Histoire poétique des Mérovingiens
Part 24
Je réponds: oui, ils en avaient, et si Grégoire en fait un usage plus réservé ici qu’ailleurs, c’est précisément parce qu’il croit tenir, dans les souvenirs locaux dont il vient d’être question, assez de renseignements pour n’être pas obligé de recourir à des chansons barbares. Un seul trait emprunté à la tradition franque lui a semblé digne d’être mentionné: c’est la part prise à la bataille de Vouillé par Chlodéric, fils de Sigebert le Boiteux, roi des Ripuaires. «Ce Sigebert, ajoute notre chroniqueur, devait cette infirmité à une blessure au genou, qu’il avait reçue en combattant contre les Alamans près de la ville de Tolbiac[421].» Nous voici de nouveau en pleins souvenirs barbares, c’est-à-dire épiques. Ce ne sont à coup sûr ni les _Annales d’Angers_, beaucoup trop sommaires, ni les souvenirs locaux de Clermont, où le nom même du jeune prince ripuaire était sans doute inconnu, qui ont pu être ici la source de Grégoire. D’ailleurs, les Francs seuls ont pu porter un intérêt assez vif à Chlodéric pour le mentionner, et, s’ils l’ont fait, ce ne peut avoir été que dans un chant. Il est manifeste que le chant était à la gloire de Chlodéric: l’ampleur même de la place qui lui est faite en est un indice assez clair, car si l’on parle ici de son père Sigebert et des combats dans lesquels il a contracté son infirmité, ce n’est qu’à son occasion, et pour mieux le présenter comme un héros fils de héros. Mais quel était ici l’exploit, l’ἀριστεία qui a valu à Chlodéric l’honneur d’être glorifié par la chanson? Grégoire nous a condamnés à l’ignorer, soit parce que l’histoire lui paraît trop invraisemblable, soit parce qu’elle mettait dans un trop beau jour le jeune homme qui jouera un si laid rôle plus tard, et que l’invraisemblance interne de toute son histoire épique aura une fois de plus poussé Grégoire à pratiquer ici la rigoureuse discrétion qu’il met dans l’emploi de ses matériaux épiques. Il n’a pu, cependant, se défendre si complétement contre eux qu’il n’ait fait grâce au détail relatif à la claudication de Sigebert. Qu’il ait trouvé ce détail dans notre chanson et pas ailleurs, c’est ce qui résulte de l’usage même qu’il en fait ici, où c’est un hors d’œuvre, alors qu’il eût été bien plus à sa place là où Grégoire nous fait proprement l’histoire de Sigebert.
[421] Habebat autem in adjutorium suum filium Sigiberti Claudi nomine Chlodericum. Hic Sigibertus pugnans contra Alamannos apud Tulbiacensim oppidum percussus in genuculum claudicabat. Greg. Tur. II, 37.
Il est utile d’ajouter que la bataille de Tolbiac ne peut être aucunement identifiée avec celle que Clovis livra aux mêmes ennemis, et à la suite de laquelle il se convertit. Il y avait sans doute quelque chose d’ingénieux dans la conjecture qui les identifie, et qui a, depuis des siècles, acquis la valeur d’un fait prouvé, mais elle n’en a pas plus de fondement[422]. L’histoire de la victoire et de la conversion de Clovis nous est connue par le _Vita Remigii_, qui ne parlait ici que de Clovis, et qui, pour tout le reste, était si laconique, qu’il a omis jusqu’au nom du théâtre de la bataille et jusqu’à celui du roi alaman qui y périt. Grégoire de Tours, qui dépend exclusivement du _Vita Remigii_, les a ignorés l’un et l’autre, comme cela ressort à suffisance de son récit. Si la bataille de Tolbiac, où combattit Sigebert, était à ses yeux la même que celle où Clovis se convertit, il aurait eu soin de nous le dire, soit à propos de cette bataille, soit ici. Son silence est tout ce qu’il y a de plus significatif, et la bataille de Tolbiac n’est évidemment qu’une bataille entre les Ripuaires et les Alamans, qui s’est passée en dehors de toute participation de Clovis.
[422] Nous savons par Grégoire, qui parle ici d’après le _Vita Remigii_, que Clovis a livré une bataille aux Alamans. D’autre part, le même Grégoire nous apprend (II, 37) que le roi des Ripuaires Sigebert a été blessé au genou en combattant contre les Alamans à Tolbiac. Ceux qui tenaient beaucoup à donner un nom à la victoire de Clovis, trouvant ici une bataille contre les Alamans, se sont figuré que c’était la sienne, et ont conclu qu’il l’avait livrée de concert avec les Ripuaires, double supposition fort gratuite d’abord, et en contradiction avec le _Vita Vedasti_, qui nous oblige à chercher le théâtre du combat en Alsace ou tout au moins sur le haut Rhin. Je ne sais qui a le premier identifié la bataille de Clovis avec celle des Alamans; je vois que Robert Gaguin, _Compendium super Francorum Gestis_, Paris 1504, ne se doutait pas encore de la prétendue identité.
Faut-il croire que c’est à la même source barbare que Grégoire a emprunté le trait suivant? «Le roi venait de mettre en fuite les Goths et de tuer le roi Alaric, lorsque, subitement, deux guerriers ennemis, se jetant au-devant de lui, le blessèrent aux deux flancs avec leurs épées. Mais, grâce à sa cuirasse et à la rapidité de son cheval, il échappa à la mort.» Il n’y a rien qui empêche d’admettre cette supposition, bien qu’on puisse croire à la rigueur que le souvenir du danger couru par Clovis a pu se conserver aussi dans les traditions orales de Clermont. Si je penche plutôt pour une provenance épique, c’est parce que les Francs seuls portaient à Clovis assez d’intérêt pour noter avec sollicitude les périls auxquels il avait été exposé dans la bataille. Qu’on n’objecte pas le rôle peu héroïque prêté ici au vainqueur: car, outre que nous ne connaissons pas l’épisode tout entier, nous savons que la fuite dans le combat, si elle était dictée par la prudence, n’était pas une honte pour le Germain, à condition qu’il revînt à la charge, comme Clovis le fait ici, et qu’il remportât la victoire[423].
[423] Cedere loco, dum modo rursus instes, consilii quam formidinis arbitrantur. Tacite, _German._ c. 6. Mais déjà le _Liber Historiae_, c. 17, a soin de biffer la mention de la fuite de Clovis: sed propter luricam qua indutus erat, eum non livoraverunt. Quant à Hincmar, on ne sera pas étonné de lui voir écrire 94: Magis autem Dominus lorica fidei indutum per orationem sancti Remigii patris et patroni sui adjuvit eum.
Il existait donc des chansons franques sur la guerre d’Aquitaine, et, si Grégoire de Tours en a fait un usage à notre gré trop parcimonieux, Frédégaire, cette fois encore, a puisé plus largement dans le trésor des souvenirs barbares. Le récit qu’il nous a conservé a trait à l’origine de la guerre contre les Visigoths, et la couleur en est si franchement germanique, qu’il serait oiseux de chercher d’autres preuves de sa provenance.
Dans la partie de son _Epitome_ qui raconte la guerre des Visigoths, Frédégaire écrit: «Igitur Alaricus rex Gothorum cum amicicias _fraudulenter_ cum Chlodoveo inisset, quod Chlodoveus, _discurrente Paterno legato suo, cernens_, adversum Alaricum arma commovit[424].» Les mots en _italique_, qui manquent dans Grégoire et que Frédégaire a ajoutés au texte abrégé de celui-ci, sont une allusion à un récit plus développé, qu’on retrouve dans une partie antérieure de la chronique du même Frédégaire. Le voici:
[424] Fredeg. III, 24.
«Un jour, Clovis, roi des Francs, et Alaric, roi des Visigoths, qui résidait à Toulouse, après s’être livré de nombreux combats, s’envoyèrent des ambassadeurs pour traiter de la paix. Il fut convenu qu’Alaric toucherait la barbe de Clovis et deviendrait ainsi son parrain[425], et que désormais la paix serait perpétuelle entre eux. Le lieu et le jour de l’entrevue furent fixés; aucun Franc ni Goth ne devait y assister en armes. Or, Paternus, envoyé de Clovis, se rendit auprès d’Alaric pour voir si les Goths observaient ces conditions, ou si, selon leur usage et comme l’événement le prouva par la suite, ils trahiraient leur promesse. Pendant que Paternus s’acquittait de son message, il voit des Goths qui, contrairement aux conventions, portaient des épées au lieu de bâtons[426]. Il en saisit un, le traîna hors de sa cachette, et reprocha au roi d’user de mensonge pour tromper Clovis. Le roi ne trouva rien à répondre, et il fut décidé que Théodoric serait pris pour arbitre. Les deux rois lui envoyèrent leurs ambassadeurs. Paternus, parlant pour Clovis et pour les Francs, y formula des plaintes qui réduisirent au silence les délégués d’Alaric. Théodoric, pressé de trancher le différend et rempli de jalousie envers les deux rois, imagina de les brouiller plus encore au moyen d’une solution impossible. Il décida que l’envoyé de Clovis viendrait à cheval, tenant en main une lance dressée, devant la porte du palais d’Alaric, et que celui-ci avec ses Goths jetterait des _solidi_ en nombre suffisant pour en couvrir le cheval, le cavalier et la pointe de sa lance. Les Goths, ne pouvant s’acquitter d’une amende aussi énorme, voulurent alors se débarrasser de Paternus; ils le firent tomber la nuit du haut de la terrasse d’une maison. Paternus se cassa le bras, mais ne périt pas. Le lendemain, Alaric le conduisit devant ses trésors, et lui affirma sous serment qu’il ne possédait pas plus que ce qu’il y avait dans ses coffres. Paternus, saisissant un denier, le jeta hors de sa main et dit: _His solidos adarrabo ad partem dominae mei Chlodovei regis et Francos._ Puis il retourna auprès de Clovis, auquel il raconta en détail tout ce qui s’était passé. Clovis, alors, prit les armes et marcha contre Alaric[427].
[425] Ut Alaricus barbam tangerit Chlodovei, effectus ille patrenus. Fredeg. II, 58. Ut in tondenda barba Clodovei patrinus ejus efficeretur Alaricus. Roricon IV (Bouquet III, p. 14).
[426] Ce passage est difficile. Frédégaire dit: Gothi frandulenter uxos pro baculis in manum ferentis. Ce mot _uxus_ se retrouve encore, avec le sens d’_épée_, dans Frédégaire IV, 64: Heraclius... extrahens uxum, capud patriciae Persarum truncavit. Mais aucun autre auteur ne l’emploie (cf. Ducange, s. v.), et Roricon et Aimoin, qui ont reproduit la légende, paraissent ne l’avoir pas compris, ou s’être trouvés en présence d’un autre texte. Le premier, livre IV (Bouquet III, p. 15) écrit: cultellos permaximos, quos vulgariter _scramsaxos_ corrupto vocabulo nominamus. L’autre I, 20 (ibid. III, p. 41): ferreum ostii obicem pro baculo manu gerere.
[427] Fredeg. l. l. Cf. Roricon l. l. (Bouquet III, 14 et 15), Aimoin I, 20 (ibid. III, p. 41), Hincmar, _Vita Remigii_ (ibid. III, 378). Ce dernier, qui ne paraît pas avoir connu la chronique de Frédégaire, semble s’appuyer ici sur la tradition orale: s’il en est ainsi, on peut considérer sa version comme un remarquable exemple de survivance des légendes mérovingiennes. Sur l’identité, dans l’espèce, des deux expressions _tangere_ et _tondere_, v. Ducange s. v. _barba_.
Pour le coup, nous voici en pleine épopée barbare. Que le récit ait été transmis sous forme de chant populaire, comme je le crois, ou qu’il ait simplement passé de bouche en bouche sans le soutien du rythme, peu importe: c’est, à coup sûr, un thème traité d’après les règles du genre, c’est un tout arrondi et complet, comprenant une action qui commence, qui se déroule et qui s’achève, et fournissant le sujet d’une vraie narration poétique[428]. A ce point de vue, la différence avec les anecdotes étudiées ci-dessus, et dont chacune ne consiste qu’en un trait ou qu’en une parole piquante, est absolument incontestable. De plus, on remarquera que ce récit, à la différence de tous les précédents, est essentiellement germanique et barbare. Il ne s’agit pas ici de miracles ni de bons mots, il s’agit de l’origine d’une guerre et des causes de celle-ci. Le rôle déloyal attribué à Théodoric nous fait pénétrer dans les préoccupations populaires, qui tendent à incriminer d’une égale perfidie les deux branches de la race gothique. Les intentions odieuses et les tentatives de trahison mises à la charge des Goths répondent bien aux préventions qui régnaient chez les Francs à l’endroit de leurs voisins méridionaux, et dont on retrouve l’écho chez Grégoire lui-même[429]. Couper la barbe de celui qu’on adopte pour filleul, c’est une cérémonie toute barbare: il est possible qu’elle ait existé aussi dans l’empire, mais, d’aucune manière, les Germains ne la lui ont empruntée, et nous la voyons encore pratiquée par Charles Martel, lorsqu’il envoya son fils Pepin à Luitprand pour qu’il lui coupât les cheveux, et qu’ainsi il devînt son père d’adoption[430]. L’amende infligée aux Visigoths par Théodoric, et qui peut paraître extravagante au lecteur moderne, était parfaitement conforme au symbolisme juridique usité parmi les barbares. On _couvrait_ un délit à la lettre en en couvrant le corps, et lorsque celui-ci disparaissait sous le wergeld entassé, alors, naturellement, l’offense était expiée, puisqu’elle n’apparaissait plus. Paternus a été l’objet d’une tentative d’assassinat, eh bien, pour que ce crime soit couvert, il faut que Paternus le soit lui-même. Et comme il est un guerrier, c’est dans son attirail guerrier que doit le prendre l’amende pour qu’elle soit adéquate[431].
[428] «Nous devons reconnaître sans hésitation qu’ici encore nous avons une relation dans laquelle la poésie s’est emparée de la tradition historique.» Junghans-Monod, p. 85.
[429] V. ci-dessus p. 213, n. [314].
[430] Circa haec tempora Carolus princeps Francorum suum filium ad Luidprandum direxit, ut ejus juxta morem capillum susciperet. Qui ejus caesariem incidens, ei pater effectus est multisque eum ditatum regiis muneribus genitori remisit. Paul Diacre, _Hist. Langob._, VI, 53.
[431] V. sur cet usage Ducange, _Dissertations sur l’hist. de saint Louis_ XXII (dans son _Glossaire_ éd. Didot, t, VII, p. 87), et J. Grimm, _Deutsche Rechtsalterthümer_, p. 147.
Tel est le type idéal de la composition. A-t-elle été payée sous cette forme dans les temps préhistoriques, et les formules où elle est rappelée sont-elles le dernier souvenir qu’en a conservé le langage? Ou bien ne faut-il pas voir ici qu’une simple fiction juridique destinée à exprimer, sous une figure saisissante, le but et la nature de la composition? Je ne sais, bien que je sois assez tenté de m’en tenir à la première hypothèse[432]. J. Grimm, dont je partage ici l’avis, n’a pu trouver l’usage que dans un texte mythologique de l’Edda, et dans quelques records germaniques, mais il ne s’agit là que d’animaux tués, et le texte de Frédégaire est relatif à la composition humaine. Par contre, un passage du poème de Waltharius me fournit une allusion manifeste à l’usage attesté par Frédégaire.
[432] J. Grimm, _Deutsche Rechtsalterthümer_ 2e édit. Goettingue 1854, p. 680-674. Aux exemples cités par Grimm, on peut ajouter celui que cite Lünig dans son édition de l’Edda, Zurich 1859, p. 359, note, d’après Mone, _Anzeiger_ 1836, p. 42: il s’agit là du droit appelé _Katzenrecht_, et pratiqué à Erlebach sur le lac de Zurich: «Quand quelqu’un avait tué le chat de l’autre, on écorchait l’animal, on étendait sa peau à terre au moyen de quatre pieux, et le meurtrier devait jeter du grain dessus jusqu’à ce que la peau fût entièrement cachée; le grain restait au propriétaire de l’animal.»
Attila, furieux de la fuite de Walther et de Hildegonde, fait les plus superbes promesses à qui lui ramènera les deux jeunes gens:
Hunc ego mox auro vestirem saepe recocto Et tellure quidem stantem hinc inde onerarem Atque viam penitus clausissem vivo talentis.
Le _vivo_, qui ne le voit? est ici la preuve que l’usage visé n’était pratiqué d’ordinaire que sur les morts, et en guise de composition, tandis que la générosité d’Attila devait consister à donner la même énorme somme à un vivant, et à titre de récompense. Nul ne doutera toutefois que l’idée primitive qui se traduit par ce mode de paiement ait été celle du _wergeld_. Ce dont il s’agit, c’est de donner à l’homme sa propre valeur en or. Sous ce rapport, la forme la plus pure et la plus ancienne de cette pratique nous est révélée dans le trait suivant: Au XIIIe siècle, Otton IV de Brandebourg, fait prisonnier par l’évêque de Magdebourg, est relâché moyennant une rançon de 4,000 marcs. A peine mis en liberté, il s’écrie: «Ce n’est pas là la rançon d’un margrave. _Sachez que j’aurais dû monter à cheval, tenant ma lance dressée dans ma main, et qu’on aurait dû me couvrir d’or et d’argent jusqu’à la pointe de la lance_: c’est là le taux de la rançon d’un Margrave. Mais vous ne le saviez pas[433]».
[433] Geyder dans Haupt, _Zeitschr. für deutsches Alterthum_ IX (1853), p. 157.
Enfin, nous trouvons dans la _Hervararsaga_ un exemple qui se rapproche singulièrement de celui de Frédégaire. Lorsque Hlaudr vient réclamer la moitié de la succession de son père, Angantyr, le frère aîné, refuse, mais lui fait des offres: «Assieds-toi sur ton siège élevé, et je te couvrirai complètement d’argent et d’or, et de tous côtés autour de toi rouleront les anneaux rouges[434]».
[434]
Doch dich auf deinem Hochsitz mit Silber umhaüf ich; Gehst du hinein umschütt ich dich so mit Schaetzen Goldes Dass um dich rothe Ringe von allen Seiten rollen.
(Trad. Freitag dans Herrig, _Archiv. f. das Studium der neueren Sprachen_, t. LXIX, p. 151.)
On voit par là le caractère incontestablement germanique de la légende racontée par Frédégaire: c’est tout ce qu’il s’agissait de prouver ici[435]. C’est donc bien chez les Francs qu’est née la tradition qu’il raconte, c’est de chez eux qu’elle est arrivée à cet écrivain, romain de nationalité. Je ne fais d’ailleurs aucun état de la présence de Paternus dans l’épisode: il ne prouve nullement, comme le croit M. Rajna, que le récit ait passé par des bouches romaines, non plus que les histoires où figurent les noms d’Aurélien et d’Aridius. Il est facile de comprendre qu’à partir du jour où ils ont été en contact avec des Romains, et où ceux-ci ont été employés d’une manière toute spéciale par les souverains en qualité de ministres et d’ambassadeurs, la chanson épique, qui en définitive part toujours de la réalité historique, a dû garder trace de cette situation. On peut donc fort bien admettre qu’il y a eu un personnage nommé Paternus, qui a servi d’ambassadeur à Clovis auprès des Visigoths, et autour duquel s’est formée la légende que nous venons d’étudier.
[435] Remarquez que ces compositions légendaires étaient impossibles à payer en or, et que nos sources le disent elles-mêmes, mais cela n’empêche pas qu’elles aient pu être exigées et même acquittées, dans le temps où le métal n’avait pas encore pris, comme par la suite, la place du blé, qui, plus anciennement, servait à couvrir le corps du délit, et qui reparaît en effet dans les records de droit rural cités plus haut.
D’ailleurs, sans compter ce personnage, le récit de Frédégaire contient plus d’un élément historique. On a révoqué en doute les nombreux combats entre Francs et Visigoths qui auraient précédé la bataille décisive de Vouillé: je ne vois rien de plus vraisemblable. Tout mettait les deux nations aux prises: non seulement leur opposition confessionnelle, qui était fort vive, mais aussi leur ambition respective. Les Francs rêvaient de s’étendre au sud de la Loire, où ils avaient un parti, où plus d’un les attendait, où l’on opprimait les catholiques, où se réfugiaient leurs ennemis. Alaric, il est vrai, avait livré à Clovis victorieux le vaincu Syagrius; mais ce trait de lâcheté n’avait pas suffi pour faire de lui l’ami des Francs, et lui-même, devenu le gendre du puissant Théodoric, il avait vu sa situation s’améliorer assez pour lui permettre de prendre vis à vis des Francs une attitude plus fière. Aussi voyons-nous, par un continuateur de Prosper d’Aquitaine, qu’en 496 Alaric s’emparait de Saintes, et qu’en 498 Clovis prenait Bordeaux en plein pays visigoth[436]. Si l’on réfléchit que Saintes faisait partie de cette Aquitaine seconde qui était le noyau des possessions visigothiques en Gaule, et que, pour qu’Alaric doive la reconquérir en 496, il faut qu’elle lui ait été enlevée précédemment, ne sera-t-on pas autorisé à conclure que les _multa prilia_ dont parle Frédégaire ne sont pas chose si invraisemblable?
[436] (496) Alaricus ann. XII regni sui Santones obtinuit. _Auct. Havn._ dans Pertz _Auctores Antiquissimi_, t. IX, p. 331 (édit. Mommsen).
(498) Paulino v. c. consule. Ann. XIV Alarici Franci Burdigalam obtinuerunt et a potestate Gothorum in possessionem sui redegerunt capto Suatrio Gothorum duce. Ibid. Selon Mommsen, le continuateur connu sous le nom de Auctor Havniensis a écrit en Italie pendant le règne de l’empereur Heraclius (l. l. p. 267). Le témoignage de cet auteur vient à point pour rendre compte d’une addition faite par le _Liber Historiae_ au récit de la guerre des Visigoths d’après Grégoire; il y est dit de Clovis, après la victoire de Vouillé: In Sanctonico vel Burdigalense Francos precepit manere ad Gothorum gentem delendam (c. 17). L’auteur du _Liber Historiae_ a _connu_ les luttes livrées spécialement pour la possession de Saintes et de Bordeaux, et il _conjecture_ que Clovis a dû prendre un soin particulier de deux villes si disputées.
L’intervention de Théodoric, roi des Ostrogoths, est également confirmée par le témoignage de l’histoire. Il nous reste en effet quatre lettres de ce prince, l’une adressée à Alaric pour lui conseiller de négocier, deux autres à Gondebaud et au roi des Hérules pour les exhorter à faire avec les autres rois une ligue pour la paix, une enfin à Clovis pour lui déclarer que celui qui ouvrira les hostilités le trouvera sur son chemin. Théodoric va plus loin: il conseille aux deux rivaux d’éteindre leur débat au moyen d’arbitres qu’ils choisiraient entre leurs parents: c’était se désigner assez clairement lui-même. Sa proposition fut-elle agréée, et devint-il réellement, comme le fait entendre le récit de Frédégaire, l’arbitre des deux nations? Je ne sais, mais, dans ce cas, il est peu probable qu’il ait été exempt d’une certaine partialité pour un peuple arien comme lui-même, et dont le roi était son gendre. Tout au moins on comprend que les Francs aient conçu de la défiance vis-à-vis d’un tel arbitre, et que leur légende épique s’en soit ressentie. Quant à l’entrevue de Clovis avec Alaric, on sait qu’elle eut lieu en effet dans une île de la Loire, et que les rois se quittèrent en excellents termes: la légende s’est donc bornée, encore une fois, à amplifier sur une réalité historique. Et l’on peut dire que le récit de Frédégaire, si bizarre et dans une certaine mesure si invraisemblable, a pourtant serré l’histoire de fort près, a respecté la succession des faits, et n’a jeté des fleurs que dans leurs interstices.
CHAPITRE V
Les meurtres de Clovis.
Nous voici sur un terrain épique par excellence, et, chose remarquable, c’est celui qui a été reconnu le dernier. Alors que depuis longtemps le caractère fabuleux de l’histoire de Childéric ou du mariage de Clovis avait frappé les critiques, on continuait à regarder l’histoire des meurtres de Clovis comme une des plus solidement établies[437]. Et pourtant il n’y en a pas où le travail de l’imagination épique se laisse mieux toucher du doigt pour ainsi dire. Mais d’abord voici le récit de Grégoire, divisé en trois épisodes d’étendue inégale que nous examinerons successivement.