Histoire naturelle des oiseaux d'Afrique, t. 1
Part 5
Les cabinets d'histoire naturelle qui tiennent le premier rang en Hollande sont d'abord, à la Haye, celui du prince d'Orange, où l'on remarque le squelette de la giraffe, le superbe coquillier de Lionet; à Amsterdam, ceux de Temminck et de Raye de Breukelerwaert: ces deux cabinets réunis formeroient la plus belle collection de l'Europe. Outre les oiseaux, Raye possède une superbe collection de minéralogie; la plus belle suite et la plus nombreuse peut-être de l'Europe, en papillons et en insectes, une autre de coquilles et une autre enfin de madrepores. Il a aussi quelques quadrupèdes. A Amsterdam, on voit encore le cabinet très-nombreux d'oiseaux, du citoyen Holthuysen, qui possède aussi une grande et belle suite de papillons et d'insectes. Dans la même ville se trouve le cabinet de Meyer, en coquilles, et en animaux conservés dans de l'esprit de vin. Le cabinet de papillons et d'insectes de Stol; celui dans le même genre de Rhingers; enfin, le cabinet de plantes et d'animaux à l'esprit de vin, de Burman, etc. etc. etc.
On admire à Harlem, le cabinet de la société: annoncer que le citoyen Van Marum en est le directeur et le professeur, c'est assez faire l'éloge de ce cabinet, riche en tous les genres.
A Leyde, la collection de l'université, où j'ai vu une jeune giraffe empaillée, et l'hippopotame. Il y a des objets assez rares dans ce cabinet; mais, en général, je n'y ai point remarqué l'esprit d'ordre, d'arrangement et sur-tout de propreté qui caractérise la nation batave.
A Hasserwoude, près de Leyde, se voit la belle collection de Boers, bailli du lieu. Outre un riche cabinet d'oiseaux, il possède une belle suite de quadrupèdes, où j'ai vu les animaux les plus extraordinaires et les plus rares. Sa collection contient aussi beaucoup de papillons et de coquilles.
A Rotterdam, j'ai admiré la jolie collection des citoyens Gevers Arntz. Elle n'est pas très-nombreuse; mais ce sont toutes des pièces choisies et des plus rares. On y voit aussi une belle suite de papillons et d'insectes. L'un de ces deux amateurs possède le talent de peindre supérieurement bien les oiseaux: son porte-feuille dans ce genre est admirable pour les attitudes gracieuses qu'il a su donner à chaque oiseau et par le coloris qui est vraiment celui de la nature. J'ai les plus grandes obligations à la plupart de ces amateurs, qui ont eu la bonté de me permettre de prendre des dessins et des descriptions des morceaux rares de leurs cabinets. Le public leur saura gré, sans doute, de leur complaisance, puisque c'est elle qui m'a mis à même de le faire jouir à mon tour de tous ces objets précieux. J'indiquerai toujours les cabinets dont j'ai tiré les pièces que je décrirai, et on peut être certain qu'il n'en est point que je n'aie bien vu et bien examiné; ainsi, leur existence ne sera pas douteuse.
N'ayant pu savoir le nom que porte cet oiseau dans son pays natal, qui est la Chine, à ce que m'a assuré le citoyen Ameshof, je lui ai donné celui de Chincou; en attendant que nous apprenions celui sous lequel les Chinois le désignent, et qu'on lui rendra si on le trouve meilleur que celui que je lui applique ici. Ce vautour, de la taille à peu près de celui d'Afrique que j'ai nommé l'oricou, est caractérisé d'une manière particulière, qui donnera beaucoup de facilité pour le distinguer de tous les vautours décrits jusqu'à ce jour. Sa tête est surmontée par derrière d'une touffe de duvet d'un gris-brun, dont la forme est précisément celle des houpes de cigne dont se servent nos dames à leur toilette. La tête, les joues et la gorge sont couvertes d'un fin duvet noir. L'œil est cerclé d'une paupière blanche. Le cou est entouré d'un collier de plumes longues effilées et détachées entre elles. Toute la partie nue du cou, qui se trouve comprise entre le collier et le duvet noir du visage, est d'un blanc mat; on diroit une cravatte blanche, garnie au bas d'une fraise. Par devant le reste du cou n'a point de plumes, et la couleur de cette peau, qui est toute plissée, est bleuâtre. Le jabot est très-proéminent: quand il est plein on le prendroit pour une vessie que l'oiseau porte au bas du cou; vidé il se ride et disparoît entièrement sous de longues plumes qui, partant de chaque côté du cou, sont ramenées naturellement par devant. Les pieds et les doigts sont blanchâtres; les ongles sont couleur de corne, ainsi que le bout du bec, dont la base est d'un blanc bleuâtre. Le bec est assez épais à son origine; mais il diminue insensiblement de grosseur jusqu'à sa pointe.
Quand cet oiseau est repu et qu'il digère, il rentre entièrement sa tête entre ses épaules. Son bec pose alors, dans toute sa longueur, sur le jabot. Toutes les parties nues du cou ne paroissent plus; sa cravatte lui entoure la tête, où elle forme une espèce de soleil en rayons divergens; et ses aîles, qui sont pendantes, lui cachent les pieds. Toutes ses plumes sont si hérissées que, dans cette attitude, on le prendroit plutôt pour une masse informe emplumée, que pour un oiseau.
La couleur générale du Chincou est d'un brun uniforme, plus noirâtre sur les pennes des aîles et de la queue, ainsi qu'au ventre. On le nourrissoit de viande crue qu'il dévoroit avec avidité. J'aurois désiré pénétrer dans sa loge pour mesurer son envergure qui me sembloit excessive; mais on me le déconseilla. En revanche, nous le harcelâmes en passant nos cannes à travers le treillage de sa volière, après lequel il se cramponnoit alors, en étendant ses aîles dans toute leur longueur. A en juger par les dimensions du panneau sur lequel il les frappoit, elles avoient au moins neuf pieds d'étendue. Tranquille et perché, jamais cet oiseau n'avoit ses aîles colées au corps, mais négligemment pendantes, comme il est représenté dans notre planche.
Le citoyen Ameshof n'a pu rien m'apprendre de particulier sur les mœurs de cet oiseau, qu'on me saura gré, je pense, de livrer à la curiosité des amateurs d'histoire naturelle. Le tems nous apprendra peut-être quelles sont ses habitudes et sa manière de vivre.
LE ROI DES VAUTOURS, Nº. 13.
L'oiseau que j'ai fait représenter dans la planche 13 n'est qu'une variété d'âge ou de sexe du vautour connu sous le nom de Roi des vautours, décrit par Buffon, Brisson, Edwards, etc.; qui tous en ont donné une assez bonne représentation. L'individu dont nous parlons est arrivé de Cayenne avec une collection très-considérable d'autres oiseaux du même pays. Il y avoit dans le même envoi un autre Roi des vautours de la même espèce et absolument semblable à celui déja connu et figuré dans les planches enluminées de Buffon, Nº. 428, sous le faux nom d'urubu. Celui-ci étoit indiqué comme étant le mâle; quant à l'autre, celui dont il est question, il étoit désigné pour être la femelle, et étoit moins fort dans toutes ses dimensions. Je me garderai cependant bien d'assurer, d'après l'indication, que cet oiseau étoit réellement une femelle; mais très-certainement c'est tout au moins une variété d'âge de la même espèce; et dans ce cas il est probable que, dans sa première jeunesse, le plumage du Roi des vautours est entièrement noirâtre, comme le sont les larges taches qu'on apperçoit sur les petites couvertures des aîles, sur les scapulaires et sur tout le manteau en général. Dans cet état, il n'est pas douteux que cet oiseau a été tué au moment où, prêt à prendre la livrée de l'âge fait, il porte encore quelques indices de celui de l'enfance, ainsi qu'on l'observe généralement à tous les oiseaux qui changent de couleur dans leurs différens âges, comme cela arrive à presque tous les oiseaux carnivores; soit aussi quand ils en changent plus régulièrement dans chaque saison, comme on peut le remarquer à toutes les espèces de sucriers, colibris, grimpereaux, veuves, etc.
J'ai examiné très-attentivement cette variété du Roi des vautours, dont j'ai eu occasion de voir deux individus absolument pareils: l'un dans ma collection et l'autre dans le superbe cabinet du citoyen Raye de Breukelerwaert, à Amsterdam. Leurs plumages à tous deux étoient absolument les mêmes pour les couleurs; seulement les taches noires, plus ou moins grandes, étoient différemment distribuées. Cette irrégularité m'a convaincu encore davantage que ces oiseaux étoient dans leur jeune âge; d'ailleurs, ils portoient aussi d'autres caractères qui indiquoient leur jeunesse; ce qui, dans tous les oiseaux en général, est très-facile à reconnoître, soit par un duvet cotonneux très-abondant, et à une espèce de poussière qui poudre les plumes, soit encore à quelques brins chevelus qui, dans les environs de la tête, s'hérissent par dessus les plumes et les débordent, soit enfin au peu de dureté des os.
La méthode qu'avoit adoptée Buffon de rapporter toutes les espèces d'oiseaux dont il parloit, à celles dont les voyageurs ont fait mention, lui a fait croire, sans aucun fondement, que le cosquauhtli ou aura des Mexicains, décrit par Fernandès, Nieremberg et Delaet, étoit de la même espèce que son Roi des vautours. Cependant la description du cosquauhtli ne convient évidemment point à cet oiseau; de sorte qu'on ne conçoit pas comment Buffon a pu s'y méprendre, et nous rapporter encore cette description tout au long, comme s'il avoit voulu nous prouver d'une manière plus convaincante qu'il étoit dans l'erreur. Il est certain «qu'un oiseau de la taille d'une poule d'Egypte, et dont toutes les plumes sont noires, à l'exception du cou et de la poitrine, où elles sont d'un noir rougissant, et dont les aîles noires sont mêlées et cendrées de pourpre et de fauve, qui a les yeux noirs, les prunelles fauves; le front d'un rouge de sang rempli de rides, qu'il fronce et ouvre comme le coq d'Inde, et où il y a quelques poils crepus comme ceux des Nègres, etc. etc.» n'est point le Roi des vautours. Quant au bec, «semblable à celui des perroquets, aux ongles crochus, aux narines ouvertes:» cela appartient non-seulement à tous les oiseaux de proie, mais encore à beaucoup d'autres. Je crois donc inutile d'analyser cette description du cosquauhtli, pour prouver au lecteur qu'elle ne convient absolument point au Roi des vautours, qui est d'abord au moins du double plus grand que la poule d'Egypte; par conséquent, Buffon n'a pu raisonnablement être autorisé à confondre ces deux oiseaux. Ces rapprochemens, faits d'après les mauvaises indications de certains voyageurs, sont, quand on n'a pas vu les espèces dont ils parlent, plutôt propres à reculer nos connoissances qu'à les avancer d'un seul pas.
Cette variété d'âge, dont j'ai donné la figure, ne diffère du Roi des vautours adulte que par les taches d'un brun-noir qu'il porte sur tout le corps. Du reste, il a absolument les mêmes caractères et le plumage de la même couleur. Sa tête et une partie de son cou sont pareillement nues et peintes de riches couleurs.
L'OURIGOURAP, Nº. 14.
Voici un oiseau que je place à la suite des vautours, parce qu'il a infiniment plus d'analogie avec eux qu'avec tout autre genre, du moins par ses mœurs; car par la forme de son bec, il diffère beaucoup des vautours, et même de tous les oiseaux de proie en général. Il me paroît que nous devons faire une section dans le genre des vautours pour ceux qui, comme celui-ci et l'urubu d'Amérique[5], ont le bec mince, foible et prolongé en avant. Quoique l'Ourigourap soit plus fort que l'urubu, son bec est cependant moins gros, mais plus long que le sien. Ce bec, peu proportionné à la grandeur de l'individu, du moins par comparaison à la force de celui des autres vautours, est recouvert dans les deux tiers de sa longueur d'une peau nue de couleur orange; les narines sont placées en long dans le milieu de cet espace; le bout du bec se courbe sans aucun cran, et ce bout seul est d'une matière cornée comme celui de tous les autres oiseaux. _Ouri-gourap_ est le nom que les Grands Namaquois donnent à cet oiseau; dans la colonie du Cap, les Hottentots le nomment _hou-goop_, et les colons européens _witte-kraai_; noms qui, dans les trois langues, signifient corbeau blanc.
[5] Voyez les planches enluminées de Buffon, Nº. 187, sous le nom de vautour du Brésil.
Quoique cet oiseau ne soit réellement point un corbeau, il est très-certain qu'il en a cependant toutes les allures et tous les mouvemens. Il marche exactement comme lui; son vol est aussi pareil au sien, et il vit de même de tout ce qu'il peut trouver.
Dans les cantons qu'habite cette espèce, on ne rencontre pas une seule horde de Sauvages où il n'y ait une couple de ces oiseaux qui y sont fixés. Ils se perchent sur quelques buissons dans les environs, ou sur les haies qui bordent les parcs des bestiaux. Ils sont, pour ainsi dire, domiciliés dans l'endroit, et sont peu farouches, les Sauvages ne leur faisant jamais aucun mal; au contraire, ils les voient avec plaisir, parce qu'ils purgent leurs enceintes de toutes les immondices et ordures qui s'y trouvent toujours.
Les Ourigourap ne vivent point en troupes, comme les vautours et les corbeaux. Cependant, quand ils sont attirés par quelques cadavres, on les trouve quelquefois au nombre de huit à dix réunis; mais dans d'autres momens il est rare d'en voir plus de deux ensemble. Le mâle et la femelle ne se quittent jamais; ils construisent leur nid dans les rochers. Les Hottentots m'ont assuré que la ponte étoit de trois et quelquefois de quatre œufs; ce que je n'ai jamais pu vérifier.
J'ai trouvé ces oiseaux dans les landes stériles du Karow et du Camdeboo; je les ai vu aussi dans le pays d'Auteniquoi, mais très-rarement, ainsi que dans les environs du Cap. En revanche, ils sont fort communs chez les Petits Namaquois, et en bien plus grand nombre encore sur les bords de la rivière d'Orange, et chez les Grands Namaquois.
Ces oiseaux sont peu farouches, et se laissent facilement approcher par le chasseur; mais il faut les tirer avec du très-gros plomb, pour les faire tomber sur le coup. J'étois presque toujours obligé de les faire suivre après les avoir blessés, parce qu'ils alloient mourir quelquefois fort loin du lieu où je les avois tirés. Je n'ai pas campé une seule fois chez les Namaquois que je n'aie été visité, tout le long du jour, par ces oiseaux. Il m'arrivoit de tirer plusieurs fois sur le même, et de le blesser vigoureusement, sans que cela le rebutât; car il revenoit toujours à la charge, pour nous dérober la viande que nous faisions sécher ou fumer en plein air. Faute de chair, l'Ourigourap se nourrit de lésards et de petits serpens; il ne rebute même pas les vers de terre et les insectes qui recherchent la fiente des bestiaux. Enfin, il s'accommode de tout, et je ne lui ai même quelquefois trouvé dans le jabot que des excrémens de bœuf ou d'autres animaux.
L'Ourigourap est plus fort que nos plus grandes buses. Sa queue est toujours usée par le bout; ce qui provient du frottement qu'éprouve cette partie dans les différens mouvemens de l'oiseau, qui se pose souvent à terre, et se retire tous les soirs dans les rochers pour y passer la nuit.
Il est indubitable que l'Ourigourap des Hottentots est le même oiseau que le petit vautour de Buffon[6], ou le vautour à tête blanche de Brisson. J'ai cru pouvoir changer ces deux noms, parce que premièrement celui de petit vautour ne lui convient point, puisqu'il y a des vautours encore plus petits. Celui de vautour à tête blanche est très-impropre; car, en effet, sa tête n'est pas blanche, comme on peut le voir. Je crois faire plaisir en donnant une figure parfaite de l'Ourigourap, puisque, dans les planches enluminées de Buffon, cet oiseau est très-mal rendu, tant pour sa forme que pour ses couleurs; et il est encore à remarquer que la description de ce petit vautour dans Buffon ne s'accorde nullement avec la figure enluminée qu'il en donne; ce qui est fort ordinaire chez lui, comme il est facile de le vérifier.
[6] Voyez les planches enluminées, Nº. 449, où cet oiseau est très-mal figuré, sous le nom de vautour de Norwège.
Il doit paroître plus qu'étonnant que Buffon, en parlant de son petit vautour, ou vautour de Norwège, qui est l'Ourigourap des Hottentots, n'ait point fait mention de la forme singulière du bec de cet oiseau; et qu'ensuite, n'y reconnoissant point le sacre égyptien de Belon[7], qui est très-certainement encore le même oiseau, il nous dise que ce sacre égyptien est un oiseau d'un autre genre, qu'il faut séparer des vautours. Comment Buffon, qui s'est apperçu, par la seule description de Belon, que cet oiseau appartenoit à un autre genre, n'a-t-il pas remarqué que son petit vautour et son urubu avoient absolument le même bec; qui est différent de celui de tous les autres vautours et même de tous les autres oiseaux de proie connus? Je dois encore conclure de là qu'en parlant du petit vautour ou vautour de Norwège, Buffon ne l'a point examiné, et que peut-être il ne l'a même pas vu; quoique cet oiseau soit au Cabinet National, où je l'ai comparé avec grande attention à l'Ourigourap. Je suis donc convaincu que ce vautour de Norwège du Cabinet National, qui est le même individu qui a servi pour le dessin des planches enluminées, Nº. 449, est de la même espèce que l'Ourigourap du Cap de Bonne-Espérance. S'il est par conséquent vrai que l'oiseau du Cabinet National ait été tué en Norwège, il est certain que l'Ourigourap se trouve et en Afrique et dans quelques parties de l'Europe. Il habite probablement presque toute l'Afrique méridionale, puisque je l'ai vu depuis le Cap jusque vers le tropique, où il étoit même infiniment plus commun qu'ailleurs.
[7] Belon, _Histoire des oiseaux_, page 110.
Si, comme le dit Buffon, l'achbobba, que le docteur Shaw a vu en Egypte, est le même oiseau que le sacre d'Egypte de Belon, ce que je ne déciderai pas, d'après la courte notice qu'en donne Shaw; il me paroît au moins certain que les éperviers que Paul Lucas a remarqués aussi en Egypte, ne sont pas, comme il le prétend encore, de la même espèce; car, suivant Paul Lucas, ces éperviers sont de la taille d'un corbeau, et ont la tête d'un vautour, avec les plumes du faucon. Il suffit de jeter un coup-d'œil sur notre planche enluminée, Nº. 14, pour voir que l'Ourigourap (qui, comme je l'ai dit, est le même oiseau que le sacre d'Egypte de Belon, le petit vautour décrit par Buffon, ou le vautour de Norwège de ses planches enluminées, et enfin le vautour à tête blanche de Brisson) n'a aucune plume qui ait quelque rapport avec celles des faucons; et qu'en outre la taille de ces éperviers est encore très-différente; car l'Ourigourap est beaucoup plus fort qu'un corbeau, puisqu'il approche de la taille d'un dindon femelle.
Le front, le tour des yeux et les joues jusqu'aux oreilles, sont nus dans l'Ourigourap et d'une couleur safranée. Cette couleur est plus vive dans la partie du bec où sont placées les narines; la gorge est couverte d'un fin duvet rare, qui laisse appercevoir la peau, qui est jaunâtre, ridée et capable d'une grande extension. Le haut de la tête et tout le cou sont couverts de plumes longues, effilées et détachées entre elles en brins désunis, sur-tout par derrière et sur les côtés. La couleur générale de cet oiseau est d'un blanc sali de fauve, principalement sur la partie supérieure du corps, et sur les scapulaires; les grandes pennes sont noires, les moyennes sont d'une couleur fauve dans leurs parties extérieures et noirâtres dans celles qui se trouvent cachées lorsque l'aîle est ployée. La queue est d'un blanc-roux; elle est étagée, les plumes du milieu étant les plus longues et les autres devenant successivement plus courtes; de sorte que la dernière de chaque côté est la plus courte de toutes. Le bout du bec et les ongles sont noirâtres; les pieds ont une couleur brun-jaune; le jabot proéminent, et qu'on apperçoit beaucoup quand il est plein, est nu, et d'une couleur jaune safrané.
Dans cette espèce, la femelle diffère du mâle en ce qu'elle est un peu plus forte, et que la couleur de la base de son bec et de sa tête est moins rougeâtre et tire davantage sur le jaune. Dans son jeune âge, l'Ourigourap a toute la partie nue de la tête et de la gorge, couverte d'un duvet grisâtre; et dans les mois de novembre, décembre et janvier, qui est le tems des amours, la couleur du bec du mâle est plus rouge que pendant le reste de l'année.
Je soupçonne beaucoup que le vautour brun de Brisson, tome I, page 455, ou le vautour de Malte de Buffon, planches enluminées, Nº. 427, n'est qu'une variété de l'Ourigourap; je ne l'assurerai pourtant pas, n'ayant jamais vu cet oiseau en nature et ne le connoissant que par la description de Brisson et la figure coloriée que j'ai citée ci-dessus.
DES BUSES.
LE BACHA, Nº. 15.
L'oiseau de proie que j'ai nommé Bacha ne fréquente que les hautes montagnes stériles et brûlées du pays le plus reculé des Grands Namaquois, et de là vers le tropique du capricorne, seule partie de l'Afrique méridionale où je l'ai rencontré et où il est même peu commun. Cet oiseau, qui paroît un peu se rapprocher des buses, se perche toujours sur le sommet de quelques roches escarpées, d'où il peut guéter et découvrir le plus facilement un petit quadrupède très-abondant sur toutes les montagnes de ce pays aride, savoir, le _klip-das_ des colons du Cap[8]; et, quoique d'autres oiseaux de proie chassent aussi ces animaux, il est certain que celui dont il est question en prend infiniment plus; enfin, c'est sa chasse habituelle et sa nourriture de préférence. Il est vrai que les damans, qui sont très-subtils et toujours en garde contre un ennemi aussi cruel, quittent, dans ces circonstances, rarement le bord de leur antre profond, où ils sont bientôt enfoncés dès qu'ils apperçoivent leur ennemi, et par-là forcent souvent l'oiseau de proie à chasser de plus petits individus; trop heureux alors de se rabattre sur quelques lésards et sur des insectes, qu'il ne dédaigne même pas dans les cruels instans de disette.
[8] Cet animal est une espèce de daman.
J'ai vu le Bacha, pour surprendre un daman, passer souvent trois heures de suite sur une pointe de roche, ayant la tête enfoncée dans ses épaules, et y rester si immobile qu'on l'auroit pris facilement pour une partie même de la roche sur laquelle il étoit posé. C'est de cette embuscade que, saisissant un instant favorable, l'oiseau chasseur se plonge comme un trait sur l'animal qu'il apperçoit au bas du rocher sur le bord de son trou. Quand il a manqué son coup, on le voit retourner tristement à la même place où il s'étoit mis aux aguets; et là, comme s'il étoit confus de sa mal-adresse, il laisse échapper plusieurs cris lamentables, qu'on peut rendre par _houi-hï--houi-hi-hi--houi-hï--houi-hi-hi_. Ces tristes accens semblent peindre ses regrets et sa colère; mais un instant après, quittant cette première embuscade, il va loin de là s'établir dans un autre poste, où il se fixe, avec la même patience et la même immobilité, jusqu'au moment où, plus heureux ou moins mal-adroit, il a réussi à se saisir d'un de ces animaux, qu'on entend à son tour faire des cris affreux, qui jettent tellement l'effroi parmi tous les damans du voisinage, qu'on les voit alors par-tout se précipiter dans leurs vastes souterrains, pour n'en sortir de la journée.
Etant quelquefois moi-même à la chasse du daman dans ces cantons stériles, où, manquant de vivres, nous étions obligés de les tuer pour nous en nourrir, si, par hasard, un Bacha se saisissoit d'un daman dans les environs de notre chasse, il étoit inutile de s'attendre, de plus de trois à quatre heures, à en voir venir un seul sur le bord de leurs demeures, tant les cris de celui qui avoit été saisi imprimoient de terreur à tous ceux du canton; et pour en voir d'autres, il falloit absolument s'éloigner assez pour arriver dans les endroits où les cris du malheureux patient n'eussent point été entendus.