Histoire poétique des Mérovingiens

Part 21

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[348] Ceci a déjà été reconnu par Mascov, _Geschichte der Deutschen_, Leipzig 1756, t. II, p. 19; par Gaupp, _Die Germanischen Ansiedelungen und Landtheilungen_, Breslau 1844, p. 282; par Carlo Troya, _Storia d’Italia nel Medio Evo_, vol. II, part. II, Napoli 1846. _Appendice_.

Mais ce n’est pas tout, et si l’on pouvait conserver un doute, il disparaîtrait devant une autre démonstration. Cette femme du roi Chilpéric, qui aurait prétendûment péri avec lui sous les coups de Gondebaud, nous la connaissons aujourd’hui, grâce à une épitaphe conservée dans une église de Lyon qu’elle avait bâtie. Elle s’appelait Caretena, et, après avoir survécu plusieurs années à son mari, elle mourut le 16 septembre 506, mère et grand’mère d’enfants élevés dans la foi catholique, et qui firent le bonheur de sa vieillesse. Il y avait quatorze ans que sa fille Clotilde était devenue la femme de Clovis: on conviendra que les gens tués par Gondebaud se portaient assez bien![349]

[349] Alph. de Boissieu, _Inscriptions antiques de Lyon_, in-4º, Lyon, 1846-1854, p. 573. Leblant, _Inscriptions chrétiennes de la Gaule_, t. I, p. 70, nº 31. Cf. Binding, _Das Burgundisch-Romanische Koenigreich_, p. 114 et suiv. Je crois inutile de réfuter l’erreur de de Boissieu, se figurant que l’histoire des crimes de Gondebaud aurait été _fabriquée par les Francs, suivant les intérêts de leur politique et pour la justification des misérables enfants de Clovis_. On entend trop parler ici l’épigraphiste. Certes, si on avait lu cette histoire sur un marbre du VIe siècle, j’accorderais au savant qu’elle a été fabriquée; mais elle sort de l’imagination inconsciente du peuple, qui conçoit des histoires en rêve, mais qui ne les forge pas sciemment.

Il ne reste donc rien des prétendus crimes de Gondebaud et des prétendues infortunes de Clotilde, et notre tâche serait remplie, si, après que nous avons fait le départ de l’histoire et de la légende, il n’y avait de l’intérêt à montrer comment s’est formée celle-ci. On n’a pas besoin de chercher beaucoup pour en trouver l’origine. En 523, la guerre éclata entre les Francs et Sigismond, roi des Burgondes, et elle se termina par la mort tragique de ce prince et de sa famille. Cet événement dut faire une grande impression sur l’esprit public. Selon ses habitudes, l’imagination populaire aura voulu posséder la raison d’une lutte qui mettait aux prises de si proches parents, et cela du vivant de Clotilde, mère des uns et tante de l’autre! Or, il n’y avait que deux explications possibles: l’explication historique, à savoir l’indifférence des rois francs pour les liens de la parenté,--et elle choquait trop le sens moral de la nation pour être adoptée par elle;--et l’explication poétique, qui, ne pouvant admettre que Clotilde eût laissé ses fils guerroyer contre ses parents sans de justes motifs, a fait des jeunes rois francs les vengeurs de leur mère outragée. L’infortune des Burgondes a dû être la punition de torts antérieurs qu’ils avaient vis à vis de Clotilde, voilà le premier thème suggéré aux imaginations. Partant, elles ont été obligées de trouver les causes du ressentiment de Clotilde, et, rebroussant chemin vers les événements antérieurs, elles ont soumis ceux-ci, à leur tour, au remaniement qui devait les harmoniser avec le point de vue nouveau. Il a fallu imaginer une Clotilde victime de Gondebaud, privée par lui de ses parents, de son rang, de sa liberté, et n’échappant finalement à sa tyrannie que grâce aux démarches de Clovis et à la peur qu’on avait de déplaire à celui-ci. Voilà comment Gondebaud, que la poésie franque n’avait d’ailleurs aucun intérêt à ménager, vu qu’il était arien et chef d’un peuple ennemi, est devenu le tyran cruel et soupçonneux qui a plongé dans le deuil la jeunesse de ses nièces, et dont les crimes ont attiré sur la tête des siens une juste expiation. Voilà comment Clotilde, dont l’austère et religieux veuvage s’est écoulé au milieu des bonnes œuvres, à l’ombre de la cathédrale de Saint-Martin de Tours[350], a dû se laisser transformer en la cruelle virago qui, plus de trente ans après ses griefs, et alors que l’auteur unique de ses malheurs est descendu au tombeau, pousse ses fils à une guerre fratricide dont la seule pensée devrait lui faire horreur! Et voilà aussi pourquoi, lorsque la légende nous montre Aridius exhortant Gondebaud à s’opposer au mariage de Clotilde, elle met dans sa bouche ces paroles significatives: _Si elle devient puissante, elle vengera les griefs de ses parents_[351]. Tout le monde nous accordera sans doute que cette prophétie n’a pu être faite qu’après coup, c’est-à-dire à un moment où l’imagination se figurait la vengeance prédite comme accomplie par la défaite des Burgondes et par la captivité de leur roi.

[350] Greg. Tur. II, 43 et IV, 1.

[351] Si praevaluerit, injuria parentum vindecavit. Fredeg. III, 19.

Cette explication rend compte aussi de la forme spéciale revêtue par notre légende. La tragique destinée du roi burgonde étant conçue comme une application de la grande loi morale de l’expiation, il n’aura pas fallu un énorme effort à la fantaisie populaire pour se représenter les crimes qu’il s’agissait d’expier. «Œil pour œil, dent pour dent», dit l’adage barbare. Si le roi Sigismond est massacré avec sa femme, et si leurs cadavres sont jetés dans un puits[352], c’est sans doute parce que Gondebaud, son père, aura fait subir le même supplice au père et à la mère de Clotilde. Cette phase de l’évolution de la légende était déjà traversée lorsque Grégoire de Tours écrivit les paroles suivantes: _Igitur Gundobadus Chilpericum fratrem suum interfecit gladio uxoremque ejus ligato ad collum lapidem, aquis immersit_[353]. Mais la loi du talion voulait davantage. Les deux fils de Sigismond avaient péri avec lui, et l’esprit populaire s’aperçut bientôt que leur mort restait sans explication. Alors, par un nouvel effort créateur, il imagina deux fils de Chilpéric qui auraient partagé la triste destinée de leur père. On voit la raison pour laquelle Frédégaire, renchérissant sur Grégoire de Tours, a introduit dans son récit ces deux personnages nouveaux[354]. La légende avait marché depuis, et elle en était venue à appliquer dans le moindre détail sa loi de l’expiation, en établissant une similitude parfaite entre les crimes commis et le châtiment tardif qui les avait atteints.

[352] Greg. Tur. III, 6.

[353] Id. ibid. II, 28.

[354] Gundobadus Chilpericum fratrem suum interfecit gladium, uxorem ejus, legato ad collum lapide, aquis immersit, _duos filios eorum gladio trucidavit_, duas filias exilio condemnavit, quarum senior nomen Saedeleuba mutata veste se Deo devovit, junior Chrothechildis vocabatur. Fredeg. III, 17.

Veut-on une dernière preuve que c’est bien la deuxième guerre de Burgondie, avec ses péripéties sanglantes, qui a déterminé la formation de la légende de Clotilde? Si cette princesse avait eu réellement à venger ses parents, et si elle avait été fidèle à la passion vindicative que lui attribue la légende, il en apparaîtrait quelque chose dans la guerre que Clovis fit au roi Gondebaud. C’était alors ou jamais le moment pour elle de se souvenir de sa vengeance. Ses griefs étaient récents; le cruel qui l’avait fait tant souffrir vivait encore, et l’époux qui l’avait arrachée au tyran était, lui aussi, dans la plénitude de sa force guerrière. Si elle avait eu les sentiments que lui prêtent les chroniqueurs, et que, de plus, elle eût eu un grief contre sa famille burgonde, c’est alors, c’est à son époux qu’elle aurait tenu le langage que la légende lui fait tenir ici à ses enfants. Mais non, elle n’intervient même pas, et la campagne de Clovis contre Gondebaud est déterminée par des mobiles qui excluent totalement les excitations de Clotilde. C’est, en effet, le frère de Gondebaud qui l’appelle au secours, en lui promettant de se faire son tributaire s’il l’aide à se débarrasser de ce roi. Ni dans cette occasion, ni dans la suite de l’histoire, le nom de Clotilde n’est prononcé: preuve manifeste qu’elle n’est pas intervenue dans les sanglants débats entre son époux et ses oncles, sans doute parce qu’elle les déplorait et qu’elle ne pouvait pas les empêcher[355].

[355] Il semble bien que le vieux Roricon ait remarqué cette contradiction interne de l’histoire traditionnelle; aussi nous dit-il que Clovis entreprit la guerre de Burgondie pour venger Clotilde: Clodoveus igitur anno II sui baptismatis contra Gundobaldum et Godigisilum arma corripuit, et in eos aciem dirigens, ad ulciscendos veteres uxoris suae injurias Francorum animos acuit, Burgundiones universos aut gladio trucidare, aut tributo gravi subjugare decernens (Bouquet, III, p. 12). Mais il n’y a là qu’un remaniement arbitraire des faits pour les rendre plus conformes à la logique, et non un témoignage qui vaudrait la peine d’être pesé.

Au surplus, la transformation à laquelle l’épopée soumettait le type de Clotilde, dont elle faisait la malheureuse victime d’un drame de famille, la rapprochait d’une figure historique que le peuple franc avait sous les yeux à cette époque, et qui inspirait dans bien des milieux un vif et sympathique intérêt. L’histoire très réelle de sainte Radegonde est en quelque sorte le prototype de l’histoire poétique de Clotilde: on retrouve dans celle-là les principaux traits dont l’imagination populaire a composé celle-ci. Le cadre est le même. De part et d’autre, ce sont trois frères dont l’un périt victime de la trahison paternelle, et dont les deux survivants se disputent son héritage; c’est l’un d’eux appelant le roi franc à la rescousse, c’est une guerre fratricide dans laquelle l’appui du roi mérovingien décide le succès, c’est, chez le vainqueur, l’oubli de la promesse qu’il a faite à son allié, c’est, enfin, l’explosion de l’inimitié entre lui et le monarque franc. Le parallélisme est frappant, surtout si l’on compare la destinée des deux princesses qui sont les héroïnes de ces deux récits. Toutes les deux ont vu leur père cruellement immolé par la trahison d’un oncle; toutes les deux ont vécu tristement à la cour du tyran, toutes les deux sont devenues ensuite reines des Francs, et ont gardé sur le trône la mélancolie de ces souvenirs. Incontestablement, les poètes qui ont confié à la chanson populaire l’histoire de Clotilde ont été, sans le savoir, inspirés par l’image douloureuse de Radegonde, et il en est resté quelque chose dans la forme sous laquelle celle de Clotilde est arrivée jusqu’à nous. Toutefois, ils n’ont pas su atteindre complétement le type qu’ils avaient sous les yeux, et la poésie est restée, cette fois, inférieure à la réalité. Leur imagination était trop grossière et leur âme trop barbare encore pour s’élever à la hauteur morale où le christianisme avait élevé la princesse de Thuringe. A cette femme si pure et si sainte, douce envers ses ennemis et douce envers ses malheurs, ils ne savent substituer qu’une Clotilde barbare et farouche, altérée de vengeance et ne vivant que pour cela: un type anticipé de la Chriemhild des Nibelungen. L’histoire a été ici plus belle que la fiction, et l’idéal que le christianisme avait réalisé dans une âme vivante, l’imagination ne s’est pas trouvée capable de le traduire dans une conception poétique[356].

[356] Ce serait ici l’occasion d’examiner l’opinion de quelques savants allemands, d’après lesquels la figure poétique de Chriemhild dans les Nibelungen aurait été modelée en partie sur le type historique de Clotilde. Mais ce type n’ayant pas existé, comme je viens de le démontrer, il devient inutile de discuter davantage cette supposition. Il en serait autrement si quelqu’un s’avisait de renverser les termes, et demandait avec Max Rieger, _Die Nibelungensage_, p. 198, si l’existence du type poétique de Chriemhild n’a pas pu contribuer à former la physionomie légendaire de Clotilde. Mais on ne me fera pas facilement admettre que, dès le VIe siècle, la femme de Sigfried avait déjà, dans l’épopée germanique, la physionomie et le rôle que nous lui voyons dans les Nibelungen.

Il resterait à rendre compte de l’introduction d’Aurélien dans notre épisode. Je crois que ce nom est celui d’un personnage historique quelconque, lequel, pour des raisons qu’il faut nous résoudre à ignorer, a été mentionné à l’occasion du mariage de Clotilde. L’authenticité de son nom me semble garantie par le fait même de la relation que la légende établit entre lui et la ville d’Orléans (Aurelianis). Le nom a dû exister avant que la relation fût imaginée. Prétendre qu’on a appelé le personnage Aurelianus parce qu’on le croyait d’Aurelianis, ce n’est rien dire, car enfin pourquoi le croyait-on d’Orléans, sinon parce que son nom même suggérait une allusion à cette ville?[357] Donc, le nom a existé d’abord, et c’est sa ressemblance avec celui de la ville qui a déterminé la relation dont je parle. Mais cela même, je veux dire l’impossibilité d’expliquer l’origine du nom d’Aurélien par les nécessités de la fiction, suffit pour attester l’existence historique du personnage. L’auteur du _Liber Historiae_, qui écrivait au VIIIe siècle, croit pouvoir nous apprendre qu’Aurélien a été créé par Clovis duc de Melun. Cela ne constitue aucun renseignement nouveau sur ce personnage: il faut simplement y voir la preuve que ce chroniqueur avait entendu parler d’un duc de Melun qui s’était appelé Aurélien, et qu’il l’avait naïvement confondu avec notre héros. C’est l’éternel procédé de la poésie populaire: des noms identiques ou seulement semblables ne peuvent se rencontrer sans qu’elle identifie ou du moins rapproche les gens qui les portent. De même que Basine a dû être la femme de Basin parce qu’elle portait le même nom que lui, de même Aurélien a dû être d’Orléans, et fondre sa personnalité dans celle du duc de Melun qui était son homonyme.

[357] V. Fauriel o. c. t. II, p. 496: «C’est Orléans que le romancier lui donne pour résidence, peut-être à cause du rapport qu’il y a entre son nom d’Aurélien et celui d’Orléans.» Pour plus de détails, voir mon article sur l’_Histoire de Clovis d’après Frédégaire_, p. 77 et suivantes.

On n’a pas toujours la bonne fortune de pouvoir ainsi placer la réalité à côté de la poésie, l’histoire à côté de l’épopée, et de montrer comment l’une a engendré l’autre. Il n’en est que plus instructif de faire ce rapprochement là où il est possible. Nous voyons combien se trompent ceux qui croient qu’on peut, au moyen d’une simple combinaison rationnelle, arriver à dégager le noyau d’une légende de son enveloppe poétique. Si nous n’étions pas, comme ici, en possession de faits qui innocentent complétement Gondebaud, qu’aurait fait la majorité des critiques? Ils auraient déclaré que, dans l’histoire de Clotilde, il y avait sans doute des ornements légendaires, tels que les circonstances de son mariage et d’autres encore, mais qu’il s’y rencontrait un fonds de vérité représenté par ses griefs contre Gondebaud, et sur lequel l’imagination populaire avait brodé le détail. Eh bien! il se trouve précisément que c’est ce noyau apparent qui est inventé, et qui constitue même la partie la plus moderne de toute l’histoire!

En somme donc, l’esprit épique est plus hardi et plus inventif que ne le supposent beaucoup de critiques. Il fait plus que colorer et agrandir des faits; il remonte aux causes, il se fait une obligation morale de les trouver, et il se voit amené de la sorte à créer de toutes pièces des récits étiologiques ayant d’autant plus les apparences du vrai qu’ils sont mieux modelés sur lui.

CHAPITRE III

La première guerre de Burgondie.

Nous possédons sur les guerres de Clovis contre Gondebaud deux témoignages contemporains l’un de l’autre: celui de Grégoire de Tours (538-594) et celui de Marius d’Avenches (530-594). Les récits des deux chroniqueurs cadrent parfaitement pour le fond; ils sont d’ailleurs puisés tous les deux à une même source, à savoir des _Annales Burgondes_ rédigées au VIe siècle[358]. La seule différence entre Marius et Grégoire, c’est que ce dernier intercale dans son récit un long épisode inconnu de Marius. Cet épisode, qu’il n’a pas trouvé dans leur source commune, et qui est, de plus, en contradiction avec elle, a un ton épique des plus prononcés, et provient incontestablement d’une tradition populaire. On va en juger.

[358] V. G. Kurth, _Les Sources de l’histoire de Clovis dans Grégoire de Tours_, p. 397-403, et les auteurs qui y sont cités.

D’après la version commune à Marius et à Grégoire, Clovis marche contre Gondebaud après s’être allié secrètement à Godegisil, frère du roi des Burgondes. Gondebaud est battu à Dijon, et Clovis, satisfait de sa victoire, rentre chez lui. Mais le vaincu, qui s’était réfugié à Avignon, aux extrémités de son royaume, revient après le départ de Clovis, s’empare de Vienne où il fait périr son frère, et se rend maître de tout le royaume de Godegisil[359].

[359] Marius Avent., _Chronicon_; Greg. Tur., II, 32.

C’est dans le récit de cette campagne, en somme stérile pour Clovis, que Grégoire de Tours intercale l’épisode que voici.

Clovis a donné la chasse à Gondebaud jusque sous les murs d’Avignon, où il le tient assiégé. Gondebaud, effrayé, confie ses terreurs à cet ingénieux Aridius, que Grégoire mentionne ici pour la première fois, mais dont la légende conservée par Frédégaire nous a déjà révélé le rôle remarquable dans l’histoire du mariage de Clotilde. Aridius répond à Gondebaud: «Il faut adoucir la férocité de cet homme. Aie seulement soin de bien faire ce qu’il te demandera sur mon conseil.» Là-dessus, Aridius vient trouver Clovis, se donne à lui comme une victime de Gondebaud, et lui offre ses services. Clovis les accepte sans défiance, car cet Aridius était un maître homme qui s’entendait à l’art de gagner les cœurs: il était _jocundus in fabulis, strinuus in consiliis, justus in judiciis, et in commisso fidelis_. Lorsqu’il se fut introduit dans la confiance de Clovis, il lui dit un jour: «Pourquoi rester sous les murs de cette ville? Tu ravages les champs, tu manges les prés, tu coupes les vignobles et les oliviers, tu détruis toute la contrée, mais tu ne fais aucun mal à ton ennemi. Tu dois plutôt demander à Gondebaud de te payer un tribut annuel: de la sorte, le pays sera épargné, et tu resteras le maître.» Clovis fait ce que lui conseille Aridius, et Gondebaud s’engage naturellement à payer le tribut demandé. Alors le roi des Francs s’éloigne, mais Gondebaud ne s’acquitte envers lui que la première année et ne le fait plus par la suite. Clovis était joué.

Qui ne voit éclater les traits légendaires dans ce récit, inconnu de Marius? Toutes les histoires du même genre appartiennent au domaine de la tradition orale, et aucune n’est garantie par une source digne de foi. Nous retrouvons ici les formes familières à l’imagination épique, et l’histoire de la ruse d’Aridius à Avignon sort du même moule que celle du stratagème de Zopyre à Babylone, ou de Sextus Tarquin à Gabies. Personne ne peut songer un seul instant à soutenir l’historicité d’un récit dans lequel on voit un vainqueur se laisser enlever avec tant de bonhomie les fruits de sa victoire, accueillir sans défiance le conseiller intime de son ennemi, prêter l’oreille à ses conseils les plus pernicieux, faire le premier des propositions transactionnelles au vaincu qui est à sa merci, enfin, licencier son armée avant même que l’ennemi ait souscrit aux conditions qui lui ont été posées. L’enfantillage épique est ici au comble[360].

[360] Fauriel semble avoir déjà flairé le caractère fabuleux de l’épisode d’Aridius; du moins, il trouve que la suite de l’histoire est _singulière_. (II, p. 44.) Luden, _Hist. d’Allem._ III, p. 79, Binding p. 161, Junghans p. 72, Richter p. 37, Monod p. 99 et Rajna p. 86, s’accordent à le regarder comme suspect. Le seul Jahn II, p. 206, n., prétend sauver l’épisode; selon lui, l’authenticité en serait confirmée _d’une manière splendide_ par une lettre de saint Avitus à Aridius (_Epist._ III, dans Baluze _Miscell._) qui contiendrait une allusion manifeste au rôle que Grégoire attribue à ce personnage pendant le siège d’Avignon. Hélas! tout le monde peut se convaincre, en lisant le passage en question, que l’allusion n’existe que dans l’imagination de Jahn.

Je rapprocherai volontiers, de cette histoire d’Aridius à Avignon, celle d’Aétius à Mauriac, rapportée par Frédégaire et déjà connue de Grégoire de Tours, qui, fidèle à son attitude de défiance vis à vis des sources populaires, n’en a reproduit que quelques traits. Aétius, selon son récit, doit sa victoire de Mauriac à la ruse, plus encore qu’à la stratégie et au courage. Après trois jours d’un combat sanglant, il va trouver Attila de nuit, lui persuade qu’il aurait bien voulu que le roi des Huns eût enlevé la Gaule aux Visigoths, mais que cela est devenu impossible, puisque les Visigoths vont recevoir un renfort considérable, et que c’est à grand’peine si Attila pourra échapper à leurs coups! Attila lui donne dix mille sous d’or pour ce charitable avertissement, et afin qu’il l’aide à regagner la Pannonie. De là, le bon apôtre va trouver le roi des Visigoths, et lui apprend que cette nuit même Attila sera renforcé par une nombreuse armée venant de Pannonie; au surplus, ajoute-t-il, ton frère Théodoric cherche à s’emparer de ton trône et de tes trésors, et si tu ne te hâtes de retourner, tu seras privé de ton royaume. Dix mille autres pièces d’or sont la récompense dont le roi des Goths paie cette preuve d’amitié. C’est ainsi qu’Aétius fait décamper les Goths qui auraient pu lui disputer l’honneur de la victoire, puis il donne la chasse aux Huns qu’il poursuit jusqu’en Thuringe, faisant la nuit allumer par son armée des feux innombrables, pour donner l’illusion d’une armée beaucoup plus forte qu’il n’en avait une. Voilà comment il délivra la Gaule de ses ennemis[361].

[361] Fredeg. II, 53.--Greg. Tur. II, 7, rapporte déjà quelques-uns des traits les plus vraisemblables de cette légende; mais, selon sa méthode ordinaire, il paraît avoir laissé de côté ceux qui le choquaient le plus.

Dans cette histoire si singulièrement défigurée, qui pourrait reconnaître le grandiose et tragique tableau tracé par Cassiodore, et qui nous reparaît avec des traits encore émouvants dans le résumé de Jordanès? Qui retrouverait, dans ce nocturne intrigant qui extorque de l’argent à ses amis et à ses ennemis, le grand général dont l’énergie surhumaine est parvenue à armer contre le fléau de Dieu l’occident tout entier? Il ne faut pas aller bien loin pour trouver l’explication d’un si étrange contraste. Frappé outre mesure par l’adroit conseil qu’Aétius donne à Thorismond après la victoire, l’esprit populaire n’a plus vu autre chose dans toute l’histoire de la bataille de Mauriac, et a tout expliqué par la ruse. Nul ne peut se refuser à méconnaître ici l’influence de l’esprit épique, intervenant pour expliquer le succès remporté par le madré Romain sur le brave barbare[362]. Au lecteur de développer ce parallèle, qui ne manquera pas d’être instructif; pour moi, je me borne à éclairer par cet exemple le travail que les narrateurs francs ont fait subir à l’histoire de la campagne de Burgondie, et je pense qu’il aidera à reconnaître le vrai caractère de l’épisode d’Avignon.

[362] Jordanes c. 41.