Histoire poétique des Mérovingiens
Part 26
[453] V. Eginhard _Vita Karoli_ c. 1: Neque regi aliud relinquebatur quam ut, regio tantum nomine contentus, _crine profuso_ barbâ summissâ solio resideret... Et le même auteur nous apprend _ibid._ que le dernier roi mérovingien fut à la fois depositus ac detonsus atque in monasterium trusus.
L’histoire de Chararic plonge, on le voit, dans un milieu bien archaïque et bien barbare, quant au fait principal que nous connaissons. Pour ce qui est de son cadre, elle a une remarquable analogie avec la légende de Mettius Fufetius, ce roi albain qui, sommé par Tullus Hostilius de lui porter secours dans sa lutte contre les Véiens et les Fidénates, attendit pour se décider en sa faveur que le sort lui eût donné la victoire. Ce perfide fut cruellement puni par le roi de Rome, comme Chararic et son fils le furent par le roi franc[454]. Quoi qu’il faille penser de ces ressemblances, il est intéressant de constater la parenté des deux vieilles légendes nationales.
[454] Tite Live, _Histor._ I, 27 et 28. C’est ici l’occasion de rappeler que les anciens Romains avaient leurs chants épiques tout comme les barbares. Atque utinam exstarent illa carmina quae multis saeculis ante suam aetatem in epulis esse cantitata a singulis convivis de clarorum virorum laudibus in Originibus scriptum reliquit Cato! Cicer. _Brutus_ XIX, 75. Gravissimus auctor in Originibus dixit Cato morem apud majores hunc epulorum fuisse, ut deinceps qui accubarent canerent ad tibiam clarorum virorum laudes atque virtutes. Id. _Tuscul._ IV, 2. Cf. Val. Max. II, 1, 10.
Le dernier de nos trois épisodes de meurtre semble avoir moins souffert que le second dans la reproduction de Grégoire de Tours. A Cambrai, nous dit-il, il y avait un roi franc nommé Ragnacaire, si débauché qu’à peine il respectait sa propre famille. Il avait pour conseiller et pour ami un certain Farron, tout aussi adonné aux excès que lui-même. Tel était l’engouement du roi pour ce personnage que, lorsqu’on lui offrait n’importe quoi, il avait l’habitude de dire, à ce qu’on raconte (_de quo fertur... dicere solitum_), que cela suffisait pour lui et pour son Farron. Les Francs ne supportaient qu’avec indignation le joug de ces deux hommes. Clovis, encouragé par leurs dispositions, et voulant les gagner, leur distribua des bracelets et des baudriers dorés, qu’ils prirent pour de l’or véritable. Après quoi, ils se mirent en marche pour aller attaquer Ragnacaire. Celui-ci, l’apprenant, envoya des espions pour lui rendre compte de ce qui se passait. Les espions revinrent, et, interrogés par lui, répondirent: «C’est un fameux renfort pour toi et pour ton Farron.» Cependant Clovis arrive, la bataille s’engage, Ragnacaire vaincu s’enfuit, mais, fait prisonnier, il est amené à Clovis les mains liées derrière le dos, en compagnie de son frère Richaire. «Pourquoi, lui dit le vainqueur, as-tu permis que notre sang fût humilié en te laissant lier? Mieux valait pour toi mourir.» Et il lui fendit la tête d’un coup de hache. Puis, se retournant vers Richaire: «Si tu avais porté secours à ton frère, on ne l’aurait pas enchaîné.» Et, en disant ces mots, il le tua aussi d’un coup de hache. Après la mort des deux frères, les traîtres qui les avaient abandonnés s’aperçurent que Clovis leur avait distribué de l’or faux, et s’en plaignirent à lui. «Vous n’avez que ce que vous avez mérité, leur répondit-il, pour avoir trahi votre roi; contentez-vous de ce qu’on vous laisse vivre, et qu’on ne vous fait pas expier votre trahison dans les tourments.» Et eux, s’humiliant devant lui, protestèrent qu’en effet cela leur suffisait. Clovis fit encore périr au Mans Rignomir, le frère des deux précédentes victimes, puis il s’empara de leurs royaumes et de leurs trésors. Il immola de même plusieurs autres rois, ses parents, qui lui inspiraient de la jalousie ou de la défiance, et il étendit son autorité sur toute la Gaule. Cependant, un jour qu’il avait réuni les siens, on rapporte (_fertur_) qu’il dit: «Malheur à moi! Me voilà comme un étranger au milieu des étrangers, et, si l’adversité fondait sur moi, je n’aurais aucun parent pour me secourir!» Il ne parlait pas sincèrement, mais par ruse, et dans l’espoir de découvrir encore l’un ou l’autre parent à tuer[455].
[455] Greg. Tur. II, 42. Fredeg. III, 27. _Lib. Hist._ 18. Roricon IV (Bouq. III, 19). Aimoin I, 23 (id. III, 43).
Ici, j’ose dire que la trace du travail épique devient presque manifeste. Non-seulement l’histoire est comme faite au tour et modelée de façon à donner au sujet toute sa valeur dramatique et morale, mais même le récit semble trahir encore jusqu’à l’allure métrique de la chanson. Le ton est celui d’un mépris jovial pour ce roi présomptueux et inepte qui se livre à la débauche avec un misérable favori, et qui prépare lui-même, par sa sottise, la catastrophe dans laquelle il va périr. Il succombera sans grandeur et sans dignité, trahi par le peuple qu’il a exaspéré; jusque dans sa fin tragique, il sera incapable d’attirer l’intérêt sur sa personne, et c’est avec quelques mots empreints d’une ironie dédaigneuse que Clovis l’envoie dans l’autre monde. Mais, s’il a mérité de périr victime de la trahison, il ne s’ensuit pas que les traîtres doivent échapper à un juste châtiment: l’or qu’ils ont accepté pour prix de leur vile action se change dans leurs mains en un cuivre sans valeur, et lorsqu’ils auront l’impudence de s’en plaindre, ils entendront la raillerie vengeresse qu’ils ont eux-mêmes lancée à leur souverain: «Vous avez la vie, cela suffit pour des traîtres!» Et les misérables de s’humilier, protestant qu’en effet ils se tiennent pour satisfaits.
N’y a-t-il pas, dans ce _cela suffit_ qui revient à intervalles réguliers, quelque chose comme le refrain qui doit avoir retenti à plusieurs reprises dans la chanson, et qui aura contribué à lui donner son caractère hautement ironique? Sans doute, Grégoire, médiocre écrivain et d’ailleurs sans intelligence pour la poésie germanique, n’en a pas saisi la saveur: mais il est d’autant plus remarquable qu’elle ne se soit pas entièrement évaporée dans son imparfait résumé. Ragnacaire a l’habitude de dire: Voilà qui suffit pour moi et pour mon Farron. Ses guerriers, le voyant sur le point d’être attaqué par l’armée de Clovis, le trompent en lui laissant croire que ce sont des secours qui lui viennent, et ajoutent en ricanant: Voilà qui suffit pour toi et pour ton Farron. Enfin, aux traîtres qui se plaignent d’avoir reçu en paiement de l’or faux, Clovis répond: Vous avez la vie sauve; voilà qui suffit pour des traîtres tels que vous (_hoc illis quod viverent debere sufficere_). Et, pour compléter l’ironie, il faut que les traîtres eux-mêmes se voient amenés à déclarer que c’est juste, et qu’en effet cela leur suffit (_illud sibi adserentes sufficere, si vivere mererentur_). Ainsi le motif initial du récit est ramené jusqu’à trois reprises différentes, chaque fois avec un _crescendo_ de raillerie caustique.
On le voit, rien n’est plus dans la tonalité de la chanson barbare que l’histoire de Ragnacaire. Il ne serait pas difficile de lui trouver des pendants parmi les divers épisodes qui nous restent de l’épopée germanique. L’histoire de la défaite de Rodolphe, roi des Hérules, que j’ai reproduite plus haut d’après Paul Diacre[456], nous offre bien le même genre de chanson: de part et d’autre, ce sont des vainqueurs qui s’égaient aux dépens des vaincus, et qui les montrent ridicules dans leur défaite, en même temps que celle-ci apparaît comme le châtiment mérité d’un roi outrecuidant et présomptueux. La ressemblance est frappante. Si, dans Paul Diacre, la bévue des Hérules n’est qu’une énorme extravagance, cela prouve que cet écrivain, parfaitement au courant des traditions épiques de sa nation, les a reproduites avec d’autant plus de fidélité qu’il se sentait plus indépendant vis à vis d’elles, tandis que Grégoire, qui n’appréciait pas les légendes franques pour elles-mêmes, et qui ne leur empruntait que ce qu’il croyait être historique, a probablement éliminé des détails qui, si nous les possédions, auraient accentué le caractère légendaire de son récit.
[456] V. ci-dessus p. 38.
Deux traits bien barbares sont restés. Le premier, c’est Clovis donnant de l’or faux sans que la chanson le lui reproche. Cette ruse est applaudie du moment qu’elle réussit; nous la trouvons pratiquée encore par d’autres peuples germaniques, notamment par les Saxons qui, traversant le pays franc, et obligés d’indemniser les populations, les paient en fausse monnaie[457]. Le tout est d’attraper l’ennemi, et l’on entend d’ici l’éclat de rire de la foule qui entend chanter ce superbe exploit de son héros. Qu’on n’allègue pas l’immoralité de l’acte en question: c’est là un défaut que, de tout temps, le patriotisme a pardonné au succès. Le sens moral se laisse volontiers mettre en défaut, dans l’esprit populaire, par l’admiration pour le héros national et par l’antipathie pour l’ennemi: quand le châtiment de ce dernier lui paraît juste, il lui semble tout naturel d’admirer celui qui en est l’instrument, même injuste.
[457] Perferebant ibi regulas aeris incisas pro auro. Greg. Tur. IV, 42. Cf. Paul Diacre, III, 6.
Remarquez aussi ces bracelets donnés par Clovis en même temps que la monnaie d’or et les baudriers d’or. Le bracelet est la plus ancienne monnaie barbare. Avant d’avoir appris à en frapper, il étendait le métal en anneaux minces, qui servaient de numéraire, et que l’on cassait en morceaux de diverse grandeur, selon l’importance du paiement ou du cadeau qu’il s’agissait de faire. Ces morceaux servaient en même temps de bracelets ou de colliers; les riches aimaient à s’en parer avec profusion[458], et ils portaient ainsi leur bourse au bras ou au cou: rien de plus fréquent que de les voir, dans les récits du nord, détacher un anneau pour le donner à quelqu’un qu’ils veulent honorer[459]. Une épithète homérique des rois, dans tous les poèmes germaniques ou scandinaves, c’est celle de _distributeur de bracelets_ (_Ringenspender_) ou de _casseur d’anneaux_ (_Baugenbrecher_)[460]. Si je ne me trompe, ce sont des anneaux de ce genre que, dans la chanson, Clovis distribua aux guerriers de Ragnacaire; il est même probable que la source consultée par Grégoire ne parlait pas d’une autre monnaie, et que c’est lui qui, ne comprenant pas la signification véritable des _armillae_, et voulant rendre son récit plus intelligible, y a introduit les pièces d’or et les baudriers[461].
[458] Dans Saxo Grammaticus VIII, p. 268 ed. Holder, le vieux Starkather, meurtrier de Ollo, porte au cou l’or qui lui a été donné pour commettre ce meurtre: aurum quod pro Olonis interfeccione meruerat collo apensum gerebat.
[459] Continuo rex armillam brachio suo detractam decrete mercedis loco tradidit. Id. V, p. 137, 290 et 296.
[460] Goetzinger, _Reallexikon der deutschen Alterthuemer_, s. v. _Ring_. Cf. Allen, _Histoire du Danemark_, trad. Beauvois, t. I, p. 48: «A cette époque, on ne connaissait pas les monnaies, mais les marchandises étaient échangées contre d’autres ou payées au moyen d’anneaux d’or ou d’argent, entiers ou coupés. On exhume encore fréquemment de ces anneaux, offrant des traces palpables d’excision.» Et le même, p. 49, dit au sujet de la parure des hommes: «Ils se distinguaient surtout par des anneaux d’or et d’argent qu’ils portaient à la fois aux doigts, aux poignets et aux bras, et qui étaient roulés en boudin, de sorte que l’on en pouvait couper des morceaux pour servir de monnaie.»
[461] L’histoire de Tarpeja, que Tite Live I, 11, raconte sous une forme déjà altérée, semble reposer sur la même donnée épique: Trapeja demande aux Sabins ce qu’ils portent au bras, c’est-à-dire leurs bracelets, et eux, avec cette même ironie vengeresse que notre chanson met dans la bouche de Clovis, feignent de comprendre qu’elle leur demande leurs boucliers, sous lesquels ils l’écrasent.
Cette triple histoire de fraudes sanglantes et de meurtres de famille est couronnée par un trait final dont l’ironie est bien barbare. Il devait être assez difficile, pour un Gallo-Romain comme Grégoire de Tours, de pénétrer dans le sens véritable de l’exclamation de Clovis: «Me voilà comme un étranger, et il ne me reste aucun parent pour me porter secours, en cas d’adversité!» Le mot est si foncièrement germanique qu’il faut, pour en saisir la portée, se rappeler l’état social où se trouvait le peuple franc au jour de la conquête, l’absence de toute protection publique, et le rôle important de la famille comme institution protectrice de ses membres. C’est donc parmi les Francs seuls que le propos de Clovis a pu être répété, et l’origine germanique de l’histoire des meurtres reçoit de cette circonstance une confirmation nouvelle. Et comme il n’y avait peut-être pas, dans le répertoire épique de la nation, un seul morceau plus choquant pour les civilisés gallo-romains, il est plus que probable qu’il fut plus vite oublié que les autres. Aussi Frédégaire et l’auteur du _Liber Historiae_ ne connaissent-ils toute l’histoire que par le seul Grégoire: encore le moine neustrien ne reproduit-il que l’épisode de Ragnacaire; quant à Frédégaire, il la raconte en quelques lignes, et trouve bon, par dessus le marché, de glisser une grosse bévue dans son résumé de l’épisode de Chlodéric[462]: preuve évidente que la tradition orale était muette pour lui.
[462] V. ci-dessus, p. 294, n. [439].
Est-ce un seul et même chant qui a contenu les trois épisodes, ou bien chacun a-t-il été l’objet d’un poème particulier? Ceux qui penchent pour la première opinion peuvent faire état d’une phrase qui revient à la fin de chacun comme une espèce de refrain, et qui semble créer le lien de continuité entre eux: _a) Regnumque Sigiberti acceptum cum thesauris, ipsos quoque suae ditioni adscivit.--b) Quibus mortuis, regnum eorum cum thesauris et populis adquesivit.--c) Quibus mortuis, omnem regnum et thesaurus Chlodovechus accepit._ Ils peuvent trouver un autre argument dans l’épiphonème de Clovis. Ce n’est pas après avoir tué Ragnacaire et ses frères qu’il se trouve sans proches, et qu’il est fondé à se plaindre de son isolement, c’est après qu’il a égorgé tous les membres de sa famille que ses paroles sont vraies à la lettre. L’épilogue, hors de toute proportion avec un épisode isolé, est au contraire le couronnement naturel d’une série de récits du même genre, qui aboutissent à l’extermination de toute la famille mérovingienne. Enfin, si les trois épisodes avaient été fournis par des chants différents, Grégoire n’aurait possédé aucun moyen pour les classer chronologiquement entre eux, et son style, reflet toujours sincère de sa pensée, nous aurait gardé la trace de ses hésitations. Au contraire, le _post haec_ qui commence le second des trois épisodes montre qu’il n’existe pas de doute, dans l’esprit de Grégoire, sur l’ordre dans lequel ils se suivent: raison de plus pour croire qu’il les a trouvés classés ainsi dans sa source même. Si cette supposition est admise, on expliquera aisément pourquoi c’est l’histoire de Chararic qui a été la plus abrégée par Grégoire: c’était l’épisode central, et le narrateur pressé devait être plus tenté de résumer le milieu de son document que les deux extrémités[463].
[463] Je suis, comme on le voit, entièrement d’accord avec M. Rajna, p. 88 et suiv. que le récit de Grégoire est plutôt le résumé que la traduction d’un chant épique. Le savant florentin semble cependant aller trop loin lorsqu’il dit p. 89: Il tuono in molti luoghi è assolutamente quello della storia, non della poesia. Je crois avoir fait ressortir, au contraire, ce qu’il y a de profondément légendaire dans la tonalité de l’ensemble, et cela malgré les atténuations inévitables que l’histoire a subies dans le résumé latin de l’évêque!
Que croire maintenant de l’historicité de nos récits? A dire le vrai, il est bien difficile de faire ici le départ de l’histoire et de la légende. Accepter le fond, c’est-à-dire les meurtres, et rejeter le détail épisodique, c’est là un de ces procédés arbitraires qu’une bonne critique ne permet plus d’employer, d’autant qu’en l’occurrence il y a tout lieu de croire qu’on ne ferait que répéter une opération déjà faite par Grégoire. La réalité de l’annexion des divers royaumes francs à celui de Clovis, et l’existence historique des personnages royaux mentionnés dans nos récits, voilà la seule chose qui puisse être affirmée avec quelque certitude; tout le reste flotte en plein brouillard. La date même des événements est controversable. Grégoire les fait descendre jusque dans les dernières années du règne de Clovis. En effet, Sigebert et son fils Chlodéric vivent encore en 507, d’après lui, puisque en cette année le dernier assiste à la bataille de Vouillé; or, il nous dit d’autre part que le meurtre de Chararic eut lieu après celui des princes ripuaires. Enfin, il place le meurtre de Ragnacaire et des autres roitelets saliens tout à la fin du règne de Clovis, puisque, après cela, ce roi se trouve à la tête de la Gaule entière, et que le narrateur ne voit plus rien à mentionner que sa mort (_His ita transactis apud Parisius obiit_).
Cette chronologie a été attaquée. La plupart des critiques la considèrent comme fort douteuse, et plusieurs intervertissent l’ordre des faits. Giesebrecht va jusqu’à placer l’annexion des royaumes saliens avant la victoire sur Syagrius (507-511). Junghans, suivi par Schrœder, abonde dans le même sens et croit que la conquête de la Gaule par Clovis serait inexplicable, s’il n’avait été auparavant que le chef d’une petite tribu de Francs Saliens. Junghans croit de plus que, contrairement à ce que dit Grégoire, Clovis doit avoir conquis les divers royaumes saliens avant de s’être rendu maître de celui des Ripuaires[464]. Ces divers arguments, pourquoi ne le dirais-je pas? me touchent assez peu, et, sans vouloir avec M. Monod[465] et le crédule Bornhak[466] prendre la défense de la chronologie de Grégoire, je ne la crois guère menacée par des considérations aussi subjectives. On pourrait objecter, il est vrai, que le passage où Clovis est montré naviguant sur l’Escaut appartient à un temps où il n’avait pas encore transporté sa résidence à Paris (507), mais il n’y a là qu’une difficulté apparente. Les populations parmi lesquelles est née notre chanson ont pu, ont dû parler du pays de l’Escaut comme du siège de la monarchie de Clovis, parce qu’il l’avait été jusqu’alors, parce que le transfert à Paris était tout récent et n’avait rien d’un fait définitif et officiel, enfin, parce que c’est le propre de l’épopée de parler une langue archaïque, et de s’habituer difficilement aux nouveautés. Pour comparer les petites choses aux grandes, je dirai que Rome ne cessa pas de rester la ville impériale aux yeux des populations, même après que ses souverains l’eurent abandonnée: les légendes du moyen âge y firent toujours vivre les empereurs, contrairement à la réalité historique.
[464] Giesebrecht, _Geschichte des deutschen Kaiserzeit_ I, p. 72-73. Junghans o. c. p. 119. Richter, _Annalen des fraenkischen Reichs im Zeitalter der Merovingen_, Halle 1873, p. 44.
[465] Dans Junghans o. c. p. 120, n.
[466] Bornhak, _Geschichte der Franken unter den Merovingern_, Greifswald 1863, p. 248, n. 3.
Pour révoquer en doute l’ordre chronologique donné par Grégoire, il y a, me paraît-il, une raison plus sérieuse: c’est l’absence de toute date dans la source consultée par lui, et, par suite, le caractère arbitraire et purement conjectural de celle qu’il a fixée lui-même. L’épopée, on le sait, n’a pas de chronologie, et je crois ce point trop bien établi pour qu’il soit encore nécessaire de le démontrer pour ce cas spécial. Grégoire a donc été obligé de recourir au raisonnement pour assigner aux faits ici racontés leur place dans l’histoire du règne de Clovis, et le tout est de savoir si ses raisonnements sont exacts. Or, le fait de la présence de Chlodéric à Vouillé étant établi, il s’ensuit que la mort de ce dernier prince n’est pas antérieure à 507. Mais c’est tout, et il est loin d’être certain que les autres meurtres soient postérieurs à celui-là, l’ordre dans lequel ils ont eu lieu ayant fort bien pu être interverti par la tradition populaire. Celle-ci, en effet, a groupé en un seul chant toute l’histoire des accroissements de Clovis au détriment des autres princes de sa famille, et les a de la sorte rapprochés de manière à les présenter comme une suite continue d’événements enchaînés: or, qui nous dit qu’ils se sont succédé, en réalité, dans cet ordre et avec ces petits intervalles? Est-il vrai que Chararic ait péri après Sigebert et son fils? Si, comme le dit la chanson, il a été immolé pour avoir trahi Clovis lors de la bataille de Soissons, qui fut livrée en 486, n’est-il pas fort probable que la chose sera arrivée bien avant 507, et y a-t-il apparence que Clovis aurait laissé dormir sa rancune pendant plus de vingt années au fond de son cœur?[467] Quoi qu’il en soit de ces considérations, nous devons conclure que si la chronologie de Grégoire n’est pas suffisamment garantie pour s’imposer, il est impossible de lui en opposer une autre.
[467] Junghans p. 119.
Il n’est pas plus facile de retrouver la réalité de ces faits que leur suite chronologique. L’histoire de Chararic et celle de Ragnacaire de Cambrai ont subi un remaniement trop accentué pour que nous puissions essayer d’en dégager l’élément réel: la trahison du premier et le despotisme capricieux du second, allégués de part et d’autre comme la justification des calamités qui les frappent, ont tout l’air de n’être que des conjectures épiques[468]. Que faut-il retenir, d’ailleurs, des aventures de Sigebert de Cologne et de son fils? Est-il vrai que Chlodéric se soit rendu coupable de parricide, ou cette grave accusation contre le prince étranger n’est-elle pas déjà inspirée par le besoin national de toujours diminuer l’ennemi vaincu? Le Ripuaire Chlodéric, à mon sens, peut fort bien avoir été, comme Gondebaud et comme Amalasonthe, une des victimes de l’épopée salienne: les contradictions du récit que Grégoire donne de la mort de Sigebert prouvent, dans tous les cas, qu’il y avait deux versions de l’événement. Il semble bien établi que Sigebert a péri de mort violente, mais il serait téméraire et peut-être injuste d’aller plus loin. De toute manière, le conseil insidieux donné par Clovis à Chlodéric appartient exclusivement à l’épopée. S’il avait été réellement donné, la chanson populaire n’en aurait rien su. Mais, dira-t-on, aurait-elle ainsi noirci à plaisir le héros national s’il n’y avait pas eu un fait de trahison certain et constaté? Je répéterai ici que le niveau moral des foules qui ont conçu le Clovis épique n’était pas assez élevé pour leur permettre de se rendre compte qu’elles le diminuaient au lieu de l’exalter, en lui attribuant ces crimes barbares. Les nations se font leur héros idéal à leur image et à leur ressemblance, et les couches populaires de ce peuple franc dont la perfidie était proverbiale ont inconsciemment terni la figure de Clovis. Cela se passe toujours ainsi. Les grands hommes perdent plus qu’ils ne gagnent à passer par le prisme de l’épopée, et Charlemagne, comme l’a fort bien montré M. Léon Gautier[469], est incontestablement plus grand dans l’histoire que dans tous les poèmes de la _Geste de France_.