Histoire poétique des Mérovingiens
Part 9
Ce n’est pas tout. En examinant la liste des descendants d’Istio, on s’aperçoit qu’il est le père de tous les peuples qui se sont trouvés réunis, vers la fin du règne de Clovis, sous le sceptre de la dynastie mérovingienne[159]: Francs, Allamans, Romains de la Gaule et Bretons de la petite Bretagne. C’est, à n’en pas douter, en pays franc qu’on aura imaginé de leur donner une origine commune; un étranger n’aurait pas pris la peine de faire concorder le groupement mythologique avec le groupement politique. C’est aussi un Franc qui a pris les Visigoths pour les Goths par excellence, et qui a désigné leurs frères sous le nom de Welches, nom que les Francs étaient habitués à donner à tous les transalpins. Notons enfin que, dans la plupart de nos manuscrits, la généalogie des trois frères est précédée d’un catalogue des rois des Romains (il s’agit, encore une fois, des Romains de la Gaule) contenant la filiation suivante: _Alaneus Papulo Egetius Agegius Siagrius, per quem Romani regnum perdiderunt_. Ce catalogue confirme à la fois la provenance franque de notre document et la date approximative que nous lui avons donnée: en effet, l’auteur connaît encore Syagrius et son père Aegidius, et même le nom d’Aétius ne lui est pas inconnu; néanmoins, il n’a plus qu’une idée confuse des faits qui se sont passés au milieu du Ve siècle, puisque entre ces deux derniers personnages il établit un lien de filiation tout à fait imaginaire. Ceci, je le répète, nous ramène vers le premier quart du VIe siècle, seul moment où se soient trouvées réunies toutes les circonstances dont la concomitance se reflète ici. Ai-je besoin d’ajouter que je ne revendique aucun caractère traditionnel pour la classification généalogique des peuples compris dans notre document du VIe siècle, et que je la crois purement arbitraire? La preuve en est dans la mention des Romains et des Bretons, qui certes n’ont pas été compris parmi les descendants d’Istio chez les Germains de Tacite. D’autre part, Pline range dans le groupe des Windili les Burgondes, qui figurent dans notre liste parmi les descendants d’Irmino. Ces faits trahissent le travail personnel d’un arrangeur, qui a fait des combinaisons arbitraires sur une tradition ancienne; ils ne doivent cependant pas donner le change sur la vraie valeur de celle-ci. Si elle n’avait pas joui d’une grande popularité à l’époque où se place la composition de notre texte, et si l’arrangeur lui-même ne l’avait pas considérée avec le respect que mérite une tradition nationale, il n’aurait pas pris la peine d’en élargir le cadre pour l’adapter aux idées et aux points de vue de son temps, et pour procurer le bienfait d’une origine commune à tous les peuples du royaume auquel il appartenait[160].
[159] Sur tout ceci K. Müllenhoff l. l., et le même, _Goetting. Gelehrten Anzeigen_ 1851, _Stück_ 17 et 18, p. 174.
[160] Il est assez intéressant de constater les destinées ultérieures de notre tradition. Le manuscrit 648 (2291) d’Oxford, qui est du XVe siècle, et qui a puisé dans Nennius, nous fait assister à une nouvelle tentative de grouper dans le cadre de la vieille généalogie tous les peuples connus. V. G. Waitz dans _Forschungen zur deutschen Geschichte_, t. XVIII, p. 188.
Il est temps de conclure. Les vieux souvenirs anthropogoniques des Germains primitifs, dont Tacite nous avait apporté un écho au premier siècle de notre ère, vivaient toujours parmi les Francs du VIe. Après cinq cents ans révolus, ils y avaient gardé tant de fraîcheur et de sève, qu’ils poussaient encore des rameaux nouveaux, et que les rudes ethnographes de ce temps adaptaient simplement à la vieille tradition nationale leurs notions nouvelles sur les peuples. A quelle profondeur cette tradition devait avoir pénétré dans l’âme populaire, et quel souffle vigoureux elle devait avoir conservé, pour qu’après les émigrations, les destructions de royaumes, les changements de religion et de patrie, elle reparût ainsi de siècle en siècle, toujours présente aux imaginations, toujours vibrante et sonore![161] Une si merveilleuse conservation ne s’expliquerait pas, si l’on ne savait que c’est le rythme poétique, semblable à une cuirasse d’or, qui a permis à la tradition de traverser les âges sans être ni mutilée ni déformée. C’est, au dire de Tacite, dans des chants populaires que les Germains racontaient la descendance des trois fils de Mannus; c’est donc aussi sous forme de chants populaires que ces souvenirs ont continué de circuler parmi les Francs. Et nous retrouvons ici, en plein royaume chrétien de Clovis, la vieille cantilène qui retentissait autrefois dans les forêts de la Germanie, au milieu des banquets et des fêtes sacrées!
[161] Après cela, on ne me demandera pas de réfuter le passage suivant de Fustel de Coulanges; le lecteur n’aura pas de peine à y démêler le vrai et le faux, et se convaincra une fois de plus que le puissant esprit de cet écrivain est resté, jusqu’à la fin, obstinément fermé aux résultats de la science philologique. «Il est possible, dit M. Fustel, que l’on trouve ici une trace des _antiqua carmina_ qui disaient les généalogies d’Irmin, d’Inguo et d’Istio, mais la tradition se serait bien altérée dans ses voyages, car il n’y a que douze _gentes_, quatre par quatre, et sur ces douze il y a _bien peu_ de noms qu’on retrouve dans Tacite. On y trouve en revanche les Romains et les Bretons, qui pouvaient difficilement figurer dans les vieux chants comme branches de la race de Teut. Dans ce texte, je vois bien trois noms, Ermin, Inguo, Istio, qui sont antiques et qu’on a pu recevoir d’une vieille légende, à moins qu’on ne les ait empruntés à Tacite. Quant aux douze noms de peuples, ce sont des noms du IVe siècle de notre ère, ou, plus exactement encore, ce sont les noms que les auteurs de ces manuscrits du IXe et du Xe siècle trouvaient dans ce qu’ils connaissaient de l’histoire.» (_L’Invasion germanique et la fin de l’Empire_, p. 233, n.) Il suffisait de se rappeler qu’une tradition épique est une chose vivante, qui subit la loi de croissance et de développement, pour s’épargner les erreurs et les inexactitudes dont fourmille ce passage.
L’intérêt de cette constatation est multiple. Non seulement elle nous met à même d’apprécier l’étonnante vitalité des souvenirs barbares, mais elle nous montre aussi, dans les Francs, un milieu vraiment épique, où les paroles ailées de la poésie héroïque devaient retentir de proche en proche avec des vibrations puissantes. Leur mélodie faisait partie de toutes les mémoires et accompagnait tous les individus à travers l’existence; elle suivait encore le barbare converti jusque sous les voûtes religieuses du cloître. Si je ne me trompe, c’est dans une cellule monastique du pays franc que celle-ci a été écrite par quelque moine salien, qui aura voulu consacrer, en quelque sorte, les prémices de sa science littéraire à dresser l’arbre généalogique de son peuple. L’histoire de l’épopée mérovingienne ne pouvait s’ouvrir d’une manière plus digne d’elle que par l’évocation de ce souvenir, qui rattache les traditions nationales des Francs, par un lien vivant et fort, aux plus lointaines réminiscences du monde germanique.
CHAPITRE III
La plus ancienne chanson franque.
Dans la chronique de Grégoire de Tours, les derniers accents de l’historiographie romaine qui expire se confondent tellement avec les premiers murmures de la tradition barbare qui commence, que le départ, à première vue, paraît assez difficile entre ces deux éléments. On peut craindre d’attribuer à l’épopée ce qui appartient à l’historiographie, et de confondre les deux domaines dont nous avons précisément à tracer les frontières. En y regardant de près, cependant, on s’aperçoit que l’auteur nous donne lui-même, en quelque sorte à son insu, des indications servant à nous mettre sur la voie.
Les plus récents documents écrits que Grégoire de Tours ait eus en main, ou du moins ceux qui descendaient le plus bas, c’étaient, avec les _Annales consulaires_, des _Annales d’Angers_ probablement continuées à Tours, et les historiographes Renatus Frigeridus et Sulpice Alexandre. Ni l’un ni l’autre de ces deux derniers n’atteignait seulement le milieu du Ve siècle, et les _Annales_ elles-mêmes ne fournissaient à l’auteur qu’un fort sec résumé des batailles et des expéditions des Francs, dont il n’a plus fait usage à partir de la mort de Clovis. Grégoire, qui a compulsé tous ces documents dans l’espoir d’y trouver quelques détails sur les origines de la monarchie franque, nous avoue qu’il n’y a pas rencontré ce qu’il cherchait.
Sulpice Alexandre, dit-il, ne donne aux Francs que des ducs; plus loin, il leur donne des _regales_, Marcomir et Sunno, sans que nous puissions dire s’il entend par là des rois ou des vice-rois; plus loin, il parle bien de rois francs, mais il n’en nomme aucun. Quant à Frigeridus, il a l’occasion de s’occuper à plusieurs reprises du peuple franc, mais il ne mentionne pas une seule fois ses rois. Et Grégoire conclut sa décevante recherche par ces paroles: _Hanc nobis notitiam de Francis memorati historici reliquere, regibus non nominatis_[162].
[162] Greg. Tur. II, 9.
Tel est, chez notre chroniqueur, le bilan de l’historiographie: elle ne lui a rien appris et ne pouvait rien lui apprendre, pour la bonne raison qu’elle a les yeux fixés sur l’empire qui décline, et non sur les barbares qui surgissent. Mais, à peine ses conclusions négatives formulées, Grégoire reprend en ces termes:
_Tradunt enim multi, eosdem de Pannonia fuisse degressus et primum quidem litora Rheni omnes incoluisse, dehinc, transacto Rheno, Thoringiam transmeasse, ibique juxta pagus vel civitates regis crinitos super se creavisse de prima, et ut ita dicam, nobiliore suorum familia. Quod postea probatum Chlodovechi victuriae tradiderunt itaque in sequenti digerimus[163]._
[163] Id. l. l.
Qu’est-ce que cette version qui vient suppléer au silence de l’historiographie interrogée en vain, sinon celle qui représente ici l’apport de la tradition orale? Si le _tradunt multi_ ne nous le faisait sous-entendre, comme aussi, dans la phrase qui suit, le _ferunt etiam_, nous serions en droit de le déduire logiquement. Cette version orale, qui conserve les souvenirs les plus anciens de la nation franque, ne peut pas être née en pays romain: c’est une tradition nationale des Francs eux-mêmes sur leur origine et sur leurs migrations, depuis leur sortie d’une contrée lointaine jusqu’au jour où ils franchirent le Rhin, pour venir s’établir dans le pays qui allait devenir leur patrie.
On pourrait être tenté de nier cette origine traditionnelle du récit. En effet, le passage que nous avons cité continue de la sorte: _Nam et in consolaribus legimus, Theudomerem regem Francorum filium Richimeris quondam, et Ascylam matrem ejus, gladio interfectus_[164]. Ne sont-ce pas, dira-t-on, les _Annales consulaires_ qui ont fourni, non seulement cette dernière mention, mais toute l’histoire des émigrations franques rapportées ci-dessus? Il faut répondre par une négation catégorique. Loin de prouver l’origine écrite de la tradition, cette phrase établit tout le contraire. Il est manifeste que les _Annales consulaires_ n’ont fourni et n’ont pu fournir que la mention de la mort du roi franc et de sa mère, seul fait qui leur offrît quelque intérêt, et que, d’ailleurs, si elles avaient par exception parlé de l’origine du peuple franc, elles-mêmes ne tiendraient leur renseignement que de la tradition. Le passage de Grégoire signifie ceci: il y a une tradition orale sur l’existence des rois francs à partir d’une certaine époque, et cette tradition est confirmée par les _Annales consulaires_, qui nous parlent d’un roi franc Theudemir. Si les _Annales_ avaient contenu autre chose que cette preuve indirecte à l’appui de la tradition, Grégoire n’aurait pas manqué de nous le dire, et il suffit de lire son texte pour se convaincre qu’il ne supporte pas d’autre explication.
[164] Id. l. l.
J’attirerai encore l’attention sur ces mots: _Quod postea probatum Chlodovechi victuriae tradiderunt, itaque in sequenti digerimus_. Grégoire dit: la preuve qu’en effet les Francs, comme le rapporte leur tradition, ont eu à leur tête plusieurs rois d’une même famille, nous est fournie par l’histoire des agrandissements de Clovis[165]. En effet, dans cette histoire, nous voyons qu’il y a d’autres rois francs que lui: à Cologne et à Cambrai, notamment; et nous voyons aussi qu’ils sont ses parents. Or, pour qu’elle soit invoquée comme preuve du lien de parenté entre les divers rois des Francs, il faut manifestement que cette parenté ne repose pas sur un témoignage écrit: autrement Grégoire ne croirait pas qu’elle a besoin de confirmation, et il se bornerait à mettre son récit sous le patronage de la source écrite. C’est donc une tradition orale qu’il reproduit, et à laquelle il ajoute foi, bien que peut-être il n’en admette pas tous les détails[166].
[165] C’est ce qu’a parfaitement vu Giesebrecht I, 69, note 2. Cf. von Sybel, _Entstehung des deutschen Koenigthums_, 2e édition. Francfort 1881, p. 162
[166] Guizot traduit, p. 67: «Comment les victoires de Clovis assurèrent ensuite ce titre (de roi) à sa famille, c’est ce que nous montrerons plus tard.» C’est là un contre-sens énorme et de nature à dérouter entièrement le lecteur: il était important de le signaler.
Il faut d’ailleurs bien distinguer cette tradition authentique des interpolations qu’elle a subies dans Frédégaire et dans le _Liber Historiae_. Là, les fictions relatives à l’origine troyenne des Francs ont déjà reçu droit de bourgeoisie, et altèrent entièrement la physionomie du récit barbare. Les Francs, selon Frédégaire, avaient des rois descendants de Priam[167]. Cette donnée de pure fantaisie, inconciliable avec Grégoire de Tours, oblige le pauvre chroniqueur à faire les efforts les plus infructueux pour supprimer la contradiction. Rencontrant, au seuil de l’histoire des Francs, les ducs mentionnés par Grégoire, il suppose d’abord que le peuple avait pour un temps renoncé à sa dynastie. Puis, voyant que Grégoire parle d’un roi Theudemir, il se persuade que la nation s’était dégoûtée des ducs, et qu’elle était revenue aux Priamides, parmi lesquels il lui plaît de ranger Theudemir (_dehinc extinctis ducibus, in Francis dinuo regis creantur ex eadem stirpe, qua prius fuerant_). Enfin, grâce à une lecture superficielle de Grégoire de Tours, il crée entre Theudemir et Clodion un double lien de succession et de filiation qui n’a jamais existé dans la pensée de cet écrivain[168]. La version de Frédégaire repose donc sur un ensemble de bévues, et sur la combinaison arbitraire des témoignages de Grégoire avec les fictions franco-troyennes, fournies par quelque lettré de la décadence. Elle n’ajoute rien à la tradition populaire, qu’elle semble même avoir ignorée.
[167] Frédégaire, III, 2.
[168] Dehinc extinctis ducibus, in Francis dinuo reges creantur ex eadem stirpe quâ prius fuerant... Franci electum a se regi sicut prius fuerat crinitum, inquirentes diligenter, ex genere Priami Frigi et Francionis super se creant nomen Theudemarum filium Richemeris. Id. III, 5 et 9.
Le _Liber Historiae_ nous fait assister au même travail de combinaison arbitraire, et à la même intrusion de l’apocryphe. Les Francs sortis de Sicambria avec leurs princes Marcomir, fils de Priam, et Sunno, fils d’Anténor, s’établissent dans la Thuringie, que notre auteur, naturellement, place sur la rive droite du Rhin. Après la mort de Sunno, ils décident de n’avoir qu’un roi, comme les autres nations, et ils choisissent Pharamond, son fils. L’auteur, pour ne pas nous laisser d’inquiétude au sujet de la manière dont Marcomir prit cette élimination, a la précaution d’ajouter qu’elle s’était faite sur son conseil: _Marchomiris quoque eis dedit hoc consilium[169]._
[169] _Liber Historiae_, c. 4.
Tout cela sent l’officine littéraire, et contredit d’ailleurs formellement le récit de Grégoire de Tours: il faut choisir entre les données de celui-ci et les inventions de l’interpolateur lettré. D’aucune manière, il n’est permis de voir dans ces dernières un supplément d’information puisé à la même source traditionnelle; si nous en exceptons le nom de Pharamond, dont il sera reparlé plus loin, tout le reste est étranger à la tradition orale des Francs.
Nous restons donc en présence du récit de Grégoire seul, et, tout sommaire qu’il est, nous devons nous en contenter.
Ce récit a d’ailleurs, malgré son extrême concision, une véritable saveur d’antiquité et de poésie, et nous en trouvons de semblables chez tous les peuples barbares qui se souviennent de leurs origines. En voici quelques exemples.
Les Goths, nous dit Jordanès d’après Cassiodore, viennent de l’île de Scandza. Sous leur roi Berig, ils débarquent sur le continent, et donnent à la terre qu’ils y occupent le nom de Gothiscandza. Ils soumettent les Ulmerunges et les Vandales, qui en étaient les habitants. Sous leur cinquième roi, Filimer, le peuple étant venu à se multiplier, on décida d’émigrer. L’armée gothique se dirigea sur la Scythie, qui s’appelait dans la langue des Goths Oium.
Comme la moitié de l’armée venait de passer un fleuve, le pont croula derrière elle, et coupa toute communication avec l’arrière-garde. Les Goths furent d’ailleurs enchantés de leur nouvelle patrie, qui était fertile; ils battirent les Spales, qui la leur disputaient, et s’étendirent jusqu’à la mer Noire. Voilà, ajoute l’historien, ce que rapportent leurs vieux chants populaires, qui sont crus chez eux à peu près comme de l’histoire[170].
[170] Jordanes, c. 4.
Les Lombards, nous dit de son côté Paul Diacre, habitaient autrefois la Scandinavia, et faisaient partie des Winniles. Ce peuple, étant devenu trop nombreux, se partagea en trois groupes, dont un, désigné par le sort, fut forcé de quitter la patrie. Sous leurs chefs Ibor et Aio, deux jeunes héros fils de Gambara, les exilés débarquent dans un pays appelé Scoringa, où ils restèrent établis plusieurs années. Mais les Vandales, commandés par Assi et par Ambri, les accablant fort, ils durent finir par combattre contre eux, et remportèrent une victoire à la suite d’un épisode célèbre qui leur valut le nom de Langobards. Cet épisode tout à fait mythologique, puisque Wodan et Freya y figurent, permet de dater ce récit et de conclure aussi à un chant épique dont il reproduit la substance[171].
[171] Paul Diacre I, 1-8.
La version de l’_Origo Gentis Langobardorum_ (Waitz, _Scriptores Rer. Langob._) présente quelques variantes; p. ex., elle ne parle pas de l’exil des Langobards et de ses causes, etc. Néanmoins, ce trait, et celui du _printemps sacré_ des Winniles m’ont paru trop authentiques pour être laissés de côté, et il faut croire que Paul Diacre possédait une forme plus complète de la tradition que celle qu’il a reproduite.
Les Saxons, dit Widukind, sont arrivés par mer dans leur patrie actuelle, et c’est à Hadolaun qu’ils ont débarqué. Les Thuringiens les attaquèrent, mais ils se défendirent vigoureusement, et, après un combat indécis, on traita. Les Saxons devaient renoncer à s’emparer du sol et à molester les habitants; par contre, ils auraient le droit de vendre et d’acheter. Pendant plusieurs jours, les Saxons restèrent fidèles à ce marché de dupes, qui les privait insensiblement de toutes leurs richesses. Un jour, un de leurs jeunes gens, mourant de faim, fut obligé de vendre à un Thuringien une énorme quantité d’or pour le prix qu’il voudrait mettre. Le Thuringien n’imagina rien de mieux que de lui donner quelques pelletées de terre, et partit tout joyeux de son marché. Mais le Saxon ne le fut pas moins: il dispersa cette terre sur une grande étendue des champs environnants, puis son peuple s’y établit, et, les armes à la main, revendiqua le sol ainsi occupé contre les Thuringiens. Ceux-ci furent vaincus, et, obligés de traiter, leurs chefs allèrent à une entrevue où ils tombèrent sous les grands couteaux qui ont laissé leur nom aux Saxons[172].
[172] Widukind, _Rer. Gestar. Saxon._ I, 4-6.
Remarquez que la tradition ne flétrit pas la perfidie des Saxons qui firent périr les Thuringiens dans une entrevue pacifique: c’est sans doute que, dans son enthousiasme barbare pour le succès, et dans sa prévention nationale pour les siens, elle ne trouve rien à y redire. Nous aurons l’occasion de constater plus d’une fois l’immoralité des chants épiques barbares: on voit trop bien qu’ils sont antérieurs à l’époque chrétienne.
On le voit, l’analogie est remarquable, et les traditions des divers peuples sur leur patrie primitive se ressemblent d’une manière frappante. L’exode a chaque fois deux actes: une première étape conduit les émigrants dans une patrie provisoire, de laquelle ils partent ensuite pour aller en occuper une définitive. Mais Grégoire, qui était un Romain, a résumé d’une manière rapide le récit barbare que Paul Diacre et Widukind, fils de barbares eux-mêmes, exposent longuement et avec amour. Voilà la différence, et c’est ce qui explique que la tradition franque soit sèche et incolore, alors que celle des Saxons et des Lombards se présente pleine de fraîcheur et de vie. Dans l’état où Grégoire nous l’a communiquée, elle a gardé cependant assez de ses traits primitifs pour se faire reconnaître. Ainsi, d’après sa version, la race franque est d’abord établie tout entière sur la rive droite du Rhin, et c’est seulement une partie qui émigre, peut-être dans des circonstances semblables à celles qui ont provoqué l’exode des Winniles ou celui des Goths. De même, le _juxta pagos vel civitates_ marque le fractionnement de la peuplade dans ses nouveaux foyers, et il est possible que ce fractionnement fût exposé avec quelque détail dans notre tradition. Il faut en dire autant du _reges crinitos_, que Grégoire a sans doute trouvé dans la source reproduite par lui. En effet, ce mot si significatif, et dont l’emploi chez les barbares nous est attesté par la loi salique[173], ne se rencontre plus chez lui par la suite, et il ne pense pas à y recourir même là où la circonstance en suggérerait l’emploi[174]. Le _de prima et ut ita dicam nobiliori familia_ semble également faire allusion à des données que Grégoire aura passées sous silence. Le choix des divers roitelets francs au sein de la même famille lui paraît d’ailleurs avéré, et la preuve qu’il en donne, c’est que les rois que Clovis fera périr plus tard sont tous ses parents. J’ai déjà montré plus haut ce que signifie pour nous ce raisonnement[175]. Pour que Grégoire se croie obligé de nous offrir la preuve de ce qu’il raconte, il faut qu’il soit l’organe d’une tradition orale, source toujours peu sûre pour lui, et qui a sans cesse besoin d’être contrôlée.
[173] Lex Salica, XXIV, 2; XLI, 9.
[174] Bien plus, ayant à raconter plus loin la manière dont le cadavre du prince Clovis fut reconnu grâce à sa longue chevelure, il emploie l’expression _caesarie prolixa_ (H. F. VIII, 10.) Le terme ne reparaît ni dans Frédégaire ni dans le _Liber historiae_, sauf à l’endroit où ce dernier (c. 5) reproduit Grégoire, et où il est évidemment emprunté à celui-ci.
[175] Voir ci-dessus pages 103 et 104.