Histoire poétique des Mérovingiens

Part 17

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[288] Cette contradiction arrive à son comble dans les récits de Roricon (Bouquet, III, p. 5) et d’Aimoin, I, VIII (ibid., p. 32) qui, d’une part, amplifient sur Grégoire et sur Frédégaire en parlant des relations adultères que Childéric aurait eues avec Basine à la cour de Thuringe, et, qui, de l’autre, montrent Childéric fort étonné de la visite de cette reine, et celle-ci parlant comme si elle ne l’avait jamais vu.

Et d’abord, en cherchant à démêler ce qu’elle contient de réel et de fictif, nous devons constater l’existence historique d’un roi des Thuringiens portant le nom de Basin. Nous savons par Fortunat que la reine Radegonde était la petite-fille de ce roi[289], et il est impossible d’admettre, comme l’ont fait quelques-uns, que ce renseignement manque d’autorité[290]. Fortunat, en effet, était lié d’amitié avec la sainte, et c’est par elle-même qu’il a connu ses relations de famille. D’autre part, Basin est encore mentionné dans l’_Origo Gentis Langobardorum_, document italien du VIIe siècle, qui nous apprend qu’une de ses filles avait épousé Wacco, roi des Lombards[291]; il est de plus nommé dans l’_Edictum Rothari Regis_, et indiqué dans l’_Histoire des Lombards_ de Paul Diacre. Voilà un ensemble de témoignages plus que suffisant pour élever au-dessus de tout doute l’historicité du roi Basin.

[289] Fortunat, _Vita Radegundis_, c. 1.

[290] Comme fait M. Rajna, d’après qui (p. 54, n. 4) sainte Radegonde était venue en Gaule trop jeune pour se rappeler le nom de son grand-père. Donc, l’assertion positive de Fortunatus émanerait, elle aussi, de la tradition poétique. Mais de deux choses l’une: ou bien Fortunat tenait son renseignement de la sainte elle-même, et alors qui s’avisera d’en contester l’authenticité? ou bien il l’avait dû demander ailleurs, et quelle apparence qu’il eût été connu autour de lui, tout en restant inconnu de la principale intéressée?

[291] Nous possédons deux rédactions de l’_Origo Gentis Langobardorum_. La première c. 4 écrit: Wacho habuit uxores tres: Ranicundam filia Fisud regis Turingorum, etc. L’autre, conservée dans le _Codex Gothanus_ du IXe siècle, dit: Wacho habuit uxores tres: Ranicunda filia Pisen regis Turingorum.

L’_Edictum Rothari Regis_: Wacho habuit uxores tres: una Ratecunda, filia Pisen regis Thuringorum.

Paul Diacre, _Hist. Langob._ I, 21: Ranicundam filiam regis Turingorum.

Remarquez en outre ce nom de Radegonde porté par une tante de la sainte: la fidélité bien connue des familles germaniques à certains prénoms est ici, sinon une preuve, du moins un indice.

D’autre part, il est difficile de contester le nom de Basine donné par la tradition à la mère de Clovis. A l’époque où cette tradition reçut sa forme actuelle, c’est-à-dire, si je ne me trompe, du vivant de Clovis ou peu après sa mort, ce nom n’était pas oublié[292], et il n’est pas admissible qu’on en ait imaginé un autre que celui que fournissait la réalité. Rien n’est plus vivace qu’un nom: il se perpétue avec le souvenir du personnage qui l’a porté, et il ne cesse de faire corps avec lui dans la mémoire de la multitude. Ajoutons que le vocable de Basine reparaît encore dans la famille mérovingienne: nous le trouvons porté par une fille du roi Chilpéric, religieuse à Poitiers, et il y a là tout au moins une présomption en faveur de son emploi antérieur parmi les ascendants de cette princesse[293]. Je crois donc pouvoir conclure que la mère de Clovis s’est réellement appelée Basine, tout comme le roi des Thuringiens a porté réellement le nom de Basin[294].

[292] «Il nous paraît, en effet, indubitable que la Basine dont parle le poème a bien réellement donné le jour à Clodovech. Comment supposer qu’un faux nom ait pu se répandre quand le véritable était connu? Comment admettre surtout que celui de la mère de Clodovech puisse être tombé dans l’oubli dès le temps de la mère de Grégoire?» Junghans, _Histoire critique des rois Childéric et Clovis_, trad. Monod, p. 11.

V. encore Rajna p. 54, n. 4: Che una moglie di Childerico, e propriamente la madre di Clodoveo si chiamasse realmente Basina, non mi pare improbabile, etc., etc.

[293] Greg, Tur. X, 39.

[294] C’est donc bien à tort que Bangert, dans son compte rendu du livre de Rajna, p. 113, prétend trouver aux noms du roi et de la reine de Thuringe un cachet tout romain (_ein auffallend romanisches Gepraege_) et y voit la preuve que, _longtemps avant Grégoire de Tours_, les Gallo-Romains auraient déjà appris, à l’école des Francs, à inventer des chants épiques. La première assertion est réfutée ci-dessus; la seconde le sera dans le chapitre final de ce livre.

Mais, s’il est certain que les populations franques du VIe siècle ont connu en même temps le roi Basin et la reine Basine, l’origine de la légende des amours de Childéric ne présente plus aucune difficulté. Fidèle à son procédé instinctif, l’imagination populaire aura rapproché les deux personnages qui portaient le même nom, le lien étymologique entre les noms étant pour elle la marque du lien qui reliait les personnes. Basine n’était et ne pouvait être, de par la loi de l’imagination épique, que la femme de Basin[295]. Cette supposition naïve, qui se présentait d’elle-même à l’esprit populaire, il l’a accueillie sans défiance et sans arrière-pensée, et il a subi la tyrannie des noms sans même se rendre compte de son illusion[296]. C’est ainsi que naissent les légendes et que se font les contaminations épiques. Le point de départ du chant que nous analysons consista donc dans la supposition suivante: Basine, femme de Childéric et mère de Clovis, avait été la femme de Basin, roi des Thuringiens. Mais comment était-elle devenue la femme de Childéric? Relisez le texte de Grégoire, et la forme primitive du récit vous sautera aux yeux. Ayant entendu parler de la valeur de Childéric, elle était partie de chez elle comme une nouvelle reine de Saba, et était venue spontanément offrir son cœur et sa main au héros franc. Childéric, étonné d’un pareil honneur, lui en avait demandé le motif, et, avec une ingénuité toute barbare, elle lui avait fait la déclaration rapportée ci-dessus. Et lui, tout joyeux, la prit pour femme.

[295] Sur ce procédé d’assonancer les noms, v. ci-dessus, p. 125 et suiv.

[296] Voici, sans sortir du cycle mérovingien, un autre exemple du même phénomène. Amalaberge, femme du roi des Thuringiens et fille de Théodoric le Grand, devient dans Widukind (I, 9) la fille de Clovis. Pourquoi? Sans doute parce que Clovis a un fils nommé Théodoric, que l’on a commencé par confondre avec le roi des Ostrogoths: chose d’autant plus facile, en l’espèce, que c’est Théodoric l’Austrasien qui remplit l’histoire des Thuringiens, et que Théodoric l’Ostrogoth reste pour eux un étranger.

Voilà l’histoire dans sa simplicité primitive, telle qu’elle reparaît encore, je le répète, dans le discours de Basine, et antérieurement à toute autre transformation. Il est manifeste que cette version première ne connaissait pas le séjour de Childéric en Thuringe, et ne comportait pas de relations antérieures entre lui et la reine Basine: tout consistait dans l’escapade spontanée de celle-ci. Le discours qu’elle tient au héros a quelque chose de si vif et de si pittoresque dans son archaïsme barbare, qu’il est devenu en quelque sorte le centre du récit, et la formule immuable qui donnait son prix à l’historiette. Nous aurons plus d’une fois l’occasion de constater que bien souvent, dans les traditions épiques reproduites par des chroniqueurs, ce sont les paroles du héros principal qui sont le mieux conservées sous leur forme primitive. Pourquoi? Parce qu’elles sont la moëlle de l’histoire, et que toute la signification de celle-ci peut se résumer en elles. Il en est arrivé ainsi dans l’histoire de Basine: voilà pourquoi les paroles mises dans sa bouche se sont conservées sans altération, et qu’on ne s’est pas avisé d’y toucher, même alors que les développements nouveaux de la légende ont mis, entre ces paroles et le contexte, une contradiction dont la naïveté populaire ne s’est d’ailleurs jamais aperçue.

Mais qui ne voit que, dans son état primitif, tel que nous venons de l’étudier, la légende appelait nécessairement une nouvelle évolution? Le premier venu, ou, pour mieux dire, tout le monde à la fois, dut imaginer de bonne heure une explication plus dramatique de la fugue de Basine. Si elle se laisse entraîner à un pareil oubli de son devoir, c’est évidemment--ainsi raisonne l’esprit populaire--parce qu’elle avait pour Childéric une passion ancienne, qui pouvait atténuer le caractère répugnant de sa démarche. Et cette passion supposait forcément un séjour prolongé des deux amants dans le même endroit. C’est ainsi que l’histoire de la résidence de Childéric à la cour de Thuringe est venue se souder à celle de l’escapade de Basine, sans que les auteurs de cette contamination aient songé à remanier le discours de celle-ci pour le mettre d’accord avec la nouvelle invention[297].

[297] Au reste, dans Grégoire et dans Frédégaire, qui en ceci ne font sans doute que reproduire fidèlement leur source, la passion de Basine pour Childéric est seulement sous-entendue; dans Roricon et dans Aimoin, au contraire, elle est attestée formellement. C’est que la légende a marché et s’est développée selon la nécessité de la logique, et il faut remarquer que ce développement s’est produit en dehors de la version populaire, laquelle ne semble pas avoir raconté l’adultère.

Est-ce l’obligation de faire résider Childéric à la cour de Thuringe assez longtemps pour expliquer ses relations avec Basine, qui a donné naissance à la fable de l’exil forcé de ce roi et du soulèvement de son peuple contre lui? Ou bien le fait de sa déposition temporaire était-il constant, et l’esprit épique s’est-il borné à le rapprocher de l’histoire de Basine pour fondre les deux récits en un seul? Je ne sais, et il me paraît difficile de résoudre la question avec les éléments qui sont dans nos mains. S’il s’agissait de se déterminer d’après de simples impressions, je serais assez porté à admettre une légende de la fuite de Childéric qui aura existé, pendant quelque temps, indépendamment de celle de Basine: du moins le rôle du fidèle Wiomad et celui d’Aegidius, qui auront été difficilement créés par des nécessités de pure logique, semblent le faire croire. Il aurait donc existé, dès l’origine, deux traditions collatérales et indépendantes l’une de l’autre, à savoir d’un côté l’exil de Childéric et de l’autre l’équipée de Basine, et l’élément fictif qui leur aurait servi de trait d’union, ce serait le choix de la Thuringe par Childéric comme lieu d’exil[298].

[298] Lorsque Junghans écrivait son livre, la mode était encore d’expliquer toutes les légendes par la mythologie, et ce savant n’a pas manqué de voir dans l’exil de Childéric en Orient un mythe de Wodan. On est moins excusable aujourd’hui de reprendre avec enthousiasme un point de vue aussi vieilli, comme fait Tamassia dans son article intitulé _Egidio e Siagrio_ (_Rivista storica italiana_ 1886, 2). L’article de Müller et Schambach dans _Niedersaechsische Sagen und Maerchen aus dem Munde des Volkes gesammelt_, Goettingen 1854, p. 389, qui semble décisif au savant italien, ne prouve absolument rien pour le cas présent.

Je ne veux d’ailleurs pas me porter garant de l’authenticité de la tradition relative à la royauté franque d’Aegidius. La légende elle-même, avant de se contaminer avec celle de Basine, pouvait avoir passé par des phases qui avaient déjà modifié sa forme première. Et, s’il en fallait chercher les éléments dans l’histoire, je crois qu’on les trouverait dans les rapports militaires qui semblent avoir existé entre le général romain et le chef barbare. Childéric, qui, comme nous le voyons par Grégoire de Tours, livre des combats victorieux au centre de la Gaule romaine, à Orléans et à Angers notamment[299], Childéric, que le _Vita Genovefae_ nous montre maître incontesté de Paris[300], ne paraît pas être resté en possession d’un pouvoir si étendu. Il meurt à Tournai, comme qui dirait refoulé jusqu’aux extrémités septentrionales du domaine conquis par Clodion, et son fils Clovis est obligé de reprendre à Syagrius toutes les provinces où son père avait commandé. Cela semble attester que les dernières années de Childéric furent assombries par des revers, et que les Romains ont, pendant un certain temps, sous Aegidius ou sous Syagrius, repris quelque avantage sur les barbares[301]. La légende franque, à qui, comme bien l’on pense, il ne convenait pas de présenter ces faits humiliants sous leur vrai jour, aura expliqué la fuite de Childéric par la colère des Francs, et les succès d’Aegidius par le libre choix des barbares eux-mêmes. Cette légende, en se contaminant avec celle de Basine, trouvait d’ailleurs dans celle-ci la justification de l’expulsion temporaire de Childéric: Childéric devenait un séducteur de femmes! L’esprit populaire tenait enfin, ici, un tout poétique vraiment fait pour servir de sujet à une chanson, et la chanson, sans aucun doute, n’aura pas tardé à naître. Il semble qu’on en retrouve encore les paroles finales dans cette phrase de Grégoire, qu’on pourrait croire traduite de la conclusion: _Quae concipiens peperit filium vocavitque nomen ejus Chlodovechum. Hic fuit magnus et pugnator egregius._

[299] Greg. Tur. II, 18.

[300] _Vita Genovefae_ c. 6 ed. Kohler dans _Bibl. de l’École des Hautes Études_ fasc. 48. Paris 1881.

[301] Aegidius était d’ailleurs un vaillant, qui, avec une énergie digne d’un meilleur sort, défendit les restes de la culture romaine en Italie. Fils de la Gaule occidentale, il tient tête aux Goths qui la menacent, en même temps que lui-même menace l’Italie où Ricimer vient de massacrer Majorien; dans sa lutte contre les Goths, Priscus le montre s’illustrant par de grandes et belles actions. (Priscus, _Fragm._ 14, p. 156.)

La troisième légende childéricienne que je vais étudier se rattache à la précédente d’une manière trop intime pour pouvoir en être séparée. Cette légende pourrait être intitulée: _La vision de la nuit nuptiale_. La voici d’après Frédégaire:

«La première nuit de leurs noces, Basine dit à Childéric: «Cette nuit, nous nous abstiendrons de relations conjugales. Lève-toi en secret, et viens redire à ta servante ce que tu auras vu devant la porte du palais.» Childéric, s’étant levé, vit comme des lions, des rhinocéros et des léopards qui cheminaient dans les ténèbres. Il revint et raconta sa vision à sa femme. «Retourne voir encore, seigneur, lui dit-elle, et viens redire à ta servante ce que tu auras vu.» Childéric obéit, et cette fois il vit circuler des bêtes comme des ours et des loups. Une troisième fois, Basine le renvoya avec le même message. Cette fois, Childéric vit des bêtes de petite taille comme des chiens et autres animaux de ce genre, qui se roulaient et s’entre-déchiraient. Il raconta tout cela à Basine, et les deux époux achevèrent la nuit dans la continence. Lorsqu’ils se levèrent le lendemain, Basine dit à son époux: «Ce que tu as vu représente des choses réelles, et en voici la signification. Il naîtra de nous un fils qui aura le courage et la force du lion. Ses fils sont représentés par le léopard et le rhinocéros; ils auront eux-mêmes des fils qui, par la vigueur et par l’avidité, rappelleront les ours et les loups. Ceux que tu as vus en troisième lieu sont les colonnes de ce royaume, ils règneront comme des chiens sur des animaux inférieurs, et ils auront un courage en proportion. Les bêtes de petite taille que tu as vues en grand nombre se déchirer et se rouler représentent les peuples qui, ne craignant plus leurs rois, se détruisent mutuellement.» Telle fut la prophétie de Basine[302].»

[302] Frédég. III, 12.

Je ferai d’abord remarquer que cette légende, dont nous ne trouvons pas l’équivalent dans les littératures classiques, paraît bien reposer sur une donnée absolument germanique[303]. Dans l’innombrable quantité de songes et de visions qui peuplent l’épopée française, jamais on ne retrouve le songe prophétique d’un fondateur de dynastie voyant l’avenir de sa famille sous la figure de diverses espèces d’animaux; jamais non plus ce n’est une femme qui est l’interprète du songe[304].

[303] C’est aussi l’avis de M. Rajna, p. 60.

[304] V. R. Mentz, _Die Traeume in den altfranzoesischen Karls- und Artusepen_. Marburg 1887 (dissertation), p. 50-53.

Par contre, c’est aux traditions des Germains que Frédégaire a emprunté son autre exemple de ce genre d’épisodes. Les parents de Théodoric le Grand, Theudemir et Lilia[305], sont au service du patrice Idacius et de sa femme Eugenia. La nuit de leurs noces, Eugenia dit à Lilia: «Lorsque tu partageras la couche de ton mari, aie soin de me raconter le lendemain ce que tu auras vu pendant ton sommeil, car _c’est la croyance que ce que de nouveaux mariés voient la nuit de leurs noces est la vérité_[306].» C’est donc, on le voit, une croyance populaire relative aux visions nuptiales qui a donné naissance à la légende de Frédégaire. Quant au songe prophétique en lui-même, et au symbolisme des animaux qui y figurent, un autre chroniqueur germanique m’en fournit l’exemple suivant. Le duc Bernard I de Saxe (mort en 1011) connaissait, dit-on, l’avenir, et plus d’une fois il déclara en gémissant que ses fils étaient nés pour la destruction de l’église de Brême. Il vit, dans un songe, sortir du fond de sa maison et entrer dans l’église, des ours et des sangliers, puis des cerfs, et enfin des lièvres. Les ours et les sangliers, dit-il, c’étaient mes parents, armés de leur courage comme de dents. Les cerfs, c’est moi et mon frère, qui ne nous distinguons que par une vaine ramure. Pour les lièvres, ce seront nos fils, gens timides et de peu de valeur: je crains qu’en attaquant l’Église ils n’encourent la vengeance céleste[307].

[305] Il est inutile de prévenir le lecteur que ce sont des personnages imaginaires: le père de Théodoric, Vidimir, était en réalité roi des Ostrogoths.

[306] Frédég. II, 57. Cum ad viri coetum accesseris, quodcumque eadem nocte sopore somnii visaveris, mihi in crastinum narrare non sileas, quia creditur veritate subsistere, quod nubentes prima nocte visaverint. V. la même histoire dans le _Gesta Theodorici_, c. 1 (dans _Mon. Script. Merov._ ed Krusch, t. II, p. 202).

[307] Adam Brem. III, 41. Le passage semble d’ailleurs interpolé.

Il n’est pas difficile d’interpréter la vision de Basine. Nous voyons qu’elle prédit d’abord un lion, qui est, dit-elle, le fils de son mariage avec Childéric: il s’agit donc de Clovis. Le léopard et le rhinocéros représentent les fils de Clovis (_filii viro ejus_). Les ours et les loups représentent la génération issue de ces princes: ce sont donc, tout particulièrement, outre Théodebert fils de Théodoric I, les quatre fils de Clotaire I, à savoir Charibert, Chilpéric, Sigebert et Gonthran. Enfin, les chiens représentent les fils de ces derniers, et notamment Childebert II, fils de Sigebert, et Clotaire II, fils de Chilpéric, les seuls qui aient régné. La prophétie ne va pas au-delà, si ce n’est pour acter l’anarchie et le désordre qui succèdent à ces _colonnes_ du royaume. Cette dernière expression pourrait faire croire qu’aux yeux de l’auteur de la prophétie, la sécurité du royaume dépendait d’eux, et cela est très exact en ce qui concerne l’Austrasie et la Bourgogne. En effet, après la mort de Childebert II, ces deux pays ne connurent que des jours sombres sous la régence despotique et mal respectée de Brunehaut.

Cette interprétation, dans laquelle j’ai serré du plus près possible le texte de Frédégaire, écarte l’opinion assez répandue qui voudrait voir, dans notre légende, une espèce de satire contre la dynastie mérovingienne[308]. Il n’en est rien. Sans doute, la vision établit une gradation entre les diverses générations de princes issus de Clovis, mais cette gradation correspond à la réalité des faits, et n’a aucune portée satirique. Au contraire, les derniers Mérovingiens sont présentés comme les colonnes du royaume, et leur disparition a pour conséquence l’anarchie. Il suit de là que la sinistre fiction doit être née, soit en Bourgogne, soit en Austrasie, dans les dernières années du VIe siècle ou dans les premières du VIIe. Je crois, avec M. Rajna, qu’elle est d’origine littéraire et non populaire[309]; elle appartient à cette littérature sibylline qui nous a donné également la prophétie relative à Brunehaut. Si Frédégaire l’avait puisée à même la source orale, il nous en aurait donné la suite jusqu’à son temps ou du moins jusqu’à sa génération. Quant à supposer qu’elle a pu exister d’abord sous une forme plus brève, et ne viser que les premières générations des rois francs, si bien que Grégoire de Tours l’aurait peut-être connue, c’est une hypothèse qui me semble dénuée de vraisemblance[310]. Toute l’histoire, en effet, converge vers le tableau final, c’est-à-dire l’état lamentable du pays sous la minorité des petits-fils de Brunehaut: c’est ce tableau qui a, si je puis ainsi parler, engendré le reste, et la vision prophétique de Basine n’est imaginée que pour l’encadrer. C’est cette vision qui donne à la narration son caractère et son originalité. Si on en fait honneur à la reine Basine, de préférence à toute autre, c’est parce qu’il a fallu faire remonter la prophétie le plus haut possible pour augmenter sa portée, et que Basine est la plus ancienne reine dont les Francs aient gardé le souvenir. On sait d’ailleurs que, chez les barbares germaniques, le don de prédire l’avenir était un attribut spécial du sexe féminin: _inesse quin etiam sanctum aliquid et providum putant_[311].

[308] Comme le croit notamment Pétigny I, p. 391, d’après lequel le songe de Basine n’a pu être inventé que dans les derniers temps de la dynastie mérovingienne, et dans l’intérêt des Carolingiens, et qui en place la composition au VIIIe siècle, alors que nous le trouvons dès le milieu du VIIe dans la chronique de Frédégaire! Cf. Rajna p. 61 et 63.

[309] Rajna, p. 63.

[310] C’est l’opinion de Brosien p. 14 et de Rajna p. 61.

[311] Tacite. _Germania_ c. 8.

CONCLUSION.--Il y a eu trois légendes ou chansons populaires sur le règne de Childéric. La première a laissé peu de traces, et n’a pas exercé une grande influence sur l’historiographie franque. Quant aux deux autres, elles ont été, au cours des générations, développées et chargées d’éléments nouveaux. Plus tard, elles ont été cousues ensemble, de manière à nous présenter l’histoire de Childéric comme un seul tout.

De ces deux légendes, la première est celle de l’expulsion de Childéric et de son retour ménagé par le fidèle Wiomad. Sur cette histoire, dont le fonds est assez ancien, est venu se greffer, au commencement du VIIe siècle, l’épisode de la fuite de Childéric à Constantinople, suggéré lui-même, en partie, par les récentes aventures du prétendant Gundobald.

L’autre légende, c’est celle du mariage de Childéric. Sur la foi de sa réputation de bravoure et de valeur, une reine étrangère, une reine de Thuringe vient lui faire l’offre de sa main. Il l’accepte avec joie, et elle devient la mère de Clovis. A ce récit, qui prit sa forme dernière vers le milieu du VIe siècle, s’ajouta, vers la fin du règne de Brunehaut, l’épisode de la vision nuptiale de Childéric.