Histoire poétique des Mérovingiens
Part 30
Il faut d’abord nous rendre compte de la place qu’occupait dans les souvenirs populaires des Francs l’histoire de la guerre de Thuringe. Cette guerre, qui s’était déroulée en deux actes, et dont les derniers événements s’étaient passés peu avant la naissance de Grégoire de Tours, avait laissé dans leur esprit une trace considérable. Ils avaient, en effet, au milieu d’eux, et dans une condition qui attirait sur elle l’attention de tous, une princesse thuringienne, triste victime de cette lutte, que Clotaire avait ramenée captive, qu’il avait épousée, dont il avait massacré les frères, et qui, fuyant la couche du meurtrier des siens, avait enfin trouvé dans un monastère, à Poitiers, la paix et la solitude qu’il fallait à cette âme sainte et meurtrie. On se rend bien compte des sympathies qu’elle dut inspirer par ses vertus et par ses malheurs, même à ces populations franques si barbares encore, mais qui n’étaient inaccessibles cependant à aucun sentiment généreux. Grégoire de Tours a rendu un éclatant témoignage de sa popularité[511]. D’autre part, nous avons déjà vu que l’histoire de Radegonde a fait sentir son influence sur la légende de Clotilde[512], et que les événements réels de l’existence de la princesse thuringienne ont été transportés par l’imagination populaire dans l’histoire légendaire de la femme de Clovis. Quoi d’étonnant dès lors que la guerre de Thuringe soit restée un des sujets les plus familiers dans les souvenirs du peuple? Mais par là même qu’elle était de date récente, et que sainte Radegonde, présente au milieu des Francs, en pouvait redire les péripéties réelles, elle ne devait pas se présenter à l’esprit de notre chroniqueur sous une forme très altérée. Grégoire, en effet, était le contemporain de la sainte, et c’est du vivant de celle-ci qu’il a raconté cette histoire[513]. Comme il était en relations d’amitié avec saint Fortunat, l’ami de Radegonde, et que lui-même la connaissait et lui avait parlé à plusieurs reprises, il est peu probable qu’il ait négligé de s’informer auprès d’elle et auprès de l’évêque de Poitiers, et qu’il n’ait pas appris de tous les deux ce que la sainte était en état de connaître elle-même, à savoir, tout au moins, les traits généraux des événements. D’ailleurs, bien qu’emmenée fort jeune hors de son pays, elle avait dû entendre raconter, soit par son frère, soit par d’autres captifs thuringiens venus avec elle, la suite des malheurs de sa famille, et elle aura pu communiquer à Grégoire, sinon beaucoup de détails, du moins quelques faits positifs et certains. Le nom de son grand-père et de sa grand’mère, ceux de son père et de ses oncles, la triste destinée de ses proches parents, voilà ce qu’elle connaissait mieux que personne, et il n’y a pas l’ombre d’un doute à soulever contre cet ensemble de notions qui forme, en quelque sorte, la charpente du récit de Grégoire.
[511] Quae orationibus jejuniis atque elemosinis praedita, in tantum emicuit, ut magna in populis haberetur. Greg. Tur. III, 7.
[512] V. ci-dessus, p. 248.
[513] Les quatre premiers livres de la chronique de Grégoire semblent avoir été composés en 575 (Monod, Arndt.) et sainte Radegonde n’est morte qu’en 587.
Il n’en est plus de même pour les événements d’ordre purement militaire qui se sont déroulés sur les champs de bataille, ou qui se sont passés hors de la portée du regard de Radegonde encore enfant. A supposer même que ce fût elle qu’on devrait considérer ici comme la source de Grégoire de Tours, ces faits ne perdraient pas pour cela leur caractère épique, attendu qu’elle-même n’aurait pu les tenir que de la bouche populaire. Mais qui ne voit l’inutilité d’une telle supposition, alors que l’existence de chants épiques francs sur la guerre de Thuringe est pour ainsi dire établie? Nous pouvons certes admettre, au moins à titre provisoire, que si, dans l’histoire que nous venons de lire, l’arbre généalogique des princes thuringiens et l’histoire de la jeunesse de Radegonde sont des faits avérés, parce qu’ils nous sont connus par elle, en revanche l’histoire de la guerre et ses épisodes sont puisés à la source de l’imagination populaire, et ont retenu le caractère épique de tous les récits de cette provenance.
L’analyse du récit lui-même confirmera cette manière de voir. Fidèle au procédé populaire, il se renferme dans quelques épisodes pleins de relief dramatique et laisse de côté le reste. Si Grégoire avait connu la guerre de Thuringe par une source écrite, non seulement il ignorerait ces épisodes-là, mais il en connaîtrait d’autres plus précis et d’un intérêt plus historique, bien que d’une couleur moins éclatante. Qu’on se rappelle la manière dont il rapporte, probablement d’après les _Annales d’Angers_, deux autres guerres de Thuringe. Il consacre une ligne à celle que Clovis entreprit en 491: _Nam decimo regni sui anno Thuringis bellum intulit, eosdemque suis diccionibus subjugavit[514]._ Et il n’en accorde guère plus à celle de 555, qui a eu lieu de son vivant: _Eo anno rebellantibus Saxonibus, Chlothacharius rex, commoto contra eos exercito, maximam eorum partem delevit, peragrans totam Thoringiam ac devastans, pro eo quod Saxonibus solatium praebuisset[515]._
[514] Greg. Tur. II, 27.
[515] Id. IV, 10.
Voilà comment parle une source annalistique. Elle marque un résultat, elle fixe une date, elle ne se préoccupe pas de plaire ou d’intéresser. La chanson populaire, elle, ne date jamais les faits, et elle n’y trouve d’autre intérêt que par rapport aux individualités poétiques qu’elle met en scène.
Je passe maintenant en revue les principaux faits qui m’autorisent à admettre l’élaboration poétique dont notre récit garde l’empreinte. D’abord la destruction du royaume de Thuringe est scrupuleusement justifiée, conformément à cette loi de l’esprit épique qui ne permet jamais à ses héros d’avoir tort. Si Théodoric marche contre Hermanfried, c’est parce que celui-ci a trahi les promesses qu’il avait faites au roi franc, et oublié la reconnaissance qu’il lui devait. Le grief de Théodoric contre Hermanfried est d’ailleurs le même que celui de Clovis contre Gondebaud. Dans chacun des deux récits, le roi ennemi a un frère dont il veut se débarrasser et contre lequel il s’allie avec le roi franc; dans chacun, lorsque cette alliance lui a procuré la victoire, il trahit les serments par lesquels il s’est engagé envers son allié, et crée lui-même le juste motif du châtiment qui le frappera plus tard[516]. Cette similitude est-elle absolument fortuite? Je n’en voudrais pas jurer, et je crois ne pas me tromper en l’attribuant à l’action d’un même procédé poétique. Au surplus, deux versions saxonnes, celle de Widukind et celle de la _Translatio_, mettent également les torts du côté du roi des Thuringiens; seulement, allant déjà plus loin dans le sens épique, elles parlent d’un affront personnel fait par lui au roi des Francs. Il est difficile de se dérober à la conclusion que le grief de Théodoric doit avoir été réel, ou, tout au moins, qu’il doit avoir de bonne heure figuré dans les traditions des Francs comme dans celles des Saxons.
[516] V. ci-dessus p. 254 et suiv.
Le grief de Théodoric est même double, à en croire notre récit. Outre l’affront que lui a infligé Hermanfried, il a sur le cœur une expédition que les Thuringiens ont faite contre les Francs au temps jadis, et dans laquelle ils ont commis les plus grandes atrocités. La guerre déclarée par les Francs à la Thuringe est donc des plus légitimes, et c’est le point capital pour l’esprit populaire, qui répète volontiers ici avec le roi: «_Ecce verbum directum habemus_, nous avons le droit pour nous!» A plusieurs siècles de distance, l’imagination populaire n’aura pas de préoccupation plus vive que de se convaincre de la justice de sa cause, et ses héros diront à leurs chevaliers, en modifiant à peine la parole de Théodoric:
Nos avum dreit, mais cist glutun unt tort![517]
[517] Chanson de Roland v. 1212, ed. Müller. Cf. _ibid._ v. 1549.
Cette adaptation de tout le récit aux idées morales et aux prédilections patriotiques des Francs est une seconde preuve de son origine épique. En voici une troisième. Parmi les épisodes rapportés par Grégoire, il y en a plusieurs qui rentrent entièrement dans la tonalité des récits populaires; ce sont: 1º la table à moitié couverte, 2º les allusions faites dans le discours de Thierry aux anciennes atrocités des Thuringiens, 3º les fosses creusées par les Thuringiens pour y faire tomber les Francs, 4º le pont de cadavres sur l’Unstrut. Je reprends rapidement l’examen de ces quatre points.
La raison pour laquelle Amalberge ne couvre qu’à demi la table où vient s’asseoir son mari, c’est que celui qui se contente de la moitié de son royaume peut bien se contenter d’une table à moitié dressée. Nous avons ici un exemple de ce riche symbolisme qui remplissait de ses manifestations variées la vie des barbares. Quiconque avait, n’importe de quelle manière, laissé attenter à son droit ou négligé de remplir un devoir était averti, par le langage muet des signes, d’avoir à se mettre en règle avec son honneur. Et voyez avec quelle persistance les usages germaniques les plus spéciaux se sont conservés jusqu’en plein moyen âge et au milieu des populations romanes! Voici comment s’exprime un traité du XVe siècle sur l’office des Hérauts d’armes: «Se aucun chevallier ou gentilhomme avoit fait trahison en aucune partie, et estoit assis à table avec autres chevaliers ou gentilshommes, _ledit roy d’armes ou héraut lui doit aller couper sa touaille devant lui_, et lui virer le pain au contraire, s’il en est requis par aucuns chevaliers ou gentilshommes, lequel doit estre prest de le combattre sur cette querelle, etc.»[518] Et Alain Chartier dit de son côté que, du temps de Bertrand Duguesclin, la chevalerie était observée avec tant de discipline «que quiconque homme noble se fourfaisoit reprochablement en son estat, _on lui venoit au manger trancher la nape devant soi_.»[519] Et pour qu’on ne croie pas qu’il s’agit ici d’une tradition dès lors archaïque et tombée en désuétude, je citerai l’aventure du jeune Guillaume de Bavière, comte d’Ostrevant, qui, se trouvant en la fête de l’Épiphanie 1395 à la table du roi de France avec un grand nombre d’autres princes, vit s’approcher de sa place un héraut d’armes qui coupa la nappe devant lui, ajoutant qu’il ne convenait pas qu’à la table du roi siégeât un seigneur qui était privé de son écu. Et comme Guillaume protestait qu’il avait son écu, le héraut ajouta: «Pardon, seigneur, le comte Guillaume votre aïeul a été tué par les Frisons, et, aujourd’hui encore, il gît sans vengeance sur la terre de l’ennemi[520].»
[518] Cités par Ducange s. v. _Mensale_.
[519] Id. ibid.
[520] Jean de Leyde, _Chronicon Comitum Hollandiae_ XXXI, 50, et Willem Heda, _Historia episcoporum Ultrajectensium_ cités par Ducange l. l.
Mais, dira-t-on, si réellement l’usage dont il est question dans l’épisode existait dans l’antiquité germanique, n’est-il pas une preuve de son historicité, et peut-on en tirer argument pour affirmer l’origine légendaire du récit? J’aurai souvent l’occasion, au cours de ce livre, de rencontrer ou de prévenir cette objection, et j’y ferai toujours la même réponse. Une fois qu’il sera bien établi, comme c’est ici le cas, qu’aucune source écrite n’a transmis au chroniqueur un récit si détaillé, il faudra bien admettre qu’il lui a été fourni par la mémoire populaire, et dès lors, la conformité de ses détails aux usages de la vie franque sera une preuve de plus de sa provenance épique. Ce n’est pas, en effet, dans l’histoire, qu’elle ne connaît pas, mais dans la vie quotidienne que l’imagination populaire va puiser les éléments de son tableau: s’il ressemble au passé, c’est parce qu’il est copié sur le présent, dont le passé ne se distingue pas beaucoup.
Ce qui ne me paraît pas moins légendaire que l’acte attribué à Amalberge, c’est l’intervention de cette princesse elle-même. Amalberge est, il est vrai, un personnage historique[521]. Nièce de Théodoric le Grand, elle avait peut-être apporté à la cour de Thuringe quelque chose du génie politique et des larges visées de son oncle, qui fait d’elle un grand éloge[522]. Procope, d’ailleurs, nous dit formellement que l’alliance conclue entre les Ostrogoths et les Thuringiens, au moyen du mariage de cette princesse avec Hermanfried, a été dirigée contre les Francs[523]. A première vue, il serait donc bien naturel d’admettre qu’elle a dû intervenir ici, et cela serait d’autant plus admissible que la légende saxonne, tout à fait indépendante de la franque, lui attribue également le rôle d’instigatrice. Mais, quoi qu’il faille penser de l’influence d’Amalberge, un fait reste certain, c’est que l’épisode a passé par le moule de l’imagination populaire, et que les faits sont inventés. En effet, ils diffèrent totalement dans les deux versions nationales: dans la franque, Amalberge excite son mari à dépouiller son frère Baderic; dans la saxonne, elle le pousse à outrager et à combattre son beau-frère Théodoric. Dira-t-on que les deux récits peuvent être vrais également, et que chacune des deux nations n’en a retenu qu’un? Mais encore restera-t-il que c’est de part et d’autre la mémoire populaire qui nous en est le seul garant, et que cette mémoire n’a pu que les élaborer conformément à son procédé instinctif. D’ailleurs, c’est l’invariable coutume de l’épopée de rapporter tous les faits d’ordre général à des mobiles individuels, et, dès la plus haute antiquité, elle n’a pas connu de mobile plus puissant que le caprice ou la volonté d’une femme. Amalberge prend dans la guerre de Thuringe la place assignée dans la guerre de Burgondie à Clotilde.
[521] Cassiod. _Variar._ IV, 1; Jordan. c. 58; Proc. _Bell. Goth._ I, 12, p. 65 (Bonn); _Anon. Vales._ 70 (éd. Eyssenhardt à la suite d’Ammien Marcellin).
[522] «L’heureuse Thuringe possédera, dans cette fille de l’Italie, une personne instruite, cultivée, distinguée non seulement par la naissance, mais par toute la dignité de son sexe. Ses mœurs ne font pas moins d’honneur à votre patrie que vos triomphes.» Cassiod. _Var._ l. l.
[523] Proc. _Bell. Goth._ l. l.
Au surplus, rien de plus légendaire que les souvenirs rappelés par Théodoric dans son discours à son peuple. Quelle est cette expédition des Thuringiens contre les Francs, pendant laquelle l’ennemi aurait commis tant d’horreurs? Grégoire ne nous en a mentionné aucune, et il est certain qu’il n’en connaissait pas. Il cite bien la guerre que Clovis a faite aux Thuringiens la dixième année de son règne, mais, loin d’être attaqués, les Francs sont les agresseurs, et la guerre se termine par la défaite et par la soumission de l’ennemi. Dès lors n’y a-t-il pas lieu d’admettre que les Thuringiens de Clovis sont encore une fois, comme le croit Arndt, les Tongriens[524]? Quoi qu’il en faille croire, il reste certain que Grégoire n’a pas connu l’expédition à laquelle fait allusion Théodoric, puisqu’il n’en a parlé nulle part. Le discours qu’il met dans la bouche du roi franc, et dans lequel nous apprenons pour la première fois des faits que le chroniqueur aurait dû raconter plus haut, s’il les avait connus ou s’il les avait crus vrais, prouve qu’ici il ne fait encore une fois que reproduire fidèlement la partie substantielle de sa tradition épique. Comme dans l’histoire du meurtre de Sigebert et de Chlodéric, comme dans celle des amours de Childéric et de Basine[525], c’est le discours qui conserve de la manière la plus fidèle la source consultée. Bref, l’invasion thuringienne dont il est question dans le discours de Théodoric n’a été connue de Grégoire de Tours que par ce discours lui-même, et il ne l’a rencontrée dans aucune autre source. Aussi n’en a-t-il pas osé parler ailleurs, preuve et de la réserve qu’il garde toujours vis à vis de la tradition populaire, et de l’absence de tout indice chronologique dans le document qu’il a consulté. De toute manière, le caractère populaire du renseignement ne saurait être contesté.
[524] Je ne sais ce qu’il en faut penser. Comme c’est à sa source annalistique que Grégoire a emprunté ses renseignements, il n’y a guère lieu de supposer que _Thuringiens_ soit ici pour _Tongriens_, les écrivains romains n’ayant nulle part, à notre connaissance, employé le premier de ces mots pour le second. Il faudrait supposer, d’après cela, que l’expédition en question a bien eu lieu contre les Thuringiens proprement dits. Mais alors comment Grégoire peut-il dire que Clovis les a soumis, puisque, plusieurs années après la mort de ce roi, nous les trouvons encore en possession d’une entière indépendance? Et puis, le moyen de croire que Clovis aurait combattu en Thuringe avant d’avoir dompté les Allamans, avant d’avoir annexé les Ripuaires, deux peuples auxquels il eût dû passer sur le corps pour arriver à eux! Tout s’expliquerait s’il s’agissait ici de cette partie de la Belgique occupée par la cité de Tongres, et qui ne semble pas être tombée plus tôt au pouvoir des Saliens.
[525] V. ci-dessus p. 199 et 298, et cf. p. 15.
Je tiens à rencontrer ici une objection qu’on peut me faire à l’occasion de chacun des discours mis par Grégoire dans la bouche de ses personnages. Ces discours, dira-t-on, sont de l’invention de Grégoire, qui aime à dramatiser ses écrits en faisant parler ses héros à la première personne: c’est chez lui une habitude courante, et la liste est longue des discours qui sont manifestement de son crû, et qui ne peuvent d’aucune manière être considérés comme historiques. J’accorde cela fort volontiers, mais je maintiens qu’il y a des exceptions, et que nous en avons une ici. D’ailleurs, si même il fallait admettre que la tradition n’a pas fourni la forme du discours direct, il faudrait tout au moins accorder l’origine traditionnelle du fond, et c’est tout ce qu’il faut retenir. Dans l’espèce, il importe peu que la chanson épique ait fait parler Théodoric à la première personne, ni qu’elle ait mis dans sa bouche l’évocation des atrocités commises autrefois par les Thuringiens; ce qui importe, c’est d’établir que ces atrocités ne sont pas de l’invention de Grégoire, mais qu’il en a trouvé la mention à une place quelconque du chant épique auquel il a emprunté cette histoire. Cette observation faite une fois pour toutes, je continue.
Les souvenirs évoqués par le roi franc ont une couleur hautement poétique, et nul ne s’avisera, je pense, d’y voir le produit de la seule imagination du chroniqueur. Encore une fois, je ne veux pas dire que des atrocités comme celles qu’il raconte soient invraisemblables, et qu’on ne puisse pas en trouver des exemples tout aussi répugnants dans des faits historiques avérés; je dis que tracé avec une couleur si vive et avec un dessin si net, par un homme appartenant à une génération fort éloignée du temps où les faits sont censés avoir eu lieu, le récit est l’œuvre de l’imagination poétique et nullement celle de la mémoire historique. D’ailleurs, l’imagination en pareille matière n’invente que ce qui est conforme aux mœurs et à la réalité; la vraisemblance intrinsèque du tableau ne pourrait donc, à elle seule, être invoquée comme une preuve de sa réalité, elle en est une, tout au plus, de la fidélité avec laquelle l’imagination copie ou reproduit le réel.
J’en dirai autant des fosses creusées par les Thuringiens pour y faire tomber les Francs. Ce stratagème figure souvent dans l’histoire des guerres entre peuples, et l’on ne peut nier qu’il en ait réellement été fait emploi[526]. Mais la plupart des récits où on en parle sont légendaires, et il faut avouer que l’idée d’un piège semblable se présentait trop facilement à l’esprit poétique pour qu’il résistât au plaisir de le supposer, là surtout où le souci de la gloire nationale suggérait cette facile explication de la défaite[527].
[526] Je citerai notamment: le stratagème des Normands au siège de Paris, Regino, _Chronicon_ a. 887; celui de la ville de Crémone assiégée par Frédéric Barberousse, Günther, _Ligurinus_; celui du roi Frotho de Danemark en guerre avec les Curètes (Saxo Grammaticus II, p. 39, Holder); celui du comte Florent de Hollande à Dordrecht (Vossius, _Annal. Holland._ I, p. 44); celui des Flamands à la bataille de Courtrai (Pirenne, _La version flamande et la version française de la bataille de Courtrai_ dans _Comptes-rendus des séances de la comm. roy. d’hist. de Belg._ IVe série, t. XVII).
[527] Il n’a pas tenu à Victor Hugo que le désastre de Waterloo lui-même ne s’expliquât également, sinon par une fosse creusée exprès, du moins par un profond ravin où la cavalerie française serait allée se précipiter et s’écraser:
«Tout à coup, chose tragique, à la gauche des Anglais, à notre droite, la tête de colonne des cuirassiers se cabra avec une clameur effroyable. Parvenus au point culminant de la crête, effrénés, tout à leur furie et à leur course d’extermination sur les carrés et les canons, les cuirassiers venaient d’apercevoir, entre eux et les Anglais, un fossé, une fosse. C’était le chemin creux d’Ohain.
L’instant fut épouvantable. Le ravin était là, inattendu, béant, à pic sous les pieds des chevaux, profond de deux toises entre son double talus; le second rang y poussa le premier, et le troisième y poussa le second; les chevaux se dressaient, se rejetaient en arrière, tombaient sur leur croupe, glissaient les quatre pieds en l’air, pilant et bouleversant les cavaliers, aucun moyen de reculer, toute la colonne n’était plus qu’un projectile, la force acquise pour écraser les Anglais écrasa les Français, le ravin inexorable ne pouvait se rendre que comblé: cavaliers et chevaux y roulèrent pêle-mêle, se broyant les uns les autres, ne faisant qu’une chair dans ce gouffre, et quand cette fosse fut pleine d’hommes vivants, on marcha dessus et le reste passa. Presque un tiers de la brigade Dubois croula dans cet abîme. Ceci commença la perte de la bataille.» _Les Misérables_ IIe part., liv. I, ch. 9.
Comparez à ce récit poétique, je ne dis pas celui d’écrivains allemands ou anglais, qui pourraient paraître portés à atténuer l’importance de la prétendue cause de défaite mise en avant par Victor Hugo, mais celui d’historiens français tels que Thiers, ou encore Charras qui, peut-être, a fourni à V. Hugo le thème du chemin creux dans les lignes mêmes qui en montrent l’inanité:
«Ney, écrit Charras, s’était mis à la tête des escadrons cuirassés. Les boulets, puis la mitraille furent impuissants à les émouvoir. _Ils atteignirent la crête._ Ney les dirigeait, en suivant le côté ouest du contrefort où prenait naissance le vallon de Goumont et celui de la Haie Sainte. _Il évitait ainsi d’aller tomber dans la partie encaissée du chemin d’Ohain._» (_Hist. de la campagne de 1815_, p. 278, Bruxelles 1857.)
Il vaudrait la peine d’examiner l’un après l’autre tous ces épisodes de fossés creusés dans lesquels vient se précipiter et périr un ennemi imprudent; on les trouverait souvent, sinon totalement imaginaires, du moins singulièrement embellies. Il en est ainsi, tout particulièrement, de la fameuse histoire des chevaliers français venant s’écraser dans les fossés de Groeninghen, comme l’a démontré, d’une manière péremptoire selon moi, M. Pirenne, dans l’étude signalée ci-dessous[528].
[528] M. Funck-Brentano a essayé de sauver l’historicité de ce renseignement dans son _Mémoire sur la bataille de Courtrai_ (dans les _Mém. prés. par div. sav. à l’Acad. des Inscript. et B. Lettres_, Ire série, t. X, 1891); il ne m’a pas convaincu. La question n’est pas de savoir s’il y a eu ou non des fossés dans la plaine de Groeninghen, mais bien si ces fossés ont été creusés par les Flamands pour y faire tomber les Français, et si la bataille a été gagnée grâce à ce stratagème.