Histoire poétique des Mérovingiens

Part 29

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Le poème anglo-saxon nous donne sur la bataille elle-même des indications qui laissent deviner un tableau fort dramatisé. Naturellement, il diminue autant que possible le désastre subi par les Scandinaves, et, s’il ne peut nier la mort de Hygelac, ni la fuite de son armée, il répand du moins sur ces tristes souvenirs un rayon de gloire. Il veut que Beowulf ait vengé son maître, et que les ennemis aient payé cher leur succès. Cela est dans l’ordre, et nous devons reconnaître ici la constance des lois épiques chez tous les peuples.

Je ferai remarquer que le nom de Daeghrefn, donné au meurtrier de Hygelac, est le corrélatif saxon du franc Dagoramn, et qu’il désigne peut-être un personnage historique[498]. A la vérité, nos sources franques, si laconiques dans la mention de cet épisode, ne nous parlent pas de lui et laissent au jeune Théodebert toute la gloire de la journée, mais leur silence est loin d’être une preuve, et il est fort peu probable que l’auteur du Beowulf ait inventé le nom de Dagoramn.

[498] Le nom de Dagoramnus fait défaut dans le répertoire de l’onomastique franque, tel du moins qu’il est dressé par Foerstemann dans son _Altdeutsches Namenbuch_. Cependant, il est composé de la manière la plus régulière, et correspond à une idée poétique que nous retrouvons précisément dans le Beowulf. _Dagoramnus_ c’est le _corbeau du jour_, c’est-à-dire le corbeau qui annonce le jour; voyez Beowulf 1802, ed. Heyne: _Od that refn blaca heofenes wynne Blid-heord bodode_, c’est-à-dire: jusqu’à ce que le noir corbeau annonçât d’un cœur allègre la joie du ciel (= le soleil).

On voudrait posséder encore le chant danois sur l’invasion de la Frise: il serait un des plus intéressants parmi ceux que nous fournit la littérature scandinave. Malheureusement, nous ne le connaissons plus que par les allusions du Beowulf, et il n’y a pas lieu d’espérer qu’on en retrouvera jamais autre chose. Aussi, au lieu de continuer mes recherches du côté de la poésie du nord, me retournerai-je vers nos chroniqueurs francs pour voir si je n’y trouverai pas quelque trace de l’existence d’un chant épique sur ce sujet.

Il n’est pas probable qu’un épisode pareil ait passé inaperçu de la poésie franque. Quoi de plus émouvant que cette descente de la flotte ennemie, et ce pillage opéré par des aventuriers que les eaux du fleuve amenaient jusqu’au cœur du pays? Et, d’autre part, quoi de plus glorieux que la libération du sol et la reprise du butin et des captifs aux pirates? Les poètes populaires n’avaient pas tous les jours un si beau sujet à traiter, et les poètes ne manquaient pas en Frise, témoin ce vieil aède aveugle du nom de Bernlef, qui chantait les exploits et les guerres des rois du temps passé, et qui, guéri de sa cécité par saint Luidger, devint désormais le catéchiste de son peuple[499].

[499] _Vita Luidgeri_ dans Pertz, _Script._ III, p. 412.

Ce qui est certain, c’est que Grégoire de Tours n’a pu avoir connaissance de l’événement que par la voix populaire, puisque, comme je l’ai montré plusieurs fois, il ne possédait aucune tradition écrite sur le règne des fils de Clovis. Que cette tradition populaire se fût déjà fixée dans un chant épique, cela n’est pas seulement fort vraisemblable en soi, cela est également suggéré par le récit même de notre chroniqueur. D’où, sinon d’une narration poétique, serait tiré ce détail si pittoresque et si vivant: _oneratis navibus... rex eorum in litus resedebat, donec navis alto mare compraehenderent ipse deinceps secuturus_. Il y a là tout un tableau. Ce roi surpris au milieu des agréables préparatifs du retour victorieux a manifestement passé sous les yeux du narrateur ecclésiastique dans cette vive et saisissante image, et Grégoire ne nous l’aurait pas peint avec ce relief énergique s’il ne l’avait vu, en quelque sorte, vivre et agir dans sa source populaire.

Mais à ces conjectures, qui n’ont d’autre base que leur propre vraisemblance, nous sommes en état d’ajouter la preuve positive que la poésie populaire, chez les Francs des Pays-Bas, s’était réellement occupée de l’histoire de Chochilaïc. Au IXe et au Xe siècle, dans une île située vers l’embouchure du Rhin, on montrait des ossements d’une grandeur prodigieuse qu’on disait être ceux du roi Hunglac. Les populations accouraient de loin pour les voir, et racontaient des merveilles de ce souverain, qui, à l’âge de douze ans, était déjà tellement fort, que son cheval ne pouvait plus le porter[500].

[500] Voir la notice conservée dans un ms. de Phèdre du Xe siècle, ayant appartenu à Pierre Pithou. Elle a été reproduite, après Berger de Xivrey, _Traditions tératologiques_, Paris 1836, et d’autres, par Haupt, _Zeitschrift für deutsches Alterthum_, t. V (1845), p. 10. Müllenhoff (_ibid._ t. XII, p. 287) conjecture avec raison que c’étaient sans doute les ossements de quelque baleine ou autre cétacé qui avaient été pris pour ceux d’un homme gigantesque. Rien de plus fréquent qu’une méprise de ce genre. V. saint Augustin, _De civitate Dei_ XV, 9: Vidi ipse non solus, sed aliquot mecum in Uticensi litore molarem hominis dentem tam ingentem, ut si in nostrorum dentium modulos minutatim concideretur, centum nobis videretur facere potuisse. Sed illum gigantis alicujus fuisse crediderim. Sur quoi Poujoulat, _Hist. de saint Augustin_ (5e édit. Tours 1866, t. II, p. 283) fait observer qu’il s’agissait sans doute d’une dent de quelque animal antédiluvien. J’ajouterai que rien, à mon sens, n’a plus contribué à répandre la créance aux géants de l’antiquité que les découvertes faites à diverses reprises d’ossements fossiles gigantesques, qu’on était toujours disposé à attribuer à des êtres humains.

Cette tradition, qui nous serait entièrement inconnue si le hasard ne l’avait fait retrouver dans un vieux manuscrit fort étranger à notre sujet, fournit, à mon sens, l’explication de la couleur poétique revêtue par le récit de Grégoire. Elle confirme la supposition que Chochilaïc était de bonne heure entré dans le domaine de la chanson épique. Il doit y avoir eu la vie longue, puisqu’à plusieurs siècles de distance il n’était pas encore oublié, et se trouvait même transformé en un personnage gigantesque, dont l’imagination aurait fait un monstre ou un demi-dieu, si la religion chrétienne ne l’avait confiné dans le monde des réalités. Grégoire de Tours, cela va sans dire, avait entendu la tradition sous une forme bien moins altérée, et nous n’avons aucune raison de croire qu’elle eût déjà abandonné le terrain de l’histoire pure au moment où il la mit par écrit. Le ton seul était celui de la poésie héroïque, le récit lui-même était la fidèle reproduction de l’événement. Mais, au fur et à mesure qu’il se répandit, il alla en s’altérant dans le sens indiqué par les lois de l’épopée. Si, selon l’ingénieuse conjecture de M. Rajna[501], il a fait partie du répertoire de Bernlef, l’aède frison du IXe siècle, nul doute qu’il n’y ait déjà revêtu une forme plus poétique et plus riche que dans le résumé de Grégoire.

[501] Rajna p. 110.

Quoi qu’il en soit, la chanson franque sur Chochilaïc n’est pas la seule trace de la vie poétique aux Pays-Bas. Trois siècles et demi plus tard, une même inspiration devait dicter le _Ludwigslied_ aux habitants de la même contrée, visités par le même ennemi et vainqueurs dans les mêmes conditions. Mais le _Ludwigslied_, lui aussi, avait disparu, de telle sorte qu’il a fallu un hasard aussi rare qu’heureux pour le rendre au monde savant[502]. Que d’autres chants ont cessé de retentir sans avoir laissé la moindre trace, et quelle richesse ne doit pas avoir eue le répertoire épique des Francs, à en juger d’après le flot abondant de poésie populaire qui jaillit sur nos pas, chaque fois qu’en remuant le sol des traditions anciennes, nous parvenons jusqu’aux sources vives de l’histoire!

[502] On sait que le manuscrit de ce document, trouvé par Mabillon à l’abbaye de Saint-Amand, et publié d’après sa copie par Schilter en 1696 à Strasbourg, a été retrouvé de nos jours par Hoffmann von Fallersleben, qui en a donné une nouvelle édition dans _Elnonensia_, publié par lui et par Willems, Gand 1837.

CHAPITRE VIII

La guerre de Thuringe.

«Cependant trois frères, Baderic, Hermanfried et Berthar, tenaient le royaume des Thuringiens. Hermanfried se rendit, par la force, maître de son frère Berthar et le tua. Celui-ci laissa orpheline en mourant sa fille Radegonde; il laissa aussi des fils dont nous parlerons dans la suite. Hermanfried avait une femme méchante et cruelle, nommée Amalaberge, qui semait la guerre civile entre les frères. Un jour son mari, se rendant au repas, trouva seulement la moitié de la table couverte, et, comme il demandait à sa femme ce que cela voulait dire: «Il convient, dit-elle, que celui qui se contente de la moitié du royaume, ait la moitié de sa table nue.» Excité par ces paroles et d’autres semblables, Hermanfried s’éleva contre son frère, et envoya secrètement des messagers au roi Théodoric, pour l’engager à l’attaquer: «Si tu le mets à mort, nous partagerons par moitié ce pays.» Celui-ci, réjoui de ce qu’il entendait, marcha vers Hermanfried avec son armée; ils s’allièrent en se donnant mutuellement leur foi, et partirent pour la guerre. En étant venus aux mains avec Baderic, ils écrasèrent son armée, le firent tomber sous le glaive, et, après la victoire, Théodoric retourna dans ses possessions. Mais ensuite, Hermanfried, oubliant sa foi, négligea d’accomplir ce qu’il avait promis au roi Théodoric, de sorte qu’il s’éleva entre eux une grande inimitié.

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«Après cela, Théodoric, qui n’avait point oublié le parjure d’Hermanfried, roi de Thuringe, appela à son secours son frère Clotaire, et se prépara à marcher contre Hermanfried, promettant au roi Clotaire sa part du butin, si la bonté de Dieu leur accordait la victoire. Ayant donc rassemblé les Francs, il leur dit: «Ressentez, je vous prie, avec colère, et mon injure, et la mort de vos parents. Rappelez-vous que les Thuringiens sont venus attaquer violemment nos parents, et leur ont fait beaucoup de maux; que ceux-ci, leur ayant donné des ôtages, voulurent entrer en paix avec eux; mais eux firent périr les ôtages par différents genres de mort, et, revenant se jeter sur nos parents, leur enlevèrent tout ce qu’ils possédaient, suspendirent les enfants aux arbres par le nerf de la cuisse, firent périr d’une mort cruelle plus de deux cents jeunes filles, les liant par les bras au cou des chevaux, qu’on forçait, à coups d’aiguillons acérés, à s’écarter chacun de son côté, en sorte qu’elles furent déchirées en pièces. D’autres furent étendues sur les ornières des chemins, et clouées en terre avec des pieux; puis on faisait passer sur elles des chariots chargés; et, leurs os ainsi brisés, ils les laissaient pour servir de pâture aux chiens et aux oiseaux. Maintenant Hermanfried manque à ce qu’il m’a promis, et néglige entièrement de s’acquitter. Nous avons le droit de notre côté; marchons contre eux avec l’aide de Dieu.» Les Francs, ayant entendu ces paroles, et indignés de tant de crimes, demandèrent, d’une voix et d’une volonté unanimes, à marcher contre les Thuringiens. Théodoric, prenant avec lui, pour le seconder, son frère Clotaire et son fils Théodebert, partit avec son armée. Cependant les Thuringiens avaient préparé des embûches aux Francs: ils avaient creusé, dans le champ où devait se livrer le combat, des fosses dont ils avaient caché l’ouverture au moyen d’un gazon épais, en sorte que la plaine paraissait unie. Lorsqu’on commença donc à combattre, plusieurs des chevaux des Francs tombèrent dans ces fosses, ce qui leur causa beaucoup d’embarras; mais lorsqu’ils se furent aperçus de la fraude, ils prirent leurs mesures pour s’en garer. Enfin, les Thuringiens, voyant qu’on faisait parmi eux un grand carnage, et que leur roi Hermanfried avait pris la fuite, tournèrent le dos, et arrivèrent au bord du fleuve de l’Unstrut; et là, il y eut un tel massacre de Thuringiens que le lit de la rivière fut rempli par les cadavres amoncelés, et que les Francs s’en servirent comme de pont pour passer sur l’autre bord. Après cette victoire, ils prirent le pays et le réduisirent sous leur puissance. Clotaire, en revenant, emmena captive avec lui Radegonde, fille du roi Berthar, et la prit en mariage; il fit depuis tuer injustement son frère par des scélérats[503]. Elle, se tournant vers Dieu, prit l’habit religieux et se bâtit un monastère dans la ville de Poitiers. Elle s’y rendit tellement excellente dans l’oraison, les jeûnes, les aumônes, qu’elle acquit un grand crédit parmi les peuples.

[503] Cf. le poème de Fortunat, _De excidio Thuringiae_, 125.

Qualiter insidiis insons cecidisset iniquis Oppositâque fide raptus ab orbe fuit.

(Pertz, _Script. Antiquiss._ IV, p. 274.)

«Tandis que les rois francs étaient encore en Thuringe, Théodoric voulut tuer Clotaire, son frère; et, ayant disposé en secret des hommes armés, il le manda vers lui, comme pour conférer de quelque chose en particulier; puis, ayant fait étendre dans sa maison une toile d’un mur à l’autre, il ordonna à des hommes armés de se tenir derrière, mais comme la toile était trop courte, les pieds des hommes armés parurent au-dessous à découvert; ce qu’ayant vu Clotaire, il entra dans la maison, armé et accompagné des siens. Théodoric comprit alors que son projet était connu: il inventa une fable, et l’on parla de choses et d’autres. Puis, ne sachant de quoi s’aviser pour faire passer sa trahison, il donna à Clotaire, dans cette vue, un grand plat d’argent. Clotaire lui ayant dit adieu, et l’ayant remercié de ce présent, retourna dans son logis. Mais Théodoric se plaignit aux siens d’avoir perdu son plat sans aucun motif, et dit à son fils Théodebert: «Va trouver ton oncle[504], et prie-le de vouloir te céder le présent que je lui ai fait.» Il y alla, et obtint ce qu’il demandait. Théodoric était très habile en de telles ruses.

[504] _Patruum tuum_. C’est la leçon de B5 et C1, et il faut la préférer à _patrem_, qui est celle de tous les autres manuscrits, mais qui est manifestement fautive.

«Lorsqu’il fut revenu chez lui, il engagea Hermanfried à venir le trouver, en lui donnant sa foi qu’il ne courait aucun danger; et il l’enrichit de présents honorifiques. Mais un jour qu’ils causaient sur les murs de la ville de Tolbiac, Hermanfried, poussé par je ne sais qui, tomba du haut du mur, et rendit l’esprit. Nous ignorons par qui il fut jeté en bas; mais plusieurs assurent que dans cette affaire la ruse de Théodoric éclata manifestement.»

Tel est le récit de Grégoire de Tours[505].

[505] Greg. Tur. III, 4, 7 et 8.

Frédégaire, qui le résume en quelques lignes, trouve le moyen d’y introduire une variante importante: d’après lui, c’est Théodebert, fils de Théodoric, qui aurait immolé Hermanfried[506]. Le _Liber Historiae_, fidèle en ceci au texte de Grégoire, s’en écarte en ce qu’il ajoute que Théodoric aurait fait périr aussi les enfants du roi de Thuringe[507]. Sans nous arrêter à la discussion de ces variantes, qui seront examinées en leur lieu, nous allons immédiatement examiner le récit de Grégoire.

[506] Fredeg. III, 32.

[507] _Lib. Hist._ 22, suivi par Aimoin II, 9 (Bouquet III, 50).

Par une bonne fortune bien rare, nous possédons sur cette guerre la tradition épique d’un autre peuple qui s’y est trouvé mêlé, je veux dire les Saxons. Cette tradition repose sur la base des mêmes événements historiques, seulement, elle met en relief le rôle qu’y ont joué les Saxons, et nous montre sous quels points de vue divers l’imagination des peuples différents peut concevoir une même donnée fournie par la réalité. Voici la tradition saxonne d’après les plus anciens chroniqueurs qui nous l’ont conservée:

Huga, roi des Francs, étant mort, son peuple, par reconnaissance pour sa mémoire, prit pour successeur son fils naturel, Théodoric. Huga laissait une fille unique, Amalberge[508], qui avait épousé Hermanfried, roi des Thuringiens. Théodoric, devenu roi, fit tout ce qu’il put pour se concilier son beau-frère, et celui-ci, de son côté, était disposé à la paix, et son conseil pareillement. Mais l’ambitieuse Amalberge parvint à tout brouiller par l’intermédiaire d’Iring, qui était le familier de son mari, et dont elle avait fait son complice. Hermanfried se laissa persuader par cet intrigant personnage, et répondit à l’ambassadeur franc dans les termes les plus injurieux, disant que son maître n’était qu’un esclave. Là-dessus, Théodoric furieux se mit en campagne. Il rencontra son adversaire à Runibergun[509] et lui livra une bataille qui dura trois jours: le troisième, Hermanfried vaincu prit la fuite, et se réfugia dans la ville de Scheidungen sur l’Unstrut. Théodoric tint conseil sur ce qu’il avait à faire. Walderic lui conseilla de rentrer chez lui pour réunir une plus grande armée; un de ses esclaves, au contraire, lui persuada de rester et d’achever sa victoire. Le roi suivit ce dernier conseil, et s’allia aux Saxons, voisins et ennemis des Thuringiens, qui lui fournirent neuf mille soldats sous les ordres de neuf chefs. Avec eux, il fit le siège de la ville, qui se défendit vigoureusement; une sortie des assiégés coûta même la vie à six mille Saxons. Cependant, le roi des Thuringiens, dont l’armée avait été plus maltraitée encore, ouvrit des négociations avec Théodoric, et Iring, son ambassadeur, fit si bien par son éloquence et par son or qu’il parvint à gagner le conseil du roi ainsi que le roi lui-même. Il fut donc convenu entre les Francs et les Thuringiens qu’on ferait la paix, et, quant aux Saxons, ils furent tout bonnement lâchés. Iring, joyeux, manda de bonnes nouvelles à son maître, et resta lui-même dans le camp des Francs, de peur qu’il ne survînt la nuit quelque changement dans leurs dispositions. Malheureusement, les Saxons furent mis au courant, grâce à des circonstances fortuites, du danger qui les menaçait. Aussitôt le vieux Hathagat, déployant l’étendard national qui représentait un lion et un dragon surmontés d’un aigle aux ailes éployées, exhorta les Saxons à se conduire en gens de cœur, et, la nuit venue, ils se ruèrent sous sa direction à l’assaut de la ville, qui tomba entre leurs mains. Hermanfried n’eut que le temps de se sauver avec sa femme et ses enfants. Les Saxons victorieux offrirent un sacrifice à leurs divinités et s’abandonnèrent à toute l’ivresse du triomphe. Théodoric, après cela, leur fit bon accueil, leur céda pour toujours le sol conquis, et leur donna le titre d’amis des Francs. Quant à Hermanfried, Théodoric se servit d’Iring lui-même pour le faire sortir de sa cachette et l’attirer auprès de lui. Le malheureux se laissa décevoir, et, dès la première entrevue avec Théodoric, tomba sous les coups du perfide Iring. Le meurtre à peine accompli, le roi franc déclara à l’assassin qu’il en rejetait toute la responsabilité. Alors, plein de remords et de douleur d’avoir commis un crime inutile, Iring se jeta sur Théodoric lui-même, le massacra et étendit son cadavre sous celui de son maître, pour que ce dernier triomphât au moins dans la mort de l’ennemi qui l’avait dompté vivant. Puis le malheureux s’ouvrit un chemin à la pointe de l’épée et disparut. Son nom est resté en grand honneur auprès de son peuple, puisque la voie lactée s’appelle aujourd’hui encore le _chemin d’Iring_[510].

[508] Pourquoi les Saxons font-ils d’Amalberge la fille de Clovis, alors qu’elle est la nièce de Théodoric, roi des Ostrogoths? Pour deux raisons d’ordre épique: La première, c’est la confusion faite éternellement entre deux personnages du même nom. Du moment qu’elle était reliée par un lien de parenté avec un Théodoric quelconque, il était inévitable que ce parent fût le Théodoric que les Saxons connaissaient le mieux, à savoir, le roi d’Austrasie. 2º Le fait de la guerre entre Théodoric d’Austrasie et les Thuringiens étant acquis à l’histoire, il avait besoin d’être motivé: or, l’épopée, qui ne conçoit que les motifs d’ordre individuel, en trouvait un tout indiqué dans l’ambition présumée d’Amalberge.

[509] Ronneberg près de Hanovre, selon la plupart des historiens modernes. D’après Boehme (_De Runibergo ubi victus a Francis est Hermenefridus Thuringorum ultimus rex prolusio_, 2e édition in-4º, Leipzig 1773 et 1774) dont l’opinion a été reprise récemment par E. Lorenz (_Die Thüringische Catastrophe vom Jahr 531_, Jena 1891), il faudrait, au contraire, placer le champ de bataille sur l’Unstrut même, au lieu dit _Die Ronneberge_, près de Vitzburg et à peu de distance de Burgscheidungen, qui est le Scithingi de nos sources. Ce point de vue, très séduisant en lui-même, a malheureusement contre lui le témoignage formel des _Annales Quedlinburgenses_, d’après lesquelles Runibergun se trouverait dans le _pagus_ de Maerstem, c’est-à-dire dans le pays actuel de Hanovre. Il faudrait, pour se débarrasser de ce témoignage, admettre que l’auteur des _Annales_ s’est trompé, et que, ne connaissant que le Runibergun hanovrien, il y a placé par conjecture le théâtre de l’action. C’est ce point de vue que défend Lorenz o. c. p. 55 et suiv., et j’avoue que je suis assez disposé à partager son avis. On a déjà vu plus haut, p. 338, n. 2, que l’auteur des _Annales de Quedlinburg_ ne comprend pas toujours fort bien les traditions historiques dont il se fait l’écho.

[510] Widukind, I, 9-13. Les _Annales Quedlinburgenses_ contiennent le même récit, se rapprochant par endroits beaucoup de celui de Grégoire de Tours, ce qui s’explique par la circonstance que l’auteur a consulté le _Liber Historiae_. (V. la préface de Pertz, _Script._ t. III, p. 20.) Il est déjà fait allusion à cette histoire dans la _Translatio S. Alexandri_ de Rodolphe et Meginhard, où l’on voit que dès le IXe siècle, où fut composé cet ouvrage, elle avait déjà une haute antiquité. La _Translatio_ est d’ailleurs curieuse à plus d’un titre: Saxonum gens, _sicut tradit antiquitas_, ab Anglis Britanniae incolis egressa, per Oceanum navigans Germaniae litoribus studio et necessitate quaerendarum sedium appulsa est in loco qui vocatur Hadaloba, eo tempore quo Thiotricus rex Francorum contra Irminfridum _generum suum_ ducem Thoringorum dimicans, terram eorum crudeliter ferro vastavit et igni. (Pertz, _Scriptor._ t. II.) Enfin, nous possédons de la même légende une version assez mutilée du XIIe siècle, dans laquelle les Souabes sont mis à la place des Saxons. (K. Müllenhoff, _Von der Herkunft der Schwaben_ dans Haupt, _Zeitschr._ t. XVII.)

Ce récit poétique, dont je viens de reproduire la version la plus étendue que nous possédions, était déjà au IXe siècle une ancienne tradition parmi les Saxons, et il y avait sans doute revêtu la forme d’un chant épique. Rien n’est plus instructif que de suivre ses phases à partir de cette date, et de marquer ses principaux développements, mais ce travail serait trop étranger à notre sujet, auquel il nous faut revenir. Je dis donc que l’intérêt de la tradition saxonne se concentre pour nous dans les parties où elle est identique avec la version de Grégoire de Tours. Nul doute que deux traditions nationales sur un même événement, conçues à des points de vue opposés, et conservées indépendamment l’une de l’autre dans des milieux différents, n’impriment un cachet d’historicité aux parties du récit sur lesquelles elles sont d’accord. L’expédition de Théodoric en Thuringe, la défaite d’Hermanfried, et sa mort tragique à la cour du roi franc, voilà, par conséquent, trois points qui sont dès maintenant élevés au-dessus de toute contestation. Le reste doit faire l’objet d’un examen détaillé.