Histoire poétique des Mérovingiens
Part 20
Cette seconde ambassade qui, dans Frédégaire, n’a pas de peine à obtenir de Gondebaud intimidé la main de Clotilde, a au contraire, dans le _Liber Historiae_, de nouvelles aventures. C’est Aurélien qui en est le chef, et lorsqu’il communique son message au roi des Burgondes, celui-ci se met en colère, affirmant que Clotilde n’est pas la fiancée de Clovis. Aurélien répond sur un ton menaçant, et alors les Burgondes, qui ont peur d’une guerre avec les Francs, décident leur maître à faire d’abord une enquête pour savoir ce qui en est des affirmations de l’ambassadeur, et si, par hasard, il n’aurait pas été apporté à Clotilde des cadeaux qui permettraient à Clovis de la dire sa fiancée. L’enquête établit que l’anneau de Clovis, contenant son image et son nom, se trouve en effet dans le trésor de Gondebaud. On fait venir Clotilde, qui déclare l’avoir reçu des envoyés du roi franc. Gondebaud a pour elle des paroles indulgentes, et la remet, malgré lui d’ailleurs, entre les mains d’Aurélien, qui l’amène à Clovis. Tout l’épisode d’Aridius et du stratagème employé à la dernière heure par Clotilde, ainsi que de la vengeance anticipée qu’elle exerce sur le pays burgonde, est passé sous silence. Par contre, le _Liber Historiae_ sait que, dès la nuit des noces, Clotilde a demandé à Clovis de se faire chrétien, et de réclamer sa part d’héritage à Gondebaud. Clovis fait une réponse évasive sur le premier point, et lui accorde le second. Il s’ensuit un troisième envoi d’Aurélien en Burgondie. Gondebaud s’irrite des réclamations de Clovis; Aurélien parle un langage plus fier que jamais, et de nouveau les Burgondes, par peur d’une guerre avec les Francs, conseillent à Gondebaud de céder. Gondebaud s’exécute en maugréant, Aurélien le remercie avec courtoisie, et les Burgondes, pleins d’admiration, s’écrient: «Vive le roi qui a de tels hommes!» Aurélien retourne auprès de son maître, qui, après la conquête de la Gaule romaine, le récompense en lui donnant le château de Melun et tout le duché[333].
[333] _Liber Historiae_ c. 12-14.
Cette version du _Liber Historiae_ est devenue populaire: c’est elle qu’ont reproduite, non seulement Roricon[334] et Aimoin[335], mais aussi le _Vita Clotildis_[336]. Et on ne s’étonnera pas, si l’on pense que le _Liber Historiae_, généralement pris pour Grégoire de Tours lui-même, a été au moyen âge la seule ou du moins la principale source de l’histoire des Francs.
[334] Dans Bouquet III, p. 6-8.
[335] Id. ib. p. 37 et 38.
[336] Dans _Scriptor. Rer. Merov._ (Krusch) II, p. 342 et suiv. Je dirai une fois pour toutes que le _Vita Chlothildis_, qui date tout au plus du IXe siècle, n’est qu’une copie du _Liber Historiae_, agrémentée de quelques amplifications oratoires, et enrichie de quelques sèches notices sur des constructions d’églises. L’Histoire poétique des Mérovingiens peut n’en tenir aucun compte. Cf. Krusch, l. l.
Que penser maintenant de nos trois versions? A première vue, on est tenté d’admettre que Grégoire ne connaît pas la légende relative au mariage, et qu’il raconte l’histoire telle qu’elle est arrivée, tandis que les deux autres chroniqueurs se feraient l’écho d’une tradition née après lui, et dont chacun nous aurait recueilli une version différente. Ainsi raisonne encore Junghans, qui admet sans réserve l’historicité du récit de Grégoire[337]. Mais plusieurs raisons sérieuses militent contre cette supposition, et je rappellerai en passant que déjà Fauriel avait ici entrevu la vérité[338]. D’abord, nous savons que les chants poétiques naissent au lendemain des événements qu’ils célèbrent, et sont engendrés en quelque sorte par l’actualité: ils se modifient au cours des temps, mais ils se rattachent, par leur origine, à une date très rapprochée des faits. Il n’est donc pas vraisemblable qu’à l’époque de Grégoire il n’ait pas existé de chant épique sur le mariage de Clovis, et on se créerait un insoluble problème historique si l’on admettait que cette légende ne s’est formée que plus tard, c’est-à-dire un bon siècle après l’événement. En second lieu, où Grégoire lui-même aurait-il puisé les quelques détails qu’il a conservés, s’ils ne s’étaient pas trouvés dans un chant épique, puisqu’il est impossible d’imaginer un autre document qui les aurait contenus? Il est donc probable que Grégoire a connu le chant en question, et qu’il s’en est inspiré dans une certaine mesure. Cette mesure, nous la connaissons déjà, et nous avons vu précédemment de quelle manière il l’applique. Il aura supprimé les détails qui lui paraissaient invraisemblables, il aura gardé le noyau de la légende, et, en la racontant en résumé, il lui aura donné l’aspect d’un fait historique. Un examen attentif de son texte, entrepris à la lumière de cette conjecture, transformera celle-ci en une espèce de certitude.
[337] Junghans, o. c. p. 55.
[338] Voir ci-dessus p. 12. Richter, dont le livre modeste contient une si grande somme d’érudition et un esprit critique si juste, reconnaît aussi, année 492, p. 35, que Grégoire s’est servi d’une source légendaire dont il a essayé de démêler l’élément historique.
Deux mots, dans la chronique de Grégoire de Tours, nous fournissent la preuve qu’il sait plus de choses qu’il n’en raconte. Il dit que les ambassadeurs de Clovis, qui vont souvent en Burgondie, _trouvent_ Clotilde, la voient belle et apprennent qu’elle est de sang royal. Pour qu’ils la trouvent, il faut donc qu’elle soit cachée ou du moins gardée avec quelque soin: ce _reperitur_ est une allusion assez claire à la légende de Frédégaire et du _Liber Historiae_. Puis, quand ils ont obtenu de Gondebaud la main de Clotilde pour leur maître, ils partent et l’emmènent en hâte (_velotius_). Pourquoi cette hâte, sinon parce que Grégoire écrit sous l’impression de la légende qui lui montre Clotilde cédée à regret et menacée d’être reprise[339]?
[339] Rajna p. 69 et 70.
Qu’on ne nous dise pas, avec quelques critiques, que les deux expressions notées, loin d’attester l’existence de la légende au temps de Grégoire de Tours, en sont au contraire l’origine. Il serait par trop naïf, en effet, de supposer que la légende aurait poussé sur un texte écrit, et non sur le sol vivant de la tradition populaire! Et il est bien inutile de réfuter une manière de voir qui suppose une totale ignorance des lois du développement épique.
Mais la remarquable concordance entre les expressions de Grégoire visées ci-dessus et la légende telle qu’elle est donnée par Frédégaire et par le _Liber Historiae_ n’en a pas moins besoin d’explication: et, si l’on ne peut pas admettre celle qui vient d’être réfutée, il ne reste plus que l’hypothèse d’une source commune. Tout donc nous amène à conclure que Grégoire a connu la légende, et, qu’en la résumant, il n’a pu effacer certains traits qu’on retrouve mieux conservés dans ses successeurs, de même que plus haut, dans l’histoire de Childéric, _pacatis occultae Francis_ trahit chez lui la connaissance d’un épisode raconté au long par Frédégaire.
Mais quelle est, dans l’histoire du mariage de Clovis, la version qu’il connaissait? Celle de Frédégaire ou celle du _Liber Historiae_? C’est celle de Frédégaire: le _velotius_ n’a aucune signification dans l’autre. D’ailleurs, la version du _Liber Historiae_ présente un caractère bien accentué de modernité au regard de celle de Frédégaire. On y trouve une note plus chrétienne, et une couleur attestant un milieu déjà plus civilisé. C’est un dimanche, en allant à la messe, que Clotilde rencontre Aurélien, et celui-ci est assis devant l’église avec les autres pauvres. La première parole de Clotilde en entendant les offres de Clovis, c’est qu’une chrétienne ne peut épouser un païen; elle déclare ensuite s’en remettre à la volonté de Dieu. La première chose qu’elle demande à Clovis après son mariage, c’est qu’il se convertisse à la foi chrétienne. Elle lui parle aussi de sa vengeance, mais ce n’est plus au sens barbare de la légende de Frédégaire: elle veut seulement se faire restituer par Gondebaud l’héritage auquel elle a droit. En comparant toute cette partie de l’histoire à la partie correspondante dans Frédégaire, on ne peut nier que le _Liber Historiae_ n’ait puisé dans un milieu plus chrétien et plus civilisé, ou encore que son auteur n’ait lui-même arrondi les angles barbares et adouci l’âpreté des sentiments de la tradition.
D’autre part, l’histoire est devenue, dans le _Liber Historiae_, moins populaire, moins vraisemblable. L’épisode du sac perdu est parfaitement clair et logique dans Frédégaire; dans le _Liber_, il n’est plus qu’un hors-d’œuvre. La déposition de l’anneau de Clovis par Clotilde dans le trésor de Gondebaud, simplement en vue de l’y faire retrouver plus tard pour fournir un argument aux partisans du mariage, a quelque chose de maladroit et de niais; on dirait d’une ficelle littéraire. Qu’on donne Clotilde à Clovis parce qu’on a peur de lui, ainsi que le racontent Grégoire et Frédégaire, à la bonne heure! cela est clair et logique. Mais qu’on la lui livre, malgré soi, parce qu’on a trouvé dans le trésor de Gondebaud un anneau qui y a été glissé d’une manière subreptice, cela est sot; et nul ne soutiendra que nous avons ici la forme primitive du récit! Je ne dirai rien de la troisième ambassade d’Aurélien et du trait final: Vive le roi qui a de tels hommes! Toute la légende est écrite manifestement pour glorifier les Francs et rabaisser les Burgondes. On y sent, d’un bout à l’autre, l’effort d’un auteur qui veut amener les faits à prouver quelque chose, beaucoup plus que le plaisir inoffensif d’un narrateur qui se délecte à raconter une histoire intéressante. Il s’agit ici d’édifier le lecteur, il s’agit aussi de flatter le patriotisme franc, au risque de gâter le charme du récit. Rien de plus visible que cette tendance, et tant pis pour ceux qui, comme Ranke ou H. Martin, n’ont pas su ou pas voulu le voir!
Au reste, nous avons moins à noter les divergences qu’à constater l’accord: et cet accord est remarquable entre le _Liber Historiae_ et Frédégaire, qui ne se sont pas connus. De part et d’autre, il y a une jeune princesse demandée en mariage par un héros, refusée par son père, et obtenue enfin par ruse, grâce au concours de serviteurs fidèles. Cette donnée est hautement épique, et on la raconte chez tous les peuples avec une étonnante identité. C’est le vrai moule dans lequel sont coulées toutes les légendes nuptiales; c’est, pour ainsi dire, la forme stylisée des histoires de mariages royaux. D’ordinaire, la jeune princesse vit dans la plus stricte réclusion: nul n’est admis à la voir. Elle ne sort que pour aller à la messe, mais elle n’y va guère souvent, car Herbert, dans la _Thidrekssaga_, reste bien longtemps sans avoir cette occasion de voir celle qui est aimée de son maître. Il en est de même pour Siegfried à la cour des rois de Bourgogne. Et encore, quand elle sort, elle est gardée à vue, et quelles précautions pour empêcher qu’on puisse lui parler! Elle est traitée dans l’épopée germanique presque comme une odalisque d’Orient[340].
[340] Il faut remarquer que cette rigoureuse réclusion des jeunes filles semble considérée comme une réalité par Fortunat, V, 5, 101, qui fait ainsi parler la princesse Galeswinthe, s’adressant à la ville de Tolède au moment de la quitter pour aller épouser Chilpéric:
_Antea clausa fui, modo te considero totam, Nunc mihi nota prius quanda recedo ferox._
Le père brutal (ici l’oncle), qui refuse la main de sa fille, et qui menace même de mort les prétendants, se rencontre dans toutes les histoires de mariage que nous a laissées l’épopée germanique: dans le _Hugdietrich_, dans l’_Ortnit_, dans le _Koenig Rother_, dans _Salomon und Morolf_, dans _Gudrun_ (deux fois), dans la _Thidrekssaga_, et dans plusieurs légendes reproduites par Saxo Grammaticus[341]. Il y en a même comme un écho dans le poème des _Nibelungen_, puisque, aussitôt que la mère de Siegfried apprend qu’il aime Kriemhild, elle commence à trembler pour son fils, à cause des hommes de Gunther[342].
[341] VII, 228, ed. Holder.
[342]
51. Es gefriesch ouch Sigelint des edelen Küniges wîp Si hete grôze Sorge umbe ir Kindes lîp Den vorhte si verliegen von Gunthers man.
60. Do vernam ouch disiu maere sîn muoter Sigelint Si begunde trûren umbe ir liebez kint Ja vorhte si vel sere diu Guntheres man Diu edele Küniginne dar umbe weinen began.
La demande en mariage écartée, c’est à la ruse qu’on a recours. Tantôt, le héros parvient sous un déguisement auprès de celle qu’il aime (_Hugdietrich_, _Koenig Rother_, _Ortnit_); tantôt, c’est un de ses amis qui se charge de faire parvenir son message à la bien-aimée (_Gudrun_, _Thidrekssaga_, légende d’Authari[343]). L’intermédiaire entre le royal amant et sa bien-aimée est toujours conçu comme le type de l’homme fidèle et ingénieux, qui triomphe de tous les obstacles, et qui mène à bonne fin l’entreprise la plus difficile possible. On fuit avec la belle, mais on est poursuivi, et, parfois, c’est cette fuite et cette poursuite qui constituent l’épisode le plus émouvant de l’histoire nuptiale (_Ortnit_, _Gudrun_).
[343] Cette dernière dans Paul Diacre, III, 30.
Je ne puis naturellement pas entrer dans le détail, et je dépasserais les proportions assignées à ce livre si je voulais citer ici toutes les analogies que m’offre l’histoire littéraire des Germains. Il me suffira, je pense, de citer l’un des épisodes les plus instructifs dans ce genre, et peut-être aussi le plus inconnu; il appartient à la _Thidrekssaga_, ce monument littéraire du XIIIe siècle où se sont fondues tant de vieilles légendes.
Le roi Thidrek veut se marier. Ses messagers, arrivés en Bertangenland (Bretagne), entendent parler de la belle Hilde, fille du roi Arthur, mais ils ne parviennent pas à la voir. Leur maître, auquel ils rapportent ces nouvelles, envoie alors son fidèle Herbert avec mission de demander la main de la princesse. Mais elle était si soigneusement gardée que ses propres compatriotes ne pouvaient pas la voir, à l’exception des meilleurs amis du roi. Herbert cependant fait à Arthur le message de son maître, mais Arthur lui répond que, selon l’usage du pays, il ne pourra voir la princesse que lorsqu’elle ira à la messe. Herbert reste longtemps à la cour du roi, attendant impatiemment cette occasion qui tarde à s’offrir. Enfin, lors d’une grande fête qui a lieu chez le roi, il est décidé que la princesse se rendra à l’église. Mais elle y va le visage voilé, sans regarder personne, et entourée d’un superbe cortège qui ne permet pas de l’aborder. Cependant Herbert, qui connaît le naturel féminin, lâche à côté d’elle deux souris, l’une ornée d’or, l’autre d’argent. La princesse les regarde, voit Herbert et lui sourit, puis elle lui fait demander par une de ses suivantes qui il est. Herbert décline son nom, mais ajoute qu’il ne veut confier qu’à la princesse seule le but de son voyage. Elle lui mande alors de l’attendre derrière la porte de l’église, où elle l’entretient après que tout le monde est sorti. Puis, à la demande de Herbert, elle obtient de son père l’autorisation de l’attacher à son service, et ainsi elle prépare à son aise, avec lui, leur évasion commune[344]. Je passe le reste, qui ne présente plus le même intérêt au point de vue de notre sujet.
[344] _Thidrekssaga_ dans A. Raszmann, _Deutsche Heldensage_. Hanovre 1858.
Allons plus loin, et examinons les protagonistes de notre petit drame nuptial. Aridius, d’abord, est l’être le plus épique possible. Il est investi d’une pénétration d’esprit incroyable, et d’un ascendant sans limite sur l’esprit de son maître. A peine a-t-il remis les pieds sur le sol du royaume burgonde, que tous les desseins ourdis contre les intérêts de Gondebaud, et si follement favorisés par ce dernier, sont sur le point d’être déjoués: il s’en faut de quelques heures que Clotilde ne soit pas la femme de Clovis. Et ce n’est pas le seul exploit de cet homme merveilleux, qu’une autre chanson nous montrera triomphant de la naïveté de Clovis lui-même. Voilà un type conçu comme pas un à la manière poétique.
Aurélien n’est pas moins épique. Bien que son rôle soit plus modeste que celui d’Aridius, il l’emporte cependant sur celui-ci, et l’on peut dire que, sans lui, le mariage de Clovis et de Clotilde n’aurait pas lieu. Nombreuses sont les analogies qu’il présente avec les intermédiaires matrimoniaux de l’épopée barbare. Le fidèle Herbert qui porte le message de Thidrek au roi Arthur dans le Bertangenland semble un autre Aurélien, et il en est de même de plusieurs de ses pareils[345].
[345] Dans ce chapitre, je reproduis, parfois textuellement, certains passages de mes études _Les sources de l’histoire de Clovis dans Grégoire de Tours_ (_Revue des Quest. Histor._, octobre 1888) et sur _l’Histoire de Clovis dans Frédégaire_ (même recueil, janvier 1890).
On peut donc affirmer que l’histoire des amours de Clovis et de Clotilde est entièrement taillée sur le patron des légendes nuptiales, telles que les aimaient les Germains. Cela ne voudrait pas encore dire qu’elle est entièrement fausse: en effet, n’est-il pas possible que quelques traits en aient été empruntés à la réalité, et le moule même dans lequel on a coulé toutes les histoires de ce genre, ne représente-t-il pas une situation qui était alors possible et fréquente? Mais les nombreuses invraisemblances du récit ne permettent pas de s’arrêter longtemps devant cette conjecture, d’ailleurs absolument gratuite. La fiction populaire se laisse toucher ici du doigt. Quel inutile et en même temps puéril complot ourdi pour permettre aux ambassadeurs de Clovis de voir la jeune princesse! Quelle bizarrerie dans ce rôle de Clotilde, obligée de leur tracer elle-même leur ligne de conduite! Quelle contradiction dans l’attitude de Gondebaud, qui, d’un côté, n’ose refuser la main de Clotilde à Clovis, et qui, de l’autre, fait tout ce qu’il peut pour irriter ce redoutable voisin! Comment d’ailleurs Clotilde sait-elle qu’Aridius s’opposera à son mariage? Qui lui donne le pressentiment qu’il est déjà en route? Comment Aridius revient-il juste à temps, de Constantinople, pour constater qu’il arrive une heure trop tard? et comment l’avisé Gondebaud a-t-il besoin qu’on lui ouvre les yeux sur l’imprudence de sa conduite? Tout cela est assurément trop invraisemblable pour être vrai, mais ne l’est pas trop pour être épique. C’est même le propre de l’épopée de ne pas reculer devant l’invraisemblance, du moment qu’il s’agit de mieux accentuer un fait ou de dramatiser davantage une situation.
Placé en présence de cette source, la seule, on l’a vu, où il trouvât l’histoire du mariage de Clovis, Grégoire de Tours a dû se sentir bien embarrassé. Je l’ai déjà dit, il sortait d’un milieu où l’on n’avait pas l’intelligence de la poésie épique. Celle-ci se distinguait si profondément de tout ce qu’il était habitué à lire ou à entendre, qu’à chaque instant elle heurtait ses habitudes d’esprit. Il était incapable d’apprécier le charme barbare de la poésie franque, il était au contraire vivement choqué par ce que ces fictions avaient d’enfantin. Ne pouvant ni les admettre sans contrôle ni les rejeter totalement, parce que, du moins dans leurs grandes lignes, ils étaient vraisemblables et s’harmonisaient avec l’histoire, que lui restait-il à faire? Ce qu’il a fait: conserver du récit légendaire ce qui en constituait la charpente, et laisser de côté les détails épisodiques et les ornements superflus[346]. A-t-il bien fait, et les confins entre l’histoire et la légende coïncident-ils vraiment, cette fois, avec la ligne de démarcation qu’il a tracée? En d’autres termes, pouvons-nous accorder un caractère d’authenticité à ce qu’il nous raconte des malheurs domestiques de Clotilde et des crimes de Gondebaud? Je ne le crois pas. Selon moi, le déchet est plus fort que ne l’a cru Grégoire, et un examen approfondi nous fait voir que la végétation était plus touffue, le noyau historique plus faible qu’il ne paraîtrait d’après son récit. Les torts de Gondebaud, l’exil de Clotilde, la rancune qu’elle lui garde, sont, comme les négociations et les aventures d’Aurélien, du domaine de la poésie épique. Ils ont été fournis à Grégoire par la même source populaire, ils se présentent à nous dans les mêmes conditions, ils doivent être rejetés au même titre. D’aucune manière on ne saurait admettre la prétention de les sauver en vertu d’un jugement purement subjectif fondé sur leur plus ou moins de vraisemblance. L’histoire, d’ailleurs, vient ici à l’aide de la critique, en opposant un démenti formel à la tradition contestée. Il ressort des documents les plus dignes de foi que ni Chilpéric, père de Clotilde, ni sa femme n’ont péri victimes de Gondebaud, et que par conséquent Clotilde n’avait aucune vengeance à tirer de son oncle. Non seulement aucun écrivain contemporain ne connaît ce prétendu meurtre, mais le témoignage de saint Avitus de Vienne l’exclut formellement. S’adressant à Gondebaud pour le consoler de la mort de sa fille, il lui écrit:
[346] Ce procédé, dans tous les cas, est au moins aussi conforme aux lois d’une saine critique que celui de Pétigny, II, p. 411, n., qui déclare prendre alternativement, dans les deux récits de Frédégaire et du _Liber Historiae_, les traits qui _lui paraissent_ les plus vraisemblables!
«Autrefois, vous pleuriez avec une émotion inexprimable la perte de vos frères, et l’affliction de tout votre peuple s’associait à votre deuil royal. Et cependant, c’était la bonne fortune de votre royaume, qui, en diminuant le nombre des personnages royaux, ne gardait à la vie que ce qui suffisait pour le commandement, etc.[347]»
[347] S. Avit. _Epist._ 5.
Il ne s’agit pas, dans cette lettre, de Godegisil, qui, à cette date, avait déjà péri dans la lutte qu’il soutint contre son frère: saint Avitus, qui lui consacre une mention discrète un peu plus loin, ne parle manifestement pas de lui, mais des deux autres frères de Gondebaud, parmi lesquels Chilpéric, père de Clotilde. Si donc Chilpéric a été pleuré de Gondebaud, qui prétendra qu’il serait tombé sous ses coups? On ne soutiendra pas que le passage de saint Avitus ne contient qu’une sanglante ironie à l’adresse du tyran: supposition invraisemblable, car l’ironie eût été singulièrement déplacée dans une lettre de condoléance, dans la bouche d’un sujet s’adressant à son roi, dans celle d’un évêque parlant au nom d’une religion de charité. Ou bien admettra-t-on, comme l’ont fait quelques-uns, que saint Avitus serait descendu jusqu’à ce degré d’abjection morale, d’écrire de pareilles choses par pure flatterie, à un roi fratricide? Que ceux-là le croient qui ont besoin de supposer chez les civilisateurs du VIe siècle de si monstrueuses aberrations: le bon sens proteste contre une pareille hypothèse, et la justice défend d’attribuer une telle perversion du sens moral à un personnage vénérable, aussi longtemps qu’il restera de ses paroles une explication plus compatible avec son caractère et ses vertus. Gondebaud n’est pas responsable du meurtre de Chilpéric, voilà ce que crie bien haut le passage cité de saint Avitus, et si on n’a pas compris cet éloquent témoignage, si on s’est obstiné à l’interpréter dans un sens absolument impossible, c’est parce qu’on s’y croyait forcé par l’historicité incontestée du récit de Grégoire. Il n’y aura plus personne pour interpréter le texte de saint Avitus comme une ironie ou comme une adulation, dès que la réalité des crimes de Gondebaud sera elle-même remise en question: bien plus, ce texte, reprenant d’un coup toute sa force, fera éclater la vérité avec une évidence lumineuse[348].