Histoire poétique des Mérovingiens
Part 25
[437] C’est ainsi que Pétigny II, p. 546, croit pouvoir édifier toute une combinaison historique sur l’épisode du meurtre des rois ripuaires, qui aurait été suivi d’une révolte générale du pays contre Clovis. Cf. ci-dessus p. 15 les déclarations de Loebell. M. Gaston Paris lui-même écrivait en 1884, à l’occasion du livre de M. Rajna, que l’origine épique de ces récits lui paraissait «fort improbable», et que, dans la forme, on n’y trouve «rien d’épique» (_Romania_, t. XIII, p. 605). Et il ajoutait: «On peut, sans hésiter, faire remonter ces récits aux souvenirs de quelques compagnons de Clovis, transmis plus ou moins directement à l’évêque de Tours, familier de la cour mérovingienne.»
Dans le premier, nous voyons _comment Clovis devint le roi des Ripuaires_. Clovis, étant à Paris, fait dire en secret au fils du roi Sigebert: Voilà que ton père est vieux et boiteux; s’il venait à mourir, tu serais son héritier, grâce à l’appui de notre amitié. Là-dessus, le jeune prince médite de tuer son père. Un jour que celui-ci, sorti de Cologne et passant par la forêt de Buchonia, dormait en plein midi sous sa tente, il le fait assassiner, puis il mande à Clovis de lui envoyer des ambassadeurs auxquels il remettra sa part des trésors du défunt. Clovis envoie, en effet, des émissaires qui, pendant que Chlodéric se baisse sur un coffre pour y chercher de l’argent, lui fendent la tête d’un coup de hache. Apprenant la mort du père et du fils, Clovis vient à Cologne, convoque le peuple entier et lui dit: «Écoutez ce qui est arrivé. Pendant que je naviguais sur l’Escaut, Chlodéric, fils de mon parent[438], poursuivait son père, et faisait courir le bruit que je voulais le tuer. Et comme le vieillard se sauvait par la forêt de Buchonia, il a lâché sur lui des assassins qui l’ont mis à mort. Lui-même, pendant qu’il ouvrait les trésors de son père, a été tué, je ne sais par qui. Je suis innocent de ces malheurs, car je sais que je n’ai pas le droit de verser le sang de mes proches; ce serait un crime[439]. Mais puisque tout cela est arrivé, voici mon conseil; j’espère que vous l’écouterez. Prenez-moi pour votre chef, et vous serez sous ma protection.» Les Francs acclament bruyamment cette proposition: ils mettent Clovis sur un pavois et en font leur monarque. C’est ainsi qu’il devient maître du royaume de Sigebert et de ses richesses[440].
[438] Chlodericus, filius parentis mei. Greg. Tur. II, 40. Et un peu plus bas: Non enim possum sanguinem parentum meorum effundere, quod fleri nefas est. Fustel de Coulanges se trompe donc lorsqu’il écrit (_L’Invasion germanique et la fin de l’Empire_), p. 479, n. 3: «Plusieurs de ces rois (non pas Sigebert) étaient parents de Clovis.»
[439] Greg. Tur. I. 1. Fredeg. III, 25. Il est à remarquer que l’épisode fait défaut dans le _Liber Historiae_, et, par suite, également dans ses tenants Roricon et Aimoin. Sur la bévue commise par Frédégaire dans son résumé du passage de Grégoire, v. G. Kurth, _L’histoire de Clovis d’après Frédégaire_, p. 98.
[440] Greg. Tur. l. l.
Tel est le premier épisode. Il nous a conservé tout ce que nous savons du royaume des Ripuaires. Établis à Cologne, ils ont un roi nommé Sigebert, dont le fils s’appelle Chlodéric. Grégoire nous a appris ailleurs que Sigebert, en combattant à Tolbiac contre les Allamans, avait été blessé au genou, et qu’il avait gardé le surnom de Boiteux[441]. Il sait aussi que Chlodéric, son fils, avait accompagné Clovis à la bataille de Vouillé. Ces deux notices, comme je l’ai montré plus haut[442], proviennent sans doute de la même source populaire qui nous a conservé l’histoire de la mort des deux princes de Cologne. Ils nous attestent l’existence d’une espèce de cycle ripuaire, dans lequel, selon toute apparence, figurait aussi un chant qui racontait les exploits de Sigebert contre les Allamans, et qui expliquait sa glorieuse blessure.
[441] Id. II, 37.
[442] V. ci-dessus p. 282.
Tout a bien, dans la page de Grégoire qui vient d’être analysée, la saveur de la poésie populaire. Nous y trouvons une quantité de traits de couleur locale d’autant plus remarquables que Grégoire n’a jamais été à Cologne, et qu’il avait, personnellement, peu de relations avec la Germanie seconde. Nous voyons que Sigebert, au sortir de Cologne, doit passer le Rhin pour gagner la forêt de Buchonia[443]: cela est irréprochable au point de vue topographique. A la mort du monarque, on se partage son trésor; il est contenu dans un coffre, et c’est le nouveau roi lui-même qui se baisse et y plonge la main pour en retirer les objets précieux[444]. Clovis convoque le peuple pour se faire reconnaître roi des Ripuaires; il est élevé sur le pavois et acclamé[445]. Enfin, je dois encore noter un trait, le plus barbare et le moins inventé de tous: la claudication de Sigebert considérée comme un obstacle à ce qu’il puisse encore régner désormais. Rien n’est plus conforme au point de vue des Germains, d’après lequel une difformité physique était incompatible avec le prestige de la personne royale. Le roi qui avait perdu un œil était disqualifié[446] chez les Francs, il suffisait même qu’on lui eût coupé sa longue chevelure pour qu’il devînt incapable de régner, du moins aussi longtemps qu’elle n’avait pas repoussé[447]. Tous ces traits, incontestablement, attestent la provenance populaire de l’histoire qui les contient. Ce qui ne l’atteste pas moins, c’est le cachet d’invraisemblance dont elle est marquée d’un bout à l’autre. Rien d’enfantin comme les moyens auxquels Clovis recourt pour faire assassiner le père, puis pour se débarrasser du fils. En outre, les deux parties du récit se contredisent positivement. L’une nous offre le noyau presque intact de l’épisode, et semble nous en garder la forme la plus originale: c’est le discours mis dans la bouche de Clovis et résumant toute l’histoire. L’autre, c’est le récit des événements fait par Grégoire lui-même, analysant le tout et essayant de le présenter sous une forme acceptable. L’une a été recueillie et reproduite par Grégoire sous sa forme la plus pure; l’autre a subi l’action de son esprit critique. De là, sans doute, les contradictions que nous remarquons entre elles, et dont probablement Grégoire ne s’apercevait pas lui-même.
[443] Buchonia, la forêt des hêtres, occupait sur la rive droite du Rhin une vaste région correspondant à peu près à la Hesse actuelle.
[444] Cf. dans Greg. Tur. IX, 34, une situation analogue. «Frédégonde et sa fille Rigonthe se partagent le trésor de Chilpéric. Celle-ci se baisse sur le coffre qui contient le trésor, et pendant qu’elle en retire les objets précieux, sa mère fait retomber le couvercle et le presse du genou pour étrangler sa fille.»
[445] On voit particulièrement élever sur le pavois les souverains dont le pouvoir ne résulte pas immédiatement de l’hérédité, c’est le cas ici pour Clovis, comme aussi pour Sigebert choisi à la place de son frère Chilpéric (Greg. Tur., IV, 51) et pour le prétendant Gundovald (Id., VII, 10); mais on ne voit pas que les fils de roi succédant à leur père soient jamais élevés sur le pavois. Cf. Loebell, 1e édition, p. 224.
[446] Accidit itaque ut supradicti regis, cujus filiam suscitaverat, oculus vi nimii doloris ac cruciatu immenso in tantum corriperetur, ut nulla medicorum arte ad modicum sopiretur. Erat enim angustia intolerabilis et spes medelae penitus recuperandi sublata a medicis, uniusque oculi lacrymabilis aegritudo oculorum multorum lacrymas excitaverat in populo. Conturbabant animam regis incerti exitus, et Francorum ne turpatio ei proveniret metuebat exercitus. Hinc tangebat formido mortis, illinc magnitudo doloris; hinc metus amittendi luminis, illinc admittendae timor deformitatis. _Nam si rex aequale lumen oculorum non haberet maximum dedecus populis exhiberet. Aut enim turpiter regnando deformitatis portaret opprobrium aut cum perditione oculi forte perdidisset et regnum._ (_Vita Theoderici abb. Rem._ dans Mab., I. p. 619.) Toute la partie de ce passage qui est soulignée manque dans l’extrait de Bouquet, III, 405: cela prouve qu’il est toujours utile de recourir à des textes complets, plutôt qu’aux extraits, si bien faits qu’ils soient.
[447] C’est ce qui explique l’interjection du fils de Chararic: In viridi lignum hae frondis succisae sunt, nec omnino ariscunt, sed velociter emergent ut crescere queant, et le reste (Greg. Tur. II, 41). V. aussi le mot de Clotilde au sujet des enfants de Clodomir: Satius mihi enim est, si ad regnum non ereguntur, mortuos eos videre quam tonsus (Id. III, 18). Aussi voyons-nous dans toute l’histoire mérovingienne que _déposer un roi_ et le _tondre_ sont deux termes synonymes.
La première de ces contradictions porte sur la manière dont périt Sigebert. D’après le récit de Grégoire, ce fut pendant une partie de chasse dans la Buchonia, alors qu’il dormait sous sa tente en plein midi. D’après le discours de Clovis, au contraire, il fut tué pendant qu’il fuyait à travers la forêt, poursuivi par les émissaires de son fils qui prétendait agir au nom du roi des Saliens. L’autre contradiction est plus frappante encore. D’après le récit, Clovis complota le meurtre de Sigebert pendant qu’il était à Paris; d’après le discours, c’est pendant qu’il naviguait sur les flots de l’Escaut que Chlodéric, à son insu, commit le parricide.
Il n’y a pas à hésiter entre le récit et le discours: c’est ce dernier, incontestablement, qui reproduit la version la plus originale. Dans des récits de ce genre, nous l’avons déjà vu[448], c’est généralement le discours qui est le plus respecté, le moins altéré; dans l’espèce, c’est là que se trouvent concentrés les traits de couleur locale. Un indice particulièrement précieux, c’est cette parole jetée comme négligemment: _Pendant que je naviguais sur l’Escaut_. L’Escaut est le vrai fleuve des Francs Saliens. _Naviguer sur l’Escaut_, c’est une expression qui, pour un souverain de ce peuple, signifie autant que: _se promener chez soi_. Elle n’a pu être employée ici que par les Francs eux-mêmes, par ces Francs dont la Flandre était réellement la patrie, et qui y avaient vécu à côté de leur monarque du temps que celui-ci n’était encore que le roi de Tournai. C’est aussi le discours seulement qui nous apprend le lien de parenté entre Clovis et Sigebert. On ne s’avisera pas, je pense, de soutenir que c’est par scrupule d’écrivain, et pour ne pas mentionner deux fois le même fait, que Grégoire en a omis la mention dans le récit et l’a refoulée ici.
[448] Voir ci-dessus, p. 199.
La dualité de ton qui se remarque dans l’exposé de Grégoire confirme ce qui vient d’être dit de la dualité du récit. Il règne, dans la plus grande partie de l’épisode, je ne sais quelle causticité barbare qui se fait jour dans des accents pleins d’une mordante ironie. Cet air innocent avec lequel Clovis suggère le parricide, ce ton patelin sur lequel il le raconte à sa manière, cette audacieuse tartuferie du trait final, tout cela est bien populaire, et c’est bien ainsi que le peuple doit se figurer le héros chez qui il veut rencontrer autant d’esprit que de courage. Oui, ce Clovis est bien le héros national d’un peuple barbare, et ce qui nous révolte le plus dans cette conception poétique d’une immoralité si crue, c’est précisément ce qui lui donne son cachet d’origine. L’âme barbare tout entière est là, dans la complaisance presque cynique avec laquelle on étale les exploits les plus atroces du héros, dans cette grossière admiration pour la force quel que soit son usage, pour le succès quelle que soit son origine, dans cette indulgence sans nom pour les crimes les plus odieux et les trahisons les plus infâmes, du moment qu’il en résulte quelque profit pour la nation ou quelque dommage pour l’ennemi! C’est avec les mêmes yeux que les lecteurs d’Homère ont regardé leur Ulysse, qu’ils admiraient si fort et qui nous répugne tant; c’est avec la même inconscience qu’au moyen âge plus d’un s’est pâmé d’admiration pour l’immortel Renard, ce type de la fourberie heureuse, ou pour le féroce Hagen, ce champion aussi courageux que perfide qui représente comme l’atavisme de la barbarie dans la chevaleresque épopée des Nibelungen. Car la barbarie est de tous les temps, et vous la retrouverez même chez les civilisés, en cherchant un peu, dans certaines classes et dans certains milieux[449].
[449] Je ne crois pas avoir besoin de réfuter autrement l’opinion de M. G. Paris (_quandoque bonus dormitat Homerus_). «Si les Francs, dit-il, avaient chanté les victoires de leur chef sur Sigebert, Chararic et Ragnachaire, ils ne les auraient pas représentées comme dues à la ruse et à la trahison... L’individu peut raconter comme de beaux traits, dont on rit en en profitant, les perfidies qui ont fait triompher le héros dont il a gardé la mémoire enthousiaste; l’épopée, quoi qu’on en dise, n’admet que dans des conditions particulières, et avec bien des restrictions, cette glorification de l’immoralité, dont les récits en question nous offriraient un exemple unique.» (_Romania_, XIII, p. 605.) L’exemple est loin d’être unique. Outre ceux que je mentionne dans le texte, je rapporterai encore la complaisance patriotique de Widukind racontant les crimes auxquels les Saxons doivent la possession de leur pays. V. ci-dessus p. 47. Et si je ne craignais de paraître empiéter sur un autre domaine, je rappellerais qu’une nation entière a pu de nos jours, sous l’influence de la légende révolutionnaire, élever une statue à Danton, le sinistre tueur qui en remontrerait bien à Clovis.
Grégoire de Tours, lui, n’aurait pas inventé de pareils types, et n’était pas capable de les admirer. Chrétien, Romain, évêque, il vivait dans une autre atmosphère morale, il avait d’autres conceptions esthétiques. Le Clovis de la légende ne pouvait être à ses yeux qu’une espèce de monstre. Mais, plus la donnée qu’il avait sous la main répugnait à sa conscience, plus il éprouvait le besoin de la corriger, de l’humaniser en quelque sorte. Il est impossible qu’il n’ait pas été frappé, au moins dans une certaine mesure, de l’opposition qui régnait entre les deux parties de la légende. Celle-là montrait Clovis ourdissant le crime; celle-ci déclarait qu’il en était innocent. Il n’est pas étonnant que Grégoire penche, en somme, pour la version contenue dans le discours de Clovis. Ce n’est pas qu’il s’en explique formellement. Au contraire, pour qui n’est pas au courant de ses doutes en face des traditions populaires, son langage pourrait être interprété dans un sens opposé. A tort cependant. Son vrai point de vue est formulé dans les réflexions morales qu’il intercale dans le récit, et dont la gravité fait un effet si étrange à côté des sanglants sarcasmes de la gaieté franque. L’histoire du parricide de Chlodéric est comme encadrée entre ces deux sentences: «_Par le jugement de Dieu, il tomba dans la fosse qu’il avait creusée méchamment pour son père.--C’est ainsi qu’il fut victime lui-même du crime qu’il avait commis sur son père._»
Cette dualité de ton et de couleur doit être notée soigneusement. Une fois qu’on en a saisi l’origine, toutes les contradictions et toutes les singularités de l’épisode s’expliquent. Une histoire toute barbare ne passe pas par une bouche civilisée sans y être quelque peu altérée. De même que le gosier du Romain est incapable de former les sons gutturaux qui retentissent dans les rauques chansons des barbares, de même les lèvres de l’évêque sont incapables de redire dans toute leur crudité les histoires qu’il a entendu raconter aux Francs. Ce Clovis qui figure dans leurs chansons n’est pas, ne peut pas être le sien. Elles lui fournissent le type d’un Ulysse barbare pour qui tous les crimes sont justifiés par le succès; il a dans la mémoire le souvenir d’un nouveau Constantin, élève respectueux des évêques qui lui enseignent la morale chrétienne. Entre deux conceptions aussi opposées du même homme, le contraste est trop violent. Instinctivement, irrésistiblement, le Clovis civilisé qui est celui de l’évêque de Tours vient se substituer, sous la plume du narrateur, au Clodovech barbare qui est celui de la chanson franque. Dans la chanson, toute la tonalité du récit nous permet de le deviner, c’est Clovis qui a ourdi le meurtre de Sigebert et commandé celui de Chlodéric. Mais il semble que Grégoire de Tours ait décidé de prendre au sérieux les assurances hypocrites du meurtrier, et qu’il n’ait pas saisi lui-même l’ironie de son récit. Pour lui, Clovis n’est que l’exécuteur des vengeances divines qui ont permis le parricide; à deux reprises, il se croit obligé de nous le rappeler, et quand il a fini son récit, c’est encore la note du moraliste chrétien qu’il fait entendre. Si l’heureux Clovis devient le successeur du coupable Chlodéric, c’est parce que, lui, il n’a pas à se reprocher les crimes de ceux qu’il est appelé à punir. «_Dieu prosternait tous les jours devant lui ses ennemis, parce qu’il marchait le cœur droit devant lui, et qu’il faisait ce qui était agréable à ses yeux_[450].»
[450] C’est ce qu’avait déjà entrevu Gorini, _Défense de l’Église_, etc., 3e édit., t. I, p. 421: «Entre les tragiques événements racontés par l’évêque de Tours, _il en est un qu’il ne paraît pas avoir regardé comme l’œuvre de Clovis_: c’est le meurtre de Sigibert.» Et p. 426 il exprime de nouveau la même opinion, mais sans s’aviser d’aller plus loin, et de mettre en doute l’historicité des faits. Je n’ai pas besoin, après cela, de disculper le saint évêque de Tours du reproche d’immoralité ou d’inconscience qui lui a été si souvent et si injustement adressé par des historiens trop pressés de trouver en défaut un évêque et un saint, et parmi lesquels je regrette de rencontrer encore M. Rajna: «Uno degli innumerevoli esempi in cui vediamo il criterio religioso pervertir mostruosamente il criterio morale.» Combien plus juste et plus vraiment critique est ici le point de vue d’un Loebell, _Gregor von Tours_ p. 263, et d’un Richter, _Annalen des Fraenkischen Reichs_, p. 44, n. 2, qui ne voient ici que l’emploi malencontreux d’une expression biblique.
La date et la provenance du récit me semblent indiquées, aussi clairement que cela se peut, dans le _dum navigarem per Scaldem_. Cette expression, je l’ai déjà dit, est d’un peuple qui se figure l’Escaut comme le fleuve par excellence du pays franc. Elle est aussi d’un temps où Tournai, la ville de l’Escaut, était encore considérée comme le siège du royaume, tout au moins où l’on avait encore le souvenir de sa qualité antérieure. On ne se trompera donc pas beaucoup en concluant que le chant sur la conquête du royaume des Ripuaires remonte aux premières années du VIe siècle, et qu’il est né parmi les habitants de la plaine flamande. C’est parce qu’il garde le reflet de la barbarie morale de ce milieu qu’il a été peu compris de Grégoire; c’est aussi pour la même raison qu’il a trouvé si peu d’écho parmi les populations romaines, plus civilisées. Frédégaire et le _Liber Historiae_ ne le connaissent que par Grégoire: il est probable qu’il avait cessé de retentir de leur temps.
L’histoire de Chararic et de son fils suit immédiatement, dans Grégoire de Tours, celle de Sigebert et de Chlodéric. Bien qu’elle soit beaucoup plus résumée, elle a cependant aussi un caractère vraiment épique et populaire. Chararic, appelé au secours par Clovis lors de la guerre contre Syagrius, s’était prudemment abstenu de prendre parti, attendant que la victoire se fût prononcée. Clovis, indigné, marcha contre lui, s’empara par ruse de sa personne et de celle de son fils, et leur fit couper les cheveux; puis il fit conférer la prêtrise à Chararic et le diaconat au jeune homme. Comme Chararic se lamentait de son malheur, son fils, dit-on, lui dit: On a coupé le feuillage d’un arbre vert, mais il repoussera, et alors malheur à qui l’a coupé! Le propos ayant été rapporté à Clovis, celui-ci s’alarma et fit trancher la tête au père et au fils, puis il s’empara de leur royaume et de leur trésor[451].
[451] Greg. Tur. II, 41. Fredeg. III, 26, résume toute l’histoire en une ligne: Charirico rege parentem suum Chlodoveus interfecit et regnum suum sibi subdedit. Le _Liber Hist._ la passe entièrement sous silence, et de même fait Roricon. Aimoin, I, 23, la reproduit d’après Grégoire. (Bouquet III, 43.)
Voilà bien, je pense, un récit de provenance orale; le _fertur_ ne laisse cette fois aucun doute à ce sujet. Grégoire semble d’ailleurs avoir abrégé sa source, soit par impatience, et parce que la longueur de ces histoires étranges l’ennuyait, soit parce qu’il y trouvait des détails obscurs, ou choquants, ou invraisemblables. La partie centrale du récit a été évidemment broyée, car Grégoire savait sans doute quelles ruses Clovis mit en œuvre pour s’emparer de Chararic et de son fils. Il a supprimé l’indication des moyens employés, pour ne relater que les résultats, tout comme il a fait pour l’histoire des ruses de Wiomad[452]. Malgré cela, il est facile de constater que l’histoire de Chararic a dû former un ensemble bien arrondi et complet, qui s’ouvrait par la faute et qui se fermait par l’expiation. Il y a ici autre chose qu’une simple anecdote comme celles que nous avons rencontrées à l’occasion de la guerre d’Aquitaine: c’est un tout poétique, dont on peut encore deviner les proportions et l’intérêt, malgré la disparition du détail vivant.
[452] C’est aussi l’opinion de M. P. Rajna o. c. p. 89: «Richiamero particularmente l’attenzione sul capitolo riguardante Cararico, dove l’incomplutezza e la sproporzione raggiungono il colmo.»
Cette histoire de Chararic était, elle aussi, une histoire toute barbare, dont la provenance franque ne peut être révoquée en doute. Le mot du fils de Chararic est bien digne de la poésie des peuples germaniques, et il semble que dans le latin embrouillé de Grégoire on retrouve jusqu’à la gaucherie d’un traducteur embarrassé. «C’est sur un arbre vert, dit le jeune prince, que l’on a coupé ces feuilles, mais il n’est pas encore séché, et bientôt on les verra repousser: puisse périr avec la même rapidité celui qui a fait cela!» La comparaison est frappante de justesse pour tout Germain. En effet, comme on l’a vu plus haut, dépouillé de sa chevelure, qui était comme une couronne naturelle, un roi franc était incapable de régner, du moins aussi longtemps qu’elle n’avait pas repoussé. Il ne pouvait plus se montrer à la tête de son peuple, et l’on sait avec quel soin, pendant la période mérovingienne, ceux qui détrônaient des rois commençaient par les faire tondre. Nous avons ici le premier exemple de cet usage historique, mais il devait être depuis assez longtemps dans les mœurs pour qu’il fût connu de la poésie populaire. Il reposait lui-même sur ce principe barbare indiqué plus haut, qu’un roi qui avait perdu quelque chose de son extérieur n’avait plus le prestige qu’il faut à un souverain. Qui sait même si l’on ne considérait pas la force physique elle-même, du moins dans l’origine, comme attachée à la possession d’une longue chevelure? C’est du moins ce que semblent indiquer les paroles du prince captif, et aussi la crainte de Clovis, d’être tué par ses prisonniers le jour où leur chevelure aurait repoussé. Il n’y a d’ailleurs rien de plus conforme au point de vue des peuples primitifs qu’une conception de ce genre. Plus tard, sous l’influence de l’idée chrétienne, on abandonna cette manière de voir, mais le prestige de la longue chevelure royale ne disparut pas. N’étant plus un gage de force, elle restait au moins un signe de distinction, qui fut porté jusqu’à la fin par les derniers rejetons de la race mérovingienne[453].