Histoire poétique des Mérovingiens
Part 11
«On choisit, parmi plusieurs, quatre hommes, savoir: Wisogast, Bodegast, Salegast et Windogast, dans les lieux appelés Salaghem, Bodeghem, Windoghem. Ces hommes se réunirent dans trois malls, discutèrent avec soin toutes les causes de procès, traitèrent de chacune en particulier, et décidèrent leur jugement en la manière qui suit. Puis, lorsque, avec l’aide de Dieu, Chlodwig le chevelu, le beau, l’illustre roi des Francs, eut reçu le premier le baptême catholique, tout ce qui dans ce pacte était jugé peu convenable fut amendé avec clarté par les illustres rois Chlodwig, Childebert et Chlotaire, et ainsi fut dressé le décret suivant.
«Vive le Christ qui aime les Francs! Qu’il garde leur royaume et remplisse leurs chefs des lumières de sa grâce! Qu’il protège l’armée! Qu’il leur accorde des signes qui attestent leur foi, la joie de la paix et de la félicité! Que le Seigneur Jésus-Christ dirige dans les voies de la piété les règnes de ceux qui gouvernent! Car cette nation est celle qui, petite en nombre, mais brave et forte, secoua de sa tête le dur joug des Romains, et qui, après avoir reconnu la sainteté du baptême, orna somptueusement d’or et de pierres précieuses les corps des saints martyrs, que les Romains avaient brûlés par le feu, massacrés, mutilés par le fer, ou fait déchirer par les bêtes[194].»
[194] Traduction Guizot dans _Hist. de la civilis. en France_ t. I, p. 327.
Le ton profondément inspiré de ce noble morceau et les souvenirs incontestablement épiques fondus dans son texte ont enthousiasmé à bon droit plus d’un critique. Gibbon déclarait qu’il y a là plus d’esprit franc que dans tout Grégoire de Tours. De nos jours, on n’a pas manqué d’y découvrir un véritable chant épique, contemporain de l’origine même de la loi, un _Malbergslied_, un poème barbare enfin dont nous ne posséderions que le remaniement de date chrétienne, et dans lequel Wodan aurait tenu primitivement la place de Jésus-Christ[195]! C’est aller un peu vite en besogne, et compromettre par d’imprudentes exagérations une thèse d’ailleurs très fondée. Oui, l’inspiration franque est ici incontestable, mais c’est une inspiration chrétienne, et il suffit d’une lecture fugitive pour reconnaître que l’idée chrétienne n’est pas seulement le vernis couvrant un fonds mythologique, mais l’âme même du morceau, dont elle détermine le fond et dont elle ne pourrait être arrachée. L’œuvre est lyrique et non épique, chrétienne et non barbare, personnelle et non populaire; le poète auquel il en faut faire honneur, c’est le clerc latin qui l’a mise par écrit dans le silence de sa cellule. Quelle différence d’accent, de mouvement, de niveau moral, avec les productions connues de l’esprit épique des barbares! Le vocabulaire même atteste l’origine du texte. S’il n’était, comme on l’a soutenu, qu’une traduction d’un chant populaire en langue franque, quels seraient les termes de cet idiome que le latin aurait traduits par _catholicus, heresis, barbara, scientiae clavis, pietas, torrens, lumen gratiae, sancti martyres_, etc.? Pour faire un usage si étendu du vocabulaire latino-chrétien de l’époque, il fallait n’être pas arrêté par les besoins de la traduction. J’en dirai autant de l’étendue de la première phrase poétique, et en général de toute la coupe du style, qui vise à la période: aucun chant barbare n’avait cette allure. Nous sommes donc ici en présence d’une œuvre personnelle, qui, à une heure d’inspiration, a jailli de la plume de quelque poète franc: toute autre interprétation me semble incompatible avec la vraie nature des choses[196].
[195] Herm. Müller, _Der _Lex Salica_ und der _Lex Anglorum et Werinorum_ Alter und Heimath_.
[196] M. L. Gautier écrit très justement à ce sujet: «Nous pensons que dans une histoire de l’épopée française, il faut tenir compte d’un monument tel que le célèbre prologue de la loi salique. _Non que ce prologue ait rien d’épique_, non qu’il ait eu directement la moindre influence sur nos chants populaires, mais parce qu’il montre quelles étaient la jeunesse, la fierté, l’énergie et la poésie enfin de ce peuple d’où la France a tiré son nom... Certes, il n’y a rien dans la forme de ce prologue qui fasse penser à nos cantilènes et à nos futures chansons de geste, mais nous ne craignons pas d’affirmer que notre épopée est contenue en germe dans ces quelques lignes.» _Les épopées françaises_, 2e édition, t. I, p. 33.
Quant à la date du grand prologue, l’examen de ses caractères internes nous permet, à mon avis, de la faire remonter jusqu’à la seconde moitié du VIe siècle. Il semble que l’on y sente frémir encore le souffle de toutes les grandes choses qui se passèrent pendant l’époque de la fondation du royaume. La conversion des Francs est envisagée comme un fait récent (_nuper ad fidem catholicam conversis_); c’est qu’il en reste encore quelque souvenance dans le peuple. On se souvient également du joug très dur des Romains, que les Francs ont l’honneur d’avoir secoué. Je dirai plus: nulle part ailleurs, dans les monuments de l’époque mérovingienne, on ne voit accentuer d’une manière si énergique l’opposition entre les Francs, dévots serviteurs des saints et vénérateurs de leurs reliques, et les Romains, qui les ont livrés aux bêtes féroces. On dirait que tous les écrivains mérovingiens se sont donné le mot pour passer sous silence ce qui divise les deux races: seul, le grand prologue jette au milieu de ce silence une note âpre et stridente, où vibre encore l’écho des colères belliqueuses[197]. Et qu’est-ce encore cette mention _auctore Deo condita_, sinon une espèce de compensation pour la filiation divine qui, dans l’époque païenne, rattachait le peuple franc à ses dieux? C’est du moins l’universelle coutume païenne des lignées de ce genre qui semble avoir suggéré à notre auteur de commencer l’éloge des Francs par un trait n’ayant de valeur précise et concrète que dans les traditions païennes. Ajoutons enfin que si, parmi les souverains qui ont revisé la loi, le prologue ne mentionne, outre Clovis, que les deux premiers monarques de la Neustrie, Childebert I et Clotaire I († 561) cela tient sans doute à ce qu’il n’en connaît pas d’autres, et c’est un dernier argument pour nous autoriser à lui attribuer pour date la seconde moitié du VIe siècle.
[197] G. Kurth, _Les Origines de la civilisation moderne_, 2e édition, t. II, p. 66 et suiv.
Mais de ce que le prologue n’est pas un chant épique, il ne s’ensuit nullement qu’il n’ait pas utilisé des souvenirs qu’un chant épique peut seul avoir conservés. Au milieu de la prose poétique du morceau, et de ces effusions lyriques et chrétiennes que tout nous permet de dater, nous rencontrons en effet un noyau légendaire dont les contours se détachent avec une grande netteté sur tout ce qui l’entoure: c’est le passage où il est parlé des quatre chefs qui ont rédigé la loi salique, et des trois endroits où ils se sont réunis pour arrêter la rédaction. Il est impossible de méconnaître la provenance épique de cette donnée, que l’auteur n’a pu emprunter qu’à la tradition populaire, et qui se trouve sous ses traits essentiels dans le petit prologue, dont elle constitue également le noyau. Ce ne sont pas ici des amplifications poétiques ni des conjectures personnelles; ce sont des indications très précises, énoncées dans un formulaire vraiment barbare, et marquées, si je puis ainsi parler, du cachet de leur origine.
D’abord, il s’agit d’un fait qui remonte très haut, et que Grégoire de Tours, malgré ses consciencieuses recherches, n’a pas trouvé dans ses sources écrites. Ce fait se passe antérieurement à la conversion des Francs (497), antérieurement à leur premier roi connu (_circa_ 425), antérieurement même au passage du Rhin, si l’on pouvait en croire quelques mots intercalés ici par le petit prologue. Même en écartant cette dernière donnée, qui nous ramènerait vers le milieu du IVe siècle, il reste établi que le prologue, écrit peu après 561, est postérieur d’environ deux cents ans à la date qu’il assigne lui-même aux événements. D’autre part, il faut convenir que la tradition doit s’être formée assez tôt, sinon elle n’aurait pu garder en plein VIe siècle le souvenir d’une époque où les Francs n’avaient pas encore de rois. Les noms des quatre personnages cités déposent aussi en faveur de son antiquité; en effet, les composés en -_gast_ appartiennent aux plus anciens du vocabulaire onomastique des Germains, et ils cessèrent d’assez bonne heure d’être employés[198].
[198] Les seuls noms avec suffixe en -_gast_ qui nous soient connus sont, outre les quatre du prologue, les suivants, qui s’échelonnent tous du IVe au VIe siècle:
Anagast, Joann. Biclar. Andragast, _Histor. Miscell._ Arbogast, Aurel. Vict. _Epit._, 48 et _passim_. Cunigast, Cassiod. _Variar._ VIII, 28. Halidogast, Vopiscus, _Aurel_ c. 11. Hartigast, _Histor. Miscell._ c. 17. Nebiogast, Zosim. VI, 2; Olympiod.
Je cite ces noms avec leurs références d’après Foerstemann, _Altdeutsches Namenbuch_, I. _Personennamen_ Nordhausen 1856, p. 491, qui croit aussi retrouver le radical _gast_ dans les désinences de Baudastes, Bladastes, Leonastis, Leubastes, Leudastes et Nifast, toutes formes du VIe siècle. A partir du Xe et du XIe siècles, ajoute Foerstemann l. l., il ne se crée plus de noms nouveaux avec le suffixe -_gast_.
Il faut noter surtout l’assonance qui relie entre eux nos quatre noms. Dans l’antiquité germanique, on aimait à créer un lien phonétique entre les noms des membres d’une même famille. Ce lien était, tantôt un suffixe ou un préfixe qui reparaissait dans chacun des noms, tantôt une rime ou une allitération. Ainsi, le Chérusque Ségeste a pour frère Segimir et pour fils Segimund. Chez les Mérovingiens, le radical _Chlod_, qui apparaît dans le nom de Chlodovech et dans celui de son ancêtre Chlodio, sert à former aussi ceux de ses fils Chlodomir et Chlothar, et se retrouve dans ceux de Chlodoald et de Chlotswindis. Une généalogie des rois francs, publiée dans l’appendice de ce livre, va plus loin, et allitère tous les noms des rois mérovingiens: Chlodio, Chlodebaud, Chloderic (Childéric), Chlodovech et Chlodomar. Chez les Burgondes, le radical _Gund_, qui est déjà dans le nom du peuple, reparaît dans ceux des rois Gundichar, Gundobad et Gundovech. Chez les Ostrogoths, les trois frères qui commandent à ce peuple s’appellent Théodemir, Valamir et Vidimir. Chez les Gépides, nous rencontrons le roi Thorisund et son fils Thorismund. Chez les Lombards, Alboin est fils d’Audoin. Chez les Francs, Autharius a trois fils: Ado, Rado et Dado. Chez les Anglo-Saxons, Ethelbert est père d’Ethbald et d’Ethelberge, Oswald est frère d’Oswiu. Enfin, chez les Danois, Eric a sept fils qui s’appellent Gerbiorn, Gunbiorn, Armbiorn, Stenbiorn, Esbiorn, Thorbiorn et Biorn[199].
[199] Saxo Grammaticus, V, p. 173 (ed. Holder).
La poésie populaire obéit à la même tendance, et associe les noms de ses héros d’après le même procédé. Ainsi, dans un fragment du VIIIe siècle, Hildebrand est père de Hadubrant. Dans les Nibelungen, Liudegar est frère de Liudegast. Dans l’Edda, Sigmund est mari de Siglind et père de Sigurd. Le même recueil groupe les noms de Sigar et Signe, Gunnar et Gudrun, Bilviss et Boelviss, Lyngheidr et Lofnheidr, Thorgeidr et Thormodr. L’épopée française, de son côté, associe les noms de Gerin et Gerier, Ivon et Ivoire, Basan et Basile, Clarifan et Clarien, Amis et Amiles, Mauderan et Maudoire[200], sans compter les noms des quatre fils Aymon: Renard, Richard, Guichard et Alard[201].
[200] V. K. Müllenhoff, _Z. f. d. A._ VII p. 527; Rajna p. 54; Nyrop, _Storia dell’epopea francese nel medio evo_ p. 193.
[201] Renaud est en effet la forme francisée de Reinhart.
Dès lors, qui ne le voit? dans l’épisode qui nous occupe, l’allitération est la preuve la plus manifeste de la fiction[202]. Si, en effet, les quatre auteurs de la loi salique nous étaient présentés comme frères, nous pourrions croire avec quelque probabilité à la réalité des noms qu’ils portent; mais, du moment qu’aucun lien de parenté réelle n’est affirmé entre eux, il faut bien conclure de l’incontestable parenté de leurs noms que c’est l’imagination populaire qui les a forgés, et qui les a reliés par son procédé mnémonique familier. Ce que nous venons de dire des quatre prud’hommes s’applique également au nom des trois localités où ils se réunissent: Saleheim, Bodoheim, Widoheim. Ici, à la vérité, le travail de l’imagination est moins visible, parce que le suffixe _heim_, qui a la signification de _demeure_ ou _maison_, est des plus répandus dans la toponymie du pays franc, et qu’il n’aurait pas été impossible que trois endroits de ce pays, choisis pour trois rendez-vous successifs, portassent en réalité des noms affectés de la même désinence. Mais la correspondance établie entre les radicaux des noms des lieux et ceux des noms des quatre prud’hommes est ici probante. Au surplus, nous trouvons dans les légendes épiques de l’Irlande un phénomène trop apparenté à celui-ci pour n’être pas signalé: les Tuatha Dé Dannan--ce sont les conquérants mythologiques de la verte Erin--ont appris les arts magiques dans quatre villes qui s’appellent Falias, Gorias, Murias et Findias, et il y avait dans ces quatre villes quatre druides de haute science appelés Morfeas, Esras, Uiscias et Semias, qui furent les initiateurs des Tuatha Dé Dannan[203]. Un autre élément de comparaison m’est fourni par une légende épique des Lombards: au dire de l’_Origo Gentis Langobardorum_ et de Paul Diacre, ce peuple, après sa sortie du pays de Mauringa, aurait occupé trois localités nommées Anthaib, Banthaib et Burgunthaib[204].
[202] C’est aussi l’opinion de Waitz, _Das Alte Recht_, p. 68 et 69, suivi par Richter p. 27.
[203] D’Arbois de Jubainville, _Cours de littérature celtique_, t. V, p. 403 et 404. La forme Morfesa pour Morfeas m’a paru être le résultat d’une erreur de scribe ou d’une faute d’impression.
[204] _Origo Gent. Langob._ c. 2. Paul Diac. _Hist. Langob._ I, 13.
Si la forme extérieure de la tradition nous fournit de précieux indices quant à sa nature légendaire, nous en découvrons d’autres lorsque nous en abordons le contenu.
Ce sont, nous dit-elle, quatre personnages qui, se réunissant dans trois endroits qu’elle désigne, ont arrêté ensemble le texte de la loi salique, après avoir discuté avec soin toutes les causes de procès. Ces quatre personnages sont, d’après le grand prologue, _proceres ipsius gentis qui tunc ejusdem aderant rectores_. D’après le petit prologue, ce sont _electi de pluribus quatuor viri_. Il n’y a rien là qui ne soit conforme aux usages traditionnels des barbares. Lorsqu’on rédigea la loi des Alamans, on fit choix aussi, selon le prologue, de prud’hommes versés dans la connaissance de la tradition législative, et ils arrêtèrent un avant-projet que le roi Théodoric compléta et corrigea selon les exigences de la loi chrétienne[205]. Plus tard, des changements étant devenus nécessaires, le roi Dagobert choisit quatre prud’hommes appelés Claudius, Chadoindus, Magnus et Agilulfus[206], avec le concours desquels il fit les modifications désirées. Le rôle des prud’hommes est visible également dans la loi des Frisons, qui contient des _Additiones Sapientum_ attribuées, les unes à Wulemarus, les autres à Saemundus. Et nous entendons comme un écho de la tradition dans le capitulaire de 789, qui déclare que les juges «doivent étudier avec soin la loi élaborée par les prud’hommes pour le peuple[207]».
[205] Viri sapientes qui... legibus antiquis eruditi erant. _Lex Baiuwar._ ed. Merkel dans Pertz, _Legg._ t. III p. 259 cf. ib. 194.
[206] Viros illustres Claudio Chodoindo Magno et Agilulfo. Id. ibid. p. 259.
[207] Judici diligenter discenda est lex a sapientibus populo composita. (_Capitul._ ed. Boret. 22, c. 63.)
Seulement, dans les textes législatifs qui viennent d’être cités, les prud’hommes fonctionnent sur l’ordre du roi, tandis que, dans les prologues de la _Loi salique_, aucun souverain n’est mentionné. A entendre le petit prologue, c’est la nation elle-même qui a fait choix des quatre prud’hommes; d’après le grand, au contraire, ce seraient quatre chefs de tribus qui, en se réunissant spontanément, auraient arrêté la rédaction[208]. La variante est considérable, comme on voit, et je ne sais trop pour laquelle des deux versions me prononcer, car enfin, toutes les deux sont compatibles avec notre notion des institutions germaniques anciennes, et, d’autre part, je ne vois aucune preuve externe qui fixe la supériorité de l’une sur l’autre. Qu’importe d’ailleurs? L’une et l’autre nous ramènent devant une peuplade sans rois, et gouvernée seulement par des chefs de tribus dont la réunion constitue comme un sénat, et par une assemblée générale. Or, à l’époque où notre tradition fut mise par écrit pour la première fois, on ne connaissait plus cette forme primitive des institutions nationales. Par conséquent, la tradition n’a pu inventer ceci, mais l’a dû trouver dans un fonds d’histoire traditionnelle. Cette considération acquerra une certaine force si l’on réfléchit que, de son côté, après avoir fait beaucoup de recherches pour découvrir les origines de la dynastie franque, Grégoire de Tours se trouve arrêté finalement devant des témoignages écrits desquels il résulte que, dans les temps les plus anciens, les Francs n’avaient pas de rois, mais seulement des _duces_ et des _regales_[209]. L’accord de la tradition orale consignée dans les prologues et des témoignages écrits recueillis par Grégoire est sur ce point trop remarquable pour être fortuit; il ne peut pas s’expliquer autrement que par leur conformité aux faits, ou du moins aux plus anciennes traditions nationales.
[208] La première de ces versions suppose une assemblée générale de la nation qui donne un mandat spécial aux prud’hommes; l’autre suppose une réunion des chefs de tribus délibérant entre eux, et, probablement, soumettant ensuite leur travail à l’assemblée, qui le ratifie.
[209] Cum multa de eis Sulpici Alexandri narret historia, non tamen regem primum eorum ullatinus nominat, sed duces eos habuisse dicit... Haec acta cum duces essent retulit... Cum autem eos regales vocet, nescimus utrum reges fuerint, an in vices tenuerint regnum... Movet nos haec causa, quod cum aliarum gentium reges nominat, cur non nominet et Francorum... Hanc nobis notitiam de Francis memorati historici reliquere, regibus non nominatis. Greg. Tur. II, 9.
De tout ceci, nous sommes autorisés à conclure à l’origine populaire, et partant épique, des récits qui viennent d’être examinés. On comprendra que je m’abstienne de pousser plus loin la recherche de leur historicité. Il me suffira d’en avoir sauvé le cadre, renonçant à en savoir davantage, et n’ayant nulle ambition (on a vu pourquoi) de déterminer la personnalité des mythiques législateurs, ainsi que les théâtres successifs de leurs délibérations constituantes[210]. Ces héros relèvent de la poésie et non de l’histoire. Je ne voudrais cependant pas aller jusqu’à dire qu’il y avait un chant épique sur l’origine de la loi. Le peuple ne chante pas les faits d’un intérêt général, dans lesquels la personnalité de quelque héros n’occupe pas la première place, et qui ne parlent pas de guerre et d’amour. Le récit de nos prologues serait plus détaillé et plus vivant s’il était puisé dans une chanson contemporaine, et il y a tout lieu de croire que la tradition tenait tout entière dans quelques vers mnémoniques, qui, par le procédé de l’allitération, groupaient les noms des quatre législateurs et des trois malbergs. Nous sommes déjà arrivés à la même conclusion en ce qui concerne la table généalogique des peuples étudiée dans le chapitre précédent.
[210] Depuis les ingénieux travaux de Godefroid Wendelinus, _Leges Salicae Illustratae_, p. 102 et suiv., localisant les héros dans les villages belges de Seelhem, Boyenhoven (Brabant) et Wintershoven (Limbourg), on a essayé à plusieurs reprises de résoudre ce problème vraisemblablement insoluble. Encore Huguenin, p. 31, pense à la Bode et à la Sale, deux rivières dont l’une est un affluent de l’Unstrut et l’autre de l’Elbe, quant à Windesheim, il le trouve sur le cours supérieur du Mein. Voilà une belle géographie, et à ce compte il ne valait pas la peine de recommencer le travail de Wendelinus!
CHAPITRE IV
Clodion.
Clodion est le plus ancien roi que les chants populaires des Francs saliens aient fait connaître à Grégoire de Tours. Voici ce qu’il en rapporte:
«On raconte qu’à cette époque Chlodion, homme vaillant et le plus remarquable de sa race, régnait sur les Francs, et qu’il demeurait à Dispargum, qui est dans le pays des Thuringiens... Chlodion envoya ses éclaireurs reconnaître tout le pays jusqu’à la ville de Cambrai; lui-même arriva à leur suite, écrasa les Romains, s’empara de la ville, où il résida peu de temps, puis occupa tout le pays jusqu’à la Somme.»
Frédégaire et le _Liber Historiae_ reproduisent ce récit de Grégoire, mais en essayant de rattacher l’origine des rois francs à la légende de Troie, résolument écartée ou absolument ignorée par Grégoire. Je ne reviendrai pas ici sur leurs efforts pour souder deux éléments si hétérogènes, et si rebelles à toute espèce de fusion[211]. La tradition nationale des Francs, je le répète, ne connaît pas les légendes troyennes, et tout ce que Frédégaire et le _Liber Historiae_, moins défiants que Grégoire de Tours, empruntent à cet ordre de récits, peut être écarté avec la plus grande assurance.
[211] Il en sera parlé plus longuement dans l’appendice de ce livre.
Mais, ce départ fait, nous nous retrouvons encore en présence de quelques variantes sur lesquelles il est nécessaire de nous expliquer. Pour les faire apprécier, je place ici un tableau généalogique des rois francs d’après nos chroniqueurs:
Grégoire de Tours. Frédégaire. _Liber Historiae_ _Hist. Franc._ II, 9. _Chronic._ III, 2-9. 1-5.
» Priam. Priam. Antenor. » Friga. » » Francio. » » » Marcomir, Marcomir. Sunno. » » Sunno, » » » Genebaudes, Faramond. » » ducs. » » Richimir, non roi. » » Theudemar. » Clodion. Clodion. Clodion. Mérovée. Mérovée. Mérovée.
Il résulte de cela que Frédégaire et le _Liber Historiae_ croient connaître l’un et l’autre l’origine de Clodion, inconnue de Grégoire de Tours. Mais la connaissance de Frédégaire est manifestement chimérique; en effet, on voit danser devant son imagination, avec les noms fournis par la légende érudite, d’autres noms qu’il n’a trouvés que dans Grégoire, et le lien qu’il établit entre eux est le fruit de ses combinaisons arbitraires. Pour montrer l’origine de son erreur, il suffit de replacer sous les yeux du lecteur le passage de Grégoire de Tours, qu’il a mal lu ou mal résumé:
_Nam et in consolaribus legimus, Theudomerem regem Francorum, filium Richimiris quondam, et Ascylam matrem ejus, gladio interfectus. Ferunt etiam, tunc Chlogionem utilem ac nobilissimum in sua gente regem fuisse Francorum[212]._
[212] Greg. Tur. II, 9.