Histoire poétique des Mérovingiens

Part 27

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[468] Où Depping a-t-il appris ce qui suit: «Clovis s’étant défait, par la trahison, de plusieurs chefs des Francs, entre autres de celui qui occupait Cambrai (pourquoi ne pas nommer Ragnacaire?), le fils de ce chef, craignant le même sort, se réfugia chez Guithlac ou Godleik (il valait mieux dire Hygelac)... Guithlac prit la défense du chef franc qui implorait son secours; il débarqua vers l’an 515 dans le royaume d’Austrasie, et livra un district de ce pays au pillage», etc. (_Hist. des expédit. maritimes des Normands_, I, p. 60.) Il n’y a de vrai là que l’expédition de Hygelac en Frise (voir ci-dessous ch. VII). Quant au rôle attribué au fils de Ragnacaire, il n’en existe pas de trace dans les sources, qui ne connaissent même pas ce personnage. On sait d’ailleurs par l’exclamation de Clovis que, d’après la légende, il croyait avoir exterminé toute sa famille.

[469] _Les Épopées françaises_, 2e édit., t. III, p. 785 et suiv. Ces considérations sont à lire. Cf. ce que M. Alf. Rambaud écrit au sujet du tsar Ivan IV le Terrible, le héros des bylines russes: «Le Terrible est moins cruel dans l’histoire que dans la légende; il est plus humain que ne le souhaiterait l’épopée.» (_La Russie épique_, p. 245.)

Je crois donc peu de chose des crimes qui auraient favorisé l’avénement de Clovis au trône des Ripuaires, et surtout j’écarte absolument le complot de Clovis et de Chlodéric, ainsi que la trahison du second par le premier. Je ne vois dans l’épisode de Chararic et de son fils qu’une simple légende de traître puni dont le _substratum_ historique nous échappe. Quant à celle de Ragnacaire de Cambrai, je la crois singulièrement embellie, et la critique à laquelle je l’ai soumise plus haut montre bien la part considérable qu’y peut revendiquer l’imagination populaire.

Résumons-nous. Par la guerre et par l’hérédité, Clovis est devenu le maître de toutes les principautés barbares qui se partageaient la Gaule Belgique, à peu près comme Philippe le Bon le devint un millier d’années après lui. Les faits qui ont amené ces accroissements successifs, et qui se sont passés au milieu des populations franques, ont eu pour celles-ci un intérêt beaucoup plus grand que celui que leur présentaient ses guerres au dehors: il est donc facile de comprendre que de bonne heure on les ait réunis et chantés dans un poème spécial. Le besoin de motiver et de dramatiser l’histoire a naturellement altéré leur aspect, et, enfin, ils ont pris la couleur morale que pouvait leur donner le milieu d’où ils sortaient[470].

[470] Il y aurait lieu d’ajouter encore un chapitre à l’histoire poétique de Clovis, s’il était vrai, comme le croit M. P. Rajna, p. 272, n. 2, que Grégoire de Tours attribue à Clovis un pélerinage en Terre-Sainte. Voici le passage invoqué: Hic fertur in Oriente fuisse ac loca visitasse sanctorum, ipsamque adisse Hierosolymam, et loca Passionis ac Resurrectionis Dominicae, quae in Evangeliis legimus, saepe vidisse. (Greg. Tur. II, 39.) Le maître de Florence s’est positivement trompé ici: une lecture un peu attentive du contexte montre en effet qu’il s’agit, non pas de Clovis, mais de l’évêque de Tours Licinius, qui fut son contemporain.

CHAPITRE VI

La deuxième guerre de Burgondie.

Le récit de la fin du royaume et de la dynastie des Burgondes est empreint d’un cachet profondément épique. La tragique histoire de Sigismond a je ne sais quoi d’ému et de douloureux dans l’accent, comme si l’âme populaire qui l’a redite avait sympathisé avec les infortunes qu’elle raconte, et qu’elle eût laissé quelque chose d’elle-même dans la narration. Les grands dramaturges ont rarement eu sous la main un sujet plus pathétique que ce drame intime, où, pour la première fois dans cette poésie populaire, nous voyons la vie domestique jouer un rôle, et où les sentiments du cœur humain se révèlent par les larmes qu’ils font verser.

Sigismond avait succédé à son père Gondebaud sur le trône de Burgondie. Marié en premières noces avec une fille de Théodoric le Grand, il en avait un fils nommé Sigéric. Sa seconde femme, comme fort généralement les marâtres, ne pouvait pas supporter cet enfant, qu’elle ne cessait d’accabler de ses vexations. Un jour de fête, Sigéric, reconnaissant sur le corps de sa marâtre des habits qui avaient appartenu à sa mère, fut ému d’indignation et lui déclara qu’elle n’était pas digne de les porter. Pleine de fureur, la reine se mit alors à accuser l’enfant auprès de son père: «Il voudrait, lui dit-elle, te tuer pour s’emparer de ton royaume, et pour le réunir à celui de son grand-père Théodoric, qu’il convoite également.» A force de répéter de pareilles accusations, elle finit par déterminer le roi à faire périr son fils. Un jour que Sigéric, ayant pris du vin, s’était endormi après l’heure de midi, Sigismond le fit étrangler par deux esclaves qui lui passèrent un mouchoir autour du cou et qui tirèrent chacun de son côté. Quand le crime fut commis, le malheureux père s’en repentit; il se jeta sur le cadavre de son fils, et pleura amèrement. On rapporte qu’un vieillard lui dit: «C’est sur toi qu’il faut pleurer, sur toi qui écoutant des conseils pervers, t’es laissé entraîner au parricide le plus cruel; mais la victime innocente de ton crime n’a pas besoin de tes larmes.» Sigismond se réfugia alors dans l’abbaye de Saint-Maurice d’Agaune, qu’il avait enrichie de ses libéralités, et là, pendant plusieurs jours, abîmé dans le jeûne et dans les larmes, il demanda pardon à Dieu. Après y avoir établi la psalmodie perpétuelle, il revint enfin à Lyon. Mais la vengeance divine marchait sur ses traces.

«Vers ce temps, la reine Clotilde, s’adressant à son fils aîné Clodomir et aux frères de celui-ci, leur dit: Si vous ne voulez pas que je me repente des soins si tendres que j’ai consacrés à votre éducation, souvenez-vous de mes griefs, et vengez la mort de mon père et de ma mère. Animés par ces paroles, les trois princes se jetèrent sur la Burgondie et attaquèrent Sigismond et son frère Godomar. Les Burgondes furent vaincus, et Godomar prit la fuite. Quant à Sigismond, il tomba dans les mains de Clodomir avec sa femme et ses enfants, au moment où il allait se réfugier à Saint-Maurice, et il fut emmené captif à Orléans ainsi que les siens. A peine les Francs avaient-ils tourné le dos, que Godomar, rassemblant toutes ses forces, reprit l’offensive et s’empara de toute la Burgondie. Clodomir, sur le point d’aller le combattre, voulut se débarrasser d’abord de Sigismond en le tuant. Saint Avitus, alors abbé de Micy, lui dit: «Si tu te souviens de la loi de Dieu, et que, revenant à une meilleure inspiration, tu épargnes ces infortunés, Dieu sera avec toi et tu obtiendras la victoire; si, au contraire, tu les fais périr, tu tomberas toi-même aux mains de tes ennemis, tu périras sous leurs coups, et il te sera fait à toi, à ta femme et à tes fils, comme tu auras fait à Sigismond et aux siens.» Clodomir refusa d’écouter le saint vieillard et répondit: «C’est une folie, lorsqu’on marche contre ses ennemis, d’en laisser derrière soi et dans sa propre maison; ayant les uns en face et les autres à dos, je serais pris entre les deux. Il vaut mieux empêcher leur jonction; quand j’aurai tué l’un, il me sera plus facile d’avoir raison des autres.» Il fit donc périr Sigismond avec sa femme et ses fils à Coulmiers, bourgade d’Orléans, et fit jeter leurs cadavres dans un puits, puis il gagna la Burgondie en appelant au secours son frère Thierry. Thierry, sans égard pour les liens qui le rattachaient à Sigismond, dont il avait épousé la fille, promit à Clodomir de le rejoindre. Cependant les deux armées franques se rencontrèrent à Vézeronce, dans le pays de Vienne, et en vinrent aux mains avec celle de Godomar. Celui-ci s’enfuit avec les siens, et Clodomir se mit à leur poursuite. Mais, s’étant laissé entraîné loin de son armée, les soldats de Godomar l’attirèrent parmi eux en feignant d’être des siens. L’imprudent se rendit à leur appel et tomba au milieu de ses ennemis, qui lui coupèrent la tête et l’élevèrent au bout d’une pique. A la vue de ce spectacle, les Francs, qui avaient refait leurs forces, donnèrent une nouvelle fois la chasse à Godomar, taillèrent les Burgondes en pièces et s’emparèrent du pays. Peu de temps après, Clotaire épousa Guntheuca, la veuve de son frère Clodomir; quant à ses enfants, leur grand’mère Clotilde les prit auprès d’elle lorsque les jours de deuil furent passés. Ils étaient trois et s’appelaient Theudoald, Gunthar et Clodoald[471].»

[471] Greg. Tur. III, 5 et 6.

Telle est cette lugubre histoire. C’est une de ces sombres trilogies de l’expiation dont le génie populaire a si souvent déroulé les actes. Sigismond a commis un crime, dont ses larmes, ses prières, ses austérités et ses fondations pieuses n’ont pas lavé la trace sanglante. Ce crime, il l’expiera par une fin tragique, et c’est le roi des Francs qui sera l’instrument des vengeances de la Providence. Mais, si la punition est juste, le crime par lequel Clodomir en devient l’auteur appelle lui-même un châtiment[472], et ce châtiment, il le trouve dans les champs fatals de Vézeronce, tandis que sa femme passera aux bras d’un autre époux, et que ses enfants seront réservés à périr sous les coups des frères de leur père. Ainsi sera satisfaite la justice divine, et, toute faute ayant été expiée, l’ordre moral sera enfin rétabli sur les cadavres des coupables.

[472] Cf. ci-dessus, p. 307.

Ce récit, traversé tout entier par l’idée d’une justice implacable qui fait suivre toute faute par une expiation proportionnée, doit à cette idée une profonde et réelle unité, qui en rattache étroitement les divers épisodes l’un à l’autre. C’est comme une seule action tragique en trois actes. Au premier, c’est le parricide de Sigismond. Au second, la vengeance divine atteint le meurtrier. Au troisième, le cruel qui a été, sans le savoir, l’instrument de la sentence divine tombe à son tour sous les coups de l’éternelle justice. En outre, chacun de ces trois actes constitue comme un petit drame isolé qui a son intérêt particulier, sans compter celui qu’il tire de l’ensemble. Le tout est développé et exposé avec un art qui, pour être instinctif, n’en est pas moins très réel, et ne laisse pas de produire un grand effet.

S’il s’agit d’apprécier la valeur historique du récit, nous nous rappellerons tout d’abord que l’un des procédés les plus familiers de l’imagination populaire consiste à expliquer toujours les grandes catastrophes comme étant les châtiments providentiels des grands crimes: idée qui, juste en elle-même, la conduit très souvent à chercher, et, par suite, à imaginer les fautes qui ont dû provoquer les malheurs dont elle est témoin. On serait donc facilement amené à se demander si la conduite barbare de Clodomir n’a pas été inventée par la légende pour fournir la justification de sa propre infortune, ou encore si le parricide de Sigismond n’est pas l’explication factice du désastre dans lequel il succomba. Je me hâte de dire que l’on ferait fausse voie dans cette direction, et que les trois faits, pris dans leur ensemble, ont une incontestable historicité.

Notons d’abord, en ce qui concerne le premier, que le parricide de Sigismond est attesté par Marius d’Avenches, qui dit formellement sous la date de 522: Sigéric fut mis injustement à mort par ordre[473] de son père. Il est impossible de révoquer en doute ce témoignage d’un homme du pays, écrivant au milieu de souvenirs encore vivants, et d’après un recueil d’_Annales burgondes_ qui ne pouvait avoir passé sous silence un événement de cette nature. On objectera peut-être que le crime n’est pas raconté dans la version authentique du _Passio S. Sigismundi martyris_[474], mais qui ne voit qu’à moins d’être conçu d’une manière absolument objective--ce qui n’est pas le cas--ce document ne pouvait pas parler de ce qui était un acte flétrissant pour son héros?

[473] His consulibus Segericus filius Sigismundi regis jussu patris sui injuste occisus est. Marius a. 522.

[474] Publié par Jahn, _Die Geschichte der Burgundionen und Burgundiens_, Halle 1874, t. II, p. 504 et suiv. Le texte publié par les Bollandistes, t. I de mai est interpolé d’après Frédégaire III, 33, qui est lui-même le résumé de Greg. Tur. III, 5 et 6.

Le crime de Clodomir n’est pas plus facile à contester. Il avait été commis depuis trop peu de temps (523) pour qu’une quarantaine d’années plus tard, ceux qui en avaient été les témoins ne pussent pas le raconter à Grégoire. Une bonne partie de la population de Coulmiers avait été contemporaine du fait; on y montrait encore le puits fatal. D’ailleurs, Marius d’Avenches et le _Passio Sigismundi_ sont d’accord avec Grégoire sur la manière dont périrent Sigismond et les siens. Le premier, à la vérité, ne parle pas du théâtre du crime, et le second ne le désigne que d’une manière vague, bien qu’exacte au fond, en disant que c’est un endroit appelé la Beauce[475]. En effet, le pays d’Orléans fait partie de la Beauce, et le témoignage de Grégoire reçoit ici une confirmation aussi éclatante qu’inattendue, tant du silence de Marius que du renseignement du _Passio_.

[475] Hoc consule Sigismundus rex Burgundionum a Burgundionibus Francis traditus est, et _in Francia_ in habitu monachali _perductus, ibique cum uxore et filiis in puteo est projectus_. Marius Aventic.

Qui eum sub ardua custodiâ una cum conjuge et filiis Gisdeado et Gundebado vinctum ad locum cujus vocabulum est Belsa perduxerunt ibique puteum antiquitus constructum invenientes ut vesaniae suae perfidiâ se satiarent capitali sententiae adjudicato capite deorsum demerso, una cum conjuge et filiis suis in puteum jactaverunt. _Passio S. Sigismundi_ c. 9, dans Jahn, o. c. II, p. 510.

Enfin, aucun doute n’est possible sur la catastrophe de Vézeronce dans laquelle périt Clodomir. La nation tout entière devait avoir retenu le souvenir de cette bataille où elle avait laissé son roi; un très grand nombre d’hommes, encore en vie au moment où écrivait Grégoire, avaient pris part à l’expédition. D’ailleurs, l’événement est attesté aussi par la chronique de Marius d’Avenches, qui est Burgonde[476].

[476] Godemarus frater Sigismundi rex Burgundionum ordinatus est. Eo anno contra Clodomerem regem Francorum Viseroncia proeliavit, ibique interfectus est Chlodomerus. Marius Avent. a. 524.

La charpente de notre récit est donc composée d’événements réels, et la tradition a, en somme, respecté leur caractère. On n’en peut pas dire autant du détail, et c’est ici que l’imagination reprend ses droits. Je crois la voir, dans chacun des trois épisodes, introduisant des circonstances qui doivent motiver plus fortement l’action, et peignant les tableaux divers avec des couleurs plus vives et plus éclatantes.

L’histoire du trépas de Sigéric est évidemment embellie. Nous savons tout au plus par Marius que ce jeune prince a péri injustement, c’est-à-dire que son père a ordonné sa mort ou qu’il y a consenti. Tout ce que Grégoire y ajoute est de provenance populaire. La narration est si dramatisée, si pleine de couleur et de vie, que le travail de l’imagination épique s’y laisse reconnaître d’une manière manifeste. Le procédé particulièrement épique d’après lequel les motifs déterminants des événements politiques sont toujours cherchés dans les détails de la vie intime est ici des plus accusés. Un enfant voit les habits de sa mère sur le corps de sa marâtre, il tient à cette occasion un propos blessant pour celle-ci, et le voilà perdu, car toute une tragédie sanglante sort de cette parole fatale, l’entraînant dans l’abîme avec sa dynastie et avec son peuple. La parole sévère du vieillard, qui retentit aux oreilles du roi pénitent avec la solennité du chœur de la tragédie antique, n’est que la conclusion morale par laquelle la conscience populaire se soulage après le récit de ce grand crime; elle sert de plus à amener la suite d’une manière logique. D’autre part, la belle-mère faisant périr les enfants du premier lit est un type qui apparaît au moins aussi souvent dans la fiction que dans l’histoire. Il y a dans la littérature du nord un titre spécial pour les récits qui la mettent en scène: ce sont les _stjupmoedrasoegur_ ou _sagas de belles-mères_[477]. A ces preuves du travail poétique dont le récit a été l’objet, nous pouvons ajouter le singulier anachronisme du discours de la marâtre. D’après elle, le jeune Sigéric rêve de devenir un jour le maître, non seulement de la Burgondie, mais encore de l’Italie, qui a été possédée par son grand-père Théodoric[478]. Or, à l’heure où elle parle (523), Théodoric est encore parmi les vivants[479]; il ne mourra que plusieurs années après (526). Il s’ensuit donc que le discours attribué à la marâtre est légendaire, à moins toutefois qu’on ne veuille le considérer comme une simple amplification de Grégoire.

[477] Cf. R. Heinzel, _Ueber die Ostgothische Heldensage_ dans _Sitzungsber. der K. Akad. der Wissensch. Philos. histor. Classe_. Wien 1889, t. 114, p. 7.

[478] Hic iniquos regnum tuum possedere desiderat, teque interfecto, eum usque Italiam dilatare disponit, scilicet ut regnum, quod avus ejus Theudoricus Italiae tenuit, et ipse possedeat. Greg. Tur. III, 5.

[479] La contradiction est signalée par A. Jahn, _Die Geschichte der Burgundionen und Burgundiens_, t. II, p. 48, n. 2.

Dans la seconde partie du récit, la légende a également intercalé un motif purement poétique. La guerre, selon elle, aurait été entreprise par les rois francs à l’instigation de leur mère Clotilde, qui leur demandait de venger son père et sa mère. Comme nous avons montré plus haut que Clotilde n’avait pas de parents à venger, il n’est pas besoin d’autre preuve pour faire rejeter cette partie du récit. D’ailleurs, même en supposant qu’elle ne fût pas écartée par l’argument négatif, notre récit a un tel caractère d’invraisemblance qu’il est impossible de le défendre en bonne critique. Si Clotilde est si âpre à la vengeance, pourquoi n’a-t-elle pas armé le bras de son mari Clovis, et a-t-elle attendu la mort de Gondebaud, son persécuteur, pour décharger sa colère sur le fils innocent de celui-ci? Clovis, il est vrai, a fait la guerre au roi des Burgondes, mais nullement à l’instigation de Clotilde, qui n’apparaît pas une seule fois dans tout le récit de sa campagne: il l’a entreprise à la demande de Godegisil, et parce qu’on lui avait fait de magnifiques promesses, et il pense si peu à venger Clotilde qu’au moment où Gondebaud va devoir se rendre à sa merci, il lui fait grâce contre la promesse d’un tribut annuel. Gondebaud manque bientôt à ce dernier engagement, n’importe: Clovis ne bouge plus, et Clotilde elle-même, qui cette fois aurait si beau jeu à exciter son mari, garde le plus profond silence et a totalement oublié ses griefs. Elle les oublie tant que vit Gondebaud, qui en est l’auteur unique, elle les oublie tant que règne Clovis, qui en devrait être le vengeur d’office: et c’est seulement lorsque l’offenseur et le vengeur sont descendus tous les deux dans la tombe, l’un depuis neuf ans, l’autre depuis douze, c’est lorsqu’il ne reste plus personne à punir, que cette veuve retirée du monde, et qui vit exclusivement pour la religion et pour les bonnes œuvres, loin de ses fils, et n’ayant plus que la mort à attendre, sort soudainement comme d’un sommeil, et s’avise de couronner une vie remplie de bonnes œuvres en déchaînant une guerre fratricide dans laquelle périra son propre sang[480]. En vérité, il faudrait des témoignages plus sérieux que celui d’une tradition populaire pour nous faire admettre un tel entassement d’invraisemblances!

[480] Cette absurdité a frappé quelques écrivains qui, n’osant d’ailleurs pas révoquer en doute le témoignage de Grégoire, ont essayé de l’atténuer en attribuant une autre cause ou un autre prétexte aux excitations de Clotilde. Ce serait, d’après eux, le meurtre de Sigéric par son père qui l’aurait poussée à intervenir. (Daguet, _Hist. de la Conféd. suisse_, p. 35; Jahn o. c. II, p. 51.) Mais cette supposition contredit d’une manière formelle le texte de Grégoire de Tours, que ces auteurs veulent sauver: autant vaut alors l’abandonner tout à fait! Je n’ai pas besoin de dire que Gibbon, ch. XXXVIII, et Henri Martin, _Hist. de France_, n’ont découvert ici aucune invraisemblance: du moment qu’un crime est commis par un personnage que l’Église catholique vénère parmi ses saints, ce crime devient un point d’histoire incontestable pour certains historiens. Je donne cependant la palme de la crédulité au brave Bornhak, selon lequel Clotilde elle-même était excitée par le clergé catholique de Tours. (_Geschichte der Franken unter der Merovingen_, p. 259.) Si le pauvre homme s’était souvenu que le roi Sigismond était catholique et que son peuple était en bonne voie de se convertir au catholicisme, il se serait abstenu de cette nouvelle occasion de dire une sottise.

On voit d’ailleurs comment la légende a été amenée à introduire ici le nom de Clotilde. Ainsi que je l’ai montré plus haut[481], l’imagination populaire a vu dans la fin tragique de la dynastie burgonde le châtiment de quelque grand forfait. Et comme les fils de Clovis ont été les instruments de la justice divine contre leurs propres cousins, elle a dû se dire qu’ils avaient eux-mêmes à venger une cause sacrée: celle de leur mère. Ainsi fut créée d’abord la légende des crimes de Gondebaud, dont nous avons fait justice; ainsi fut imaginée, plus tard, l’intervention directe de Clotilde auprès de ses fils[482]. Cette intervention, en soi, n’avait rien d’invraisemblable, et on conçoit facilement que, croyant à la réalité des griefs de Clotilde contre ses parents de Burgondie, on lui ait prêté une attitude de vengeresse. Mais l’invraisemblance éclate du moment où l’épisode que nous discutons est rapproché des autres histoires dont la reine des Francs est l’héroïne. Alors, en effet, leur manque de cohésion devient manifeste: il apparaît que chacune a été imaginée de toutes pièces et vit de sa vie propre. On peut les souder entre elles; quant à les fondre en un tout logique constituant une histoire suivie, cela est impossible.

[481] Ci-dessus p. 245 et suiv.