Histoire poétique des Mérovingiens

Part 19

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L’autre trait auquel je fais allusion a un cachet plus barbare encore. Le soldat mécontent brise le vase que Clovis a demandé hors part, et il le fait impunément. Nous avons vu tout à l’heure que sa protestation ne pouvait pas être réprimée: mais pourquoi lui laisse-t-on détruire un objet de prix? La réponse est bien simple: Parce que, à cette époque primitive, pour ces barbares qui pillaient les églises et qui étaient partout en quête de _l’or rouge_, les objets d’art n’avaient guère d’autre valeur que celle du métal, et qu’il fallait bien les mettre en pièces pour que chacun eût une part égale de butin. Le soldat mutin qui brisait le vase de Soissons ne commettait, au point de vue des Francs, d’autre délit que celui d’être désagréable au roi, en l’empêchant de renvoyer à l’évêque le vase intact; il ne portait pas atteinte à la propriété commune, il mettait au contraire l’objet en question dans l’état où le partage l’aurait mis peu après[323]. Ces deux détails sont donc bien barbares, et rien n’empêcherait de soutenir qu’ils émanent de l’imagination populaire. Mais, outre que leur _couleur locale_ s’explique tout aussi bien dans l’hypothèse qu’ils sont historiques, il reste établi que la tendance du récit est bien nettement ecclésiastique, et partant, qu’il a dû être consigné par écrit par quelque contemporain, auquel Grégoire de Tours aura emprunté sa narration. Il fallait être un contemporain, et un observateur placé à proximité, pour reproduire de pareils traits sans être tenté de les souligner: une ou deux générations après, on ne les aurait plus compris, et, certes, on ne les aurait pas inventés. Déjà Frédégaire ne semble plus se rendre un compte exact de ce que fait le soldat: _voce magna urceum impulit_, dit-il, mais il ne paraît pas croire que le soldat ait brisé le vase. Il était Romain, et relativement plus civilisé, et il n’aura pu se figurer que l’audace d’un simple guerrier soit allée jusqu’au point de détruire un précieux objet d’art sous les yeux mêmes du roi qui voulait le sauver.

[323] L’histoire des Francs nous offre plusieurs exemples d’objets d’art brisés par les rois ou par les grands. En 531, quand Childebert I revint d’Espagne, il rapporta soixante calices, seize patènes, vingt couvertures d’évangiliaire, le tout d’or pur et orné de pierres précieuses, et Grégoire de Tours constate avec une admiration naïve qu’il ne mit en pièces aucun de ces objets, mais qu’il les distribua intacts aux églises. (III, 10.) En 586, quand le roi Gonthran se fut emparé du butin de Gundowald, il brisa quinze coupes (_catini_) et n’en garda que deux, parce qu’il en avait assez. (Id. VIII, 3.) Encore en 842, Lothaire I fit mettre en morceaux le merveilleux _discus_ cosmographique et géographique de Charlemagne, pour le partager entre ses fidèles (_Annal. S. Bertin._ a. 842). Nous voyons aussi que, quand une église vendait ses objets d’art pour racheter des captifs ou pour soulager des pauvres, ils passaient généralement sous le marteau des _argentarii_; voir p. exemple _Vita s. Leodegarii_ dans Bouquet, II, p. 617.

La complexité des rapports du roi franc avec des évêques est un élément tout-à-fait incompréhensible pour la légende. Celle-ci ne procède que par grandes lignes et n’emploie que des couleurs bien tranchées; elle ne connaît pas les contours fuyants ni les nuances de transition. Ses héros à elle ne garderont jamais que deux attitudes en face des évêques: la hache levée ou le genou plié. Un Clovis qui laisse piller des églises par ses soldats, et qui ensuite s’emploie auprès d’eux pour qu’ils lui permettent de faire acte de courtoisie envers ses victimes, ce n’est pas là un concept populaire, mais c’est, en revanche, une donnée profondément historique. Le Ve et le VIe siècles nous offrent plus d’une fois des spectacles du même genre, et les écrivains ecclésiastiques se sont complu à les retracer[324].

[324] Je note ici le dernier exemple qui me soit connu: il est postérieur de plus d’un demi-siècle à Clovis: Igitur Alboin cum ad fluvium Plabem venisset ibi ei Felix episcopus Tarvisianae ecclesiae occurit. Cui rex, ut erat largissimus, omnes suae ecclesiae facultates postulanti concessit et per suum pracmaticum postulata firmavit. Paul Diacre, _Hist. Langob._, II, 72.

Pour avoir reproduit avec une telle fidélité des particularités si étrangères aux mœurs romaines, et d’un caractère si archaïque, il a fallu, je le répète, que le narrateur auquel Grégoire de Tours emprunte ses renseignements fût un contemporain de ce qu’il raconte, et que, de plus, il vécût à proximité des barbares ou au milieu d’eux. Je rencontre ici, dans le latin de notre chroniqueur, une expression fort archaïque dont il ne se sert jamais, et qui, si je ne me trompe, a passé de cette source contemporaine dans son texte: c’est celle de _papa_ employée dans le sens d’évêque. Dès la seconde moitié du VIe siècle, cette expression a disparu du vocabulaire usuel, et Grégoire de Tours lui-même ne lui donne jamais ce sens, sinon dans cet unique passage[325]. Ne sommes-nous pas fondés dès lors à supposer qu’elle se sera trouvée dans sa source, et que, s’il l’a gardée, c’est à cause de la fidélité spéciale qu’il met à reproduire les paroles de ses personnages?

[325] Voir pour la démonstration de ce point G. Kurth, _les Sources de l’histoire de Clovis dans Grégoire de Tours_, p. 413 et 414.

Mais connaissons-nous un document qui réunisse les deux notes en question, c’est-à-dire qui ait été écrit au nord de la Gaule, et au commencement du VIe siècle? Oui, et Grégoire de Tours, qui le mentionne lui-même, l’avait certainement lu: c’est le _Vita Remigii_[326]. Cet ouvrage, composé entre 533 et 574, ne pouvait guère passer sous silence un trait qui était entièrement à la louange de son héros, si toutefois on admet que saint Remy est l’évêque non nommé auquel fait allusion le récit de Grégoire. Et il semble impossible d’en douter. D’abord, la date assignée à l’épisode, qui est placé immédiatement après la bataille de Soissons, s’accorde bien avec celle où nous devons supposer qu’eut lieu la conquête du pays rémois par les Francs Saliens. Ensuite, l’offre faite par Clovis aux envoyés de l’évêque, de le suivre jusqu’à Soissons où doit être partagé le butin, fait penser que le diocèse de cet évêque ne devait pas être trop éloigné de Soissons: or, Reims est la voisine de Soissons à l’est, et c’est même, avec Senlis et Meaux, le seul diocèse qui ait pu recevoir la visite des Francs après la défaite de Syagrius, puisque les diocèses situés au nord et à l’ouest de Soissons devaient déjà être alors en leur possession. Enfin, la démarche de l’évêque ne s’expliquerait pas, si l’on ne supposait qu’il avait quelque lieu d’en attendre un bon résultat: et nous savons que c’était bien là le cas de saint Remy, dont les bonnes relations avec Clovis sont attestées par une lettre qu’il lui écrivit avant sa conversion[327]. D’ailleurs, Frédégaire et Hincmar nomment ici saint Remy: et, bien que ce nom ne leur ait été fourni par aucune tradition, mais simplement suggéré par la vraisemblance, il n’est pas moins remarquable combien la conjecture s’imposait en quelque sorte alors comme aujourd’hui[328].

[326] Est enim nunc liber vitae ejus, qui eum narrat mortuum suscitasse. Greg. Tur., II, 31.

[327] Si toutefois cette lettre est adressée à Clovis, ce qui, je l’avoue, me laisse des doutes.

[328] Frédég. III, 16. Aimoin I, 12 (Bouquet III p. 36). Hincmar _Vita Remigii_, IV, 50 (_Acta Sanct._ oct. t. I, p. 144). Le _Liber Historiae_ 10 et son caudataire Roricon (Bouquet III p. 6) imitent le silence de Grégoire.

On me demandera pourquoi, dans ce cas, Grégoire n’aurait pas reproduit le nom de l’évêque? Je pourrais me dispenser de répondre à cette question, car, s’il est établi qu’il a connu ce nom, son silence ne prouve pas plus contre celui de saint Remy que contre tout autre. Mais je crois avoir signalé les vraies raisons de ce silence. Grégoire n’a pas voulu croire ou n’a pu se résigner à raconter que le fondateur de la France chrétienne ait jamais pillé l’église de son père spirituel: soit qu’il ait eu un demi-doute, soit qu’il ait éprouvé une trop vive répugnance, soit qu’il n’ait pas cru devoir accorder assez d’importance à cet épisode dans sa narration en le rattachant à un nom en vue, il l’a raconté, mais il a omis le nom: ce procédé, d’une critique rudimentaire, il est vrai, lui est cependant familier, ainsi qu’on l’a vu précédemment à l’occasion de l’épisode de Wiomad[329].

[329] V. ci-dessus, p. 181. Il y a d’autres occasions encore où il omet des noms, sans qu’il soit aussi facile d’en dire le motif exact. Ainsi III, 20: Theodoricus autem filio suo Theudoberto Wisigardem cujusdam regis filiam desponsaverat (il s’agit de Wacho, roi des Lombards)--et ibid. IX, 26, où il est dit d’Ingoberge, veuve du roi Charibert, qu’elle mourut à Tours, relinquens filiam unicam quam in Canthia regis cujusdam filius matrimonio copulavit. Faut-il croire que notre auteur ignorait le nom de Berthe et de son mari Ethelbert, ou plutôt est-ce par une espèce d’indifférence pour des faits placés trop loin de son sujet qu’il omet les noms? Je demande qu’on ne s’étonne pas trop de cette conjecture: les principes de l’art d’écrire n’étaient pas pour Grégoire ce qu’ils sont pour nous. Qu’on se souvienne que Caton l’Ancien, dans ses _Origines_, ne nomme jamais les personnages qu’il met en scène, ce qui ne l’a pas empêché de faire une exception en faveur de l’éléphant Syrus. (Pline _H. N._ VIII, V, 11.) Cf. G. Kurth, _Caton l’Ancien_, p. 176. Le motif de ce singulier procédé nous est resté inconnu, le fait lui-même est incontestable.

Telles sont les raisons qui nous autorisent à regarder l’épisode du vase de Soissons, non comme une légende fournie par la tradition orale des Francs, mais comme une histoire consignée par écrit dans un document contemporain, qui serait difficilement autre que le _Vita Remigii_. Tout d’ailleurs, dans cette histoire, porte le cachet d’une incontestable historicité.

CHAPITRE II

Le mariage de Clovis.

L’histoire épique de Clovis est bien instructive, en ce qu’elle nous révèle le cercle d’idées dans lequel se meuvent les foules. Ce qui a frappé l’imagination populaire en Clovis, ce n’est pas l’homme prédestiné dont la Providence a fait son instrument de choix, ce n’est pas le porteur de la mission sublime réservée à son peuple par le _Christ qui aime les Francs_. Ce qu’elle a retenu de son histoire, ce n’est pas la conquête de toute la Gaule et la fondation d’un vaste empire, ce n’est pas davantage sa merveilleuse conversion à la suite d’un vœu exaucé, ni le spectacle grandiose d’un roi entrant avec tout son peuple dans la clientèle de l’Église catholique. Ces scènes magnifiques n’ont rien dit aux barbares, et ne les ont pas touchés. Ils n’ont rien compris à la grandeur du rôle joué par leur souverain, et leur coup d’œil n’a pas été assez perspicace pour entrevoir, au-delà de lui, la nation dont ses succès préparaient la grandeur sans pareille. Seul, le monde ecclésiastique a tressailli de joie et d’orgueil en recevant Clovis sous les voûtes de ses églises; seul, il a eu l’intuition de l’avenir dont sa conversion était le gage; seuls, ses écrivains ont trouvé, pour célébrer ce grand événement, les accents émus et enthousiastes de la poésie[330].

[330] Je fais ici allusion à l’auteur du grand prologue de la _Loi salique_, dont l’inspiration toute catholique procède d’une autre pensée, on l’a vu, que le récit relatif aux quatre prud’hommes. Je pense également à l’auteur du _Vita Remigii_, dont Grégoire de Tours II, 31, nous fait entendre quelques accents à travers sa prose d’ordinaire si monotone: Velis depictis adumbrantur plateae, ecclesiae curtinis albentibus adurnantur, baptistirium componitur, balsama difunduntur, micant flagrantes odorem cerei, totum templum baptistirii divino respergeretur ab odore... _Procedit novos Constantinus ad lavacrum_, etc. Je rappellerai aussi les belles paroles de saint Avitus de Vienne, écrivant à Clovis pour le féliciter de son baptême. Il y a là de grandes et larges vues de l’avenir, que l’histoire a confirmées.

Les milieux populaires ne s’intéressent aux affaires publiques que par rapport à leur côté individuel et personnel. C’est le héros qui passionne le peuple, ce ne sont pas les destinées nationales dont il a la responsabilité, ni les graves intérêts qui reposent sur sa tête. Pour les Francs, les parties les plus importantes de la vie de Clovis, ce sont les péripéties de son mariage, c’est le tour qu’il s’est laissé jouer en Burgondie par un Romain artificieux, ce sont les grands coups d’épée par lesquels il s’est taillé un royaume, ce sont les meurtres par lesquels il s’est débarrassé de ses ennemis et de ses rivaux, ce sont, enfin, d’autres aventures du même genre, réelles ou fictives, dont le souvenir ne s’est pas conservé. Car, ainsi qu’on l’a vu dans le chapitre précédent, nous avons le droit de croire qu’on est loin de connaître complétement le Clovis de l’épopée. Son cycle, à n’en pas douter, était beaucoup plus riche qu’il n’y paraîtrait d’après Grégoire de Tours.

Les amours des héros ont été de tout temps un des sujets favoris de la poésie populaire. Voici la seconde fois qu’une histoire de fiançailles et de mariage entre dans notre épopée. Écoutons le récit de Grégoire de Tours:

«Gondioch, roi des Burgondes, était de la race d’Athanaric, le roi persécuteur dont nous avons parlé plus haut. Il avait quatre fils: Gondebaud, Godigisil, Chilpéric et Godomar. Gondebaud tua son frère Chilpéric par le glaive, et fit jeter sa femme à l’eau, une pierre attachée au cou; quant à ses deux filles, il les condamna à l’exil. L’aînée, qui se fit religieuse, s’appelait Chrona, la cadette Clotilde. Or, comme Clovis envoyait souvent des ambassades en Burgondie, ses émissaires découvrirent la jeune princesse. La voyant belle et sage, et sachant qu’elle était de sang royal, ils en parlèrent à Clovis, qui, aussitôt, envoya demander la main de Clotilde à Gondebaud. Celui-ci, n’osant la lui refuser, la remit aux envoyés, qui se hâtèrent de la conduire auprès de leur roi. Clovis se réjouit fort de la voir, et il en fit sa femme[331].»

[331] Greg. Tur. II, 28.

Voici ce que cette histoire, si sobre et si peu légendaire d’aspect, est devenue sous la plume de Frédégaire:

«Comme Clovis envoyait souvent des ambassades en Burgondie, ses émissaires entendirent parler de Clotilde. Et, comme il n’était pas permis de la voir, Clovis envoya un Romain du nom d’Aurélien, qui devait tâcher de parvenir à Clotilde par tel moyen qu’il pourrait. Aurélien se mit en route seul, ayant, comme un mendiant, la besace sur le dos et les vêtements déchirés, et emportant l’anneau de Clovis pour inspirer confiance. Arrivé à la ville de Genève, où Clotilde demeurait avec sa sœur Saedeleuba, il fut reçu par charité par les deux sœurs, qui pratiquaient l’hospitalité envers les étrangers. Pendant que Clotilde lui lavait les pieds, Aurélien se pencha vers elle et lui dit à voix basse: «Dame, j’ai un grand message à vous faire, si vous daignez m’accorder un endroit où je puisse vous parler en secret.» La princesse y consentit, et admis en sa présence, Aurélien lui dit: «C’est Clovis, le roi des Francs, qui m’a envoyé; il veut, si c’est la volonté de Dieu, vous faire partager son trône, et pour que vous soyez sûre de ses intentions, voici son anneau qu’il vous envoie.» Clotilde reçut l’anneau avec grande joie, et répondit: «Reçois cent sous d’or pour tes peines, et prends mon anneau. Hâte-toi de retourner auprès de ton maître, et dis-lui que, s’il veut m’avoir en mariage, il me fasse demander sans retard, par une ambassade, à mon oncle Gondebaud. Que les ambassadeurs fassent confirmer sur l’heure ce qu’il leur accordera, et qu’ils fassent en toute diligence réunir un plaid. S’ils ne se hâtent, je crains de voir revenir de Constantinople un certain sage nommé Aridius, qui, s’il arrive à temps, déjouera tout le projet.» Aurélien retourna chez lui dans le même attirail qu’il était venu. Arrivé aux frontières du pays d’Orléans, et pas loin de sa maison, il rencontra un pauvre mendiant qui devint son compagnon de route. Aurélien, qui était sans défiance, s’étant endormi, son camarade lui vola sa besace avec les sous d’or. A son réveil, saisi d’affliction, il se hâta de courir chez lui, d’où il lança ses domestiques à la poursuite du voleur. Ils le rattrapèrent et l’amenèrent à Aurélien, qui le fit rudement bâtonner pendant trois jours et le lâcha ensuite. Puis, il alla trouver Clovis à Soissons, et lui raconta en détail tout ce qui s’était passé. Clovis, charmé de l’esprit et des ressources de Clotilde, envoya demander à Gondebaud la main de sa nièce. Gondebaud, n’osant la lui refuser et espérant contracter amitié avec lui, promit de la lui donner. Les envoyés, ayant offert le sou et le denier selon la coutume franque, la fiancèrent à Clovis et demandèrent la convocation immédiate d’un plaid où elle serait donnée en mariage à leur maître. Le plaid eut lieu sans retard, et la noce fut préparée à Châlon (sur Saône). Aussitôt que les Francs eurent reçu la princesse des mains de Gondebaud, ils la firent monter dans une basterne, et, emportant son riche trésor, ils reprirent le chemin de leur pays. Mais Clotilde pressentait le retour d’Aridius, qui venait de l’empire, et elle dit au chef des Francs: «Si vous voulez que je parvienne jusqu’à votre maître, faites-moi descendre de cette basterne, et mettez-moi sur un cheval, puis faisons toute la diligence possible pour arriver chez vous. Jamais, si je reste sur ce char, je ne verrai votre roi.» Les Francs lui obéirent et la mirent sur un cheval, et en toute hâte on gagna la cour de Clovis.

Cependant, Aridius, débarqué à Marseille, apprenait ce qui s’était passé, et accourait à marches forcées. Arrivé près de Gondebaud, celui-ci lui dit: «Tu sais que j’ai fait amitié avec les Francs, et que j’ai donné ma nièce Clotilde pour femme à Clovis?--Ce n’est pas là un pacte d’amitié, répondit Aridius, mais un germe de discorde perpétuelle. Vous auriez dû vous souvenir, seigneur, que vous avez fait périr par le glaive votre frère Chilpéric, père de Clotilde, que vous avez fait jeter sa mère à l’eau, une pierre attachée au cou, et précipiter au fond d’un puits ses deux frères, après leur avoir tranché la tête. Si elle devient puissante, elle vengera ses parents. Envoyez sans retard votre armée à sa poursuite, pour la ramener. Il vaut mieux pour vous avoir une querelle sur les bras une seule fois, que d’être sans cesse, avec tous les vôtres, en butte à la rancune des Francs.» Gondebaud, ayant entendu cela, envoya une armée à la poursuite de Clotilde, mais elle ne trouva plus que la basterne et les trésors, dont elle s’empara. Clotilde, arrivant dans le voisinage de Villery, dans le pays de Troyes, où résidait Clovis, avant de quitter le sol de la Burgondie, pria ses guides de piller et de brûler ce pays sur une étendue de douze lieues à la ronde. Lorsqu’ils l’eurent fait avec la permission de Clovis, Clotilde s’écria: «Je vous rends grâces, Dieu tout puissant, de ce que j’assiste au commencement de la vengeance de mes parents et de mes frères[332].»

[332] Frédég. III, 18-19.

Écoutons maintenant la même légende telle que la rapporte au VIIIe siècle le _Liber Historiae_. L’accord de ce texte avec celui de Frédégaire apparaîtra d’autant plus remarquable si on se souvient qu’il ne l’a pas connu; quant à ses variantes, elles ne seront pas moins intéressantes, parce qu’elles nous aideront à refaire l’histoire de la légende dans deux milieux différents.

Le _Liber Historiae_, qui s’appuie sur Grégoire de Tours et sur la tradition, ne sait rien des deux frères de Clotilde massacrés. Il connaît le personnage d’Aurélien, et il lui attribue la même mission que Frédégaire, seulement il ne le désigne pas par l’appellation de Romain. Il ne le fait pas partir habillé en mendiant, mais il nous le montre déposant ses habits pour en prendre de plus pauvres dans une forêt, avant d’arriver à la ville de Clotilde. Il ne mentionne pas la ville où réside Clotilde, et il ne donne pas le nom de sa sœur. La première rencontre d’Aurélien avec cette princesse est exposée un peu différemment: c’est un dimanche, pendant qu’elle allait à la messe, qu’il se trouve sur son passage parmi les mendiants, et vêtu comme eux. Au sortir de l’office, Clotilde leur distribua des aumônes, et le confident de Clovis profita du moment où elle lui donnait une pièce d’or, pour baiser sa main et pour la tirer par le pan de son vêtement. Sur quoi Clotilde, rentrée chez elle, le fait appeler par sa servante. Dans le _Liber Historiae_, comme dans Frédégaire, Aurélien alors expose le message de son maître en exhibant son anneau comme gage. Seulement, le _Liber Historiae_ ajoute ici des détails oiseux: au moment d’entrer chez Clotilde, Aurélien avait déposé derrière la porte de la chambre les ornements de fiançailles que lui avait remis Clovis, ne gardant en main que l’anneau; lorsqu’il voulut les offrir à la princesse, ils avaient disparu et c’est Clotilde qui les fit chercher et retrouver par ses gens. La manière dont Clotilde accueille le message a aussi subi quelques variantes. Elle ne donne pas cent sous au messager pour ses peines, elle n’accorde pas immédiatement son consentement, ni ne trace tout de suite la ligne de conduite à suivre pour faire aboutir les négociations. Elle commence par déposer l’anneau de Clovis dans le trésor de Gondebaud; elle fait ensuite observer à l’envoyé qu’il n’est pas convenable qu’une chrétienne épouse un païen; toutefois, elle lui laisse de l’espérance, en ajoutant qu’elle s’en remettra à la volonté de Dieu.

Le _Liber Historiae_ ne connaît pas l’épisode du sac volé en route à Aurélien par son compagnon de voyage: on peut croire que c’est parce qu’il l’a remplacé par celui que nous venons d’analyser. Il ramène Aurélien tout droit chez Clovis, qui, loin de montrer, comme dans Frédégaire, une hâte extrême à conclure le mariage par peur du retour d’Aridius, laisse un an s’écouler avant de renvoyer une ambassade à Gondebaud.