pas puisés à la source populaire, mais qui font partie des souvenirs personnels de Grégoire et de sa génération, et qui ont un tour bien historique:
_Chlotacharius vero rediens, Radegundem filiam Bertecharii regis secum captivam abduxit sibique eam in matrimonio sociavit, cujus fratrem postea injuste per homines iniquos occidit. Illa quoque ad Deum conversa, mutata veste, monastirium sibi intra Pectavensem urbem construxit. Quae orationibus jejuniis atque elymosinis praedita in tantum emicuit, ut magna in populis haberetur[540]._
[540] Greg. Tur. III, 7.
Et c’est après cela seulement que commence un troisième et dernier récit, indépendant de tout ce qui précède, et consacré aux ruses et aux artifices de Théodoric. Ce récit est d’une pièce, et le passage où il est question du piège tendu par Théodoric à Clotaire en faisait sans doute partie dès l’origine, bien qu’à première vue il y semble étranger. S’il en était autrement, on ne comprendrait pas pourquoi Grégoire aurait coupé de la sorte l’histoire de la guerre de Thuringe et des destinées de Hermanfried, alors qu’il eût été si simple d’achever d’abord toute cette histoire, pour y ajouter, comme conclusion, l’épisode donnant un échantillon de l’esprit ingénieux du roi franc. Tel était du moins l’ordre logique, et, s’il ne l’a pas adopté, c’est que sa source elle-même lui en imposait une autre.
De plus, lui-même nous apprend que l’aventure en question s’est passée lorsque les rois francs étaient encore en Thuringe (_cum adhuc supradicti regis in Thoringiam essent_): où aurait-il appris cela, sinon dans la source même qui lui a fait connaître l’épisode?[541]
[541] M. Rajna, qui penche à voir dans cette anecdote le sujet d’une espèce de _fableau_ indépendant, reconnaît d’ailleurs que l’autre opinion se défend fort bien: «Jo non oserei escludere che questa atroce commediola non potesse far parte del poema delle guerra turingica. La nota comica non è pur nulla aliena dall’epopea eroica: testimonio, per non dir altro, piu di un’episodio della stessa Iliade.» O. c. p. 106.
Qu’on ne se figure pas que cette source doive être considérée comme une satire inspirée par l’hostilité à la personne de Théodoric. Je crois, tout au contraire, que c’était une chanson en son honneur. Le public tout barbare de l’Austrasie se délectait à voir son souverain supérieur par la ruse à tous ses adversaires; de même qu’il glorifiait Clovis abattant sans scrupule les membres de sa famille et trouvant encore le mot pour rire au milieu de cette sinistre besogne, de même, ici, il ne devait pas redire sans satisfaction des aventures où Théodoric montre sa maîtrise aussi bien dans les subtilités de la ruse que dans les exploits de la guerre[542]. Il est vrai qu’en définitive la ruse de Théodoric semble échouer, puisque Clotaire devine le piège et qu’il en coûte un beau plateau d’argent à son frère pour l’amadouer. Mais c’est là une illusion: en réalité, pour le barbare qui écoutait ce récit, Théodoric se tirait à son honneur d’un mauvais pas, puisqu’il parvenait à se faire rendre l’objet qu’il avait dû donner à son frère. Et c’est là ce qu’appréciaient chez lui les grossiers auditeurs de sa _geste_. La mention de Tolbiac dans l’épisode nous signale d’une manière approximative la patrie de notre chant: il vient des pays rhénans, du cœur de l’Austrasie. Tolbiac semble d’ailleurs avoir été un foyer poétique pour l’épopée franque; c’est là qu’une chanson nous a montré précédemment le roi Sigebert combattant contre les Alamans et blessé au genou[543]; c’est là que plus tard, dans une guerre fratricide que chantera également la poésie contemporaine, les deux petits-fils de Brunehaut se livreront la bataille la plus sanglante qui se soit jamais livrée de mémoire de Franc[544].
[542] Rajna l. l.
[543] Greg. Tur. II, 37.
[544] Fredeg. IV, 38.
Dans cet ensemble de narrations, le ton, la couleur, certains épisodes, particulièrement mis en relief, enfin, le discours de Théodoric et les motifs qu’il allègue pour justifier la guerre, voilà la part de l’élément légendaire et poétique. Mais la charpente générale de la narration repose, me semble-t-il, sur une base historique. Non seulement les événements étaient trop rapprochés encore pour pouvoir être fort défigurés par la bouche populaire, mais nous trouvons dans les faits les mieux attestés des points de raccordement avec cette tradition. Sainte Radegonde vit en plein jour historique; on connaît ses destinées, et on les trouve de tout point conformes à ce qui en est raconté ici. La concordance des légendes saxonnes du Xe siècle avec les traditions franques du VIe sur les faits principaux de la guerre atteste également le souvenir universel des victoires de l’Austrasie. Enfin, un contemporain de Grégoire de Tours, Procope, raconte que Hermanfried fut tué par les Francs[545], et fait allusion, ailleurs, à la perfidie qu’ils ont montrée vis à vis des Thuringiens[546]. Tout cela prouve que si la légende a amplifié ici, c’est sur la base solide de l’histoire, et que si elle a accentué la couleur des événements, elle n’en a pas fait disparaître les contours.
[545] Procop. _Bell. Goth._ I, 13, p. 69, Bonn.
[546] Id. ib. II, 28, p. 263, Bonn.
Voilà tout ce que Grégoire nous a appris de Théodoric. C’est bien peu pour un personnage de cette importance. Mais cela se comprend. Théodoric, comme tous les rois austrasiens, est hors de la portée du regard de notre chroniqueur. Admirablement renseigné sur ce qui se passe en Bourgogne et en Neustrie, Grégoire l’est beaucoup moins sur la partie orientale du royaume franc. Il y a dans ses notions sur l’Austrasie des lacunes considérables. Théodoric partage chez lui la destinée de son fils Théodebert et celle de son petit-fils Théodebald, et encore celle de son neveu Sigebert, qui fut pourtant le contemporain et l’ami de Grégoire. Il a laissé dans l’ombre le règne de tous ces princes, tandis que, son livre en main, on peut raconter pour ainsi dire jour par jour la carrière de Chilpéric et de Gontran. Et toutefois, Théodoric, on l’a vu plus haut, a occupé une grande place non seulement dans l’histoire, mais encore dans la poésie[547]. Nous avons ici une preuve, et des plus convaincantes, de la singulière parcimonie avec laquelle Grégoire de Tours a puisé dans les souvenirs populaires des Francs. Il a passé à côté de tout un monde poétique sans peut-être s’en rendre compte, et, dans tous les cas, sans en tirer parti pour sa narration, aimant mieux laisser Théodoric en dehors de son récit que de l’y introduire sous le patronage de la poésie barbare. On voit aussi par là quelle erreur on commettrait en voulant juger de l’épopée mérovingienne d’après le peu qui en a passé dans les pages de ce chroniqueur.
[547] V. ci-dessus p. 53 et suiv.
Théodebert est encore moins bien traité par lui. Ce prince, qui a régné de 533 à 548, était peut-être de tous les rois francs le plus digne d’inspirer la poésie épique. Ses grandes qualités guerrières[548], sa justice, sa piété, sa clémence, sa beauté royale[549], sa fidélité à ses amis[550], c’était là un ensemble de dons bien fait pour charmer ses peuples. Ajoutez à cela les luttes qu’il dut soutenir dans sa jeunesse contre ses oncles pour défendre son héritage[551], les vicissitudes dramatiques de ses amours[552], l’éclat dont il sut faire briller l’Austrasie à l’extérieur, tant par la diplomatie que par les armes, enfin, la mort tragique qui mit fin d’une manière prématurée à sa brillante carrière[553], et vous comprendrez la place qu’il dut prendre dans le souvenir et dans l’admiration des Francs d’Austrasie. Aussi entra-t-il de bonne heure dans leur épopée nationale, d’où il passa bientôt dans celle de toutes les tribus germaniques. Il avait été, de son vivant, associé aux combats et à la gloire de son père: la poésie populaire s’en est souvenue, et elle a si bien uni leurs deux mémoires qu’elle est arrivée, sinon à les confondre, du moins à attribuer à chacun d’eux ce qui revenait à l’autre. Dans l’histoire, nous trouvons à plusieurs reprises le jeune Théodebert aux côtés de son père comme son lieutenant: c’est lui qui va refouler les Danois[554]; c’est lui qui va reprendre aux Visigoths le midi de la Gaule[555]; c’est lui qui tire son père d’un mauvais cas en se faisant rendre par Clotaire la coupe donnée à celui-ci par Théodoric[556]. D’autre part, la tradition nous montre Théodebert accompagnant son père en Thuringe[557], et assure que c’est Théodebert qui a fait périr Hermanfried[558].
[548] Τολμητίας τε γὰρ ἦν ἐς τὰ μάλιστα καὶ τραχώδης καὶ πέρα τοῦ ἀναγκαίου τὸ φιλοκίνδυνον κεκτημένος. Agath. I, 4, p. 21, Bonn.
[549] Elegantem et utilem. Greg. Tur. III, 1. At ille in regno firmatus, magnum se atque in omni bonitate praecipuum reddidit. Erat enim regnum cum justitia regens, sacerdotes venerans, eclesias munerans, pauperes relevans et multa multis beneficia pia ac dulcissima accommodans voluntate. Id. III, 25.
[550] Id. III, 23-24.
[551] Id. III, 23.
[552] Id. III, 27.
[553] Agathias, I, 4, p. 23 contredisant Greg. Tur. III, 36.
[554] Greg. Tur. III, 3. Fredeg. III, 30-31. _Liber Historiae_, 19.
[555] Greg. Tur. III, 21-22.
[556] Id. III, 7.
[557] _Liber Historiae_, 22.
[558] Fredeg. III, 32.