Histoire poétique des Mérovingiens

Part 18

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Antérieurement aux interpolations qu’ils ont reçues l’un et l’autre, les deux récits avaient déjà été réunis par quelque rhapsode, qui avait supposé entre Childéric et Basine des relations précédant l’équipée de celle-ci. Le long exil du roi franc offrait à cette conjecture un point d’appui, et il suffisait de supposer que le séjour de Childéric pendant son exil avait été la Thuringe, pour que l’épisode de ses amours avec Basine cadrât de toutes pièces avec le reste de son histoire légendaire.

L’histoire de Childéric nous met donc en présence des principaux éléments qui contribuent à la formation de l’épopée. Des faits mémorables engendrant des légendes, ces légendes rattachées entre elles, et continuant de se charger d’épisodes nouveaux de manière à constituer un tout poétique, voilà bien les diverses phases du développement de toute épopée. Il n’a manqué à celle-ci qu’un Homère.

_Saint Basinus_. A Tronchienne, près de Gand, on vénère un saint du nom de Basinus. Sa vie, reproduite dans les Bollandistes (14 juillet, t. IV) nous apprend que c’était un roi chrétien, et qu’il avait fondé une ville qui, de son nom, fut appelée _Basotes_. Un cerf, qu’il avait poursuivi pendant trois jours et trois nuits, finit par s’arrêter sur les bords de la Lys, à Tronchienne, où il lui déclara qu’il était son ange, et lui ordonna d’y bâtir trois églises. Le roi obéit, et depuis lors il se fit beaucoup de miracles dans cet endroit; sa propre fille Aldegonde y retrouva la vue. Plus tard, les barbares ayant envahi le pays, le roi marcha contre eux et périt au Melsvelt en les combattant. Ses reliques sont conservées à Tronchienne. Molanus parle de sa châsse, où il est représenté portant sur la poitrine une fleur de lys: Inde suspicio est, ajoute-t-il, eum non quidem Franciae, sed in Francia regem fuisse sive regulum. (_Natales Sanctorum Belgii_ p. 151.) Déjà avant lui, Rosweyde et Saussay avaient parlé du saint comme d’un roi; mais ils étaient les premiers à lui donner ce titre. Le Martyrologe de Galesinius, en 1578, se bornait à dire: _Truncinii ad Gandavum sancti Basini Martyris_. En 1569, Corneille Jansen, 1er évêque de Gand, dans la lettre de visitation qu’il laissa à Tronchienne, le qualifiait également de martyr mais non de roi. La Chronique de Tronchienne, qui nous parle d’un oratoire de saint Basin martyr consacré en 1412 (dans Desmet, _Corpus Chronic. Flandriae_ I p. 625) et qui mentionne le même saint sous la date de 1569 (ib. p. 655), ne fait nulle part allusion à sa qualité de roi. Qu’en faut-il conclure, sinon qu’il n’y a rien de commun entre le saint en question et le roi des Thuringiens, sauf le nom, et que c’est ce nom même qui, vers le XVIe siècle, a donné à des érudits l’idée de faire un roi du saint de Tronchienne, sans oser toutefois aller jusqu’à l’identifier avec le roi de Thuringe? Plus tard, faisant un pas de plus dans la voie de l’identification, un commentateur a écrit au bas de la chronique de Tronchienne ces lignes: Quod cum Flandri non recte efferrent vel non bene intelligerent, dixere _Tronghen_, forte _Toringhen_ a Turingia quæ antiquitus Toringia et Thoringia dicta. Sic nomen obtinuit a tempore sancti Basini, qui hic primum sacellum coepit. Quum vero conjecturis hâc in re sit agendum, non video cur huic minus, quam ceteris locis sit dandus, praesertim cum nihil olim familiarius fuerit antiquis temporibus, quam procerum aut locorum nomina arcibus oppidisque dare, etc. (Desmet l. l. 592, n. 2.) V. sur saint Basinus sa vie avec le commentaire de G. Cuperus dans les _Acta Sanctorum_ l. l. et Lippert o. c. dans _Zeitschr. für thür. Gesch. und Alterth._ t. XII (_Neue Folge_ IV) p. 91-96.

LIVRE II

Clovis et ses fils

CHAPITRE I

La guerre de Syagrius.

«Childéric étant mort, son fils Clovis devint roi à sa place. La 5e année de son règne, Syagrius, _roi des Romains_, fils d’Aegidius, avait sa résidence dans la ville de Soissons, qu’avait autrefois possédée Aegidius nommé ci-dessus. Marchant contre lui avec son parent Ragnacaire, qui possédait lui aussi un royaume, _Clovis lui demanda de préparer un champ de bataille_. Syagrius ne se fit pas attendre et ne craignit pas de résister. Pendant qu’ils combattaient entre eux, Syagrius, voyant son armée taillée en pièces, tourna le dos et, fuyant rapidement, se réfugia à Toulouse, auprès du roi Alaric. Clovis fit dire à Alaric de le lui rendre, sinon, qu’il eût à savoir que son refus lui vaudrait une guerre. Alaric, craignant d’encourir la colère des Goths à cause du fugitif, _et tremblant comme c’est l’habitude des Goths_, le livra enchaîné. Clovis, ayant reçu le prisonnier, le fit mettre sous bonne garde, et, s’étant emparé de son royaume, le fit frapper de l’épée en secret[312].»

[312] Greg. Tur. II, 27. Dareste, _Hist. de France_, I, p. 189, prétend savoir que saint Remy, archevêque de Reims, se déclara contre Syagrius, mais c’est une pure supposition, et de plus fort invraisemblable.

C’est en ces termes, dont j’ai respecté autant que j’ai pu l’incorrection barbare, que Grégoire de Tours commence l’histoire de Clovis. Voyons ce qu’ils vont nous apprendre. Ainsi que je l’ai montré ailleurs[313], c’est à des annales, probablement à des _Annales d’Angers_, que notre auteur a emprunté ce récit. Nous ne connaissons pas, pour cette époque, d’autre écrit qui aurait pu le lui fournir; de plus, son exposé sec et sommaire a entièrement l’allure d’un récit de provenance annalistique; enfin, la mention de la date de l’événement est, elle aussi, un indice qui confirme les précédents. Il y a même dans la manière dont Grégoire nous la communique je ne sais quelle gaucherie de style provenant, si je ne me trompe, de ce qu’il n’a pas su s’assimiler assez complètement le texte des annales. Il dit: _Anno autem quinto ejus Siacrius Romanorum rex apud civitatem Sexonas... regnum habebat._ Ou je me trompe fort, ou, dans les annales consultées par Grégoire, l’indication de la date se rapportait à tout l’ensemble des événements racontés dans ce paragraphe, et, plus particulièrement, à la bataille de Soissons. Grégoire de Tours l’a entendu ainsi, mais on remarquera qu’il ne le dit pas tout à fait, parce qu’il a fondu dans sa première phrase les mots _Anno quinto_ qui, dans sa source, devaient être écrits hors texte.

[313] _Les Sources de l’histoire de Clovis_, etc., p. 389.

Mais, si Grégoire a emprunté son exposé aux _Annales d’Angers_, il est certain toutefois qu’il n’en a pas reproduit servilement la teneur. Cela n’est guère dans ses habitudes, et les quelques lignes qu’il consacre au sujet contiennent des traits qui ne se trouvaient certainement pas dans les annales. Ainsi le _ut Gothorum pavere mos est_. Il y a là l’expression âpre et passablement injuste des sentiments du peuple franc pour des voisins qui l’avaient longtemps gêné, et ce n’est pas la seule fois qu’on trouve ces accents de mépris sous sa plume ou sous celle de ses compatriotes[314].

[314] Cumque secundum consuetudinem Gothi terga vertissent. Greg. Tur. II, 37. Ibique legatus Chlodoviae Paternus nomen ad Alaricum accessit, inquirens utrum ex habito Gothi inarmis, quo spoponderant, placitum custodirent, aut forte more soleto, ut post probatum est, mendaciis apparerint. Frédég. II, 58. D’autre part, comme le fait remarquer Pétigny, II, p. 389, Sidonius, écrivant au ministre d’Euric, nous montre les Francs tremblant devant ce roi.

Je note ensuite deux traits qui, étrangers à sa source écrite, sembleraient faire croire qu’il a dû en connaître encore une autre, d’origine barbare celle-là. Le premier, c’est le titre de _roi des Romains_ donné à Syagrius[315]. Ce titre était trop étranger à la langue politique des Romains, et cette langue trop bien fixée depuis longtemps, pour qu’on puisse croire qu’un document, même de la plus basse époque de l’empire, pût l’employer par distraction[316]. Je passe sous silence la grossière erreur qu’il y aurait eu à attribuer ce titre à Syagrius, qui était tout au plus investi de la dignité de comte ou de duc. Par contre, un terme pareil se comprend fort bien dans la bouche des barbares, peu au courant de la hiérarchie des fonctionnaires romains, et qui leur donnaient naturellement les mêmes noms qu’à leurs propres chefs. Le mot _Romains_ dans le titre attribué à Syagrius y est de plus un véritable non-sens, si on le suppose donné par les provinciaux eux-mêmes. Par contre, il correspond parfaitement au point de vue des barbares, qui ne connaissaient que deux groupes de peuples: eux-mêmes et les Romains, et qui ne faisaient pas de catégories parmi ces derniers[317]. Syagrius, qui était pour les provinciaux le comte de la Lyonnaise, ou quelque chose d’approchant, était donc pour les barbares le roi des Romains. En le désignant sous ce nom, Grégoire nous fait comprendre qu’il l’a entendu appeler ainsi par les Francs. On a vu plus haut qu’en effet les Francs, dans leurs récits populaires, se figuraient les derniers généraux qui avaient commandé dans les provinces gauloises comme des rois, et qu’ils les avaient même rattachés les uns aux autres par les liens d’une parenté fictive, de manière à en faire une véritable dynastie[318]. Le roi Syagrius était donc pour eux le fils du roi Aegidius, fils lui-même du roi Aétius, qui avait eu pour père le roi Paul: conception vraiment épique et marquée, si je puis ainsi parler, au coin de la plus pure barbarie. Pour que Grégoire, d’ordinaire si défiant à l’égard des traditions franques, ait laissé passer dans son récit une expression aussi insolite que celle dont il se sert pour désigner Syagrius, il faut qu’il ait été singulièrement distrait, sinon il n’eût pas manqué d’être choqué par une pareille invasion de la terminologie barbare. Frédégaire lui-même, dont la crédulité vis-à-vis de ses sources est cependant bien plus épaisse, semble avoir été frappé de l’invraisemblance de la chose, puisqu’il transforme Syagrius en patrice des Romains[319].

[315] Voir sur ce point l’intéressante étude de Tamassia: _Egidio e Siagrio_ (_Rivista storica italiana_, 1886, livraison II, p. 228 et 229).

[316] Fustel de Coulanges, _L’invasion germanique et la fin de l’Empire_, p. 489, n. 3. Le même auteur se trompe au surplus quand il affirme (o. c. p. 8 et n. 4) que «l’emploi du mot _rex_ pour désigner l’empereur était fréquent». Lui-même ne cite pas un seul exemple où l’empereur soit formellement appelé _rex_; les textes qu’il invoque, à part un, ne contiennent que l’adjectif _regius_ dans le sens de _imperatorius_, sans doute parce que ce dernier mot avait quelque chose de trop lourd pour être employé usuellement.

[317] Si l’on me permet de faire ici une comparaison, je dirai que l’erreur de l’écrivain gaulois qui, au Ve siècle, aurait appelé Syagrius _roi des Romains_, ressemblerait assez à celle du journaliste français qui appellerait le comte de Moltke _connétable des Allemands_. Dahn, o. c. p. 63, ne voit pas pourquoi Syagrius n’aurait pas porté le titre de roi, puisque 1º il était souverain de fait, et que 2º ses voisins les rois barbares portaient tous le même titre. Cette objection est réfutée d’avance, en excellents termes, par Pétigny, II, p. 378: «Quelques chroniqueurs (_ils se réduisent à un seul!_) disent que Syagrius prit le titre de roi; rien n’est moins vraisemblable, car rien n’était plus éloigné des mœurs et des idées de l’aristocratie romaine. Comme nous l’avons déjà fait remarquer plusieurs fois, ce titre n’avait point, aux yeux des Romains, la valeur que nous lui attribuons. Et ce n’était pas à cause des idées républicaines qu’on leur suppose bien à tort, mais parce que, depuis l’origine de l’Empire, il avait toujours servi à désigner les chefs des nations barbares. Prendre le titre de roi, c’était en quelque sorte abdiquer la qualité de Romain.» Dahn d’ailleurs se réfute lui-même en disant, p. 66, n. 1, que Grégoire n’avait à sa disposition, pour cette partie de son récit, que des sources franques.

[318] V. ci-dessus p. 96 et suiv.

[319] Frédég. III, 15. Les raisons pour lesquelles il était amené à choisir ce titre sont multiples: 1º Syagrius, à ses yeux, sans être un souverain, occupait cependant en Gaule la plus haute position politique possible, la souveraineté exceptée. Or, dans la hiérarchie impériale, c’était précisément la situation du patrice: _sublimem patriciatus honorem, qui ceteris omnibus anteponitur_, dit une loi de l’empereur Zénon dans le Code de Justinien XII, III, 3. (V. Gasquet, o. c. p. 150-153.) Aussi les barbares estimaient-ils fort le titre de patrice: Gelimer, en se rendant à Bélisaire, et Odoacre, en renvoyant les insignes impériaux à Constantinople, le demandèrent à l’empereur. 2º En Bourgogne, où l’on avait gardé des relations hiérarchiques assez suivies avec l’Empire, le titre de patrice était resté en vigueur: il avait été porté d’abord par le roi, qui était ainsi le premier dans l’empire après l’empereur, il le fut ensuite par des grands, qui se trouvèrent les premiers dans le royaume après le roi. Frédégaire, qui était Burgonde, a donc pu trouver dans le vocabulaire politique de son pays le titre qu’il donne à Syagrius. 3º Aétius avait porté le titre de patrice; or, en Gaule, Syagrius et son père Aegidius avaient été les continuateurs et comme les héritiers politiques de ce grand homme; bien plus, on a vu que de bonne heure la tradition avait établi entre lui et eux un lien de filiation: dès lors, on comprend facilement que les contemporains de Syagrius lui aient attribué le titre porté par son ascendant supposé. On voit combien Ranke est mal inspiré, lorsque, raisonnant sur le _rex_ de Grégoire et sur le _patricius_ de Frédégaire, il en conclut à la supériorité des informations du dernier (o. c. p. 346). A ce prix, Hincmar, qui donne à Syagrius le titre de _duc_, devrait avoir le pas sur Frédégaire, puisque ce titre se rapproche davantage de la vérité. (Cf. G. Kurth, _L’hist. de Clovis d’après Frédégaire_, p. 68.)

Une autre preuve que Grégoire a connu une source orale et barbare, qui, à son insu et peut-être malgré lui, doit avoir influé sur son exposé, c’est le _campum pugnae praeparare deposcit_. En vrai barbare qui fait de la guerre un duel, et qui rougirait de la commencer sans avoir loyalement défié son adversaire, Clovis fait dire à Syagrius qu’il ait à faire choix d’un champ de bataille. C’est de la même manière que les Cimbres, en venant envahir l’Italie, avaient offert à Marius de fixer le lieu et le jour de leur rencontre. On me dira que l’annaliste du Ve siècle a bien pu être frappé du fait, et le noter, et qu’il n’est nul besoin de supposer qu’il a été raconté par une tradition barbare. Et je serais assez porté à le croire, si l’on pouvait me faire admettre que ses notes étaient assez détaillées pour qu’il marquât des particularités de ce genre. Il n’en est pas ainsi, et l’on aurait le droit de s’étonner que le bailleur de renseignements de Grégoire lui eût fourni ici ce détail ethnographique. Il est, au contraire, bien facile de supposer qu’il se sera trouvé, encore une fois, dans la tradition orale des Francs. Vrai ou faux--car son historicité ne m’est pas absolument prouvée--il est tout à fait dans la tonalité des récits barbares[320].

[320] «Clovis lança à son rival un défi dont les formes rappellent l’esprit chevaleresque du moyen âge; il lui demandait un rendez-vous en champ-clos et le sommait de fixer le jour et le lieu du combat. Le général romain ne jugea pas à propos de répondre, et attendit les Francs sous les murs de Soissons.» Pétigny, II, p. 385. Il y a là un contre-sens énorme. Ignorant l’usage barbare, et ne connaissant que celui du moyen âge, Pétigny s’est figuré que le combat demandé par Clovis était un combat _singulier_ et un _combat en champ-clos_. Il faut renverser les termes: la proposition de Clovis ne rappelle pas le moyen âge, mais c’est le moyen âge qui rappelle l’usage franc. L’usage de défier l’adversaire a passé également, comme une obligation d’honneur, dans les traditions du monde féodal. Qui ne se rappelle le mot de Roland à Olivier, quand celui-ci, déjà aveugle et ne reconnaissant plus les siens, lui a porté un grand coup d’épée: Par nule guise ne m’avez desfiet. (_La Chanson de Roland_, éd. Müller 2002.)

Je crois trouver un troisième et dernier indice de l’emprunt fait par Grégoire à une tradition barbare, dans le passage où il nous apprend que Ragnacaire, parent de Clovis, y a assisté. On pourra dire, encore une fois, que Grégoire sait cela par les _Annales d’Angers_, et je n’ai aucun argument qui me permette de le nier d’une manière formelle, bien que je doute fort que le recueil romain se soit occupé de ce barbare obscur. Par contre, j’ai deux raisons d’ordre positif pour m’incliner à croire que la mention faite ici de Ragnacaire provient d’une source franque. La première, c’est que Ragnacaire, comme nous le verrons, a été en réalité le héros de chants épiques. La seconde, c’est qu’il paraît bien certain que la bataille de Soissons a inspiré les poètes francs, puisque l’histoire incontestablement épique du roi Chararic nous fait connaître le rôle perfide que ce prince y aurait joué. On ne me demandera pas pourquoi, si Grégoire a connu ce chant, il ne lui a pas fait de plus larges emprunts. Fidèle à lui-même, Grégoire se défie des sources populaires, et surtout il se garde bien de s’adresser à elles tant qu’il dispose d’un document écrit qui le renseigne suffisamment. Or, c’était le cas ici: les _Annales_, malgré leur sécheresse, lui fournissaient tout ce qu’il croyait avoir besoin de savoir; par suite, il laissait la chanson épique dans l’ombre. Toutefois, il ne l’avait pas entendue en vain, et, sans le savoir, il lui a, dans son récit, emprunté un terme de son vocabulaire, ainsi que d’autres détails dont le cachet barbare marque suffisamment leur origine.

Je ne pousserai pas plus loin ces inductions, et je n’ai d’ailleurs pas la présomption de croire que j’ai démontré entièrement ma thèse. Mais peut-être était-il impossible d’arriver à une certitude plus complète, dans l’état des matériaux sur lesquels il fallait opérer. Il y avait intérêt, dans tous les cas, à constater combien peu d’éléments épiques nous devons nous attendre à retrouver dans Grégoire de Tours. Même là où ils abondent à côté de sa main, le chroniqueur passe dédaigneusement. Deux lignes d’une source écrite valent plus pour lui que les plus brillantes créations de la muse populaire.

Si j’ai réussi à retrouver les vestiges de la tradition barbare dans un récit où ils étaient si bien cachés, il me reste maintenant à l’éliminer d’un passage où l’on s’est accordé jusqu’ici à la reconnaître. Il s’agit du célèbre épisode du vase de Soissons. Les Francs de Clovis, du temps qu’ils étaient encore païens, pillaient les églises. Un jour, il se trouva dans leur butin un vase sacré d’une beauté extraordinaire. L’évêque auquel il appartenait fit supplier Clovis de le lui rendre, et le roi, pour lui complaire, demanda à ses guerriers de lui abandonner le vase hors part. Tout le monde y consentit, sauf un soldat qui protesta que le roi n’aurait pas plus que sa part légitime, et qui, pour bien montrer qu’il ne se prêterait à aucun accommodement, brisa le vase d’un coup de hache sous ses yeux. Le roi dut dévorer sa colère, mais, l’année suivante, comme il passait la revue de son armée, il fit à ce soldat de violents reproches sur la manière dont il était armé, et lui arracha son arme pour la jeter à terre. Comme le soldat se baissait pour la ramasser, le roi lui fendit la tête d’un coup de hache en lui disant: «C’est ce que tu as fait au vase de Soissons.» Sur quoi, il renvoya l’armée, où cet acte avait répandu la terreur[321].

[321] Greg. Tur. II, 28. Frédég. III, 16. _Liber Hist._ 10. Roricon, l. II. (Bouquet III, 6), Aimoin I, 12 (ibid. III, 36).

Voilà ce que raconte Grégoire de Tours, suivi par Frédégaire, par le _Liber Historiae_ et par les autres, qui se bornent à le répéter d’une manière plus ou moins exacte. Les différences de leurs versions par rapport à la sienne sont dues simplement à la distraction ou à la négligence, si l’on excepte celle qui est relative au nom de l’évêque; elles seront d’ailleurs discutées en leur lieu au cours de ce chapitre[322].

[322] Je signalerai dès maintenant, parce que je n’aurai plus l’occasion d’y revenir, une bévue de Frédégaire qui provient manifestement d’une lecture superficielle de son texte. D’après Grégoire, le roi répond à l’envoyé qui réclame le vase de la part de l’évêque: Suis-nous jusqu’à Soissons, où doit avoir lieu le partage du butin. Dans Frédégaire, l’évêque va lui-même trouver le roi, qui lui répond: Envoie un messager à Soissons, etc. Il est manifeste que la seconde version est un calque maladroit de la première.

Selon plusieurs critiques, rien ne serait plus franchement populaire que l’histoire du vase de Soissons. Rien ne l’est moins, selon moi. Je suis, au contraire, fort frappé de l’absence totale de la couleur épique et des détails barbares que nous constatons en nombre dans les autres récits. Chaque fois que nous en analysons un, nous y voyons la tendance à glorifier le héros, ou tout au moins à attirer l’intérêt et la sympathie sur sa personne: il est le centre de l’action, et c’est à lui qu’elle se rapporte. Il n’en est pas ainsi dans l’histoire du vase de Soissons, et tout le monde voit bien que l’intérêt se concentre ici autour de la personnalité absente et innommée de l’évêque. Il s’agit de savoir si on lui rendra le vase, ou si le premier barbare venu pourra impunément s’opposer à la générosité du roi qui veut le restituer. Tout est là; aussi l’épisode se termine-t-il logiquement par la mort de l’audacieux soldat. Moralité: que les barbares y regardent à deux fois avant de s’opposer à ce que justice soit rendue à un évêque et à son église. Ce n’est pas là le sujet d’une ballade germanique, mais bien plutôt celui d’un _miracle_: il n’y manque, en effet, que l’élément merveilleux pour le classer dans la catégorie des histoires en l’honneur des saints. Peut-on se figurer les guerriers de l’armée de Clovis racontant de pareilles aventures? Ces barbares qui pillaient les églises se seraient-ils avisés de célébrer la libéralité de leur roi envers un évêque, et des soldats si souvent indisciplinés devaient-ils chanter avec enthousiasme la mort d’un des leurs, massacré par le roi pour avoir fait respecter les droits de tous?

Ce n’est donc pas une tradition orale barbare, c’est moins encore un chant épique qui nous a conservé cette anecdote. Si l’on a pu s’y tromper, c’est sans doute à cause de la conformité de couleur qu’elle présente avec la réalité historique. En effet, notre épisode offre certains traits foncièrement germaniques, et non seulement étrangers, mais même tout à fait opposés aux mœurs romaines. Le premier, c’est le caractère rigoureux de la loi qui préside au partage du butin. Le roi n’a que sa part réglementaire; s’il veut obtenir quelque chose de plus, il est obligé de le demander à ses guerriers, et, si l’opposition d’un seul ne suffit pas pour mettre obstacle à l’accomplissement de son désir, tout au moins est-il obligé d’endurer les récriminations du premier venu. Un pareil état de choses a dû disparaître de bonne heure. Aussi la mention qui en est faite ici ne peut-elle émaner que d’un contemporain, car les générations suivantes ne devaient plus guère avoir l’occasion d’assister à des scènes semblables.