Histoire poétique des Mérovingiens

Part 10

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Je crois donc pouvoir conclure qu’il existait chez les Francs une tradition populaire au sujet de leur passage sur la rive gauche du Rhin, et que Grégoire de Tours, faute d’autres renseignements, y a recouru dans la mesure très restreinte de sa confiance en de pareils documents. Cette tradition, quels qu’aient pu être ses détails mythiques, est d’ailleurs parfaitement conforme, dans ses grandes lignes telles que Grégoire nous les a conservées, à l’histoire. Le passage du Rhin, le fractionnement du peuple en plusieurs royaumes, le choix de tous les souverains au sein de la même famille noble, voilà qui est bien germanique, et se trouve confirmé par tout ce que nous savons d’authentique sur le peuple franc[176]. Un seul détail prête à des difficultés considérables et n’a cessé de dérouter les historiens; c’est le nom de Thoringia donné par Grégoire de Tours à la nouvelle patrie de ce peuple. Je vais tâcher de rendre compte de ce nom: ou je me trompe, ou il servira à mettre dans une lumière plus éclatante encore l’origine populaire du récit.

[176] Von Sybel, o. c. p. 163 et suiv. se donne beaucoup de mal pour démontrer que le récit de Grégoire, en ce qui concerne la parenté primitive de tous les rois francs, ne mérite pas de créance: mais c’est son système qui l’oblige à nier cette parenté, et, dans tous les cas, une tradition ancienne et vraisemblable mérite plus d’égards qu’une conjecture moderne dictée par les nécessités d’un système.

D’après Grégoire de Tours, les Francs, venus de la Pannonie, passent le Rhin, s’établissent en Thuringe, et de là s’en vont faire la conquête de Cambrai et de tout le pays jusqu’à la Somme. Mais la Thuringe est au centre de l’Allemagne, et dès lors que veut dire le passage?

Cette difficulté a déjà fourvoyé les premiers successeurs de Grégoire. Dès le VIIIe siècle, l’auteur du _Liber Historiae_, qui écrivait d’après notre chroniqueur, se trouvait embarrassé: ne connaissant d’autre Thuringe que celle de la rive droite du Rhin, et ne pouvant comprendre que pour y arriver de la Hongrie les Francs dussent passer le Rhin, il imagina de reculer le passage de ce fleuve jusqu’au moment où Clodion, ayant envoyé ses espions dans le pays de Cambrai, se décide à aller conquérir cette contrée[177]. Voilà qui est parfait au point de vue géographique; mais, outre que ce n’est qu’une simple conjecture de l’écrivain du VIIIe siècle, il faut remarquer qu’elle contient une invraisemblance énorme. Si Dispargum est dans la Thuringe d’Outre-Rhin, comment Clodion s’avise-t-il d’envoyer des espions à Cambrai et de venir ensuite conquérir cette ville, à travers une partie de l’Allemagne qu’il faut combattre, à travers toute la Belgique qu’il faut soumettre d’abord? Dans Grégoire de Tours, où Clodion n’est séparé de Cambrai que par l’épaisseur de la forêt Charbonnière, son expédition est tout ce qu’il y a de naturel; dans le _Liber Historiae_, il n’y a rien de plus fabuleux. La modification arbitraire du texte de Grégoire par son abréviateur est donc bien peu heureuse. Néanmoins, elle fit loi pour tout le moyen âge, et, comme on ne connaissait Grégoire que par le _Liber Historiae_, elle passa de là dans tous les écrivains.

[177] Clodio autem rex misit exploratores de Disbargo castello Toringorum usque ad urbem Camaracum. Ipse postea cum grande exercitu Renum transiit, multo Romanorum populo occidit atque fugavit. _Liber historiae_ c. 5.

Lorsque les érudits reprirent l’habitude d’aller aux sources, la contradiction entre Grégoire et l’historiographie reçue fut remarquée, et l’on essaya de l’écarter. Divers expédients furent imaginés. D’abord, Adrien de Valois, ne pouvant expliquer le fâcheux texte, s’avisa de le supprimer, en corrigeant d’autorité privée _Reno_ en _Moeno_: les Francs, venant de Hongrie, passent le Mein et arrivent en Thuringe[178]. La conjecture était ingénieuse, mais ne reposait, en somme, que sur le violent besoin de faire dire à Grégoire autre chose que ce qu’il disait: elle ne pouvait pas rallier beaucoup de partisans. D’autres, fidèles au texte, et ne se préoccupant guère de l’invraisemblance, imaginèrent que, d’après Grégoire, les Francs passèrent de la rive gauche du Rhin sur la rive droite pour aller en Thuringe: ils sauvaient la lettre du texte, mais ils en sacrifiaient l’esprit, car ils devaient admettre: 1º que Grégoire avait passé sous silence les phases du voyage des Francs depuis leur migration jusqu’à leur arrivée sur la rive gauche du Rhin, bien que, dès lors, ils eussent été obligés de franchir ce fleuve; 2º que, sans raison apparente, ce peuple, à peine établi en Gaule, l’avait quittée pour retourner en Allemagne et s’établir au fond de la Thuringe; 3º que de là, obéissant à un nouveau caprice, il était venu d’un bond fondre sur Cambrai. Pour sauver un passage du Rhin, il fallait en supposer trois, tous d’une insigne invraisemblance[179]!

[178] _Rerum Francicarum libri VIII_, Paris 1646, p. 128.

[179] Daniel Bender, _Ueber Ursprung und Heimat der Franken_, Braunsberg, 1857, p. 23, cité par Richter, _Annalen des Fraenkischen Reichs_, 1873 p. 20, n. 1.

On ne commença à voir un peu plus clair que le jour où, se résignant au texte, on se décida à admettre une Thuringie cis-rhénane. Mais, ici encore, on ne put pas se mettre d’accord. Déjà, Nicolas Vignier[180], et après lui Dubos[181], suivi par Luden et par Müller, avaient remarqué la ressemblance des noms de Tungri et de Thuringi, qu’une simple métathèse identifierait, et, constatant que le pays des Tungri se trouve précisément là où Grégoire place la _Thoringia_, c’est-à-dire de ce côté-ci du Rhin et au sud de l’île des Bataves, ils avaient conclu que la Thoringia de Grégoire de Tours n’était autre que le pays de Tongres. Mais cette interprétation, malgré les adhésions importantes qu’elle a recrutées successivement, n’est pas parvenue à s’imposer, et on s’est jeté sur d’autres hypothèses. La Thoringia cis-rhénane serait, d’après certains, une contrée voisine de la mer et du Wahal, dont le nom se retrouverait dans ceux de Dordrecht et de Duurstede, et qu’on croit pouvoir identifier avec un _pagus Turingawis_ mentionné dans une charte du VIIIe siècle. Les défenseurs de cette opinion sont nombreux; quelques-uns la précisent dans ce sens que la Thuringe cis-rhénane serait une colonie des Thuringiens venus d’Outre-Rhin[182].

[180] V. A. de Valois _op. cit._ l. l.

[181] Dubos t. I, p. 334 et suiv.

[182] Waitz, _Das Alte Recht der Salischen Franken_, p. 44; Longnon, _Géographie de la Gaule au VIe siècle_, p. 165.

J’écarte résolument cette opinion. Une _Thuringia_ introuvable, un pays mystérieux dont le nom et le souvenir auraient si bien disparu depuis le VIe siècle que jamais plus il n’en aurait été parlé, quoi de plus invraisemblable, et où y a-t-il un second exemple d’une telle étrangeté? Aussi, quelle faiblesse dans l’argumentation des partisans de cette Thuringe hollandaise! Ils vont jusqu’à chercher une preuve de l’emplacement qu’ils lui attribuent dans le mot légendaire de Basine à Childéric. «Sache que si j’avais connu au delà de la mer quelqu’un qui eût valu mieux que toi, c’est son alliance que j’aurais recherchée[183]». Ces paroles prouveraient, selon Waitz[184], qu’à l’époque de Childéric les Francs demeuraient sur les bords de la mer, c’est-à-dire là où sa conjecture le force à placer la Thuringe de Grégoire. On ne me demandera pas de réfuter une si étrange supposition.

[183] Greg. Tur., II, 12.

[184] _Das Alte Recht_, p. 45, et Longnon o. c. p. 166.

Ce qui restera de la conjecture de Waitz, c’est que la Thuringe de Grégoire doit être cherchée de ce côté-ci du Rhin: là dessus il ne peut y avoir de doute, et Leo a le mérite de l’avoir rappelé alors qu’on semblait se plaire à l’oublier. Mais à quel pays correspond cette indication?

Rappelons-nous d’abord que les Francs sont établis dans l’île des Bataves, et que c’est de là qu’ils sortent en passant sur la rive gauche, au midi de ce fleuve[185]. Or, le pays limitrophe de la Batavie, de ce côté, et qui n’est séparé d’elle que par le Rhin, fait partie d’une vaste région qui, depuis Auguste, est connue sous le nom officiel de _Civitas Tungrorum_. C’est donc dans la _Civitas Tungrorum_ que les Francs s’établirent en quittant l’île des Bataves, et c’est à la _Civitas Tungrorum_, ou du moins à la partie nord de celle-ci, que Grégoire de Tours, qu’il ait conscience ou non de l’identité, donne le nom de _Thoringia_. Non seulement c’est là la seule interprétation que comporte le texte de notre chroniqueur, mais encore voyons-nous l’histoire confirmer de la manière la plus formelle la conclusion qui s’en dégage. En effet, la plus ancienne mention que nous ayons du passage des Francs en Belgique nous les montre qui s’établissent en Taxandrie, région qui, comme chacun sait, comprend la partie septentrionale de la _Civitas Tungrorum_. L’histoire et la tradition sont donc d’accord ici, et ce que les barbares du VIe siècle redisaient sur les migrations de leurs ancêtres est identique avec ce qu’en savaient les historiens du IVe[186].

[185] Ce point est établi d’une manière incontestable par le _Panégyrique de Constantin_, attribué généralement au rhéteur Eumène, et qui fut prononcé selon toute apparence à Trèves en 313 (Teuffel, _Geschichte der roemischen Literatur_, § 401, 6). Parlant de Constance Chlore, père de son héros, le rhéteur s’exprime ainsi: Quis enim non dico reminiscitur sed quis non adhuc quodam modo videt quantis ille rebus auxerit ornaritque rem publicam?... qui... terram Bataviam sub ipso quondam alumno suo a diversis Francorum gentibus occupatam omni hoste purgavit etc. c. 5. Le même orateur, dans son panégyrique de Constance Chlore, avait déjà célébré cette expédition de Batavie, c. 8: Illa regio divinis expeditionibus tuis Caesar vindicata atque purgata, quam obliquis meatibus Vahalis interfluit quamque divortio sui Rhenus amplectitur, paene, ut cum verbi periculo loquar, terra non est. Un autre panégyrique, en l’honneur de Maximien et de Constance Chlore, dit en parlant de ce dernier c. 4: Multa ille Francorum millia qui Bataviam aliasque cis Rhenum terras invaserant interfecit depulit cepit abduxit. Enfin, le _Genethliacus_ en l’honneur de Maximien, par le rhéteur Mamertin, c. 7, connaît aussi cette transrhenana victoria et domitis oppressa Francis bella piratica.

[186] Au sujet d’une expédition de Julien l’Apostat contre les Francs, en 358, Ammien Marcellin écrit, XVII, 8, 3: Quibus paratis petit primos omnium Francos, eos videlicet quos consuetudo Salios appellavit, ausos olim in Romano solo apud Toxiandriam locum habitacula sibi figere praelicenter. Cui cum Tungros venisset, occurrit legatio praedictorum. Je ne réfuterai pas la puérile interprétation de Toxiandria locus par Tessenderloo, et je me borne à renvoyer pour la signification de _locus_ à Longnon, _Géographie de la Gaule au VIe siècle_, p. 23.

Au témoignage d’Ammien Marcellin, j’ajouterai celui de Procope. Les Francs, dit-il, sont établis dans des contrées marécageuses sur les bords de l’Océan; ils ont à l’ouest les Arboryches,--c’est le nom sous lequel il désigne les Gallo-Romains de la Neustrie,--et à l’est les Thuringiens, établis dans les terres que leur a concédées l’empereur Auguste[187]. Si l’on veut bien se rappeler que Procope parle ici des Francs saliens du VIe siècle, établis dans le Brabant et dans les deux Flandres, on reconnaîtra que sa double indication relative aux Thuringiens ne peut se rapporter qu’aux Tongres: ce sont les Tongres, en effet, qui sont les voisins orientaux des Francs saliens, et ce sont les Tongres qui ont été établis sur le sol de la Germanie seconde par Auguste. J’accorde volontiers à Waitz[188] que Procope n’a pas sur ce point des idées très claires, je crois même qu’il confond les Thuringiens-Tongriens avec les Thuringiens d’Allemagne, mais cela nous importe peu: il suffit que, pour lui aussi, les Tongriens soient désignés sous le nom de Thuringiens, pour que notre thèse trouve dans ses paroles une nouvelle confirmation.

[187] Μετὰ δὲ αὐτοὺς (Φράγγους) ἐς τὰ πρὸς ἀνίσχοντα ἥλιον Θόριγγοι βάρβαροι, δόντος Αὐγουστου πρώτου βασίλεως, ἱδρύσαντο. Procop. _De Bell. Gothic._ I, 12.

[188] _Das Alte Recht_, p. 51.

L’emploi du mot _Thoringia_ pour désigner le pays de Tongres est d’ailleurs attesté encore par un autre témoignage. Au IXe siècle, Unno, dans sa biographie de saint Arnulf de Metz, écrit ces lignes remarquables: _Idem praesul cum praefato rege Dagoberto Turingorum regionem intraverat, quae non modica provinciae pars est Germaniae secundae, in quâ est Colonia metropolis._ Remarquez que Unno ne fait ici que paraphraser une vie plus ancienne du même saint, écrite au VIIe siècle, et dans laquelle la Thuringe est citée sans aucune désignation qui puisse induire à y voir la cis-rhénane plutôt que l’autre[189]; si donc il interprète comme il le fait le texte du VIIe siècle, c’est que l’interprétation était encore obvie de son temps, et c’est tout ce que j’ai besoin de démontrer.

[189] Post haec autem cum patrias Toringorum cum eodem rege invisendas intrasset... _Vita Arnulfi_ c. 12 dans _Script. Rer. Merov._ II, p. 436. Je crois d’ailleurs que l’auteur de ce document désigne la Thuringe cis-rhénane; on voit que le roi Dagobert y est entré d’une manière pacifique, qu’il n’y est pas question de combats, qu’on y trouve des villas; bref, rien n’y fait penser à un pays barbare.

Le nom de Thuringe dans le sens de Tongrie doit être resté assez longtemps en usage parmi les populations germaniques. En effet, au XIIe siècle, nous voyons le pays de Tongres mentionné sous ce nom dans un poème allemand où il est cité avec le Brabant, la Hollande et la Frise, en opposition avec la Thuringe d’Allemagne, qui fait partie d’une autre région géographique où figurent la Saxe et d’autres pays[190]. L’équivalence des deux noms n’était pas encore oubliée au XIVe siècle, puisqu’en transcrivant la _Notitia civitatum_, un copiste de cette époque y remplaça les mots _Civitas Tungrorum_ par _Civitas Thoringorum quae nunc Leodium_[191].

[190]

Dorringen unde Brabant, Vriesen unde Holland Gaf he vier hêren. Sachsen und Thuringe, Frisum und Sweven Gaf he zên graven.

_Koenig Rother_, v. 4829.

Il faut cependant remarquer que l’édition de ce poème par H. Rückert donne _Lotringin_ à la place de Dorringen; mais ne faut-il pas voir dans _L._ une glose pour un nom devenu incompréhensible? V. H. Lippert, _Beitraege zur aeltesten Geschichte der Thüringer dans Z. des Ver. f. thür. Gesch. und Alt._, XII, p. 101. Je renonce à me servir d’un témoignage qui serait décisif s’il était authentique; c’est le vers 86 du poème anglo-saxon Vidsith (Mid East-Thyringum ic waes) qui attesterait par là même l’existence des Thuringiens occidentaux ou Tongriens au VIIe siècle (dans Haupt, _Zeitschr. für deutsches Alterthum_ XI, p. 289). Il a été établi par Müllenhoff que les vers 82-87 du Vidsyth sont interpolés, et cette opinion est partagée par Grein, _Bibliothek der Angelsaechsischen Poesie_, t. I, p. 401. Quant aux mentions de Thuringiens qui sont faites v. 30 et 64, elles sont trop vagues pour permettre de les rapporter avec quelque certitude aux Thuringiens (Tongriens) de Belgique.

[191] C’est un MS. de la Vaticane (Palatin. 1357). M. Longnon, qui cite ce fait o. c. p. 166, croit que le copiste aura été _obsédé sans doute par les souvenirs du texte de Grégoire de Tours_; mais je ferai remarquer que Grégoire était fort oublié au moyen âge, et qu’à sa place on lisait le _Liber Historiae_. Celui-ci, il est vrai, reproduit les indications de Grégoire, mais je ne crois pas que le copiste du XIVe siècle ait eu besoin d’une réminiscence de cet auteur pour tomber sur l’identification _Toringi Tungri_. Elle s’imposait tellement que, dans la 1re édition de Grégoire de Tours (par Jodocus Baudius à Paris 1512), _Tungri_ prend aux passages visés la place de _Toringi_. Qu’on dise que ce sont là des corrections de scribe, je l’admets; encore reste-t-il qu’une conjecture qui s’offre d’elle-même à l’esprit de tout le monde a de grandes probabilités pour elle.

Cette dualité de noms s’explique d’ailleurs d’une manière très naturelle. _Toringi_ ou _Turingi_ est la forme génuine du nom, dont _Tongri_ ou _Tungri_ n’est que la transcription romane ou latine. La métathèse s’explique par le besoin de l’euphonie, et aussi par l’ignorance des Romains quant à la valeur patronymique du suffixe -_ingen_. Ainsi s’explique aussi cette circonstance que nous trouvons _Tungri_ chez tous les écrivains latins, tandis que _Thuringi_ est la forme employée par ceux qui tirent leur renseignement de la tradition orale des barbares, comme Grégoire de Tours, comme Procope, comme l’auteur du _Vita Arnulfi_. Si l’on me demande pourquoi ces écrivains ne nous avertissent pas de l’équivalence des deux noms, je répondrai que c’est sans doute parce qu’eux-mêmes n’avaient pas une idée exacte de l’identité des _Tungri_ et des _Thoringi_. C’est la même raison qui permet d’écarter la fallacieuse objection d’après laquelle on ne pourrait pas prétendre que _Thuringia_ soit pris pour _Tungria_, puisque _Tungria_ n’existe pas: _Thuringia_, en effet, n’est ici que la traduction du pluriel germanique _Thuringen_, qui signifie proprement le pays des Thuringes, de même que _Francia_, _Lotharingia_, _Bavaria_, etc., sont la transcription des pluriels germaniques _Franken_, _Lothringen_, _Baiern_, et désignent les pays par le nom de leurs habitants. C’était la toponymie barbare: dès l’origine, les Francs n’en connurent pas d’autre, et jamais ils n’employèrent le vocabulaire administratif des Romains.

Traduisant une relation barbare qui parlait du pays de _Thuringen_, Grégoire de Tours n’a pu rendre ce nom que par celui de _Thuringia_, tout comme, au Xe siècle, les écrivains romans appelaient _Lotharia_ le royaume qui était pour les Germains celui des _Lotherings_, c’est-à-dire des hommes de Lothaire. Nous aurions donc ici le même peuple et la même région désignés dans les sources écrites sous les noms de _Tungri_ et de _Civitas Tungrorum_, et, dans les traditions orales de provenance barbare, sous ceux de _Thuringi_ et de _Thuringia_. Ainsi disparaissent les légères difficultés que les adversaires de l’identification élèvent contre elle.

C’est donc bien dans la _civitas Tungrorum_, c’est-à-dire dans les vastes plaines de la Campine, de la Hesbaye et du Brabant actuels, que, d’après la tradition recueillie par Grégoire, les Francs sont venus s’établir après avoir quitté l’île des Bataves et franchi le Rhin. C’est là aussi que nous devons chercher le _Dispargum castrum_ dont Grégoire fait la résidence du premier roi connu des Saliens, puisqu’il nous dit formellement que cette localité est située _in terminum Thoringorum_, c’est-à-dire _dans le pays des Tongriens_[192]. Je ne fatiguerai pas le lecteur à recommencer avec lui la décevante recherche de cet introuvable séjour des premiers rois francs. Soit que le nom doive être considéré comme la traduction germanique d’un nom latin[193], soit qu’il faille y voir une appellation tout à fait légendaire, soit encore qu’on puisse le rapporter à Diest ou à Duysbourg en Brabant, la chose importe assez peu au point de vue de nos études: ce qui importe, c’est que, au dire de la tradition franque elle-même, les Francs occupent tout au moins une partie du pays de Tongres, et que leurs rois y ont même eu leur résidence avant la conquête de Cambrai.

[192] Aucun doute n’est possible sur la signification du mot _terminus_ dans le langage de Grégoire de Tours. V. Longnon, p. 34, et le _Lexique_ de Arndt et Krusch dans leur édition de Grégoire de Tours, t. II, s. v. _terminus_. Les écrivains qui traduisent par _les confins des Thuringiens_ ou par la _frontière du pays de Tongres_, comme fait Guizot p. 68 de sa traduction, commettent donc un contre-sens.

[193] Une ingénieuse conjecture a voulu retrouver _Dispargum_ dans _Famars_ (Fanum Martis). Mais, sans compter que bargum (burgum) ne signifie pas _fanum_, la conjecture est géographiquement impossible. Famars, en effet, est situé au sud de la forêt Charbonnière, tandis que la tradition relative à Clodion nous force à placer Dispargum au nord de la même forêt.

Resterait à expliquer le _Pannonia_ de la tradition rapportée par Grégoire de Tours. Faut-il y voir une trace de la légende érudite que racontent Frédégaire et le _Liber Historiae_, et qui, de très bonne heure, essaya de donner aux Francs une origine troyenne? La légende érudite ne parle pas de la _Pannonia_. De _Sicambria_, leur prétendue ville sur le Palus Meotides, elle fait venir directement les Francs jusqu’au Rhin. Mais, si la _Pannonia_ ne figure pas dans la légende érudite, est-il croyable que ce nom tout officiel se soit rencontré dans une tradition populaire des Francs? Bien que cela ne me paraisse pas matériellement impossible, je suis peu porté à admettre que la tradition ait mentionné la _Pannonia_ proprement dite, et je croirais plutôt à une de ces étymologies populaires dont les exemples sont si nombreux dans la langue du moyen âge. Pendant des siècles entiers, le Danemark n’a-t-il pas été désigné sous le nom de Dacia, simplement parce qu’entre les noms des _Daci_ et des _Dani_ il y avait une ressemblance fortuite? Ne nous empressons donc pas de traduire _Pannonia_ par Hongrie; qui sait si la tradition franque ne se figurait pas sous ce nom un tout autre pays? Grégoire, peu familiarisé avec la langue poétique des Francs et avec leur géographie imaginaire, ne serait-il pas lui-même l’auteur de la confusion entre le nom qu’il entendait prononcer et celui de la province romaine avec lequel ce nom avait le plus d’analogie?

Mais nous n’en avons pas encore fini avec la légende des origines. Si Grégoire de Tours, exclusivement préoccupé de retrouver les premiers rois de son peuple, est muet sur tout le reste, nous possédons de vieux documents qui nous en apprennent un peu plus sur les premiers jours de la nation franque. Je veux parler du grand et du petit prologue de la loi salique, et d’un passage du _Liber Historiae_, c. 4, qui nous donnent tous les trois un même renseignement. Les deux premiers nous offrent deux rédactions, indépendantes l’une de l’autre, d’une tradition franque relative à l’origine de la loi salique; le troisième reproduit cette tradition d’après le second, et nous permet de fixer la date avant laquelle elle a été mise par écrit pour la première fois: en effet, le _Liber Historiae_ est de 727. Les deux prologues sont donc, tout au moins, antérieurs au commencement du VIIIe siècle; on verra même ci-dessous que rien n’empêche de leur attribuer une ancienneté plus haute encore, et de les faire remonter jusqu’au VIe. C’est là ce qui donne un intérêt considérable aux accents que l’on va entendre. Je copie le texte du grand prologue:

«La nation des Francs, illustre, ayant Dieu pour fondateur, forte sous les armes, ferme dans les traités de paix, profonde en conseil, noble et saine de corps, d’une blancheur et d’une beauté singulières, hardie, agile et rude au combat, depuis peu convertie à la foi catholique, pure d’hérésie, lorsqu’elle était encore sous une croyance barbare, avec l’inspiration de Dieu, recherchant la clef de la science, selon la nature de ses qualités, désirant la justice, gardant la piété; la loi salique fut dictée par les chefs de cette nation, qui en ce temps commandaient chez elle.