Histoire poétique des Mérovingiens
Part 16
Sauf de légères divergences dans le détail, Frédégaire et le _Liber Historiae_ sont d’accord avec Grégoire sur le choix du signe convenu entre Childéric et Wiomad, sur le lieu où se retire le prince, et sur l’élection d’Aegidius comme roi des Francs pendant son absence. Mais, tandis que Grégoire est à peu près muet en ce qui concerne le moyen employé par Wiomad pour réconcilier le peuple avec son souverain, Frédégaire entre à ce sujet dans de longues digressions, et le _Liber Historiae_, de son côté, dramatise l’action que Grégoire se borne à indiquer par ces mots: _pacatis occultae Francis_. Évidemment, ces trois mots laissent deviner plus qu’ils ne disent. On ne peut pas croire que la légende omettait de faire connaître les artifices de Wiomad. Ce fidèle serviteur était pour elle l’âme du récit, et les ruses auxquelles il recourait devaient être considérées, par les auditeurs barbares, comme la partie la plus intéressante de l’histoire. Le mot _occultae_ est ici, encore une fois, un sommaire sous lequel un œil exercé peut entrevoir tout un développement épique. Si Grégoire le passe sous silence, c’est toujours à cause de sa défiance envers la légende populaire, surtout lorsqu’elle lui fournit des situations et des événements qui ne concordent pas avec les idées d’un Romain civilisé. Les ruses de Wiomad lui auront paru trop grossières ou trop invraisemblables pour être admises, et il aura préféré les passer sous silence[263]. Cet expédient n’est certes pas de ceux qu’approuverait la critique moderne, mais il n’en est pas qui ait été plus souvent employé, et, de nos jours encore, on voit des historiens qui n’appliquent pas d’autre méthode à l’examen des traditions populaires.
[263] C’est avec une vraie satisfaction que je vois ce point de vue affirmé encore par Fauriel, dont j’ai déjà eu l’occasion de constater la remarquable perspicacité: «Il y a toute apparence, écrit-il, que ces traditions fabuleuses, relatives à Childéric, étaient déjà en circulation du temps de Grégoire de Tours, qui doit en avoir eu connaissance, _car il semble s’en être défié_ et avoir eu le dessein formel de les faire disparaître de son récit. Mais ce n’est pas chose facile que ce départ de la vérité et de la poésie dans les documents primitifs où elles ont été une fois confondues, et il n’est pas étonnant que Grégoire y ait mal réussi. _Il n’a donné un certain air de vraisemblance historique à son récit qu’en y laissant tout également dans le vague et dans l’obscurité._» (_Histoire de la Gaule méridionale sous la domination des conquérants germains_, I, p. 273.)
Il faut avouer que les artifices de Wiomad étaient bien faits pour exciter la défiance d’un homme élevé au sein d’une civilisation dont le mécanisme savant ne permettait pas de comprendre la puérile simplicité de la légende germanique. Si l’on peut s’en rapporter ici à Frédégaire et au _Liber Historiae_, d’autant plus dignes de foi que leur accord ne provient pas d’un emprunt fait par l’un à l’autre, Wiomad aurait feint traîtreusement d’être l’ami d’Aegidius, et, après avoir gagné sa confiance, lui aurait persuadé de faire peser une dure oppression sur les Francs, puis, se retournant vers ceux-ci, il leur aurait reproché d’avoir chassé leur roi légitime et leur aurait suggéré l’idée de le rappeler. Voilà qui explique le _pacatis occultae Francis_ de Grégoire. Cette expression est manifestement une allusion à des faits de ce genre, et il faut admettre que, rapportés à la fois par Frédégaire et par le _Liber Historiae_, ils formaient le fond d’une version qui était déjà sous les yeux de Grégoire de Tours au moment où il écrivait.
Quant à la nature de l’oppression qu’Aegidius fait subir aux Francs, elle est décrite par le _Liber Historiae_ d’une manière sommaire, par Frédégaire avec beaucoup de détails. D’après ce dernier, Aegidius, devenu souverain des Francs, nomme Wiomad sous-roi (_subregulus_). Celui-ci lui conseille de lever sur eux un impôt d’un sou d’or (_aureus_) par tête. Aegidius le fait, et les Francs paient. Wiomad lui persuade de tripler ce tribut pour mieux les dompter et humilier leur orgueil. Les Francs, ainsi accablés, s’exécutent cependant, se disant qu’il vaut mieux encore payer tribut que de supporter le joug d’un Childéric. Cela ne fait pas l’affaire de Wiomad, qui soutient à Aegidius que les Francs sont des rebelles, et que, pour avoir raison d’eux, il doit en faire périr plusieurs. Et lui-même en choisit une centaine qu’il envoie au roi, lequel, toujours plus aveuglé, les fait mettre à mort. Alors Wiomad s’adresse aux Francs et leur demande s’ils continueront de payer tribut, et de souffrir que les leurs soient immolés comme des troupeaux. Les Francs déclarent unanimement que, s’ils pouvaient trouver Childéric, ils le remettraient à leur tête, parce qu’ils n’en peuvent plus. Wiomad enchanté retourne auprès d’Aegidius, et lui affirme que cette fois les Francs sont décidément soumis. Toute cette suite d’intrigues manque dans le _Liber Historiae_, mais il paraît bien que l’auteur de celui-ci l’a connue, et c’est par seul amour de la brièveté qu’il le résume en disant: _Hortabatur_ (Wiomadus) _Egidio aliquos Francos dolose oppremere. Ille audiens consilium ejus acrius coepit oppremere eos[264]._
[264] _Liber Historiae_, c. 7.
Voilà, sans doute, une histoire bien invraisemblable, mais de cette invraisemblance épique qui n’avait rien de choquant pour les auditoires populaires. L’épopée germanique nous présente plus d’une fois le type du conseiller perfide qui, devenu le mauvais génie de son maître, le pousse à tous les crimes et le précipite finalement dans la ruine. L’une des plus caractéristiques parmi ces figures est le traître Sibich, qui, pour se venger du roi Hermanaric qui a outragé sa femme, l’amène à se défaire successivement de tous les membres de sa famille. Qu’on lise cette légende dans le poème intitulé: _La fuite de Dietrich_[265], et l’on sera frappé de l’identité de Sibich et de Wiomad, bien qu’il y ait entre le récit de Frédégaire et la rédaction de l’épopée un intervalle d’environ sept siècles. De part et d’autre, le traître est conçu d’une manière tout à fait enfantine. Les mauvais conseils qu’il donne sont tellement absurdes que la perfidie crève les yeux, bien que celui auquel ils s’adressent se garde de s’en apercevoir jamais. On comprend que Grégoire de Tours, qui avait lu des auteurs classiques, et qui avait été habitué à des types d’une bien autre vérité psychologique[266], ait été mis en défiance, et se soit refusé à regarder l’histoire des ruses de Wiomad comme authentique. Frédégaire, qui, comme on le sait déjà, n’avait ni la même éducation littéraire ni les mêmes scrupules de critique, s’est borné à reproduire la tradition telle qu’il l’avait entendue, et sans se préoccuper de ce qu’elle valait.
[265] _Dietrichs Flucht_ éd. E. Martin dans le _Heldenbuch_, t. II, Berlin 1866.
[266] Il devait connaître au moins le Sinon de l’Énéide: or, entre un Sinon et un Sibich ou un Wiomad, quelle distance!
Je continue maintenant l’examen de notre légende.
Il semble bien qu’après avoir reconquis les sympathies du peuple pour Childéric, Wiomad n’ait plus qu’à lui renvoyer la demi-pièce d’or, pour lui marquer qu’il peut désormais revenir en toute sécurité. C’est ainsi, en effet, que les choses se passent dans Grégoire et dans le _Liber Historiae_. Mais il en est autrement chez Frédégaire, qui intercale ici un stratagème nouveau, et bien inutile, pour faire revenir Childéric. Le rusé personnage qui mène décidément son Aegidius par le bout du nez, lui persuade maintenant d’envoyer une ambassade à l’empereur Maurice, pour lui réclamer une somme de 50,000 sous d’or, destinés à payer la fidélité des barbares du voisinage. Lui-même demande la permission d’adjoindre à cette ambassade un sien esclave, qui doit acheter de l’argent à Constantinople[267]; en réalité, l’esclave est chargé de remettre la demi-pièce d’or à Childéric, qui se trouve dans la grande ville. Comment est-il arrivé là, alors que Grégoire et le _Liber Historiae_ ne parlent que de son exil en Thuringe, et que, dans le récit de Frédégaire lui-même, il n’a pas été question auparavant de son départ pour Byzance? C’est ce que nous apprendrons tout à l’heure. L’ambassade part; l’esclave de Wiomad s’en va avec elle, porteur d’un sac qui contient prétendûment l’or destiné à l’échange, mais qui, en réalité, est rempli de jetons de plomb. Ce qu’il a de plus précieux sur lui, c’est le demi-aureus que son maître l’a chargé de remettre en secret à Childéric. L’esclave a de plus reçu la mission de prendre les devants, et de prévenir sans retard Childéric que le malheureux Aegidius, au lieu d’envoyer à Constantinople les tributs de la Gaule, a l’audace d’en demander lui-même à l’empereur. Childéric court faire ce beau message à Maurice, qui, saisi d’indignation, fait jeter en prison les messagers d’Aegidius, et envoie Childéric en Gaule pour tirer vengeance du sujet infidèle.
[267] Addens dixitque ad eum: «Aliquantulum solidos tuae instantiae locum accipiens militavi: parum servus tuus argentum habeo. Vellebam cum tuis legatis puerum dirigere, ut melius Constantinopole mihi argentum mercaret.» Tunc acceptis ab Eiegio quingentos in munere aureos, quos ad hoc opus emendum transmitteret, misit puerum creditarium sibi etc. Fredeg. III, 11. Ce passage ne manque pas d’intérêt pour l’histoire monétaire des Francs.
Childéric se met en route, comblé de cadeaux par Maurice. Wiomad, prévenu par son esclave revenu sur ces entrefaites, vient à sa rencontre à Bar, où le roi est reçu par ses sujets, et où, sur le conseil de Wiomad, il leur fait gracieusement remise de tous les tributs publics. Il est ensuite reconnu par tout le peuple franc, livre plusieurs combats à Aegidius et remporte de sanglants succès sur les Romains.
Tel est le récit de Frédégaire. On voit qu’il se compose de deux légendes indépendantes, en partie contradictoires entre elles, d’ailleurs imparfaitement soudées l’une à l’autre, et dont l’une place l’exil de Childéric en Thuringe, tandis que l’autre lui assigne pour retraite Constantinople. Examinons d’abord cette dernière, qui est entièrement inconnue de Grégoire et du _Liber Historiae_.
Cette légende est manifestement postérieure à Grégoire de Tours, et elle fait partie de ce développement graduel auquel sont soumises, dans la bouche du peuple, les données de la tradition, lorsqu’elles ont obtenu quelque popularité. D’abord, c’est bien de Thuringe que Grégoire fait revenir Childéric (_a Thoringia regressus_) ne laissant aucune place à l’hypothèse que l’histoire de l’exil à Constantinople aurait déjà été en circulation de son temps. Le caractère parasite de l’épisode ajouté par Frédégaire est d’ailleurs si frappant, qu’on pourrait le découper comme à l’emporte-pièce dans sa propre narration, sans qu’elle en fût altérée; au contraire, elle paraîtrait, après cette amputation, beaucoup plus logique et plus vraisemblable[268]. Enfin, la mention de l’empereur Maurice suffit pour assigner à l’épisode une date postérieure à Grégoire de Tours, car celui-ci est mort en 594, et Maurice monta sur le trône en 582, plusieurs années après que Grégoire avait écrit les premiers livres de sa chronique[269].
[268] Mettez entre crochets tout le passage qui commence à _Dans idemque consilio_ et qui s’arrête à _multis muneribus a Mauricio ditatus_, et lisez le reste d’un trait; l’évidence alors sera éclatante.
[269] Je vois par une note de l’édition Arndt-Krusch, que Labarte (_Histoire des arts industriels au moyen âge_, I, p. 454) constatant l’anachronisme, veut corriger Frédégaire, en mettant Marcianus à la place de Mauricius. C’est une erreur, il ne faut pas corriger les traditions épiques, il faut se borner à en prendre acte et à constater leur procédé.
Il vaut d’ailleurs la peine, pour l’historien autant que pour le critique, de scruter un peu plus attentivement les origines de la légende qui met en scène l’empereur Maurice. Évidemment, elle n’est pas née du vivant de celui-ci, qui ne mourut qu’en 602, et il est même peu probable qu’elle ait pris naissance sous le règne de son premier successeur Phocas (602-610). Même chez un peuple aussi barbare que l’étaient alors les Francs, on ne pouvait avoir oublié si vite le Maurice historique, dont on devait avoir parlé plus d’une fois en pays franc, à cause de ses fréquentes négociations avec les souverains de ce pays[270], et en particulier de certain conflit assez retentissant qu’il avait eu avec Childebert II[271]. C’est donc tout au plus sous le règne d’Héraclius, c’est-à-dire après 610, que les notions chronologiques sur le règne de Maurice auront été assez brouillées en Gaule pour qu’on fît de cet empereur un contemporain de Childéric, qui avait vécu plus d’un siècle avant lui.
[270] Greg. Tur. VI, 42; VIII, 18; IX, 25; X, 24. Paul Diacre, III, 17, 22, 29, 31.
[271] Voir sur cette affaire Greg. Tur. X, 2 et 4.
Pourquoi l’imagination populaire a fait choix du nom de Maurice, c’est ce que pourra dire quiconque a un peu réfléchi à la formation des légendes nationales. On a pris, parmi les empereurs du passé, celui dont on avait conservé le souvenir le plus vif, et il se trouvait, pour les raisons indiquées ci-dessus, que c’était Maurice. Ce _transfert épique_, s’il m’est permis de baptiser de la sorte le procédé en question, l’imagination populaire le fait toujours en pareil cas, et l’épopée n’en a pas de plus familier.
Un dernier point resterait à élucider dans l’histoire de l’épisode ajouté par Frédégaire. D’où vient cette singulière légende qui, née au VIIe siècle, fait fuir le roi barbare à Constantinople, et montre la Gaule administrée pendant quelque temps au nom des empereurs? Nous avons établi qu’elle est dépourvue de tout fondement historique; il est, dès lors, parfaitement inutile de lui chercher un lointain point d’attache avec l’histoire dans le passage de Priscus, parlant d’un prince franc qu’il a vu à Rome[272]. Par contre, on trouve dans l’histoire du VIe siècle quelques faits qu’on pourrait considérer comme ayant fourni des matériaux à la fantaisie épique. Le premier de ces faits, c’est qu’un aventurier, nommé Gundovald, qui se disait fils de Clotaire I, après avoir fait quelque bruit chez les Francs, s’était réfugié auprès de Narsès et de là à Constantinople, d’où il était revenu au bout de quelque temps comme un véritable prétendant à la couronne (582)[273]. Il paraît que le duc Gonthran Boson, un intrigant de la pire espèce, l’avait appelé, et qu’il avait même fait exprès le voyage de Constantinople pour le décider à tenter l’aventure[274]. Parmi les grands, il y en avait plusieurs, notamment les ducs Mummolus et Desiderius, qui avaient ouvertement embrassé la cause du prétendant[275]. «Viens, lui avaient-ils dit, tu es attendu par tous les grands du royaume de Childebert, et il n’y a personne qui osera bouger devant toi. Nous savons tous que tu es le fils de Clotaire, et il ne reste personne en Gaule qui puisse gouverner le royaume, si tu ne viens[276].» De pareilles offres décidèrent Gundovald; il débarqua à Marseille, où il fut bien accueilli par l’évêque. Il fut élevé sur le pavois par son parti à Brives-la-Gaillarde, et il commença ensuite à parcourir le pays en véritable souverain. Il entra dans plusieurs villes importantes, comme Angoulême, Toulouse, Bordeaux, et envoya sommer impérieusement le roi Gonthran de lui restituer sa part d’héritage[277].
[272] V. ci-dessus p. 177.
[273] Greg. Tur. VI, 24.
[274] Id. VI, 26. Cf. VII, 14, 32 et 36.
[275] Id. VII, 10.
[276] Id. l. l.
[277] Id. VII, 32.
Tous les traits de la vie de cet aventurier sont ici à noter. L’esprit public en avait été fort frappé, et en particulier de cette circonstance du voyage à Constantinople: elle est mentionnée nombre de fois. A cette date, en pays franc, on était un personnage quand on avait été à Constantinople, et qu’on avait vu l’empereur! Ajoutons que ceci se passait sous l’empereur Maurice, et que même beaucoup d’historiens ont voulu voir, dans l’équipée de Gundovald, une ambitieuse tentative de Byzance pour remettre la Gaule sous ses lois[278]. N’est-ce pas dans l’histoire de cet aventurier que la légende de l’exil de Childéric à Constantinople s’est fournie de ses traits principaux? Nous avons de part et d’autre un prétendant chassé du pays franc, réfugié à Constantinople, favorisé par l’empereur Maurice, rappelé par des Francs qui sont allés lui offrir de rentrer, enfin, revenant par mer en Gaule[279]. Certes, je ne soutiens pas que l’histoire de Gundovald soit devenue celle de Childéric, dont elle diffère d’ailleurs par son dénouement tragique, mais je dis qu’elle doit lui avoir servi de moule. Peut-être même est-ce du vivant du prétendant que la légende de Childéric s’est modelée sur la sienne. C’est du moins ce que laisserait croire la frappante analogie de certains traits, qu’on trouve à la fois dans le récit historique et dans la tradition légendaire. Ainsi, l’histoire des 50,000 sous d’or subtilisés par Childebert I à Maurice[280] a, très probablement, fourni à la légende l’idée de la même somme indûment réclamée par Aegidius au même empereur. D’autre part, il y a des aventures d’ambassadeurs francs envoyés à Maurice et maltraités en route, qui ont un singulier air de famille avec ce que nous lisons encore dans l’histoire de Gundovald[281]. Il n’est donc pas téméraire de voir, dans l’aventure réelle, le type sur lequel s’est modelé l’épisode légendaire ajouté par le chroniqueur du VIIe siècle à l’histoire de Childéric[282].
[278] Deloche dans les _Mémoires de l’Acad. des Inscript._, t. XXX, 2e partie, contre Robert, _ibid._ A. Gasquet, _L’Empire byzantin et la monarchie franque_, p. 186.
[279] Evicto navale revertit in Galliis (Frédég., III, 11). Gundovald rentre par Marseille. Greg. Tur., VII, 36.
[280] Greg. Tur. VI, 42 (Childebertus) ab imperatore autem Mauricio ante hos annos quinquaginta milia soledorum acceperat, ut Langobardos de Italia extruderit. Audito autem imperator quod cum his in pace conjunctus est pecuniam repetibat, sed hic fidus a solaciis nec responsum quidem pro hac re voluit reddere.
[281] Par exemple Greg. Tur. X, 2.
[282] Sicchè, conchiudendo, a me pare verosimile un rifacimento del poema di Childerico sullo scorcio del secolo VI, o al più tardi nei primi anni del VII. Rajna, p. 67.
La mention de la ville de Bar dans le récit de Frédégaire nous fournit une autre indication. Bar-le-Duc était la première ville du royaume d’Austrasie quand on y entrait par le sud; c’est pour cela que Wiomad y vient à la rencontre de son roi, et que l’on mentionne l’accueil que les habitants font à celui-ci. En d’autres termes, la légende veut dire que Childéric, en revenant de Constantinople, _est reçu aux frontières de son royaume par son peuple, et la remise d’impôts qu’il leur accorde est un véritable don de joyeuse entrée_ (_inicium receptonis_)[283]. Ce détail atteste que la chanson provient d’un endroit où l’on connaissait la frontière qui séparait l’Austrasie de la Bourgogne, c’est-à-dire du pays de Bar-le-Duc même, et je n’hésite pas à dire que c’est cette ville seule qui avait intérêt à rappeler la prétendue remise d’impôts accordée par le roi Childéric. Qui sait même si le détail n’a pas été ajouté dans une intention satirique, à un moment où l’on se débattait contre les exigences assez fréquentes du fisc mérovingien?
[283] Rajna, qui n’a pas vu cela, croit à tort qu’il s’agit de Bar-sur-Aube, qui est en Bourgogne (p. 58), et qui ne répond point par conséquent aux indications de Frédégaire.
Notre histoire est d’ailleurs bien dans le goût des récits francs. Nous en rencontrons encore une autre dans la chronique de Frédégaire, qui, bien qu’elle se rapporte à des faits beaucoup plus rapprochés de lui, sent également sa légende. Adaloald, roi des Lombards, avait fait très bon accueil à Eusebius, que l’empereur Maurice lui avait envoyé pour le tromper[284]. Mais, après que sur le conseil d’Eusebius il s’était laissé oindre de divers onguents, il se trouva entièrement au pouvoir de ce dernier, et incapable de faire autre chose que ce qu’il lui disait. Instigué par lui, il donna ordre de faire périr tous les grands du royaume des Lombards; il voulait, après s’être débarrassé d’eux, se livrer avec tout son peuple à l’empire. Une douzaine ayant déjà péri par le glaive sans être coupables, les autres, se voyant menacés à leur tour, élurent roi le duc de Turin Charoald, qui avait épousé Gondeberge, sœur du roi Adaloald[285].
[284] Ingeniose ad se venientem. _Ingenium_ a déjà dans les textes mérovingiens le sens qu’il a plus tard dans l’expression française: _par fraude et mal engien_.
[285] Frédég. IV, 49.
Cette historiette, qui nous offre, je crois, le plus ancien exemple de ce qu’on appelle aujourd’hui une suggestion, n’est autre chose qu’une légende. En effet, en 624, date prétendue de l’événement, l’empereur Maurice n’était plus de ce monde; il avait péri dès 602 sous les coups de Phocas, et ce dernier lui-même avait succombé, en 610, à la vengeance d’Héraclius. D’ailleurs, toute l’histoire a une saveur légendaire qui suffit à la faire écarter[286]. Je ne l’ai mentionnée ici que pour montrer la conformité de l’épisode qui nous occupe avec d’autres qui sont sortis du même moule.
[286] Has fabulas esse patet, dit Krusch dans une note l. l.
Après cette digression, je reviens à la légende telle que la raconte Grégoire de Tours, suivi d’ailleurs par Frédégaire et par le _Liber Historiae_. Childéric, nous disent-ils tous les trois, a trouvé l’hospitalité chez Basin, roi des Thuringiens, et chez sa femme Basine. Après son retour au pays franc, Basine est venue le rejoindre, et elle est devenue sa femme. Ce récit porte sur lui la marque manifeste de sa provenance populaire, quand même le _respondisse fertur_, par lequel Grégoire de Tours introduit la repartie de Basine, n’en serait pas la preuve explicite. Après ce que j’ai dit plus haut au sujet de l’allitération dans les noms des quatre prud’hommes auteurs de la loi salique, il est inutile d’insister sur la parenté toute poétique créée entre le nom de Basin et celui de sa femme: à elle seule, elle suffit pour attester que nous nous trouvons ici sur le terrain de la fiction, et non sur celui de l’histoire[287]. Basine est d’ailleurs, comme l’a fort bien fait remarquer M. Rajna, le prototype de ces femmes amoureuses qui, dans les chansons de Geste, vont se jeter sans façon dans les bras des héros étrangers qu’elles aiment, en leur offrant leur amour avec plus de franchise que de dignité.
[287] Cf. P. Rajna, P. 54.
Il faut noter de plus, dans le récit de Grégoire, une contradiction bien significative. Childéric a été pendant huit ans l’hôte de Basine; or, en la voyant reparaître, il lui adresse la parole comme s’il ne se doutait pas de ce qui l’amène, presque comme s’il ne la connaissait pas. Et elle-même lui répond comme si elle le voyait pour la première fois, et que jusqu’alors elle ne l’eût connu que par la renommée. Bien plus, il se réjouit du compliment qu’elle lui fait, et il la prend pour femme, sans qu’il soit seulement question entre eux de Basin ni de leurs relations antérieures[288]. Est-ce bien ainsi que devait se passer la scène où se revoyaient deux personnages qui, dans tous les cas, étaient l’un pour l’autre de vieilles connaissances, et qui s’apprêtaient à trahir, elle son époux, lui son ami? Évidemment non, et l’on peut dire sans exagération que le dialogue de Childéric et de Basine contredit le récit de Grégoire. Mais cette circonstance est précieuse parce qu’elle nous met sur la voie des diverses phases par lesquelles a passé l’évolution incomplète de la légende.